Koons, pour le malheur de l’art
par Jed Perl
Art

Koons, pour le malheur de l’art

Cette œuvre d’une arrogance glaciale, banalisation boursouflée d’un dadaïsme mal compris, est placée par la critique au-dessus de toute critique. Au nom de la litanie d’erreurs de jugement qui émaille l’histoire de l’art, on ôte d’emblée toute légitimité à la nausée qu’éprouve le visiteur, sous prétexte que l’œuvre se veut dérangeante. En fait d’avant-gardisme, Jeff Koons est un populiste dont le seul génie est de savoir vendre à prix d’or son néant esthétique. Un artiste pour publicitaires.

Publié dans le magazine Books, décembre 2014. Par Jed Perl

Jeff Koons : Moon (Light blue) (1995-2000), Marc Wathieu
Représentez-vous la rétrospective Jeff Koons au Whitney Museum (1) comme l’orage parfait (2). Avec, au centre de l’orage parfait, un vide parfait. L’orage, c’est tout ce qui se passe autour de Jeff Koons : les enchères à plusieurs millions de dollars, les marchands d’art de premier plan, les commentaires hyperboliques des critiques, l’adulation et la controverse, et puis le public, qui veut naturellement connaître la raison de tout ce tapage. Le vide, c’est l’œuvre elle-même, montrée sur cinq étages du Whitney Museum en une succession de trophées de la pop culture d’une telle atonie émotionnelle que les visiteurs ont l’air un peu hébétés lorsqu’ils extirpent comme il se doit leurs smartphones pour prendre des selfies. Présentés devant d’austères murs immaculés et sous une vive lumière blanche, les ballons de basket en suspension, les appareils ménagers enfermés dans le Plexiglas et tout l’assortiment de babioles, souvenirs, jouets et autres accessoires de piscine, minutieusement fabriqués en versions géantes par Koons, distillent une arrogance chic et glaciale. Les sculptures et les peintures de cet artiste de 58 ans sont polies et travaillées si méticuleusement et si mécaniquement qu’elles découragent toute velléité de les contempler, a fortiori de ressentir quoi que ce soit. C’est la dernière exposition montée par le Whitney dans le bâtiment de Madison Avenue avant le déménagement du musée dans l’ancien quartier des abattoirs (3) ; et en guise de fête d’adieu, le conservateur Adam Weinberg a conçu une provocation tellement odieuse qu’il est impossible de l’ignorer. Quiconque a étudié un tant soit peu l’art moderne pourra vous expliquer dans les grandes lignes comment nous en sommes arrivés là ; comment une reproduction en aluminium polychrome haute de trois mètres d’un amas multicolore de pâte à modeler (Play-Doh) peut se retrouver au cœur du Whitney Museum – et être saluée par Roberta Smith, l’une des principales critiques d’art du New York Times, comme « un nouveau chef-d’œuvre, presque certainement ». Ce que nous voyons au Whitney Museum n’est rien d’autre que la banalisation du dadaïsme et en particulier du ready-made de Marcel Duchamp, ces objets ordinaires, souvent fabriqués à la chaîne, qu’il avait détournés pour en faire des objets d’art, notamment une roue de bicyclette, un porte-bouteilles et un urinoir. Duchamp a créé ses premiers ready-made il y a environ cent ans. À l’époque, presque personne ne les a vus ; c’était de l’Art Blague par excellence à l’intention du branché initié. Une blague que Duchamp présentait pince-sans-rire, à la façon mûrement réfléchie d’un homme qui pesait soigneusement le moindre de ses gestes. Il avait déjà une sérieuse carrière de peintre derrière lui et avait fait sensation à l’Armory Show (4) en 1913 avec son Nu descendant un escalier. Il n’aurait pas abandonné la peinture sans raison. Duchamp avait le sentiment que l’art était auréolé d’une mystique excessive. Des années après, il a confié à Calvin Tomkins (5) : « Je ne crois pas dans l’art avec toutes ses fioritures, la mystique, la révérence, etc. » Le ready-made était un acte de scepticisme suprême – du moins aux yeux de Duchamp. Koons, pour faire simple, c’est Duchamp avec plein de fioritures ostentatoires. Ce n’est pas joli à voir. Une austérité quasi monastique se dégage des ready-made. Koons les a engraissés, transformant cette quintessence de l’art pour initiés en une forme d’art infiniment bavarde. Pour ses admirateurs, et ils sont légion, c’est une anti-tradition qui s’est muée en tradition respectable, avec tout ce que la légitimité comporte de profits et de risques. Les historiens de l’art, avec leur amour des chronologies exactes, vous diront que Duchamp a engendré Rauschenberg et Jasper Johns, lesquels ont engendré Warhol, qui a engendré Koons. L’étrange génie commercial inné de ce dernier a été de capitaliser sur l’adulation de plus en plus déboussolée du monde de l’art pour Duchamp, Rauschenberg, Johns et Warhol, désormais considérés comme de séduisants croisements d’escroc, de mystique, de mage, de prophète, de virtuose – et, au moins dans le cas de Warhol, de charlatan.   Usine aseptisée Il y a un côté bonneteau (tu le vois-tu le vois plus) dans la réputation de tous ces artistes, vus à la fois comme des critiques et comme des zélateurs de cette culture commerciale dont ils ont fait leur inépuisable sujet. Si l’on épie les conversations dans les salles de l’exposition Koons – qu’il s’agisse d’un conférencier s’adressant à un groupe ou d’un visiteur plus calé qui met ses amis au parfum –, on découvre que le public du Whitney, presque uniformément bourgeois, s’entend immanquablement dire que Koons offre une critique insidieuse des valeurs de la bourgeoisie. Évidemment, tout le monde peut aussi voir que Koons n’en fait qu’à sa tête avec la culture commerciale – et avec nous ! Il sait comment capitaliser sur le plaisir coupable que prennent les visiteurs de musées à tous ses messages embrouillés. Il sait s’y prendre pour que le public se sente tout à la fois ironique, érudit, stupide, sophistiqué et médusé. Koons présente ses œuvres sous une multitude de marques. Tout ce qu’il fait a le caractère impersonnel du produit d’usine. Son atelier est d’ailleurs une sorte d’usine qui paraît, sur photos, aussi aseptisée qu’un bloc opératoire, où travaillent quelque 128 personnes : 64 dans le département peinture, 44 dans le département sculpture. Parmi les marques qu’il a mises sur le marché depuis le début des années 1980, citons « Equilibrium» (les ballons de basket en suspension) ; « Statuary/Kiepenkerl » (des répliques en inox d’une statuette de Bob Hope, d’un lapin gonflable, d’un buste de Louis XIV) ; « Banality » (des reproductions en porcelaine et en bois polychrome de diverses babioles) ; et « Made in Heaven » (des peintures hyperréalistes et des sculptures en verre de Koons en flagrant délit avec sa femme de l’époque, Ilona Staller, plus connue en Italie sous son nom de star du porno, la Cicciolina). Parmi les marques récentes, on trouve « Celebration » (reproductions géantes en inox ultrapoli d’un cœur, d’un œuf, et de toutes sortes d’animaux) et « Easyfun » (des miroirs colorés en forme de têtes d’animaux). Balloon Dog, dans la série « Celebration », est probablement la plus célèbre des concoctions de Koons. C’est une sculpture haute de trois mètres en inox poli, revêtue d’une couche colorée translucide, représentant une silhouette de chien fabriquée avec ces ballons-saucisses dont les enfants font leur bonheur. Balloon Dog a été fabriqué en cinq exemplaires. C’est l’exemplaire jaune qui est exposé au Whitney. Le modèle orange a été vendu aux enchères l’an dernier pour 58 millions de dollars, le record pour un artiste vivant. Koons a aussi ses détracteurs. Il y a quelques années, Rosalind Krauss – laquelle, en tant que cofondatrice du magazine October (6), a été à l’avant-garde d’un épuisant mélange de pensée politique, sociologique et sémiotique de gauche – déclarait au New York Times que Koons était l’exact contraire du dadaïsme, parce qu’il était « en cheville avec les médias ». Elle a ajouté qu’elle trouvait « son autopromotion… répugnante ». Bien vu et bien dit ! Mais dans les départements d’histoire de l’art à l’université, on considère désormais Koons, qu’on le veuille ou non, comme un élément de l’histoire de notre temps. Aussi cherche-t-on ardemment à expliquer son succès, et (disons-le sans ambages) à fournir une caution universitaire aux divertissements ultra-friqués du milieu de l’art.   Nos désirs les plus intimes Les mouvements de yoyo de l’œuvre de Koons, du bas de gamme au haut de gamme et retour, ont manifestement un effet euphorisant sur pas mal d’intellectuels. Joachim Pissarro, l’historien de l’art qui fut un temps le conservateur du musée d’Art moderne de New York, a récemment écrit un article affirmant que le travail de Koons « plonge, d’une certaine manière, dans nos désirs les plus intimes » – ce « nos » m’exaspère. Norman Rosenthal, qui a pendant des années présidé aux expositions de la Royal Academy à Londres, vient quant à lui de publier (7) un livre d’entretiens avec Koons, dans lequel l’artiste s’érige par moments en simili-philosophe du « programme des 12 étapes (8) ».  « La morale, c’est très important, suppose-t-il. On ne peut pas séparer le moral du visuel. Je crois vraiment que pour opérer une transcendance vers les plus hautes sphères, il faut avoir l’approbation des autres. Il faut se défaire du moi. On s’ennuie tant avec le moi. » Et au pays de Koons, si la transcendance ne marche pas, il y a toujours le shopping. La chaîne de vêtements H&M, l’un des sponsors de l’exposition, vient de sortir un sac à main à l’effigie de Balloon Dog au prix de 49,50 dollars ; le sac a été lancé en même temps que le nouveau vaisseau amiral de H&M sur la Cinquième Avenue, dont la façade était recouverte de photos géantes de Balloon Dog. Évaluer ce matraquage peut sembler impossible, sinon complètement absurde – ce serait s’ériger en une sorte de « Judy-la-juge (9) » du monde de l’art, examinant une situation tellement incroyable que l’acte même de la juger remet en cause la crédibilité (et trahit la crédulité) du magistrat. Peut-être cela explique-t-il pourquoi tant d’observateurs sophistiqués préfèrent se rallier au culte de Koons plutôt que de le combattre. L’un des aspects les plus fascinants que révèle la rétrospective, c’est la quasi-unanimité des critiques, apparemment convaincus qu’il est grand temps pour tout le monde, bon gré ou mal gré, de faire la paix avec Koons. Dans le New Yorker, Peter Schjeldahl, un homme aux goûts assurément choisis, proclame en substance que personne ne pouvait contester le succès de Koons, « l’artiste insigne du monde d’aujourd’hui ». « Et si ça ne vous plaît pas, c’est au monde qu’il faut vous en prendre. » Dans le magazine New York, Jerry Saltz déclare pour sa part que « ceux…
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