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La folle famille Wittgenstein

Quand l’héritier d’une illustre dynastie littéraire britannique raconte l’histoire d’une famille autrichienne hors norme, le résultat est un livre hallucinant. Bienvenue à Vienne, en ce début du XXe siècle?! Les Habsbourg s’éteignent mais le palais des Wittgenstein vit sous l’empire d’un patriarche tyrannique, avec la musique pour seul moyen de communication. Et ce sera un incroyable destin que celui de cette fratrie, richissime et tourmentée, également marquée par les pulsions suicidaires et l’intensité du génie. Les deux cadets survivants seront deux figures remarquables de leur temps : Ludwig deviendra l’un des plus grands philosophes du siècle, et Paul, un pianiste de légende, capable de jouer les pièces les plus complexes avec une seule main valide. Voyage sur la ligne de crête entre folie et génie.

Une famille tendue et singulière, les Œdipe… », lança un jour un plaisantin. Eh bien, en matière de dysfonctionnement familial, les Wittgenstein de Vienne pourraient leur en remontrer. Le patriarche tyrannique, Karl Wittgenstein, était un magnat de l’acier, de la banque et des armes. Avec sa femme, la timide Léopoldine, il eut neuf enfants. Sur les cinq garçons, il est probable, pour ne pas dire certain, que trois se suicidèrent. Les deux autres furent hantés toute leur vie par des pulsions suicidaires. Des trois filles parvenues à l’âge adulte, deux se marièrent ; leurs époux respectifs sombrèrent dans la folie, et l’un se donna la mort.

De tels chiffres impressionnent, même à l’aune de la Vienne morbide de la fin des Habsbourg (1). Mais, aussi tendus et singuliers fussent-ils, les Wittgenstein avaient aussi une propension au génie. Des deux fils qui ne se sont pas suicidés, l’un, Paul, parvint à devenir un pianiste universellement acclamé, malgré la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale ; l’autre, Ludwig, fut le plus grand philosophe du XXe siècle.

Qui mieux qu’Alexander Waugh, lui-même issu d’une famille illustre et haute en couleur, pouvait écrire la chronique d’un tel clan ? Dans son livre précédent, Fathers and Sons (« Pères et fils », Headline Review, 2005) il a décrit son grand-père Evelyn et son père Auberon avec un authentique sens du comique (2). Mais ici, il délaisse la farce pour la tragédie. Pourtant, malgré tout leur Sturm und Drang (3), les Wittgenstein peuvent s’avérer aussi drôles que les Waugh. Où l’on apprend, par exemple, que le premier mot prononcé par l’un des garçons fut « Œdipe ».

L’auteur présente une autre qualité pour traiter son sujet : il est critique musical (et compositeur occasionnel). Or, les Wittgenstein furent la famille musicienne par excellence. Leur palais viennois ne comptait pas moins de sept pianos à queue, dont deux Bösendorfer Imperial. Brahms, Richard Strauss, Schoenberg et Mahler, entre autres, étaient des habitués des concerts qui s’y donnaient. Tous les Wittgenstein, parents et enfants confondus, étaient de prodigieux musiciens. « Ils s’adonnaient à la musique avec une passion frisant parfois la pathologie », écrit Waugh. En jouant ensemble, ils avaient, semble-t-il, trouvé un moyen de communiquer sans mots, offrant un répit au milieu des tensions et chamailleries permanentes de la famille.

Un répit apparemment insuffisant pour le fils aîné, Hans, qui fuit la maison et disparut aux États-Unis, où il finit sa vie dans des circonstances mystérieuses ; sans doute en se noyant volontairement dans un lac de Floride. Insuffisant également pour son frère Rudi, homosexuel refoulé (tout comme Hans), qui se tua en buvant un verre de lait additionné de cyanure dans un bar-restaurant de Berlin. Kurt, le seul frère Wittgenstein dont on pourrait presque dire qu’il était d’un naturel enjoué, se tira une balle dans la tête sur le champ de bataille, peut-être pour éviter d’être fait prisonnier, alors qu’il alors qu’il se battait pour la monarchie austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale.

Pianoter du Chopin sur une caisse

Restent les deux cadets. Paul, qui fit ses débuts de pianiste de concert à la veille de la guerre, fut pendant le conflit un soldat d’une grande bravoure. Après qu’une balle eut brisé son coude droit, le bras fut amputé et Paul fait prisonnier par les Russes. Il était néanmoins déterminé à poursuivre sa carrière de concertiste. Enfermé dans des conditions abominables au pavillon des invalides d’un camp de prisonniers en Sibérie, il n’eut de cesse de résoudre ce casse-tête : comment jouer d’une seule main à la fois la mélodie et l’accompagnement d’une partition ? Les doigts gelés, il se mit à pianoter sans relâche sur une caisse en bois un morceau de Chopin qu’il connaissait par cœur, en imaginant la musique. Il mit ainsi au point une pléiade d’astuces qui auraient trompé l’oreille la plus exercée. « La plus considérable de ses inventions, écrit Waugh, fut une technique alliant la pédale et un mouvement de main qui lui permettait de faire résonner des accords proprement impossibles à exécuter pour un pianiste n’ayant que cinq doigts. »

Quant à Ludwig, le petit dernier, il semble avoir eu très tôt conscience de son génie. Après le lycée (où il fut dans la même classe qu’un certain Adolf Hitler), il se mit en quête d’un génie semblable au sien, susceptible de lui servir de mentor. Son choix se porta d’abord sur le grand physicien Ludwig Boltzmann, mais celui-ci se pendit avant qu’il puisse faire sa rencontre. En 1911, il rendit donc visite au mathématicien et philosophe Bertrand Russell, à Cambridge. Celui-ci se méfia d’abord de cet étrange jeune Viennois, incroyablement beau. Mais il ne tarda pas à succomber, écrivant à sa maîtresse, Lady Ottoline Morrell, que Wittgenstein possédait « au plus haut degré une passion intellectuelle pure », ajoutant : « Cela me le rend très cher. »

De retour à Vienne, Ludwig Wittgenstein s’engagea dans l’armée autrichienne pendant la Première Guerre mondiale. Invoquant des motifs spirituels, il demanda que lui soient confiées les missions parmi les plus dangereuses. C’est pendant la guerre qu’il écrivit son premier ouvrage philosophique (le seul publié de son vivant), le Tractatus logico-philosophicus, qui s’ouvre sur cette proposition saisissante : « Le monde est tout ce qui a lieu. »

Une révolution philosophique

Waugh passe très rapidement sur la carrière ultérieure de Ludwig, que de nombreuses biographies et essais ont rendue familière. Renonçant à sa part de la fortune familiale – l’une des plus importantes de l’Europe ruinée par la guerre, elle fut sauvée grâce aux investissements avisés des Wittgenstein aux États-Unis –, il cultiva l’automortification en devenant instituteur dans un village pauvre des Alpes.

Mais ses méthodes pédagogiques, qui consistaient notamment à frapper assez violemment les enfants, lui valurent d’être chassé de la bourgade. S’orientant vers l’architecture, il dessina une austère maison de forme cubique – aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre moderniste – pour l’une de ses sœurs, à Vienne. Il passa ensuite la majeure partie de sa vie à Cambridge, où il développa une conception radicalement nouvelle de la philosophie, en rupture totale avec son travail antérieur. Quant à sa sexualité, Waugh relève que l’une au moins des relations qu’il eut avec des jeunes hommes en adoration fut franchement physique, mais il ne se prononce pas sur le goût éventuel du philosophe pour les aventures sans lendemain des jardins publics. Quand une biographie à scandale soutint cette thèse, en 1973, le neveu indigné de Wittgenstein se déclara prêt à vomir sur le chapeau de l’éditeur, ce qui reste sans doute l’une des menaces les plus inspirées de tous les temps.

Si Ludwig est aujourd’hui le plus célèbre des Wittgenstein, c’est Paul, oublié depuis, qui est au premier plan de ce livre. Il avait perfectionné sa technique entre les deux guerres et ses concerts électrisaient le public (notamment féminin, car il avait quelque chose d’un bourreau des cœurs), qui se délectait du spectacle de son unique bras faisant retentir à merveille les fortissimo. « La rapidité inouïe avec laquelle il était capable de déplacer ses doigts sur le clavier était époustouflante », écrit Waugh. Aidé par la fortune familiale, Paul se mit à commander des concertos pour la main gauche aux plus grands compositeurs de son temps. Mais les rapports qu’il entretint avec eux se révélèrent risiblement orageux. Il refusa la composition de Hindemith, qu’il jugeait injouable, et écrivit à Prokofiev : « Merci pour votre concerto, mais je n’en comprends pas une seule note et je ne le jouerai pas. » Il accusa Benjamin Britten et Richard Strauss de surorchestration : « Comment puis-je espérer rivaliser avec quatre orchestres muni de ma seule pauvre main ? » Et il se fit un ennemi de Ravel en modifiant son Concerto pour la main gauche afin de le mettre à son goût.

Les disputes de Paul avec les membres de sa famille étaient tout aussi violentes. Il quitta l’Autriche juste après l’Anschluss de 1938 et se retrouva à New York. Il résida d’abord à l’hôtel Webster, sur la 45e Rue Ouest, où il donnait des leçons sur le piano du bar. Restées à Vienne, ses trois sœurs découvrirent avec stupéfaction que, bien qu’ayant été élevées dans la religion catholique, elles étaient considérées comme juives selon les lois de Nuremberg, car trois de leurs grands-parents étaient juifs. Seules les réserves d’or de la famille Wittgenstein en Suisse, dont les nazis désiraient fort s’emparer, les protégeaient des camps. La bataille juridique autour de cette fortune, qui opposa Paul à ses sœurs et aux avocats de la Reichsbank, puis l’arrestation et l’incarcération de ses sœurs pour possession de faux passeport, atteint son apogée lorsque Hitler en personne accorde à la famille le statut de Mischling (« métis »), à la place de celui de Volljuden (« juifs à part entière ») – une modification humiliante, mais qui leur sauva la vie.

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The House of Wittgenstein, divertissant de bout en bout, s’achève pourtant sur une note mélancolique, par la mort de ces frères et sœurs restés éloignés les uns des autres : Ludwig à Cambridge, Paul (qui laissait derrière lui une femme et trois enfants) à Long Island et les sœurs à Vienne, où le palais Wittgenstein, touché par une bombe américaine à la fin de la guerre, fut finalement démoli par un promoteur.

Portrait de Ludwig en gourou

L’auteur ne fait rien pour sauver la réputation posthume de Paul Wittgenstein en tant que pianiste : il fait observer que ses interprétations semblent aujourd’hui « discordantes et maladroites » (opinion corroborée par un enregistrement trouvé sur Internet de Paul Wittgenstein jouant le concerto de Ravel, en 1937, avec Bruno Walter et le Royal Concertgebouw Orchestra). Le seul véritable reproche que je fais à son livre concerne sa manière oblique de critiquer l’œuvre philosophique de Ludwig Wittgenstein. Il la rejette comme « incompréhensible » et attribue l’influence du penseur à « son allure saisissante, à son attitude et à sa personnalité extraordinairement persuasive ». Son point de vue est le même, pour l’essentiel, que celui défendu par Derek Jarman, en 1993, dans son film Wittgenstein. Dans les deux cas, le philosophe est décrit comme une sorte de gourou à l’origine d’énoncés sentencieux. Mais, si l’attitude de Jarman à l’égard de cette caricature est révérencieuse et solennelle, celle de Waugh est moqueuse et quelque peu béotienne. Ludwig Wittgenstein n’était pas un gourou ; c’était un penseur d’une extrême rigueur qui, en prêtant une attention minutieuse à la structure et aux limites du langage, voulut débarrasser la philosophie des confusions conceptuelles qui la hantent. Waugh n’est pas tenu de livrer au lecteur son interprétation de l’œuvre de Wittgenstein – un grand nombre d’autres ouvrages s’en chargent plutôt bien –, mais il devrait éviter de l’induire en erreur.

Malgré toutes leurs querelles, leur folie et leur autodestruction, les Wittgenstein ont au moins échappé à un type de dysfonctionnement : il n’y a pas trace chez eux de pulsions incestueuses. On ne peut malheureusement pas en dire autant de la famille de l’auteur. Evelyn Waugh a avoué franchement sa tendresse plus que paternelle pour sa fille Meg. Quand elle lui annonça son intention de se marier, son père écrivit avec tristesse à un ami : « Elle veut des enfants, et c’est quelque chose que je ne peux décemment pas lui offrir. » Œdipe lui-même en rougirait.

Ce texte est paru le 28 février 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Notes

1| Dans leur étude Wittgenstein, Vienne et la modernité (PUF, 1978) Allan S. Janik et Stephen E. Toulmin passent en revue les nombreuses tensions qui traversaient la société viennoise de l’époque, tant sur les plans économique et politique que moral. Ils relèvent que « la liste des Autrichiens éminents qui se sont donné la mort est longue ». Sans oublier l’héritier du trône lui-même, l’archiduc Rodolphe, qui se suicida en 1889 à Mayerling, après avoir tué sa maîtresse, Maria Vetsera. (NdlR)

2| Plusieurs membres de la famille Waugh se sont illustrés comme des figures de la littérature britannique : Arthur Waugh, en tant qu’éditeur?; ses fils Alec et Evelyn, en tant qu’écrivains. Ce dernier est l’auteur, entre autres, de Retour à Brideshead (Robert Laffont, 2005). Son fils Auberon, décédé en 2001, était considéré comme l’un des journalistes les plus doués de sa génération. (NdlR)

3| Sturm und Drang (littéralement « Tempête et Passions »), désigne le mouvement intellectuel et artistique qui prit corps en Allemagne dans les années 1770-1790. D’essence préromantique, il est marqué par la réaction au rationalisme et au classicisme. Parmi ses représentants, figurent les jeunes Goethe et Schiller. (NdlR)

Pour aller plus loin

Brian McGuinness, Wittgenstein. 1. Les Années de jeunesse, 1889-1921, Seuil, 1991.

LE LIVRE
LE LIVRE

La maison Wittgenstein. Une famille en guerre de La folle famille Wittgenstein, Doubleday

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