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Kamel Daoud : écrire, c’est s’opposer

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Quand Dieu ordonna à Jonas d’aller convertir les habitants de Ninive, hostiles à sa tribu, il refusa et partit dans la direction opposée. Écrire, c’est s’obliger à voyager dans le sens opposé à son monde et risquer la tempête et le hasard.


© Tristan Lafranchis / AKG

Jonas et la baleine, fresque du monastère de Kanalou, en Grèce. « Si personne n’avait écrit l’histoire de cet homme, on aurait raté la naissance de l’universalité. »

Il faut imaginer Jonas écrivain. « Une religion, c’est un livre qui a bien marché. » La boutade d’un ­ancien ami algérois résume, je pense, le rêve ultime de tout éditeur, de tout écrivain ; l’explication brève de nos mono­théismes, mais pas seulement. On peut l’inverser et défendre l’idée qu’un bon livre devient aussi une sorte de reli­gion. Du moins pour l’individu qui y ­retrouve une voix, des personnages et la joie d’être un Dieu qu’on dérange peu. Cette plaisanterie qui n’en est pas une m’avait frappé par sa justesse. Elle rejoignait mon étonnement ancien, de l’époque de l’adolescence, à propos du « Livre sacré ». Comment pouvait-on soutenir que Dieu était éternel, que son univers créé était infini mais qu’il avait écrit un livre fini, dans un langage au nombre de mots fini ? Cela heurtait soit mon bon sens, soit l’idée que je me faisais de l’art d’être un Dieu. Cependant, je l’avoue, c’est avec un Livre sacré que je me suis familiarisé avec la notion d’universalité. Il était dit que le recueil de versets était valable pour tous les temps et toutes les époques. Le lecteur en moi s’en trouvait alors rassuré, mais aussi désespéré. Si tout avait été dit, pourquoi écrire encore ? Et si tout y était dit, quel échec était donc ma vie puisque je ne parvenais pas à comprendre ce livre définitivement ? L’herméneutique était d’un désespérant infini et l’interprétation était un arbitraire. En somme, j’avais le résumé du monde dans la main, mais dans une langue que je ne maîtrisais pas. Cela vaut la posologie d’un médicament qui n’existe pas, rédigé dans une langue morte depuis longtemps.  

L'universalité, une forme de bonheur pour Kamel Daoud

L’idée d’universalité, c’est-à-dire d’un récit du monde qui soit à la fois un voyage et un univers dont j’étais le héros, et pas Dieu, c’est la littérature qui a fini par m’en convaincre. Lire assurait plus d’infini que prier. Je ne pouvais choisir l’histoire de mon pays de naissance, mais je pouvais choisir l’histoire du monde. Est-ce impor­tant ? Oui, ce fut même vital. Quand il arrive que vous veniez au monde dans un pays où l’histoire du passé est close par le récit religieux et celui de la décolonisation, le monde devient étouffant. Dans le récit religieux, le corps est une impureté, un obstacle. Dans le récit de la décolonisation, le corps est une torture, un cadavre. Dans le récit du monde par la littérature, le corps est une joie, une réincarnation ludique, l’exploit toujours renouvelé. Cela orienta un peu mes goûts et j’ai opté pour la jouissance plutôt que pour la culpabilité. J’ai donc appris à lire avec passion, et l’idée de l’universalité était une forme du bonheur. La littérature, le roman avaient la primauté sur le récit national ou religieux. Ma conclusion, maintenant ancienne et solide, est que le roman est un livre sacré, encore plus dans et par sa multiplicité, son pluriel, qui prend de la puissance depuis deux ou trois siècles. Il n’exige ni la mort, ni la contrition, ni le martyre, ni la repentance. La bibliothèque est le contraire du temps, et son infini est plus heureux que l’éternité. J’en suis venu à adorer l’enfer des bibliothèques. Comme pour mieux me passer du paradis. Quand je vins à Paris pour la première fois de ma vie, je connus un dernier épisode de désespoir bref : je pouvais, dans cette ville, acheter tous les livres dont je rêvais mais je ne pouvais pas tout lire, définitivement. Ce constat introduisit un doute : si je ne pouvais pas tout lire, pourquoi lire ­encore ? Il m’a fallu du temps pour dissocier l’érudition comme fantasme de la lecture comme plaisir. Ce que je veux vous dire, c’est que je gardais de la méfiance envers les livres uniques. Je veux dire le Livre unique. À cause de lui, les morts sont plus nombreux que les lecteurs. On lui doit quelques ­extases, mais peu de plaisirs et presque aucune évasion. À l’époque de mes lectures passionnées, l’idée de l’universel était donc ­ludique, convertible en apesanteurs volon­taires, antinomique de la gravité du récit natio­nal ou religieux. Je pouvais, en ce temps, définir l’universel comme étant le contraire de l’obligation – scolaire, fami­liale ou nationale. J’ai lu seul très tôt, et j’en garde aujourd’hui le souvenir d’un grand bonheur. C’est à l’âge adulte que cela se compliqua. L’universel devait être désormais pensé et défini. Pour l’anecdote, j’ai vécu cette expérience à l’époque ou le roman Meursault, contre-enquête est devenu ­célèbre : partout on me posait des questions que l’on devrait poser à un cadavre. C’est la colonisation qui vous a tué ? Est-ce Albert Camus ? Qu’est-ce qu’un Arabe sur une plage ou en Algérie ? Écrire, c’est faire un procès ? Avez-vous lu L’Étranger avec colère ? À quel âge ? Et ainsi de suite. On m’interrogeait comme si je revenais d’une guerre alors que je pouvais revenir d’une plage. Et si je suis ici, maintenant, devant vous, c’est parce qu’il y a une règle implicite dans les champs de la culture dominante : l’universel est toujours, invariablement, nécessairement, défini par des esprits qui viennent des géographies périphériques.  

Écrivain, un étrange métier

Quand c’est moi qui définis l’universel, cela s’appelle un périple, une ascension, une révélation. Quand un Parisien le fait, il prend le risque d’être accusé de colonisation, d’impérialisme culturel ou de néocolonisation. Paradoxe du métier : c’est aux écrivains qui viennent d’ailleurs, Turcs, Asiatiques, Africains, « Arabes », que l’on demande de définir l’universel. Peut-être par narcissisme, par manque de confiance en soi chez l’interlocuteur, par besoin de confirmation, par plaisir d’écouter un récit d’apprentissage à l’ancienne ou par souci de relativiser ses propres certitudes. Il y a du noble et du paresseux, mais c’est toujours essentiel. Personnellement, j’ai accepté de venir, de vous parler malgré la peur, parce que cela m’aide à définir cet étrange métier qui est le mien et à trouver une réponse courte à la question inévitable dans tout entretien : pour qui écrivez-vous ? Cette question est le sous-entendu bref de quelques autres :
  1. Est-ce que vous pensez que votre métier est utile puisque la majorité des vôtres ne vous lit pas ?
  2. Qu’est-ce désormais que le roman pour vous, si le lieu du triomphe de l’écriture et le lieu de sa naissance ne sont pas les mêmes ?
  3. Est-ce que la réussite de l’écrivain qui vient du « Sud » n’est pas la définition exacte de son échec ?
Bien sûr, je ne vais pas répondre maintenant, j’ai un semestre pour le faire. Toujours est-il que je suis un grand lecteur des théologies. J’y vois des métaphysiques avec obligation d’achat et de consommation. Et, pour penser l’universalité, cette ambition du roman, la situation de l’écrivain dans mon monde, la nécessité de l’exil et sa catastrophe, l’obligation de la rébellion et du retou
r, j’aimerais parler d’une figure biblique intéressante : celle de Jonas. Voici le résumé de sa vie. Jonas a été envoyé par Dieu pour convertir les habi­tants de la ville de Ninive. Il s’agit de gens absolument étrangers, qui, ­selon les récits, étaient les oppresseurs de sa propre tribu, les adversaires du Dieu biblique. Les séquences s’enchaînent alors rapidement. Jonas refuse le mandat et s’enfuit. L’expression souvent utilisée pour décrire cette fuite est sublime : « Jonas s’en fut dans la direction opposée. » Pas vers Ninive, mais dans la direction opposée à son Dieu. J’y reviendrai. ­Ensuite ­Jonas s’embarque sur un navire pour aller à Tharsis. Une tempête le surprend ; un tirage au sort est décidé par les marins, qui finissent par le jeter par-dessus bord pour calmer les flots. Jonas est avalé par un poisson géant, se repent et finit par être vomi, nu et tremblant, sur une plage. Contraint et contrit, le bonhomme va à Ninive, annonce la fin du monde par le feu, mais Dieu convertit les habitants, qui ne seront pas punis. Jonas est humilié : il ne comprend pas. Dernier épisode : il s’éloigne, s’isole et se morfond. Dieu fait pousser un arbre au-dessus de sa tête pour le protéger du soleil, puis fait mourir l’arbuste. Jonas en éprouve de la tristesse. Leçon : comment peux-tu pleurer pour un arbuste alors que tu as refusé ta compassion à des milliers d’êtres humains ? Fin du récit. Il n’y a rien d’épique dans l’histoire de Jonas et ses vicissitudes. Il est venu au monde avant que l’immortalité ne soit, avec le ­roman, envisagée pour l’homme. Et c’est une infortune de plus. Pourquoi alors revenir sur cette histoire ? Pour quelques raisons. L’une d’elles est la recherche d’une définition de l’idée d’universalité. Car la question que se posait Jonas est la mienne et aussi celle de la majorité des militants, intellectuels, opposants, écrivains, artistes, dans le monde dit « arabe » aujourd’hui : faut-il partir ou rester ? Ces élites sont souvent coincées entre régimes conservateurs fourbes, islamistes en conquête et populations acquises au conservatisme et aux compromissions avec les dictatures pour des raisons de confort ou de terreur. La question qu’on se pose chaque matin, à chaque fois qu’on regarde ses enfants, est donc à reformuler : pourquoi risquer sa vie pour sauver des gens qui sont indifférents à ma personne et à mes engagements ? C’est une question qui se pose quand on possède à la fois des livres et des enfants, une famille et des idées, de la dignité et de la lucidité. C’est la question de Jonas face à Ninive. L’intellectuel au « Sud » y fait face, chaque jour, et y répond par l’exil ou la soumission. Le silence ou le départ.  

Comment le Dieu biblique est-il passé du statut d’un dieu tribal à celui d’un Dieu universel ?

Il y a cependant, peut-être, une troisième voie étroite : l’écriture. Je veux dire la littérature, le roman, la langue, l’expression, l’œuvre. Il faut imaginer un Jonas qui ne serait pas allé à Ninive, qui n’aurait pas fui vers Tharsis mais qui aurait écrit quelques livres. C’est une dispense peu noble. Mais pas tant que ça. En écrivant, Jonas aurait trouvé un compromis mais aurait résolu une ancienne énigme : comment le Dieu biblique est-il passé du statut d’un dieu tribal à celui d’un Dieu universel ? Car ce qui surgit avec cette fable, c’est la question de l’universalité en devenir de cette divinité solitaire. Le ciel, à l’époque de Jonas, était encore une étendue, pas une sphère. Sa rotondité fut inventée à ce moment. Du coup, on comprend mieux l’expression « il s’enfuit dans la direction opposée ». À l’époque, le dieu biblique n’était pas universel, le ciel n’était pas totalement souverain, il y avait des endroits où il ne régnait pas encore. Après Jonas, par extension de sa compétence aux étrangers, Dieu est devenu universel et on ne peut plus lui échapper puisque le ciel est devenu sphérique. La direction opposée n’est plus possible. Elle n’existe plus. Sauf que ce totalitarisme primaire a aussi perpétué son revers, l’idée de dissidence. Du coup, j’aime imaginer que toute écriture répond au choix de prendre « la direction opposée ». À la fois digression et dissidence, éloignement, rébellion. J’ai toujours vécu le roman comme une interruption courageuse du monologue d’un dieu ou d’un diable. J’ai toujours aimé écrire en commençant par trois points de suspension : cela me dispense de la gravité, interrompt le solennel et le souverain, réintroduit l’aparté. Pour Jonas, ce fut la question inédite de la compétence à l’universel, comme on le dit de la justice : sauver des gens qui vous sont étrangers, se préoccuper de leur salut et de leur bonheur est la définition la plus simple de l’universel et de l’universa­lité. C’est encore la question qui se pose à l’Occident face aux migrations et aux altérités. Mais aussi aux intellectuels et écrivains du « Sud ». Jonas a inventé l’idée du salut universel. C’est une bonne chose ; mais c’est aussi une catastrophe. Car on peut s’y consacrer par l’empathie, mais aussi s’y exercer par la colonisation, la conversion, l’inquisition. Le mot catholicisme tire son origine du mot grec « universel ». Tragiquement. J’aime aussi ce moment où ce prophète s’embarque dans un navire. Cet épisode est presque une caricature du sort des exilés. Ils peuvent se confondre, s’éloigner, tenter la démission, ils sont rattrapés. Dans le cas de Jonas, ce Dieu moqueur se réincarne sous sa forme la plus primitive : un jeu de dés. Il y a, dans le recours par les marins au tirage au sort, une moquerie : le pire qui puisse arriver à un prophète, c’est bien entendu de ­dépendre du hasard. L’épisode de la baleine est un moment esthétique rare dans le récit biblique : le mythe païen y est encore décelable, à peine dégradé par la pédagogie de la résurrection christique future. Le symbole n’est pas encore vertigineux avec l’invention du christianisme. J’aime aussi imaginer l’occidentalisme des marins, leur univers : il s’agit de vies dépendant d’autres divinités, d’une autre ­vision du monde, confrontés à la tempête, l’élémentaire, la vague qui submerge, démographique ou aquatique. Ils y répondent en cherchant un bouc émissaire. Il n’y a pas de nécessité à s’attarder sur le parallèle évident avec notre époque. Dans tous les cas, la fable propose une alternative mathématique : le monothéisme ou le hasard. Le Dieu ou le dé. Dans ce cas, le hasard punit le dissident, réintroduit la menace de l’irrationnel, dégrade la possibilité de destin en jeu d’aléatoires. C’est un chantage injuste, mais c’est un choix offert. Personnellement je préfère la probabilité au monothéisme, elle me laisse la possibilité de construire mon destin par l’arbitraire de la langue et des signes. Avançons. Il reste deux épisodes. Jonas revient, vomi par le poisson. Il arrive à ­Ninive et là son Dieu consomme le climax de sa moquerie : les habitants sont sauvés et Jonas dupé. C’est un moment important. Un dieu se sert d’un homme pour le démentir. Avec Ninive condamnée et sauvée, on se retrouve avec un futur et un présent qui peuvent être annoncés et, en même temps, démentis. La prophétie révèle aussi la vanité de ce métier. La mission de Jonas est donc de se désavouer dans le faste de ses certitudes. Il est porteur de la contradiction de sa vocation : annoncer que quelque chose de mauvais va arriver pour que, justement, cela n’arrive pas. J’y retrouve, soumise à la dérision et à l’épreuve, la fonction même de l’intellectuel au « Sud » : être l’annonciateur à la fois de la mauvaise nouvelle pour les siens et, partant, de la possibilité de ne pas y être soumis. Qu’est-ce que l’intellectuel, sinon le prophète de ce qui ne doit pas arriver et qui ne peut être ­évité que par l’annonce de son imminence ? Changer l’avenir inévitable juste en l’annonçant, en l’écrivant. Je retrouve dans cette contradiction la vocation d’un vieux métier : lire l’avenir pour le voir se corriger sous l’effet même de notre regard. Concluons : à la fin, Jonas se voit confronté au dernier épisode de cette fable sur l’altérité – la compassion. Le mot a été contaminé par le religieux, dès sa naissance, et a été à peine libéré par le vieil humanisme. Dans le cas de Jonas, c’est l’homme qui est sensible à la mort d’un arbuste mais pas à celle de centaines de vies, à Ninive. Ce n’est pas étranger à notre époque. Le cloisonnement de conscience est un étrange réflexe : on se baigne chaque été dans la même mer intérieure, la mer du milieu, que jonchent par leurs lenteurs les cadavres des migrants noyés. Et on s’érige en victimes de l’Occident, qu’on accuse de racisme alors qu’on reproduit ce racisme sur les Subsahariens qui arrivent à Oran, en Algérie. L’arbuste de ce prophète fait partie de la botanique des indifférences. Il se veut l’illustration de cette règle : le contraire de l’universel n’est pas le particulier, mais le régressif. Mais toute cette histoire aurait été ­emportée par les vents si elle n’avait pas été écrite quelque part. Le livre est ­depuis des siècles nécessaire au récit. Il en est le corps. Dans le cas de Jonas, c’est le récit de la naissance de l’universel en tant que transformation de la conscience. C’est un moment clé pour tout candidat à l’écriture : transformer le récit de soi en récit de l’autre, de tous les autres. La formule est prétentieuse, mais il faut s’y consacrer. Écrire, c’est aussi décloisonner la conscience.  

Tout traître est en avance sur son époque

L’universel n’est cependant jamais un acquis. Il faut le redéfinir. L’extraire de son histoire violente. L’arracher à la voca­tion des religieux, le défendre contre le procès par les siens. À chaque fois qu’un écrivain émerge du « Sud » et s’en va voyager dans le reste du monde avec ses livres, on le soumet à l’épreuve de la redéfinition de ce qu’est l’universel dans le monde et au procès pour traîtrise chez les siens. L’universalité et l’occidentalité étant confondues, on fait le procès de l’une et de l’autre pour expliquer son exclusion mais aussi pour justifier son refus d’assumer le monde. L’attitude victimaire devient un confort et une justification pour l’immobilité. Le Mal est souvent universel. Le Bien ne l’est pas, étrangement. Et, plus étrangement encore, dès que le Bien se veut universel, il se mue en abus. Alors que faire ? Se replier sur soi et la mémoire de ses blessures ? Se faire le prophète des identités meurtrières, du récit de ses blessures coloniales et de ses rancunes ? Ou tenter de se retrouver ? Un écrivain disait cependant que tout traître est en avance sur son époque. Cela console un peu. À la fin, on s’interroge : en quoi redé­finir l’universel et s’en faire le défen­seur sans illusions, en rappeler la naissance et la possible mort, en quoi est-ce nécessaire à l’apprenti écrivain ou au créateur d’art et de sens ? Pourquoi faut-il imaginer Jonas écrivain ? D’abord, si personne n’avait écrit l’histoire de cet homme, on aurait raté la naissance de l’universalité ; cette histoire n’aurait pas été connue et donc n’aurait pas été universelle. Écrire, c’est prétendre en garder la mémoire et en confirmer la définition. Ensuite, cette histoire rappelle l’une des règles de la créativité : le décloisonnement de la conscience, l’obligation de voyager dans le sens ­opposé à son monde et de ­risquer la tempête et le hasard. Enfin parce que, démenti et moqué, Jonas illustre une vieille règle du métier : la vocation prophétique annonce l’inévitable qui est évité justement parce qu’il est annoncé. Obscure loi : quand on écrit, on se libère dangereusement. La littérature, qu’on lise ou qu’on écrive, est le contraire du destin. J’ai essayé de parler d’universalité car c’est un mode d’imagination nécessaire à la création, littéraire ou autre. Je ne pense pas qu’on puisse écrire sans liberté intime. Du coup, on ne peut pas écrire sans prétention à l’universalité. Sauf que cette idée reste à définir pour être mieux défendue, mais elle reste aussi à ne pas définir pour n’être jamais enfermée dans l’interprétation exclusive de soi face à l’autre. L’universel, comme tension, n’est pas opposé à l’individu ou au concret. C’est parfois un échange de nos irréductibles qui, par ce principe, ­deviennent négociables. Il faut pourtant en rêver : guérir l’universel de son occidentalité et du refus que lui oppose l’orientalité fantasmée. Le libérer de son histoire hégémonique mais ne pas le reje­ter à cause de son histoire. Le guérir de l’exclusion ou de la régression. Ce n’est pas parce qu’on refuse la colonisation qu’on doit refuser le monde, ni parce qu’on l’a admise dans son histoire qu’on en est coupable par hérédité. J’ai la chance d’être maghrébin. Ceux qui connaissent le sens du mot en arabe savent que cela signifie que je suis un Oriental pour l’Occident et un Occidental pour les Arabes. Tant mieux : j’en tire la vocation d’être le centre du monde, à mon tour. Conclusion sur le sujet de ma présence ici : qu’est-ce alors que l’écriture créative après cette fable ? C’est parfois ce ­moment exact où je lis un livre qui n’existe pas ­encore, comme si je venais de l’acheter et que, faute de pouvoir le terminer, je commençais par l’écrire. J’écris alors à partir du centre du monde, sans céder à la tentation culturelle ou narcissique d’en être le nombril, et je raconte.   — Kamel Daoud est un écrivain algérien. Il a lu ce texte le 30 janvier 2019 à Sciences-Po, lors de l’inauguration de la chaire d’écrivain dont il est le premier titulaire. Il anime pendant un semestre la réflexion autour de la création littéraire à travers des cours d’écriture et des master class. Nous le remercions, ainsi que Delphine Grouès, directrice des études et de l’innovation pédagogique à Sciences-Po, de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
LE LIVRE
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Zabor ou les Psaumes de Kamel Daoud, Actes Sud, 2017

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