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Pas un jour de plus avec toi !

Pour le journaliste Jan Fleischhauer, le monde s’est effondré le jour où sa femme l’a quitté. Il raconte avec un humour un peu appuyé la descente aux enfers qui a suivi : dépérissement physique, dépression, crises d’angoisse… Il a pris beaucoup de médicaments. A écrit un livre. Et s’est remarié.


© Susanne Krauss - Silke Bachmann / Marie Bastille

À l’été 2011, je me suis séparé de ma femme. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai. C’est ma femme qui s’est séparée de moi, ce qui n’a pas rendu la chose plus ­facile. Ce fut une expérience traumatisante que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. Aujourd’hui encore, il m’arrive de me réveiller la nuit en sursaut en m’imaginant que tout recommence.
J’ai beaucoup aimé ma femme, une part de moi-même l’aime sans doute toujours. Je pensais que nous resterions ensemble jusqu’à la fin de nos jours, malgré les difficultés que pouvait ­rencontrer notre couple. Aujourd’hui, nous vivons dans des villes différentes : elle à ­Francfort, moi à Munich, aussi éloignés l’un que l’autre de notre ancien appartement berlinois, qui appartient désormais à une gentille vieille dame dont je ne sais rien, sinon que son oncle était l’humoriste Vicco von Bülow, que la plupart des gens connaissent sous son nom d’artiste, Loriot.
Pour beaucoup, un divorce représente la plus grosse catastrophe qu’ils connaîtront dans leur vie. Simplement, comme moi au début, ils n’en ont pas conscience. Aucun autre événement, lorsqu’il finit par vous atteindre, n’a d’effets aussi ­dévastateurs, accidents et maladies graves mis à part. Tout ce sur quoi reposait le quotidien est soudain remis en question. Finie la sécurité affective et sociale que procure le mariage, même quand il se passe mal. Beaucoup de ce qui semblait aller de soi jusqu’alors doit être réappris. Financièrement, la ruine ­menace.
On peut toujours imaginer pire. On peut perdre un bras ou la vue. Un proche peut mourir. Plus d’une personne malchanceuse connaît, au cours de son existence, une souffrance atroce susceptible d’abréger ses jours. Mais ce sont là des coups du destin contre lesquels on ne saurait se prémunir. Le divorce fait partie de ces catastrophes que l’on s’inflige à soi-même. C’est, en termes de probabilité, de loin la plus répandue (1). Voilà peut-être pourquoi elle est si souvent sous-estimée.
Il y a bien des couples qui décident à l’amiable de prendre des chemins différents. Il y a aussi des Italiens qui savent mettre de l’argent de côté et des bébés qui font tout de suite leurs nuits. Mais, en règle générale, la décision de divorcer est suivie d’une confrontation devant un juge qui rend impossible tout accord visant à limiter la violence et la terreur. Si l’on veut faire l’expérience de l’effondrement d’une civilisation, pas besoin d’aller au Mali ou au Soudan. Il suffit de passer une journée au tribunal des affaires familiales.

Après son divorce, une de mes amies a maigri de 8 kilos. Sur le moment, je n’ai pas osé le lui dire, mais beaucoup de femmes auraient tué pour perdre 8 kilos en trois mois. Il est vrai qu’un « régime divorce » serait assez difficile à vendre. D’après ce que m’a raconté un psychiatre, environ 40 % des gens développent des troubles psychiques à la suite d’une séparation. La psychologie parle de « trouble de l’adaptation ». Il s’agit d’une réaction instinctive à un événement stressant, lit-on dans les publications spécialisées. « Trouble de l’adaptation » est une ­expression curieuse. On a l’impression que quelqu’un que l’on vient de quitter devrait accepter sa nouvelle situation sans broncher. En quoi consiste exactement ce trouble ? En l’incapacité à se comporter comme si le ciel ne venait pas de vous tomber sur la tête ?
Parmi les effets secondaires décrits dans la littérature spécialisée, on relève : la fatigue, le manque de motivation, la perte d’appétit, une libido en berne, une pensée qui fonctionne au ralenti, un sentiment de nullité, la difficulté à prendre des décisions, des problèmes d’insomnie, l’angoisse. Si vous me le demandez, je vous répondrai que, oui, chacun de ces symptômes est plus que justifié dans de telles circonstances. Celui qui divorce et continue à dormir comme un bébé ­devrait se faire examiner, il doit avoir perdu toute sensibilité. La diminution de notre capacité à ressentir les choses dans les situations de crise est considérée comme un signe d’alexithymie, comme on désigne l’incapacité à exprimer ses émotions dans le jargon spécialisé. Je dois avouer que je me suis mis à considérer cette pathologie sous un autre jour. Le psychopathe a, certes, une réputation plutôt inquiétante dans nos sociétés. Néanmoins, par moments, j’aurais bien aimé posséder un peu de son ­détachement.
La bonne nouvelle quand on souffre de trouble de l’adaptation, c’est que, dans la plupart des cas, il disparaît au bout d’un certain temps. La vie continue, on rencontre quelqu’un d’autre. La douleur ­s’atténue. Mais, comme toujours en ­matière de psychologie, l’issue heureuse n’est jamais certaine. « Il existe la possibilité que cette maladie dure assez longtemps, lit-on dans des articles spécialisés. Chez certaines personnalités, il est possible que le trouble de l’adaptation débouche sur une autre forme de dépression. »
La psychiatrie distingue traditionnellement la dépression névrotique ou psychogène, la dépression endogène, la dépression du sourire. Ce n’est pas une blague, celle-là existe aussi : « Certaines personnes font tout pour qu’on ne remarque pas leur ­tristesse. Elles utilisent l’humour comme un moyen de dissimuler leur souffrance et leurrer leur entourage », lit-on sur le site Internet d’un médecin que j’ai découvert par hasard. J’ai toujours considéré l’humour comme un moyen éprouvé de faire face aux contrariétés de la vie et non comme un symptôme de ­maladie. Comme quoi tout le monde peut se tromper.

Les premiers mois qui ont suivi la ­séparation ont été pour moi une ­descente aux enfers, je ne trouve pas d’autres mots. Lorsque je pensais être arrivé au niveau de la cave, l’ascenseur se remettait en mouvement pour m’emmener vers des profondeurs nouvelles. Vous seriez surpris de savoir combien de sous-sols compte l’âme. Malheureusement, plus on s’enfonce, plus il fait sombre. Quand on se retrouve tout en bas, on est à peine en mesure de mettre un pied devant l’autre.
J’essayais de comprendre ce qui m’arrivait en lisant des ouvrages de développement personnel. Plus exactement en lisant les titres de chapitre et les résumés : lire un livre entier aurait été au-dessus de mes forces. Mais cela me suffisait pour en tirer l’essentiel.
Les meilleurs antidépresseurs sont l’air frais et le mouvement. Tout thérapeute commence par prescrire une activité physique. Je ne doute pas que ce soit là un excellent conseil. Mais cela revient à demander à un unijambiste d’accélérer un peu. Ou à un bègue de parler plus lentement pour améliorer son débit. La simple idée de faire le tour du pâté de maisons en courant me semblait si aberrante que j’aurais volontiers dit leurs quatre vérités à ceux qui me faisaient ce genre de recommandations. S’il existe un moyen certain de plomber le moral d’un dépressif, c’est bien de lui enjoindre de monter sur un tapis de course pour se changer les idées [lire à ce sujet l’entretien avec Bernard Granger, Books, février 2012].
Il est étonnant de voir à quel point l’énergie peut vous abandonner, comme si on était un ballon crevé et non pas un corps maintenu par des muscles et régulièrement examiné par le médecin. Je constatais à quelle vitesse mes forces motrices s’évaporaient. Quelquefois, dès le matin, je me sentais tellement anéanti que l’idée de me faire un café m’épuisait et que je devais me recoucher.
Au bout de trois mois, j’avais égalé le record de perte de poids établi par mon amie. Je pesais autant qu’à 17 ans, sans avoir pris la peine de songer une seule fois à maigrir. Au bout de quatre mois, je flottais dans mes habits comme un gourou indien dans sa grande pièce d’étoffe. Au bout de cinq mois, je me suis résolu à consulter.

Sur Internet, on peut visiter les cabinets médicaux comme des hôtels : horaires d’ouverture, adresse, photo de la pièce où l’on est soigné. Si on le souhaite, on trouve même une évaluation sous forme de petites étoiles. Dans Le Diable intérieur, d’Andrew Solomon, j’ai lu qu’on ne saurait être assez prudent dans le choix de son psychiatre (2). Le Diable intérieur est à la dépression ce que Ma vie sur le fil est à l’alpinisme : un ouvrage de référence (3). Il est curieux, écrit Solomon, que des gens qui sont prêts à faire un long détour pour se rendre à leur pressing favori ou se plaignent au ­gérant du supermarché s’ils ne trouvent pas leur marque de tomates en boîte se désintéressent totalement de savoir qui ils vont laisser pénétrer dans leur monde intérieur.
J’ai choisi le Dr Moschiri, dans l’ouest de Berlin. Comme l’attestait son site Web, le Dr Moschiri avait effectué sa formation en psychiatrie à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Tout ce qui vient de Bavière éveille en moi une confiance primaire, ce en quoi je suis fort naïf. En outre, le Dr Mos­chiri possédait un parson russell terrier qui fixait l’objectif avec insolence sur Internet. Un médecin qui laisse son chien parler pour lui témoigne, selon moi, d’un juste sens de la place à accorder aux problèmes psychiques.
Il ne fallut que quarante-cinq ­minutes au Dr Moschiri pour poser son diagnostic : « Une dépression de gra­vité moyenne. Rien dont on ne puisse venir à bout avec les médicaments appropriés. » Je dois avouer que j’étais presque un peu déçu. Tel que je ressentais les choses, ­j’aurais pu jurer qu’avec moi on avait affaire à la pire forme de dépression possible. Cela aurait satisfait ma grande propension à m’apitoyer sur moi-même. Pourquoi étais-je resté des journées ­entières au lit si je ne souffrais que moyennement ?
Comme je le découvris plus tard, j’avais dès le début de la séance donné la mauvaise réponse. Est-ce que j’avais déjà songé au suicide ? m’avait demandé le Dr Moschiri, ce à quoi j’avais répliqué que fondamentalement j’étais ouvert à toutes les solutions, mais que le caractère définitif du suicide me déplaisait. Voilà ce qui, dans l’évaluation du degré de gravité de ma dépression, m’avait aussitôt fait dégringoler de plusieurs niveaux.
À mon avis, pour se suicider, il faut être sûr qu’on ne va pas regretter sa décision ensuite. Or, moi, l’achat d’une simple veste me met dans tous mes états, je passe des semaines à me demander si j’ai fait le bon choix. Jamais je ne signerais un contrat qui ne comporte pas un droit de rétractation. Si un jour on cherche pour une émission quelqu’un qui a tendance à regretter ses achats, je serai la personne idéale. En matière de candidat au suicide, on peut assurément trouver plus fiable.

Je quittai le Dr Moschiri avec une ordonnance pour 50 comprimés pelliculés d’escitalopram 10 mg. L’escitalopram appartient à la famille des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, ISRS pour les connaisseurs, qui visent à augmenter le taux de sérotonine dans le cerveau. La sérotonine est, avec la dopamine et la noradrénaline, l’un des trois neurotransmetteurs qui permettent aux neurones de communiquer entre eux et ont une grande influence sur le bien-être. Personne ne peut dire précisément comment fonctionne la relation entre métabolisme et mélancolie, mais cela n’entrave en rien l’efficacité de la stimulation chimique. Comme on sait qu’une baisse d’activité des neurotransmetteurs rend dépressif, on en déduit tout simplement que l’inverse est aussi vrai.
Quand on s’en remet aux antidépresseurs, on pénètre dans un monde aux noms tout droit sortis d’une forêt ­enchantée. Zoloft, Laroxyl, Anafranil, Trevilor, Cymbalta, Ludiomil, miansérine, moclobémide, trazodone – tels sont les instruments merveilleux qui promettent de vous affranchir des chaînes de la mélan­colie. Leur plus grand inconvénient, c’est qu’il faut attendre assez longtemps pour commencer à ressentir l’effet escompté. L’amélioration n’intervient qu’au bout de trois à quatre semaines, autant dire une éternité pour quelqu’un qui erre dans une vallée de ténèbres. On ne peut pas non plus accélérer le processus en augmentant les doses. La seule chose qu’on obtient en faisant cela, c’est un cœur qui bat la chamade.
Pourquoi ? Question inévitable. Je ne peux que conseiller de ne pas trop ruminer au début sur la cause de la séparation. La dernière chose dont on a besoin dans une situation pareille, c’est de se faire des reproches à soi-même. Si je devais me trouver de nouveau face aux ruines de mon mariage, j’engagerais quelqu’un pour me crier toute la journée quel type formidable je suis. Pendant les heures de thérapie, on apprend à voir aussi l’autre côté. La compréhension et l’empathie passent pour les clés d’une relation épanouie. C’est peut-être vrai. Lors d’une rupture, vous êtes amené à explorer plus en profondeur encore la question des motifs de l’autre.
Il y a des milliers de raisons de se sépa­rer. Les lessives qu’on ne fait pas. Des différends sur l’éducation des enfants. Une mauvaise destination de vacances. Le rire de son conjoint, qu’on ne supporte plus. Lorsqu’on consulte des ­experts pour savoir ce qui contrarie le plus les personnes qui vivent ensemble depuis longtemps, ils vous disent : la répartition inégale des tâches domestiques. Ce qui est intéressant, c’est que la plupart des gens ont tendance à surestimer leur part des tâches quotidiennes. Lors d’une expérience devenue classique, les psychologues Michael Ross et Fiore Sicoly ont demandé à des couples d’estimer leur contribution respective à l’entretien de la maison. La somme donnait presque toujours une valeur supérieure à 100 %, ce qui est le signe d’une impossibilité non pas mathématique mais empathique.
Quand on est amoureux, on se soucie comme d’une guigne de qui fait la vaisselle. Lorsque ma femme et moi commencions à nous fréquenter, j’étais le premier ­devant l’évier. J’aurais tout entrepris pour lui prouver combien son bien-être me tenait à cœur. Il est possible que nous soyons tous victimes d’une loi de la ­nature. Si on mettait en rapport le nombre d’assiettes lavées et la fréquence à laquelle un couple se tient par la main, on arriverait sans doute à une valeur qu’on pourrait baptiser le « ratio assiettes-mains tenues » : plus le temps de vie commune est long, plus l’intervalle entre les gestes d’inti­mité augmente et plus la participation aux tâches ménagères diminue.
Avec le recul, j’en suis toujours estomaqué : deux personnes dorment quinze ans dans le même lit, et, à compter du jour où le jugement du divorce est prononcé, elles ne se serrent même plus la main. L’être humain est insondable. Rien de surprenant à cela. Pour s’en rendre compte, il suffit d’allumer la télévision ou de feuilleter un livre d’histoire. Mais, tant que cela concerne des étrangers, le danger reste abstrait. Notre confiance dans le monde se fonde sur l’idée que les choses graves arrivent aux autres, pas à soi, dans son pays, dans son foyer. À l’instant où la personne avec laquelle on échangeait jusqu’alors des surnoms affectueux se ­retourne contre vous, tout est bouleversé. À quoi peut-on encore se fier si même le plus grand amour de votre vie peut devenir votre ennemi ?
Le choc intervient parfois avec un certain retard. L’état de stress post-traumatique a déjà été bien étudié. On sait que les soldats qui ont combattu en Irak n’en manifestent les symptômes qu’au bout de plusieurs mois.
J’étais assis dans l’aéroport de Berlin-­Schönefeld en attendant un vol Air Berlin pour Sarrebruck lorsque soudain m’assaillit la certitude de vivre dans un univers d’angoisse. Une crise d’angoisse est une chose très particulière. On se tient au milieu de trente-cinq autres passagers devant la porte d’embarquement, on observe l’hôtesse de l’air, et tout à coup votre gorge se serre, comme si vous n’étiez plus en route pour la Sarre mais prêt à décoller en compagnie de trente-cinq démons à destination de l’Hadès. Plus d’un lecteur objectera qu’une fois sur deux c’est l’impression qu’on a quand on choisit Air Berlin. Mais, au moins, lors d’un vol ­régulier, vous n’avez pas les jambes coupées comme je les eus alors.

Avant même de me lever pour embarquer, j’avais le sentiment que toute une série de fonctions vitales me lâchaient l’une après l’autre : l’aptitude à mouvoir les pieds, les bras, la tête. Puis mon rythme cardiaque s’accéléra tandis que ma respiration devenait irrégulière. Je me mis à transpirer abondamment.
La crise de panique survient de façon totalement inattendue, et il est donc difficile de s’y préparer. C’est l’une des carac­téristiques qui les rendent si fâcheuses. Quand on interroge un médecin pour savoir comment réagir, il commence par conseiller la patience : rester zen et tenir bon jusqu’à ce que tout rede­vienne normal. Une recommandation aussi apaisante que celle que donne un moniteur de plongée si on se met soudain à manquer d’oxygène : contrôler ses nerfs.

La médecine compare les brusques crises de panique à la coupure d’urgence d’un réacteur nucléaire en surchauffe. « Du point de vue médical, il s’agit d’une sorte de réaction nécessaire du corps qui est provoqué lorsqu’une certaine limite de tension a été franchie », m’a expliqué un ami qui a fait des études de médecine.
Aucune idée de ce qui, dans mon cas, a provoqué la coupure d’urgence. Peut-être était-ce la focaccia fromage-salami que j’avais mangée imprudemment après m’être enregistré. Les mauvaises graisses sont, comme on sait, l’une des principales causes de maladies cardiaques. Il n’est pas impensable qu’elles puissent aussi provoquer des crises de panique. À mon avis, la nourriture d’aéroport est capable de tout.
Je pesai mes options. Un avion était le pire lieu imaginable pour une crise d’angoisse, pas de doute là-dessus. La seule manière d’en sortir est l’issue de secours, qui, à 10 000 mètres d’altitude, ne promet pas de soulagement durable. À la porte d’embarquement, ils appelaient mon nom à présent. Il était clair comme l’eau de roche que dix chevaux n’auraient pas pu me faire faire un pas en direction de la piste de décollage. Malheureusement, la question de savoir comment j’envisageais de quitter le hall sans avoir récupéré la force motrice de mes jambes restait entière.
J’appelai mon amie Sahra pour lui demander d’annoncer au bureau que je ne pourrais pas faire le voyage comme prévu. Il est bizarre de constater ce que, dans les situations exceptionnelles, on considère comme important ou pas. Si on leur posait la question, la plupart des gens seraient d’avis qu’informer son employeur qu’on ne viendra pas n’est pas le plus urgent à faire quand on est victime d’une crise d’angoisse. Mais la majorité des gens ne comprend rien aux obsessions. « Dis-leur que je me sens mal », demandai-je à Sahra. Puis je fermai les yeux et tentai de reprendre au moins le contrôle de ma respiration.
Lorsque je revins au bureau, quelques jours plus tard, mes collègues me regardèrent avec pitié comme si j’avais ­perdu un proche. Au départ, cela me parut étrange, jusqu’à ce que je comprenne que mon amie avait laissé fuiter l’information que mes nerfs m’avaient lâché. Ce n’était pas très éloigné de la vérité. Mais j’aurais assurément préféré qu’elle choisisse une manière de présenter les choses un peu moins radicale. En plus, ce jour-là, je me sentais en pleine forme. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais pris un petit déjeuner conséquent. J’arrivais de nouveau à dormir. Et surtout, je n’avais absolument aucune angoisse. Si j’avais croisé un tigre dans la rue, je n’aurais même pas changé de trottoir.
Tel est l’effet vraiment sidérant de 0,5 milligramme de lorazépam. Un demi-comprimé le matin et l’angoisse s’évanouit comme un mauvais rêve. Le lorazépam fait partie de la famille des tranquillisants. Contrairement aux antidépresseurs habituels, il agit rapidement et il est fiable. Au lieu de la confusion, de l’angoisse et de la tension nerveuse de l’homme abandonné de Dieu, vous voilà envahi par la paix profonde du yogi et cela sans aucune préparation spirituelle. Hélas, le lorazépam rend très vite extrêmement dépendant, et il n’y a rien de spirituel là-dedans.
« Un comprimé – un demi même de préférence – par jour, et, dans deux semaines au plus tard, c’est fini, m’avait dit le Dr Moschiri en me délivrant mon ­ordonnance. Si d’ici là ça ne va pas mieux, il faudra que nous réfléchissions à un autre traitement. »
Le consommateur de lorazépam le plus célèbre d’Allemagne était Uwe Barschel, le ministre-président du Schleswig-Holstein. Ce que provoque une consommation excessive de lorazépam, des millions d’Allemands ont pu le voir à la télévision lorsque Barschel, empêtré dans une affaire d’espionnage, a eu du mal à trouver ses mots au cours d’une conférence de presse. À cela s’ajoutaient des « syllabes traînantes », comme la médecine appelle avec tact ce balbutiement que les alcooliques connaissent si bien. Quelques semaines plus tard, on retrouvait son corps dans une baignoire de l’hôtel Beau Rivage, à Genève. Par prudence, je décidai d’effectuer chaque soir un test d’élocution, et ce avant de déboucher la première bouteille de vin blanc. Genève est une belle ville. Mais, sur la liste des lieux que j’ai absolument envie de visiter, elle ne figure pas dans les premières places.
Si j’étais un auteur américain, j’écrirais à présent combien je suis redevable à mon divorce. Je dirais que cette séparation m’a appris à être plus patient envers moi-même et mes congénères. Que je suis un meilleur père de famille depuis que ma femme m’a quitté, un compagnon plus compréhensif, bref une personne plus mûre et plus équilibrée. Je sais que cela sonne bien. Malheureusement, ce serait vraiment n’importe quoi.
Il y a sans doute des gens pour qui le divorce est une bénédiction, parce qu’il les délivre d’une relation destructrice à laquelle, dans des circonstances normales, ils n’auraient jamais réussi à mettre fin. Pour tous les autres, et c’est l’immense majorité, le divorce reste un événement atroce dont les séquelles vont les faire souffrir longtemps. Cela ne signifie pas qu’après un divorce on ne peut pas avoir à nouveau une vie heureuse. Mais il ne viendrait à l’idée d’aucune personne saine d’esprit, après un accident de la route, de remercier Dieu d’avoir projeté sa voiture contre un arbre.
Est-ce qu’aujourd’hui je suis un homme plus heureux ? C’est une question complètement différente de celle qui concerne l’effet thérapeutique d’un ­divorce. Oui, serais-je tenté de dire, je suis aujourd’hui un homme plus heureux. Il faut avouer que je me suis remarié. Certains lecteurs trouveront peut-être cela un peu désinvolte au vu de l’histoire que je viens de raconter. Moi je considère, jusqu’à preuve du contraire, que c’était la meilleure décision à prendre.

 

— Ce texte, paru dans Der Spiegel le 1er octobre 2017, est composé d’extraits de son livre Alles ist besser als noch ein Tag mit dir. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. Le taux de divorce a tendance à baisser en Allemagne mais reste très élevé : 35 % des jeunes mariés vont divorcer dans les vingt-cinq ans qui suivent.

2. Le Diable intérieur. Anatomie d’une dépression, traduit par Claudine Richetin (Albin Michel, 2002).

3. Ma vie sur le fil, traduit par Noëlle Amy (Glénat, 2005). Il s’agit d’un livre d’entretiens dans lequel le grand alpiniste Reinhold Messner évoque son parcours.

LE LIVRE
LE LIVRE

Alles ist besser als noch ein Tag mit dir. Roman über die Liebe, ihr Ende und das Leben danach de Jan Fleischhauer, Knaus, 2017

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