Kamel Daoud : écrire, c’est s’opposer
par Kamel Daoud

Kamel Daoud : écrire, c’est s’opposer

Quand Dieu ordonna à Jonas d’aller convertir les habitants de Ninive, hostiles à sa tribu, il refusa et partit dans la direction opposée. Écrire, c’est s’obliger à voyager dans le sens opposé à son monde et risquer la tempête et le hasard.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Kamel Daoud

© Tristan Lafranchis / AKG

Jonas et la baleine, fresque du monastère de Kanalou, en Grèce. « Si personne n’avait écrit l’histoire de cet homme, on aurait raté la naissance de l’universalité. »

Il faut imaginer Jonas écrivain. « Une religion, c’est un livre qui a bien marché. » La boutade d’un ­ancien ami algérois résume, je pense, le rêve ultime de tout éditeur, de tout écrivain ; l’explication brève de nos mono­théismes, mais pas seulement. On peut l’inverser et défendre l’idée qu’un bon livre devient aussi une sorte de reli­gion. Du moins pour l’individu qui y ­retrouve une voix, des personnages et la joie d’être un Dieu qu’on dérange peu. Cette plaisanterie qui n’en est pas une m’avait frappé par sa justesse. Elle rejoignait mon étonnement ancien, de l’époque de l’adolescence, à propos du « Livre sacré ». Comment pouvait-on soutenir que Dieu était éternel, que son univers créé était infini mais qu’il avait écrit un livre fini, dans un langage au nombre de mots fini ? Cela heurtait soit mon bon sens, soit l’idée que je me faisais de l’art d’être un Dieu. Cependant, je l’avoue, c’est avec un Livre sacré que je me suis familiarisé avec la notion d’universalité. Il était dit que le recueil de versets était valable pour tous les temps et toutes les époques. Le lecteur en moi s’en trouvait alors rassuré, mais aussi désespéré. Si tout avait été dit, pourquoi écrire encore ? Et si tout y était dit, quel échec était donc ma vie puisque je ne parvenais pas à comprendre ce livre définitivement ? L’herméneutique était d’un désespérant infini et l’interprétation était un arbitraire. En somme, j’avais le résumé du monde dans la main, mais dans une langue que je ne maîtrisais pas. Cela vaut la posologie d’un médicament qui n’existe pas, rédigé dans une langue morte depuis longtemps.   L'universalité, une forme de bonheur pour Kamel Daoud L’idée d’universalité, c’est-à-dire d’un récit du monde qui soit à la fois un voyage et un univers dont j’étais le héros, et pas Dieu, c’est la littérature qui a fini par m’en convaincre. Lire assurait plus d’infini que prier. Je ne pouvais choisir l’histoire de mon pays de naissance, mais je pouvais choisir l’histoire du monde. Est-ce impor­tant ? Oui, ce fut même vital. Quand il arrive que vous veniez au monde dans un pays où l’histoire du passé est close par le récit religieux et celui de la décolonisation, le monde devient étouffant. Dans le récit religieux, le corps est une impureté, un obstacle. Dans le récit de la décolonisation, le corps est une torture, un cadavre. Dans le récit du monde par la littérature, le corps est une joie, une réincarnation ludique, l’exploit toujours renouvelé. Cela orienta un peu mes goûts et j’ai opté pour la jouissance plutôt que pour la culpabilité. J’ai donc appris à lire avec passion, et l’idée de l’universalité était une forme du bonheur. La littérature, le roman avaient la primauté sur le récit national ou religieux. Ma conclusion, maintenant ancienne et solide, est que le roman est un livre sacré, encore plus dans et par sa multiplicité, son pluriel, qui prend de la puissance depuis deux ou trois siècles. Il n’exige ni la mort, ni la contrition, ni le martyre, ni la repentance. La bibliothèque est le contraire du temps, et son infini est plus heureux que l’éternité. J’en suis venu à adorer l’enfer des bibliothèques. Comme pour mieux me passer du paradis. Quand je vins à Paris pour la première fois de ma vie, je connus un dernier épisode de désespoir bref : je pouvais, dans cette ville, acheter tous les livres dont je rêvais mais je ne pouvais pas tout lire, définitivement. Ce constat introduisit un doute : si je ne pouvais pas tout lire, pourquoi lire ­encore ? Il m’a fallu du temps pour dissocier l’érudition comme fantasme de la lecture comme plaisir. Ce que je veux vous dire, c’est que je gardais de la méfiance envers les livres uniques. Je veux dire le Livre unique. À cause de lui, les morts sont plus nombreux que les lecteurs. On lui doit quelques ­extases, mais peu de plaisirs et presque aucune évasion. À l’époque de mes lectures passionnées, l’idée de l’universel était donc ­ludique, convertible en apesanteurs volon­taires, antinomique de la gravité du récit natio­nal ou religieux. Je pouvais, en ce temps, définir l’universel comme étant le contraire de l’obligation – scolaire, fami­liale ou nationale. J’ai lu seul très tôt, et j’en garde aujourd’hui le souvenir d’un grand bonheur. C’est à l’âge adulte que cela se compliqua. L’universel devait être désormais pensé et défini. Pour l’anecdote, j’ai vécu cette expérience à l’époque ou le roman Meursault, contre-enquête est devenu ­célèbre : partout on me posait des questions que l’on devrait poser à un cadavre. C’est la colonisation qui vous a tué ? Est-ce Albert Camus ? Qu’est-ce qu’un Arabe sur une plage ou en Algérie ? Écrire, c’est faire un procès ? Avez-vous lu L’Étranger avec colère ? À quel âge ? Et ainsi de suite. On m’interrogeait comme si je revenais d’une guerre alors que je pouvais revenir d’une plage. Et si je suis ici, maintenant, devant vous, c’est parce qu’il y a une règle implicite dans les champs de la culture dominante : l’universel est toujours, invariablement, nécessairement, défini par des esprits qui viennent des géographies périphériques.   Écrivain, un étrange métier Quand c’est moi qui définis l’universel, cela s’appelle un périple, une ascension, une révélation. Quand un Parisien le fait, il prend le risque d’être accusé de colonisation, d’impérialisme culturel ou de néocolonisation. Paradoxe du métier : c’est aux écrivains qui viennent d’ailleurs, Turcs, Asiatiques, Africains, « Arabes », que l’on demande de définir l’universel. Peut-être par narcissisme, par manque de confiance en soi chez l’interlocuteur, par besoin de confirmation, par plaisir d’écouter un récit d’apprentissage à l’ancienne ou par souci de relativiser ses propres certitudes. Il y a du noble et du paresseux, mais c’est toujours essentiel. Personnellement, j’ai accepté de venir, de vous parler malgré la peur, parce que cela m’aide à définir cet étrange métier qui est le mien et à trouver une réponse courte à la question inévitable dans tout entretien : pour qui écrivez-vous ? Cette question est le sous-entendu bref de quelques autres : Est-ce que vous pensez que votre métier est utile puisque la majorité des vôtres ne vous lit pas ? Qu’est-ce désormais que le roman pour vous, si le lieu du triomphe de l’écriture et le lieu de sa naissance ne sont pas les mêmes ? Est-ce que la réussite de l’écrivain qui vient du « Sud » n’est pas la définition exacte de son échec ? Bien sûr, je ne vais pas répondre maintenant, j’ai un semestre pour le faire. Toujours est-il que je suis un grand lecteur des théologies. J’y vois des métaphysiques avec obligation d’achat et de consommation. Et, pour penser l’universalité, cette ambition du roman, la situation de l’écrivain dans mon monde, la nécessité de l’exil et sa catastrophe, l’obligation de la rébellion et du retour, j’aimerais parler d’une figure biblique intéressante : celle de Jonas. Voici le résumé de sa vie. Jonas a été envoyé par Dieu pour convertir les habi­tants de la ville de Ninive. Il s’agit de gens absolument étrangers, qui, ­selon les récits, étaient les oppresseurs de sa propre tribu, les adversaires du Dieu biblique. Les séquences s’enchaînent alors rapidement. Jonas refuse le mandat et s’enfuit. L’expression souvent utilisée pour décrire cette fuite est sublime : « Jonas s’en fut dans la direction opposée. » Pas vers Ninive, mais dans la direction opposée à son Dieu. J’y reviendrai. ­Ensuite ­Jonas s’embarque sur un navire pour aller à Tharsis. Une tempête le surprend ; un tirage au sort est décidé par les marins, qui finissent par le jeter par-dessus bord pour calmer les flots. Jonas est avalé par un poisson géant, se repent et finit par être vomi, nu et tremblant, sur une plage. Contraint et contrit, le bonhomme va à Ninive, annonce la fin du monde par le feu, mais Dieu convertit les habitants, qui ne seront pas punis. Jonas est humilié : il ne comprend pas. Dernier épisode : il s’éloigne, s’isole et se morfond. Dieu fait pousser un arbre au-dessus de sa tête pour le protéger du soleil, puis fait mourir…
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Commentaires

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  1. Pascal Galinier dit :

    Jonas, contre-enquête. Du grand Daoud. Universel

  2. Annpol K. dit :

    Magnifique article et plus magnifique encore Kamel Daoud- écrivain unique pour sa simple expression de vérité, son honnêteté et son insolente et intelligente remise en question du système dogmatique spirituel fondateur de la société occidentale. Un auteur d’une telle envergure qu’on le choisit naturellement pour éclairer son chemin et son cheminement existentiel