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Jyotirmaya Sharma : « L’Inde devient une démocratie illibérale »

Pour affermir son pouvoir modernisateur, le nationaliste hindou Narendra Modi multiplie les gestes idéologiques en direction de ses partisans. Sa méthode : réécrire, en l’enjolivant, l’histoire d’une nation à l’homogénéité fantasmée. Cet effort de propagande s’accompagne d’entraves à la liberté d’expression et de persécutions contre les minorités musulmane et chrétienne.

 

Jyotirmaya Sharma est professeur de science politique à l’université d’Hyderabad, en Inde. Il a également enseigné à Oxford et à Göttingen. Auteur de plusieurs livres sur l’hindouisme en politique, il écrit des chroniques pour le quotidien Hindustan Times et l’hebdomadaire Outlook.

 

Plus d’un après l’arrivée au pouvoir du parti nationaliste hindou (BJP), il semble qu’on assiste à une montée de l’intolérance envers les minorités musulmane et chrétienne. Est-ce exact ?

Le Sangh Parivar, comme on appelle la mouvance nationaliste hindoue, s’en prend aux musulmans et aux chrétiens pour des raisons politiques. Les musulmans sont accusés de se livrer au love djihad pour séduire les jeunes femmes hindoues et les convertir à l’islam. Ces groupes extrémistes lancent aussi des campagnes dites de ghar vapsi (« retour au foyer ») pour faire rentrer les minorités religieuses dans le giron de l’hindouisme, de gré ou de force. Depuis l’arrivée au pouvoir du BJP, une dizaine d’églises ont été détruites dans le pays, ainsi que des mosquées… Pour le Sangh Parivar, l’animosité envers les musulmans et les chrétiens est vraiment un moteur idéologique. Le mouvement véhicule une vision grossièrement déformée de l’hindouisme, fondée sur l’invention d’ennemis censés empêcher l’avènement d’une prétendue « nation hindoue », Hindu Rashtra. Mais ce n’est là qu’une utopie profondément pervertie.

 

En quoi consiste cette vision tronquée de l’hindouisme ?

L’essayiste Des Raj Goyal est probablement celui qui permet le mieux de comprendre cette mythologie politique (1), pour avoir été dans sa jeunesse membre du Rashtriya Swayamesevak Sangh (RSS), une organisation culturelle et paramilitaire fondée en 1925 sur le modèle des groupes fascistes. Cette organisation est au cœur du mouvement nationaliste hindou. Goyal explique que, pour les militants du RSS, les hindous sont la nation indienne, parce qu’ils sont à l’origine de toute la culture, la civilisation et la vie de l’Inde. Les non-hindous, eux, sont soit des envahisseurs, soit des invités, et ne peuvent être traités à égalité à moins qu’ils n’adoptent les traditions hindoues. Les chrétiens et les musulmans, en particulier, ont toujours été les ennemis de l’identité hindoue. L’histoire de l’Inde se confond avec celle du combat contre cette menace. L’unité hindoue est une nécessité absolue, car le peuple hindou est entouré d’ennemis ; il lui faut donc développer une capacité de riposte massive, et dans cette perspective, l’attaque est encore la meilleure des défenses.

 

Quel rôle joue le gouvernement actuel dans la montée des tensions ?

Dans la mesure où la séparation entre l’appareil d’État et le gouvernement n’est pas aussi rigide en Inde que dans les démocraties occidentales, les musulmans et les chrétiens se sentent en insécurité depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi. Comme tout le monde en Inde, ils savent que Modi est issu des rangs du RSS : d’origine modeste, l’actuel Premier ministre y a fait ses premières armes et lui doit sa formation.
Son gouvernement défend incontestablement une version très étriquée et monochrome de l’hindouisme. Le BJP et le RSS prennent pour cible tous ceux qui n’adhèrent pas à leur idéologie. Entre leurs mains, le nationalisme est devenu une arme contre la critique. Les zélateurs de l’hindutva sont dans une situation très paradoxale : ils vantent la tolérance prétendument véhiculée par l’hindouisme et la diversité inhérente à une religion qui compte des milliers de divinités. Mais ils comprennent mal les nuances de ce corpus religieux très composite qu’on appelle l’hindouisme. Le BJP et le RSS font un usage politique des Veda et de la mythologie hindoue, mais ne se livrent pas à une exégèse très rigoureuse de la tradition védique. Leur vision de l’hindouisme procède d’un curieux mélange de déformations orientalistes, de stéréotypes populaires, de récits héroïques remplis de morceaux de bravoure et de machisme, auxquels s’ajoute tout ce qui peut renforcer les clichés de spiritualité et de tolérance.

 

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Qu’en est-il de cet idéal de tolérance ?

Il ne correspond à aucune réalité. Les extrémistes sont partis en guerre contre l’ouvrage de l’orientaliste américaine Wendy Doniger intitulé « Les hindous : une histoire alternative ». Et, en février dernier, l’éditeur a accepté de retirer le livre de la vente et de pilonner les exemplaires restants. En janvier, les autorités ont également interpellé une responsable de Greenpeace, Priya Pillai, alors qu’elle embarquait à l’aéroport de New Delhi, et lui ont interdit de quitter le territoire. La militante avait prévu une rencontre informelle à Londres avec des parlementaires britanniques au sujet des populations tribales dont l’habitat forestier est menacé par un projet minier. Les autorités ont invoqué des « activités antinationales » pour justifier l’interdiction… que la Haute Cour de Delhi a invalidée deux mois plus tard. Autre exemple : en 2014, Mohsin Sadiq Shaikh, un jeune musulman, cadre d’une entreprise high-tech de la région de Bombay, a été tabassé à mort par sept membres d’une organisation extrémiste hindoue. Juste après la victoire électorale du BJP en mai, il avait posté sur Facebook des commentaires sarcastiques sur deux héros des nationalistes : Shivaji, fondateur d’un empire hindou autour de Bombay, dans l’Inde moghole du XVIIe siècle, et Bal Thackeray, l’actuel leader de l’extrême droite hindoue à Bombay. À New Delhi, le gouvernement BJP a réagi au meurtre avec une indifférence étudiée, sur le mode : « La justice suit son cours. »

 

Quels sont exactement les liens entre le RSS et le BJP au pouvoir ?

Le BJP est l’une des nombreuses organisations affiliées au RSS. Mais, paradoxalement, l’action politique a longtemps été méprisée au sein de ce dernier. Sous l’égide de son fondateur, K. B. Hedgewar, et de son principal idéologue, M. S. Golwalkar, le RSS s’est créé pour prendre ses distances avec l’activisme politique du premier parti nationaliste hindou de l’histoire du pays, le Hindu Mahasabha.
Mais, ces dernières années, le RSS a profondément changé sous l’influence de son dirigeant actuel, Mohan Bhagwat. Lequel considère l’action politique comme un moyen légitime, peut-être même comme un moyen important de réaliser le rêve de la « nation hindoue » censée magnifier l’héritage culturel hindou au cœur de l’identité nationale indienne, au détriment du passé moghol et des traditions musulmanes.
Dans ces conditions, la distinction entre BJP et RSS tend à s’estomper : aujourd’hui, le RSS c’est le BJP, et réciproquement. Simplement, leurs fonctions diffèrent. Le BJP évolue dans un espace démocratique. Même si l’Inde apparaît comme une démocratie de plus en plus autoritaire, ce parti doit rendre des comptes devant diverses institutions, sans oublier qu’il lui faut se soucier de gagner les élections. Le RSS ne rencontre pas ce genre d’entraves, puisqu’il ne participe pas au processus démocratique et n’exerce aucune responsabilité politique. Très bien implantée et organisée, l’organisation a mobilisé ses cadres pour faire campagne en faveur du BJP à l’échelle régionale. Depuis la victoire de Modi, le RSS se fait davantage entendre ; ce groupe a influencé certaines décisions gouvernementales, notamment dans le domaine de l’éducation et de la culture. Des sympathisants ont été nommés à la Commission de certification des films. Yellapragada Sudarshan Rao, un historien très proche du RSS, a été nommé à la tête du Conseil indien de la recherche historique (Indian Council for Historical Research).

 

À quel point le BJP au pouvoir est-il tenté de réécrire l’histoire ?

En Inde, l’histoire est un enjeu politique majeur. Citant le Mahabharata, Narendra Modi n’a pas hésité à affirmer que les hindous avaient inventé la chirurgie esthétique et la génétique il y a des millénaires ! En réaction, certains historiens de premier plan ont mis en garde contre la confusion entre la mythologie, qui relève de l’imaginaire, et l’histoire, science sociale exigeant de la rigueur. Rappelons que, sous le précédent gouvernement BJP, entre 1998 et 2004, des historiens réputés avaient été attaqués comme des traîtres à la nation. Aujourd’hui, des professeurs proches du RSS cherchent à « safraniser » l’histoire. Ils remettent par exemple en cause le rôle positif prêté à l’empereur moghol Akbar, qui a régné sur l’Inde au XVIe siècle.
Cela dit, tous les gouvernements ont plus ou moins remanié l’histoire. Le parti du Congrès glorifie la dynastie Nehru-Gandhi et évite de s’étendre sur l’autoritarisme d’Indira Gandhi, qui a décrété l’état d’urgence et suspendu l’État de droit pendant près de deux ans. C’est une attitude qui vient de loin : l’histoire du mouvement de libération nationale en Inde a toujours été assez légendaire, biaisée, asservie à des fins politiques. Au lendemain de l’indépendance, des historiens-idéologues ont cherché à distinguer les « bons » des « méchants » leaders politiques, au mépris de la rigueur scientifique. Les universitaires sympathisants du parti du Congrès considèrent que tous les acteurs proches du nationalisme hindou sont les méchants. Leurs collègues proches du BJP en font au contraire des figures héroïques, et dévalorisent l’apport d’un personnage fondateur comme Nehru.

 

Le concept d’hindutva est-il encore le substrat idéologique du parti ?

Le nouveau BJP est plus technocratique, managérial et bureaucratique qu’ouvertement idéologique. Cela dit, pour conforter sa base électorale et son identité propre, le parti doit régulièrement réaffirmer son engagement fondamental en faveur de l’hindutva : le BJP prétend qu’avec lui la gloire et la puissance futures de l’Inde sont assurées. Puisque le nationalisme hindou constitue son acte de foi, les intérêts de cette « nation hindoue » seraient donc défendus avec un zèle et une efficacité incontestables par le gouvernement actuel.
Mais cette promotion de l’identité nationale hindoue entre parfois en conflit avec les préoccupations technocratiques du gouvernement. Ainsi, le RSS désapprouve la loi récemment adoptée sur l’acquisition des terres, qui pourrait selon lui favoriser l’emprise des multinationales. De même, ce groupe qui sert de terreau idéologique au BJP n’est pas à l’aise avec la promesse faite par Modi d’attirer davantage d’investissements étrangers en Inde.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la démocratie en Inde ?

Certains intellectuels croient que l’immensité de l’Inde et sa diversité la protègent naturellement contre toute dérive autoritaire et centralisatrice – comme s’il était impossible d’imposer une même idéologie à une population aussi nombreuse. Mais la diversité ethnique et religieuse n’est pas toujours un facteur de tolérance et de respect des libertés fondamentales. C’est à l’État de les garantir et aux intellectuels de faire pression… ce qu’ils ne font pas assez. L’Inde s’inscrit, je le crains, dans le mouvement global d’émergence de démocraties « illibérales », pour reprendre l’expression de l’Américain Fareed Zakaria. (2)

 

D’où vient votre intérêt pour l’hindutva et le nationalisme hindou?

Il me paraissait important de montrer que le nationalisme hindou n’avait pas surgi du néant et qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène politique passager. Je voulais établir la généalogie de l’image – flatteuse, grandiose – d’eux-mêmes que se sont donnée les hindous. Rappelons que le concept d’hindutva a émergé dans les années 1920, lors du combat pour l’indépendance, contre l’influence occidentale. Le fondateur du RSS, Golwalkar, veut alors « éliminer tout ce qui nous rappelle nos humiliations passées », considérant le joug colonial britannique et l’Empire moghol comme un seul et même asservissement. « Notre présent et notre avenir, écrivait-il peu après l’indépendance, doivent être rattachés à notre glorieux passé. » Dans l’Inde émergente au cœur de la mondialisation, ce rêve conserve toute sa capacité de mobilisation.

 

Propos recueillis par Ève Charrin

LE LIVRE
LE LIVRE

Hindutva : explorer l’idée du nationalisme hindou de Jyotirmaya Sharma, Penguin/Viking, 2003, réédité en 2011

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