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La fraternité perdue des juifs et des musulmans français

Pendant la Grande Guerre, ils sont morts dans les mêmes bataillons. Dans les années 1930, ils vivaient dans les mêmes quartiers. Sous Vichy, un mauvais vent a éloigné les juifs et les musulmans d’Algérie, mais les liens anciens ont survécu tant bien que mal, jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance.

En août 1961, deux juifs algériens, Simon Zouaghi et Martin Benisti, débarquaient à Marseille. Les deux hommes – l’un boucher, l’autre cuisinier – s’étaient déracinés avec leurs proches pour fuir le chaos sanglant de la guerre d’Algérie, dans l’intention de s’installer en France. Avec leur famille nombreuse et leurs maigres ressources, il était naturel qu’ils s’adressent à l’administration chargée de leur fournir assistance et conseil. Ce qui paraît beaucoup moins naturel, c’est qu’il se soit agi du Service des affaires musulmanes. Mais pourquoi cela allait-il de soi il y a cinquante ans ? L’historien Ethan Katz, qui raconte cette histoire, étudie la question dans son impressionnant ouvrage, « Les Fardeaux de la fraternité ». Benisti et Zouaghi ne s’étaient pas égarés et n’avaient pas perdu la tête : près de 1 000 autres juifs algériens rendirent visite à ce service dans les derniers mois du conflit. Ces deux hommes ne sont qu’une goutte d’eau dans la vague des quelque 130 000 pieds-noirs qui partirent pour la France après que l’Algérie eut obtenu son indépendance en 1962, mais ils sont la plus riche et la plus révélatrice des gouttes. S’y reflète une histoire d’une complexité stupéfiante, qui bouscule nombre de nos certitudes sur les relations entre juifs et musulmans. Katz ne revisite pas le prétendu « âge d’or » des relations entre juifs et musulmans – qui couvre une grande partie du Moyen Âge et s’étend de Bagdad à Cordoue –, sur la nature duquel les historiens se querellent depuis longtemps. Il préfère ouvrir un nouveau front dans la guerre historiographique, un front qui se limite à la France de la fin du XIXe et du XXe siècle. Au cours des cent cinquante dernières années, affirme Katz, l’histoire partagée des musulmans, des juifs et des Français a profondément façonné les trois communautés qui participent à cette relation triangulaire bien particulière, souvent en leur laissant des cicatrices. Mais comme il le révèle, c’est une histoire qui aurait pu tourner tout autrement. La logique même du ménage à trois est que l’un des trois est en général laissé pour compte. Depuis que l’Afrique du Nord est tombée sous le contrôle de la France, cela a été le sort réservé aux musulmans. En 1870, après avoir intégralement absorbé l’Algérie, la France accorda la nationalité française aux quelque 40 000 juifs qui habitaient ce pays depuis des siècles. Quand les tranchées allant de la Manche à la Suisse eurent été creusées, dressant le décor de la Première Guerre mondiale, la communauté juive algérienne avait quasiment triplé, et les hommes étaient désireux de prouver leur attachement à la patrie.   Il n’en allait pas de même des musulmans. Qui pourrait le leur reprocher ? Exclus en 1870, on leur claqua même la porte au nez quand fut voté, en 1881, le Code de l’indigénat. Ensemble de lois instituant des châtiments visant spécialement les Arabes et les Berbères, ce code permettait aussi à l’État d’exproprier et de distribuer les terres parmi les colons européens. Grand héros républicain et défenseur d’Alfred Dreyfus, Georges Clemenceau dénonça ce code comme une forme de légalisation de l’esclavage, du vol et de la torture au nom de la civilisation. « Ce n’est pas le droit, c’en est la négation ! », tonna-t-il à la Chambre des députés. Pourtant, malgré ces distinctions juridiques et civiques entre juifs et musulmans algériens, leurs relations de complicité survécurent à la guerre. De nombreux juifs, surtout dans les milieux modestes – artisans, boutiquiers et employés – avaient plus en commun avec leurs voisins musulmans qu’avec l’élite juive d’Alger, d’Oran et de Constantine, de plus en plus francisée. Les rapprochaient non seulement le syle vestimentaire, la cuisine et la musique – il n’était pas rare que des chanteurs juifs soient à la tête de groupes arabes
–, mais aussi la langue : nombre de juifs algériens parlaient un dialecte arabe. De plus, pendant la Première Guerre mondiale, les juifs et les musulmans se battirent et, souvent, moururent ensemble dans les mêmes bataillons (dans les cimetières militaires français, on peut voir côte à côte l’étoile de David d’une tombe juive et le croissant d’une tombe musulmane). Pendant l’entre-deux-guerres, les juifs et les musulmans d’Algérie continuèrent à se définir de manière situationnelle plutôt que définitionnelle [en fonction de leur groupe social plutôt que de leur identité religieuse], pour reprendre la terminologie de Katz. Autrement dit, l’identité individuelle et collective ne s’était pas encore figée en un type unique, mais restait fluide. Dans un contexte donné, juifs et musulmans algériens pouvaient invoquer un abondant fonds commun de références et rites culturels, qui donnait un sens au monde et à eux-mêmes. Ils habitaient souvent les mêmes quartiers, non seulement en Algérie, mais aussi à Paris et Marseille, se côtoyant dans les cafés, les épiceries et même dans leurs foyers. Dans les années 1930, le juif algérien René Gharbi ouvrit dans le Marais un café baptisé le Petit Marseillais. La spécialité de la maison était le couscous, et la clientèle était musulmane autant que juive. Le petit-fils de Gharbi se souvient : « Nous étions en bons termes. Les voisins musulmans venaient dans notre café, nous allions dans le leur ». Dans cette relation, pourtant, l’un des deux partenaires était nettement plus égal que l’autre. Les puissants lobbies coloniaux et pieds-noirs étouffèrent toute velléité d’intégrer un plus grand nombre de musulmans algériens et de leur accorder le droit de vote, notamment en faisant avorter le projet Blum-Viollette, proposé en 1936 par le gouvernement du Front populaire. Fait crucial, durant l’entre-deux-guerres, les juifs ashkénazes furent parmi les avocats les plus éloquents et les plus déterminés des droits des musulmans. Citant les sacrifices consentis par ceux-ci pendant la Première Guerre mondiale, le célèbre dreyfusard Joseph Reinach déclara : « Qui a versé avec nous son sang a droit à notre liberté et à toute la justice. » Selon la Ligue internationale des droits de l’homme, créée pendant l’affaire Dreyfus et qui comptait bon nombre de membres juifs, les musulmans devaient se voir accorder le statut de citoyens à part entière. En 1940, pourtant, le vent se mit à souffler en sens inverse. Avec l’arrivée du régime antisémite de Vichy, les juifs français se retrouvèrent dans une position juridique, civile et existentielle bien pire que ce qu’avaient connu les musulmans. En même temps, grâce aux catégories raciales de Vichy, ceux-ci purent jouir du même statut juridique que les « Aryens ». En septembre 1940, quand l’ineffable Philippe Pétain déclara : « Je ne fais pas de différence entre les Français, catholiques, protestants et musulmans, ce sont mes enfants », il devint clair que l’heure était venue pour les juifs d’être mis au ban.   Dans un monde qui semble avoir été imaginé par Lewis Carroll et Édouard Drumont réunis, de nombreux juifs sépharades, prêts à tout pour survivre, tentaient parfois de se faire passer pour musulmans. Les uns parlaient en arabe aux officiels de Vichy, tandis que les autres plantaient leur arbre généalogique dans le sol du Levant, revendiquant des racines musulmanes. Certains furent aidés par des voisins musulmans, et, dans le cas controversé de la Grande Mosquée de Paris, son recteur, Si Kaddour Benghabrit, cacha plusieurs juifs poursuivis par Vichy et les nazis. D’autres pourtant se virent refuser toute aide, ce qui révèle les calculs politiques de Benghabrit et sa volonté de louvoyer entre résistance et collaboration. À l’autre extrême, des musulmans comme Mohamed el-Mahdi, arguant du fait que les Arabes musulmans et les Allemands partageaient les mêmes objectifs idéologiques et politiques, militaient pour une collaboration active avec Hitler. En fin de compte, les musulmans n’étaient pas si différents du reste de la population française : de petits groupes de résistants et de collabos aux deux extrémités du spectre politique, la grande majorité oscillant entre les deux. Pour les musulmans de France, la guerre et l’occupation révélèrent une vérité plus éloquente encore : l’empire français, au sein duquel ils avaient été systématiquement privés de droits civils et juridiques, était bien plus vulnérable qu’ils ne l’imaginaient jusque-là. Quant aux juifs de France, ils reçurent une leçon tout aussi puissante : la nation qui avait offert aux juifs les droits civils à l’époque de la Révolution était capable, cent cinquante ans après, de les dépouiller de ces mêmes droits. Les révolutions naissent de ce genre de prise de conscience : tandis que les musulmans algériens se tournèrent de plus en plus vers le nationalisme dans la France de l’après-guerre, les juifs français devinrent également de plus en plus sensibles au sionisme. Alors que juifs et musulmans continuaient à partager les mêmes espaces physiques et culturels, les mouvements politiques et idéologiques commencèrent à remodeler et à séparer leurs univers. Un nombre significatif de juifs français de gauche rejoignirent le Front de libération nationale algérien, tandis qu’une poignée de modérés du FLN comme Ferhat Abbas soutenaient qu’Israël et une Algérie indépendante partageaient les mêmes buts géopolitiques. À mesure que la guerre se faisait toujours plus sale et sanglante, l’Union des étudiants juifs de France se mit à organiser des manifestations contre la répression brutale dont étaient victimes les manifestants musulmans à Paris. Au cours des quatre décennies qui vont de l’indépendance algérienne à la deuxième intifada, les identités juives et musulmanes en France, jadis situationnelles, se figèrent lentement dans un état par trop définitionnel. Les 130 000 juifs algériens qui quittèrent leur pays en 1962, ainsi que les dizaines de milliers qui durent fuir la Tunisie et le Maroc, s’installèrent en métropole, éloignant la communauté juive française de ses racines libérales et progressistes. Quant aux centaines de milliers de musulmans algériens qui avaient émigré vers la France de l’après-guerre, leurs enfants restent pris entre deux feux.   En fin de compte, tout comme beaucoup de beurs s’identifient désormais à la cause palestinienne, un petit nombre croissant de juifs français se détournent de la France pour s’orienter vers Israël. Les massacres de juifs perpétrés ces trois dernières années par des islamistes fanatiques, depuis les écoliers de Toulouse jusqu’aux clients d’un supermarché kasher à Paris, n’ont fait que renforcer les frontières communautaires et religieuses séparant juifs et musulmans. L’époque où ils se côtoyaient et coexistaient de manière si fructueuse ne remonte qu’à quelques générations, mais elle semble désormais imaginaire. À la fin de son livre, Katz souligne à juste titre le rôle central du hasard dans l’histoire des relations entre juifs et musulmans de France. Ce n’est peut-être pas le passé qui détermine le présent, mais le présent qui détermine le passé. Nous sommes coupables de ce que la philosophie de l’histoire appelle l’erreur téléologique : la certitude que le déroulement des événements passés était inévitable parce qu’ils se sont déroulés ainsi. Bien sûr, c’est une erreur. Le livre de Katz offre non seulement un puissant contre-récit à notre vision des relations entre juifs et musulmans de France, mais aussi une raison d’espérer que d’autres récits sont encore possibles.   Ce texte est paru dans l’hebdomadaire juif américain The Forward le 31 décembre 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les fardeaux de la fraternité : juifs et musulmans, de l’Afrique du Nord à la France  de Ethan Katz, Harvard University Press, 2015

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