La preuve par l’ADN
par Richard C. Lewontin

La preuve par l’ADN

Quinze ans durant, la police allemande a recherché une tueuse en série dont l’ADN figurait sur une quarantaine de scènes de crime… Pour découvrir qu’il provenait d’une contamination dans l’usine fabriquant les cotons-tiges utilisés lors des prélèvements. Ce camouflet rappelle les faiblesses de « la reine des preuves », qui n’en reste pas moins une formidable auxiliaire de justice, pour peu qu’on la manie avec intelligence.

Publié dans le magazine Books, juin 2013. Par Richard C. Lewontin
C’est si facile, pour Hercule Poirot. Il lui suffit de se fier à ses « petites cellules grises » pour découvrir immanquablement lequel, parmi la dizaine d’invités réunis au manoir ou de passagers du train-couchettes, a commis le meurtre. Et il ne fait aucun doute que, si un procès devait se tenir, il aboutirait à la condamnation des coupables. Mais comment un officier bien réel de la police new-yorkaise est-il censé procéder quand, dans une ville comptant pas moins de quatre millions d’individus mâles, la victime d’un viol est découverte inconsciente dans un lieu isolé, frappée d’amnésie et incapable de se rappeler le moindre détail de l’agression ? Une piste évidente consiste à rechercher un lien entre ce crime et d’autres actes de violence commis dans le même secteur, à peu près à la même heure. Le 19 avril 1989, vers 21 heures, une jeune femme entrait dans Central Park à proximité du Metropolitan Museum pour y poursuivre son jogging vers le nord. À peu près au même instant, une bande d’adolescents noirs et latinos empruntaient l’entrée nord-est du parc, bien décidés, eux, à mener une expédition virile vers le sud. D’après le plan des allées, leur chemin a très probablement croisé celui de la joggeuse. Le groupe de jeunes s’est séparé un peu plus tard dans la soirée après plusieurs altercations violentes avec des promeneurs, dont un passage à tabac en règle. Cinq des garçons sont sortis du côté ouest du parc, où la police, prévenue de leurs agissements, était venue les cueillir. Ce n’est que bien plus tard, vers 1 h 30 du matin, que deux passants découvriraient Patricia Meili baignant dans son sang, à moitié inconsciente après avoir été violée, non loin du lieu où s’étaient déroulées deux des altercations signalées plus tôt. Mais jamais elle ne serait en mesure de donner la moindre précision sur son agression ou sur ses assaillants. Les enquêteurs firent alors le rapprochement, sans doute évident à leurs yeux, avec les « cinq de Central Park » – désormais au cœur de l’enquête. Les policiers leur ont appliqué la technique éprouvée du gentil et du méchant flic, alternant interrogatoires musclés et paroles de réconfort, dans l’espoir d’en obtenir une confession. On promit aux suspects qu’ils pourraient rentrer chez eux s’ils avouaient. En fin de compte, ils ont tous reconnu leur complicité, soit pour avoir observé le viol à distance, soit pour avoir maintenu la jeune femme pendant qu’un autre membre du groupe la violait. Mais aucun n’avoua être lui-même l’auteur du crime. Non seulement leurs versions entraient en contradiction les unes avec les autres, mais elles ne collaient pas non plus avec l’état dans lequel on avait retrouvé le corps de la victime. Ainsi, bien que la jeune femme fût couverte de sang, les vêtements des accusés n’en portaient aucune trace. Il semble assez clair aujourd’hui que ces garçons immatures, désireux d’échapper à tout prix aux conditions dans lesquelles ils étaient détenus, et s’imaginant peut-être aussi qu’ils ne pourraient, à terme, être tenus pour responsables d’un acte qu’ils n’avaient pas commis, étaient tout disposés à dire aux policiers ce qu’ils voulaient entendre. Ils avaient tort. Afin d’étayer sa demande d’inculpation, le parquet fit analyser un prélèvement vaginal effectué sur la victime. On ne trouva qu’une empreinte ADN partielle, mais elle ne correspondait à aucun des cinq accusés. En apprenant la nouvelle, la procureure en charge de l’affaire a confié s’être sentie « estomaquée » – sans décider pour autant d’aller chercher le violeur ailleurs. Plus tard, en plein procès, une technicienne du NYPD parvint à isoler une tache de sperme plus importante sur l’une des chaussettes de la joggeuse ; son analyse montra de façon certaine qu’il n’appartenait à aucun des cinq garçons.   Dix ans pour prendre en compte l’ADN Mais le parquet n’en démordit toujours pas et, sur la foi des aveux, parvint à convaincre le jury de condamner les accusés. Ils passèrent de six à treize ans derrière les barreaux. Alors qu’il se trouvait encore en prison, celui qui avait écopé de la peine la plus lourde fut approché par un détenu, un certain Matias Reyes. Celui-ci lui confia être le véritable auteur du viol de Central Park. L’analyse ADN confirma : Reyes était un violeur en série, impliqué dans un grand nombre d’affaires non élucidées. Qu’à cela ne tienne, le bureau du procureur, ainsi que différents responsables de la police continuèrent d’affirmer que justice avait été faite dans cette affaire, que les aveux de Reyes étaient mensongers et la preuve ADN non concluante. Les condamnations des « cinq de Central Park » finirent tout de même par être annulées en 2002. Les intéressés ont depuis attaqué la Ville de New York pour « poursuites abusives, discrimination raciale et préjudice émotionnel ». Ce cas n’est pas unique. En 1991, à Chicago, cinq jeunes gens, les « cinq de Dixmoor » [dans le comté de Cook], furent accusés du viol et du meurtre d’une adolescente de 14 ans. Eux aussi furent condamnés, malgré des analyses génétiques les disculpant, après avoir avoué en garde à vue. Il fallut dix ans pour que la procureure du comté se décide à prendre en compte l’ADN et à demander l’annulation des condamnations. Trois ans plus tard, en 1994, une prostituée était violée et étranglée dans les quartiers sud de Chicago. Quatre garçons furent reconnus coupables, après s’être confessés aux enquêteurs qui avaient promis de les libérer s’ils avouaient. L’un d’eux raconte une situation hélas familière : « J’avais 17 ans, je n’avais jamais été impliqué dans ce genre d’affaire… Je n’avais aucune idée du poids d’un aveu, ni des conséquences qu’il pouvait avoir. Cela m’a coûté dix-sept ans de ma vie… » À l’été 2011, l’examen tardif d’une empreinte ADN mena à un délinquant sexuel notoire. Aperçu à proximité des lieux, celui-ci avait d’ailleurs été interrogé à l’époque des faits. Mais la procureure – la même que dans l’affaire précédente –  fit valoir quelques jours avant le jugement d’annulation des condamnations que « l’ADN n’est pas en soi la “reine des preuves” que l’on croit » (New York Times du 15 novembre 2011). Le fait que le violeur présumé soit décédé entre-temps n’était probablement pas étranger à cette obstination : en l’absence de procès et donc de toute possibilité de condamnation, la mise hors de cause des quatre jeunes gens ferait tomber l’affaire dans la catégorie des crimes « non élucidés » ; un succès de moins à mettre au bilan de cette magistrate élue (1).   5 chances sur 1 milliard de milliards Étant donné la place croissante qu’occupe en matière pénale la preuve par l’ADN, il est indispensable que le grand public dispose d’un minimum de connaissances sur les techniques d’analyse et les débats sociétaux et éthiques que ces méthodes suscitent. Genetic Justice est, de ce point de vue, un ouvrage incontournable. Ainsi que l’expliquent ses auteurs Sheldon Krimsky et Tania Simoncelli, on trouve éparpillés un peu partout dans notre génome de courts segments d’ADN ayant pour caractéristique la répétition en tandem d’unités de base. Les séquences ainsi formées, appelées microsatellites ou Short Tandem Repeats (STR), n’ont aucune fonction physiologique ou de développement apparente. Elles sont pour la plupart composées de quatre éléments – adénine (A), thymine (T), guanine (G) et cytosine (C) – combinés de différentes façons. Il existe en tout 256 possibilités d’enchaînements (par exemple, ATGG, GATG ou encore CATA). Chez une personne donnée, un motif peut être répété trois fois en tandem en un point donné d’un chromosome du génome (par exemple, GATGGATGGATG), tandis que, chez un autre individu, ce motif y sera répété six fois. En outre, puisque l’être humain possède ses chromosomes en deux exemplaires (l’un transmis par la mère, l’autre par le père), le nombre de répétitions peut varier de l’un à l’autre chez une même personne. Autrement dit, le motif peut être répété trois fois sur l’un des chromosomes…
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