L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La révolution éphémère de Jimi Hendrix

Hors norme, la musique de Jimi Hendrix a incarné jusqu’à l’incandescence les révoltes de 1968, scellant symboliquement la fin d’une époque.

« Brume pourpre dans mon cerveau/Absolument rien à démêler/Je joue comme un fou, dans ma tête des grouillements/Excusez-moi : j’embrasse le ciel. » « Purple Haze », brume pourpre, c’est le titre de la chanson qui attire, en mars 1967 à Londres, l’attention sur un jeune guitariste, Jimi Hendrix. Une fantaisie inspirée par la drogue et la science-fiction, servie par un jeu de guitare littéralement inouï, un rythme haletant, une adresse et un talent d’invention dans les harmonies… Mais Hendrix, avant tout, c’est cette touche lyrique qui combine musique et effets spéciaux en sollicitant de son instrument et d’un ampli poussé à fond, vibrations, distorsions et feedbacks.

John Allen Hendrix, appelé plus tard Jimi, est né en 1942 à Seattle. Son père Al vivote de petits travaux, sa mère Lucille va encore au lycée quand elle tombe enceinte. Avant la naissance de son fils, Al est enrôlé dans l’armée. À la fin de la guerre, la famille a du mal à se retrouver. Lucille se noie dans l’alcool et en meurt. Jimi grandit avec son père. C’est un enfant timide dont la seule passion est la guitare. À l’âge de 18 ans, il commence à se produire avec des groupes professionnels dans le Sud des États-Unis ; à 22 ans, il s’impose parmi les accompagnateurs de son idole Little Richard. À 23 ans, il fait la connaissance, lors d’un concert à New York, de Linda Keith, à l’époque l’amie du guitariste des Rolling Stones Keith Richards. C’est elle qui lui procure son premier trip de LSD et lui présente son premier producteur, Chas Chandler, jusqu’alors bassiste du groupe anglais The Animals.

Chandler fait venir Hendrix à Londres où il lui forme son premier groupe : le Jimi Hendrix Experience. Début 1967, il sort ses premiers singles, dont « Purple Haze », et, en mai de la même année, son premier album Are You Experienced? Un mois plus tard, le trio se produit au festival de Monterey, en Californie, un des premiers grands festivals pop, en plein Summer of Love du mouvement hippie florissant. Hendrix porte un bandeau, un boa en plumes, une chemise à jabots et une veste peinte avec de grands yeux. Il joue de sa guitare avec les dents, la glisse derrière le dos et se plaque contre elle et contre l’amplificateur comme s’il s’accouplait à elle. À la fin, il la fracasse, l’arrose d’essence et l’enflamme. À Monterey, Jimi Hendrix devient la plus grande star du rock du monde occidental, un an seulement après avoir lancé son propre groupe. Trois ans plus tard, le 18 septembre 1970, il meurt étouffé par son propre vomi, sous l’emprise de la drogue.

La vitesse de la carrière de Jimi Hendrix est aussi stupéfiante que sa fin est tragique. Aucune autre de ses biographies n’évoque aussi bien le tempo, l’ivresse, l’insouciance de ces années-là que celle de Theweleit et Höltschl. Les auteurs rendent hommage à leur h

éros. Comme à un dieu, sans aucune ironie. Comme à un génie, symbole de son époque et pourtant trop radical pour elle. Comparé aux autres livres consacrés au musicien, cet ouvrage est l’expression d’un culte à Jimi Hendrix. C’est un véritable hommage, très fouillé, enthousiaste, chaleureux… qui frise parfois l’hystérie. Celle-ci atteint son apothéose lorsque les auteurs décrivent la symbiose du guitariste avec son instrument, comme cette relation particulière, presque métaphysique, d’Hendrix avec le courant électrique ; ou lorsqu’ils décrivent l’assurance avec laquelle il a, le premier, poussé le son de sa guitare surchauffée jusqu’aux distorsions et effets spéciaux, élément essentiel de son art.


« Electric Lady »

Son éducation a fait d’Hendrix un blues-rocker. Sa manière de jouer, ses techniques musicales et ses innovations sont profondément enracinées dans la tradition afro-américaine. Toutefois, contrairement au biographe de Jimi Hendrix le plus important des années 1980, Charles Shaar Murray, Theweleit et Höltschl n’évoquent pratiquement pas l’évolution historique qui l’a conduit à cette musique extrême. À l’inverse de Greg Tate – dont la biographie très discutée d’Hendrix, Midnight Lightning, n’est même pas mentionnée dans la bibliographie –, les auteurs ne reconnaissent aucun musicien contemporain comme héritier de Hendrix. Pas un Afro-Américain ni un seul hip-hopper, tous qualifiés d’« insipides ».
Theweleit et Höltschl s’intéressent non à la continuité, mais à la rupture – celle qui coïncide avec la révolte politique de ces années-là. Ils s’intéressent à l’art et la manière dont Hendrix sonde le corps de son « Electric Lady » (surnom de sa guitare dont sera tiré le titre de son quatrième album, Electric Ladyland), à la sphère des sons qu’il explore en 1967-1968 et avec lesquels aucun guitariste auparavant n’avait imaginé faire de la musique. Certes, à la fin des années 1950, certains groupes noirs de rhythm’n’blues utilisaient déjà les effets de distorsion de leur guitare pour « salir » leur son. Mais c’est avec Hendrix que l’anormal devient normal.
Selon la thèse défendue par ce livre, il est le premier à tourner franchement le dos aux normes. Sa musique électrique, son propre corps électrisé deviennent ainsi le miroir esthétique de cette nouvelle conscience charnelle par laquelle les hippies de la fin des années 1960 changeront la culture occidentale. C’est l’expression d’une abolition des règles, de la libération sexuelle, de la recherche permanente de nouveaux rapports ou de nouvelles formes de communication corporelle. C’est seulement alors, quand ce bouleversement social trouve avec la musique de Hendrix son expression artistique la plus aboutie, que le fascisme est vraiment vaincu. « Purple Haze » aura définitivement mis Hitler en déroute.


Des dieux sacrifiés

Et c’est ainsi que Theweleit et Höltschl ont écrit le livre soixante-huitard ayant le plus d’emphase. Pour eux, le personnage de Jimi Hendrix et son art incarnent la part radicale, nouvelle et utopique des jeunes rebelles. Ils expliquent parallèlement pourquoi les utopies n’ont pas survécu : ce qu’Hendrix faisait et voulait était too far out. Une figure aussi extrême ne pouvait durer, tout comme le mouvement politique des années 1970 a dû abandonner rapidement son radicalisme politique pour survivre.
Les « dieux » Hendrix, Che Guevara, Baader et Meinhof ont été sacrifiés pour que la Terre puisse continuer de tourner. L’autodestruction de la première génération de la RAF [Fraction armée rouge, ou « bande à Baader »] aurait, aux yeux des auteurs, permis à ses sympathisants de « se libérer de leurs mauvaises idées révolutionnaires et de se tourner vers une vie parlementaire pacifique dans les rangs des Verts ». De même, « après la disparition d’Hendrix, vaincu par la drogue, tous ceux qui, comme lui, s’étaient révoltés sauvagement ont pu rentrer dans le rang ». Les dieux ne sont pas faits pour la Terre. Nous pouvons seulement les honorer en les pleurant et se réjouir en notre for intérieur qu’ils nous aient quittés.

Personne n’explique mieux que Theweleit et Höltschl le romantisme politique qui sous-tendait la volonté d’émancipation radicale. Mais la comparaison entre Hendrix et la RAF sonne faux. À la fin de leur vie, Baader et Meinhof n’ont fait que dresser l’opinion publique contre eux. Hendrix, à sa mort, était en train de se renouveler et atteignait l’apogée de son art. Il venait de dissoudre Experience et de créer avec le Band of Gypsis un style de funk-rock totalement nouveau. De même, les auteurs affirment, plutôt qu’ils ne démontrent, que la musique d’Hendrix n’a pas fait d’émules. En réalité, au cours des décennies suivantes – de Lou Reed en passant par Prince, Vernon Reid ou les groupes Sonic Youth, The Jesus and Mary Chain et SunnO))) –, il y a toujours eu des guitaristes et des groupes pour mélanger, comme Hendrix, musique et effets spéciaux sans qu’on puisse les réduire à de purs épigones. À cela, Theweleit et Höltschl ne font aucune allusion.

Sans offenser les auteurs, on peut dire qu’ils ne s’intéressent tout simplement pas à la musique d’après 1970. Ceci ne les met pas à l’abri d’un grief : rapprocher politique radicale et art radical via l’exemple d’Hendrix trahit un pessimisme envers la culture et une certaine lassitude du présent. Mais il en a toujours été ainsi avec l’esthétisation de la politique, notamment du romantisme politique et de ses héros. Porter un regard plus juste sur la réalité a toujours gâché le plaisir de vénérer.


Traduit par Catherine Delcour.

LE LIVRE
LE LIVRE

Jimi Hendrix. Une biographie de Le fabuleux pouvoir des castrats, Rowohlt

SUR LE MÊME THÈME

Musique Le violoncelle de la forêt de Paneveggio
Musique Toscanini, corps et âme
Musique Le fabuleux pouvoir des castrats

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Esprit critique, es-tu là ?

par Olivier Postel-Vinay

Philosophie

L’esprit critique comme obscurantisme

par Marcel Gauchet

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.