L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La singularité Kurzweil

Les plus jeunes d’entre nous assisteront à la naissance d’une ère nouvelle, où la machine supplantera le cerveau humain et où biologie et robotique fusionneront, annonce Ray Kurzweil. Cette vision reflète une profonde méconnaissance de notre esprit.


Le test de Turing sera remporté par un ordinateur en 2029, prédit Ray Kurzweil dans un entretien accordé au magazine Vice en 2009. À cette date, nous disposerons de tous les modèles permettant de simuler les diverses régions du cerveau. Les machines pourront donc développer tous les algorithmes utilisés par le cerveau humain. Les ordinateurs seront capables d’améliorer eux-mêmes leurs codes sources et leurs circuits intégrés. Vers 2030 ou 2040, des essaims de nanorobots s’assembleront eux-mêmes et ressembleront à des corps humains. En 2050, des robots nanoscopiques circuleront à toute vitesse dans nos vaisseaux sanguins, pénétrant dans notre cerveau, nous transformant en êtres mixtes, mi-biologiques mi-mécaniques. On s’approchera alors de la « Singularité », le moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains. Une nouvelle ère de l’histoire du monde s’ouvrira. Ancien du Massachusetts Institute of Technology, Ray Kurzweil a fait fortune en vendant des logiciels pour des clients aussi divers que les enfants des écoles, les aveugles et les investisseurs en Bourse. Il est devenu un apôtre de l’intelligence artificielle (IA), en publiant d’abord « L’âge des machines intelligentes » (1990) puis « L’âge des machines spirituelles » (1999). Ses prédictions technofuturistes lui ont valu une grande popularité, renforcée par sa foi dans la possibilité d’allonger la durée de la vie et même de viser à l’immortalité. Kurzweil est la figure de proue d’un courant de pensée influent dans le monde anglo-saxon. L’idée d’une « singularité », sorte de point oméga dont nous approcherions à grands pas, a d’abord été formulée en 1993
par Vernor Vinge, professeur de mathématiques à l’université de San Diego. Autre pionnier : Hans Moravec, le fondateur d’un des plus importants laboratoires de robotique au monde, à l’université Carnegie Mellon. Dans Robot. Mere Machine to Transcendent Mind (« Robot. Simple machine pour transcender l’esprit »), paru en 1998 chez Oxford University Press, il prévoit que des machines auront « les facultés sensorielles et motrices des humains et une capacité de raisonnement supérieure. Elles pourront nous remplacer pour toutes les tâches essentielles et, en principe, gérer de mieux en mieux notre société sans nous ». Ces points de vue suscitent l’ironie de la majorité de la communauté scientifique. Professeur de sciences cognitives à l’université d’Indiana, Douglas Hofstadter, lui-même un héraut de l’intelligence artificielle, a organisé un colloque pour permettre à Kurzweil et Moravec de discuter de leurs idées. Selon lui, ils ont esquivé le débat. À ses yeux, leurs livres sont un « mélange très curieux d’idées solides et justes et d’idées folles. C’est un peu comme si vous preniez beaucoup de très bonne nourriture et que vous la mélangiez avec des excréments de chien ».

Télécharger notre esprit

Le biologiste Paul Zachary Myers (PZ Myers pour les intimes), professeur à l’université du Minnesota, estime pour sa part sur son blog Pharyngula que Kurzweil « ne sait rien de la manière dont fonctionne le cerveau humain ». Il se fonde sur l’idée que cet organe est codé par le génome, et qu’à partir du moment où celui-ci est déchiffré, il suffit d’écrire les millions de lignes de code correspondant à ce programme pour créer un robot de capacités comparables. C’est complètement faux, écrit Myers : le fonctionnement du cerveau n’est pas encodé dans le génome. Ce qui l’est, c’est une panoplie d’outils moléculaires qui permettent aux neurones de répondre aux interactions avec l’environnement. Le cerveau se constitue au cours du développement de l’individu, par le biais d’interactions de cellule à cellule, dont nous ne connaissons qu’une petite fraction. L’organe qui en résulte est « beaucoup, beaucoup plus que la somme des nucléotides qui codent les quelques milliers de protéines » nécessaires. « Et nous n’avons absolument aucun moyen de calculer en principe toutes les interactions et les fonctions d’une protéine donnée avec les dizaines de milliers d’autres protéines présentes dans un neurone donné. » Dans un article titré « Je me suis marié à un ordinateur », le philosophe John Searle avait éreinté « L’âge des machines spirituelles », dont le sous-titre était : « Quand les ordinateurs dépasseront l’intelligence humaine ». D’ici quelques décennies, y annonçait Kurzweil, nous serons en mesure de télécharger notre esprit sur un ordinateur et notre identité deviendra purement du software. À la fin, « il n’y aura pas de différence claire entre les humains et les robots », nous assurerons notre immortalité en « rafraîchissant régulièrement notre programme ». Cerise sur le gâteau, « le sexe virtuel offrira des sensations de plaisir plus intenses que le sexe classique ». Kurzweil, analyse Searle, confond le fait de simuler un processus cognitif et le fait de le dupliquer. Books
LE LIVRE
LE LIVRE

Humanité 2.0. La bible du changement de Ray Kurzweil, M21 Editions, 2007

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Surprises de l’hérédité : nous sommes tous des bâtards
Dossier Races : en finir avec l’orthodoxie
Dossier Hérédité : nous sommes tous façonnés par les migrations

Dans le magazine
BOOKS n°101

DOSSIER

Les surprises de l'hérédité

Chemin de traverse

12 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Race et ascendance

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Les pionniers font toujours rêver

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.