Tout bien réfléchi
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La Somalie, terre des pirates


U.S. Navy

Sept pirates somaliens comparaissent devant la cour d’assises de Paris pour avoir attaqué des plaisanciers et tué l’un d’eux. La piraterie moderne est très loin des aventures maritimes pleines de panache de notre imaginaire. Un canot pneumatique et une arme automatique pour tout attirail, pas de quoi faire rêver les âmes rebelles. Sauf en Somalie. Où la piraterie est devenue un mode de vie, rappelle Jeffrey Gettleman dans cet article de la New York Review of Books, traduit par Books en juin 2011. Une plongée saisissante dans cette zone de non droit, où la mer apparaît comme un tiroir caisse et le seul horizon pour des milliers de jeunes démunis.

 

Un jour du printemps 2009, Abshir Boyah, l’un des chefs des pirates de Somalie, m’emmena déjeuner dans un petit restaurant situé juste en face du siège du gouvernement régional semi-autonome du Puntland. Boyah est membre d’un comité secret de pirates appelé « La Corporation », responsable du détournement de dizaines de navires. Grand, très mince, il a un beau et long visage, des dents blanches éclatantes et un rire retentissant, formidablement insouciant. À la minute où nous entrions dans le restaurant, il était assailli d’admirateurs. Il avait dû serrer une demi-douzaine de mains avant même de s’asseoir à l’une des tables en plastique. Boyah semble entretenir d’excellentes relations avec les huiles du « gouvernement » du Puntland, une autorité à base clanique qui contrôle une partie du nord de la Somalie (1). Un commandant de police, notamment, est assis à côté de lui et l’appelle son « cousin ». J’ai vite compris que Boyah opère non seulement à visage découvert, mais qu’il est une véritable célébrité dans cette partie du pays.

150 000 dollars dans les poches

Lui et les siens (dont un grand nombre sont affublés, dans la plus pure tradition corsaire, de surnoms caractéristiques : Grande Gueule, Cul blanc, Petit Cul, Dent d’argent, Dents rouges, Abdi le Menteur) sont à la fois hâbleurs, directs et étonnamment accessibles. La plupart des bandes de pirates somaliens ont même un porte-parole officiel. De leur propre aveu, une seule chose les motive : l’argent. Mais leur entreprise criminelle florissante, établie le long de routes maritimes parmi les plus fréquentées de la planète, a eu un effet plus large. Ces dernières années, rien n’a davantage attiré l’attention du monde sur la Somalie – ni les famines, ni la guerre civile implacable – que les histoires vraies de ces boucaniers du XXIe siècle, qui lancent des grappins par-dessus les bastingages des plus gros navires, montent à l’abordage trempés jusqu’aux os et lourdement armés, et retiennent en otages des équipages pendant plusieurs mois, en attendant qu’une rançon de plusieurs millions de dollars leur tombe littéralement du ciel.

Depuis que son gouvernement central s’est effondré il y a vingt ans, la Somalie est devenue le parfait exemple d’un pays sans État. Rien n’y a fait : ni le débarquement de soldats américains en 1992 pour mater les seigneurs de guerre, dans le cadre de l’opération « Restore Hope » (ils repartirent deux ans plus tard, profondément humiliés par leur fiasco) ; ni l’intervention des 7 000 soldats de la mission de l’Union africaine en Somalie (Amison), qui combattent aujourd’hui dans les ruines de Mogadiscio (2). Des centaines de milliers de personnes sont mortes, victimes de la faim ou de la guerre. Et la violence ne cesse de croître à la faveur d’un conflit qui a, depuis peu, pris la forme d’une guerre religieuse opposant un gouvernement islamiste modéré – lequel reçoit des millions de dollars d’aide occidentale, mais ne contrôle quasiment aucun territoire – à une insurrection islamiste radicale soutenue par Al-Qaida (3). Des rivalités claniques profondément enracinées et les bonnes affaires des profiteurs de guerre alimentent à l’envi ce bain de sang. Les conditions idéales règnent, pour le développement de la piraterie : l’anarchie, quantité d’armes héritées de la guerre froide et un littoral de 3 000 kilomètres bordant le golfe d’Aden que parcourent chaque jour 20 000 navires.

Il a bien sûr existé dans l’histoire d’autres États faibles, ou relativement faibles, tels le Nigeria ou l’Indonésie, dotés de côtes stratégiques et où l’anarchie a engendré la piraterie. Et dont les flibustiers ont adopté nombre des modes opératoires que l’on retrouve en Somalie. Mais celle-ci diffère sur un point important, qui explique aussi pourquoi des personnages comme Boyah ont pu se montrer si intrépides : les pirates de Somalie ont à leur disposition l’espace entier du pays, un sanctuaire à peu près de la taille du Texas. Ils attaquent des navires, parfois jusqu’à plus de 1 500 kilomètres des côtes, puis les remorquent jusqu’à des repaires bien connus où ils se régaleront de la viande d’une chèvre fraîchement égorgée tout en négociant la rançon.

Pour les otages, commence alors une longue attente – souvent un véritable enfer. Paul et Rachel Chandler, un couple de retraités anglais, ont été détenus pendant près d’un an dans un village écrasé de chaleur à quelques kilomètres de la côte, après l’attaque de leur voilier en octobre 2009, au cours de ce qui devait être « le voyage de leur vie ». Lorsqu’en 2008 plus d’une douzaine de navires détournés, avec plus de 300 otages à leur bord, étaient retenus à quelques encablures de la côte somalienne, Pottengal Mukundan, directeur du Bureau maritime international (BMI) à Londres, me confiait : « Vous pouvez apercevoir ces bateaux sur Google Earth. Nulle part ailleurs dans le monde ce genre de choses ne pourrait être toléré. »

Plus de trente pays ont dépêché leurs navires de guerre dans les eaux somaliennes, mais Mukundan ne se fait guère d’illusion sur leur capacité à dissuader la piraterie, la zone à surveiller s’étendant sur plus de 5 millions de kilomètres carrés. Les puissances étrangères rechignent à attaquer les bases à terre, car il est beaucoup moins compliqué, et moins coûteux, de payer. Dans chaque cas considéré séparément, s’acquitter de la rançon peut paraître sensé. Mais, lorsque la pratique devient courante, elle ne fait qu’attirer davantage de jeunes Somaliens vers le secteur, et les rend toujours plus téméraires et avides. Les pirates de Somalie s’en prennent à tout ce qui passe au large de leurs côtes : des tankers longs de 300 mètres, de minuscules voiliers avec trois personnes à bord, des boutres traditionnels, des cargos remplis à ras-bord d’aide humanitaire ou d’armes, et même un pétrolier transportant du benzène extrêmement inflammable, dont les Américains ont un temps craint qu’il ne se transforme en une énorme bombe flottante. Les pirates ont même attaqué des navires de guerre, apparemment par erreur…

Personne ne connaît exactement le montant du butin amassé ces dernières années, mais on peut raisonnablement l’estimer à 100 millions de dollars au bas mot. Il n’est pas rare que leurs gains montent à la tête des pirates. Après le parachutage de 3 millions de dollars sur le pont d’un supertanker saoudien détourné par une bande de jeunes Somaliens, fin 2008, ces derniers se sont partagé les billets et ont pris la fuite à tombeau ouvert à bord de leurs canots pneumatiques, au milieu d’une mer déchaînée. Plusieurs embarcations ont chaviré. Le corps de l’un d’eux a été retrouvé sur la côte avec plus de 150 000 dollars dans ses poches.

Cette manne a donné naissance à une véritable culture de la piraterie : les mariages sont l’occasion d’invraisemblables fêtes qui durent deux ou trois jours ; les musiciens – et les mariées – arrivent de l’étranger par avion ou à bord de convois en 4 x 4 hors de prix. Les plus jolies jeunes femmes des villages de la côte rêvent d’épouser un pirate, et les jeunes garçons attendent avec impatience le jour où ils seront en âge de porter un AK-47 et de prendre la mer. Dans ces localités, l’économie tourne tout entière autour du détournement de navires. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont employés comme gardes, éclaireurs, matelots, mécaniciens, constructeurs de canots, comptables et… préparateurs de thé.

Une des régions les plus violentes

Cela ne fait par l’ombre d’un doute : en Somalie, le crime paie – c’est, à dire vrai, à peu près la seule activité qui rapporte. Il existe même, dans la localité de Xarardheere, une sorte de Bourse où les habitants de la région peuvent acheter des « actions » de 72 « compagnies » pirates et en obtiennent un bon rapport si la bande choisie réussit dans son entreprise. La majeure partie de l’argent, cependant, est dilapidée. Boyah, qui a gagné à titre personnel des centaines de milliers de dollars, sinon des millions, m’a réclamé des cigarettes quand je l’ai rencontré. Lorsque je lui ai demandé où était passée toute sa fortune, il m’a dit : « Quand quelqu’un qui n’a jamais eu d’argent en gagne tout d’un coup, ça lui file entre les doigts. »

Ces deux ou trois dernières années, certains pays ont tenté d’adopter une stratégie plus musclée. La marine indienne a récemment coulé un bateau pirate, tuant plusieurs de ses occupants avec leurs otages. De nombreux navires marchands embarquent désormais des gardes armés privés. Les pirates apprennent à leurs dépens qu’il devient de plus en plus difficile de détourner des navires et, selon une récente étude des Nations unies, leur taux de réussite est tombé de 63 à 20 %. Mais les actes de piraterie continuent. Au cours des huit premiers mois de 2010, les pirates avaient arraisonné 31 navires, soit à peu près l’équivalent des prises de 2009 sur la même période (4).

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La corne de l’Afrique, cette pointe avancée du continent dans l’océan Indien, qui touche presque la péninsule Arabique, est l’une des régions les moins démocratiques, les plus sujettes à la famine et les plus violentes de la planète. Les États-Unis et l’URSS en ont fait l’un des champs de bataille de la guerre froide. D’énormes quantités d’armes ont été déversées sur des pays extrêmement pauvres, et les dictateurs de la région ont vite compris qu’il n’était nul besoin, pour se maintenir au pouvoir, de bâtir des institutions ou d’élaborer une idéologie convaincante. Il leur suffisait d’entrer en contact avec Washington ou Moscou et de leur demander plus d’armes.

La Somalie constitue probablement le pire exemple de la versatilité des alliances durant la guerre froide. D’abord un pion de l’URSS, le pays abritait à Berbera, sur le golfe d’Aden, une gigantesque base navale soviétique. À l’époque, les États-Unis soutenaient l’ennemi juré éthiopien, dont ils avaient fait un État client.

Mais tout cela changea subitement au milieu des années 1970, lorsque des officiers de l’armée éthiopienne assassinèrent le vieil empereur Haïlé Sélassié, et que le pays passa sous la coupe d’un régime marxiste. Les deux superpuissances permutèrent, les Soviétiques soutenant désormais l’Éthiopie et les États-Unis prenant pied en Somalie. Davantage d’armes affluèrent et, forts du soutien de leurs protecteurs respectifs, les dirigeants des deux pays se firent de plus en plus despotiques. En 1991, à la fin de la guerre froide, les régimes somalien et éthiopien s’effondrèrent rapidement.

La Somalie a toujours été difficile à gouverner, bien qu’elle soit l’un des pays les plus homogènes de la planète. La quasi-totalité de ses 7 à 8 millions d’habitants partagent la même langue (le somali), la même religion (l’islam sunnite), la même culture et la même appartenance ethnique. Mais les Somaliens sont divisés en un nombre ahurissant de clans, sous-clans et sous-sous-clans. Ni les Italiens ni les Anglais n’ont véritablement réussi à imposer des lois occidentales dans leurs zones coloniales respectives. « Tue-moi, et tu subiras les foudres de tout mon clan ! » : voilà à quoi se résumait l’ordre public pour une grande partie de la population. Les régions où les usages locaux furent le moins perturbés, comme le Somaliland sous domination britannique, dans le Nord, s’en sont mieux sorties sur le long terme que la Somalie du Centre et du Sud, où l’administration italienne avait accaparé des fonctions traditionnellement réservées aux anciens. La Somalie sud-centrale est encore aujourd’hui rongée par la violence, l’islamisme radical et la piraterie. Le Somaliland [qui a proclamé son indépendance en 1991], en revanche, vient de tenir des élections pacifiques qui – chose encore plus rare en Afrique – ont été suivies d’un transfert de pouvoir sans heurts.

Dans son dernier livre, Somalia, the New Barbary ?, Martin Murphy montre, archives coloniales à l’appui, que des pirates attaquaient boutres et chalutiers dans le golfe d’Aden dès les années 1950. Avant cela, il semble que les Somaliens se contentaient de piller les épaves des navires naufragés. Le territoire du pays se déploie sur une longue et étroite bande côtière, mais ses habitants ne sont pas des marins. Même lorsqu’elle jouissait d’une certaine stabilité, la Somalie n’a jamais véritablement développé le secteur de la pêche, même si les mers qui la baignent regorgent de thons, requins, homards, crevettes de haute mer et autres harengs. La culture somalienne traditionnelle est enracinée dans le pastoralisme. Dire de quelqu’un qu’il est un « mangeur de poisson » est une insulte.

Si les Somaliens ne se sont guère souciés de leur mer, d’autres s’en sont chargés à leur place. Au plus fort de la saison, des chalutiers affluent des quatre coins du globe. Nombre d’entre eux utilisent des techniques « sales », comme le dynamitage des récifs ou l’aspiration de tout ce qui se trouve au fond des océans – poissons, coraux, rochers, plantes aquatiques – à l’aide d’énormes engins qui déciment non seulement la pêche de l’année, mais aussi les générations futures.

Un grand nombre des pirates avec qui je me suis entretenu évoquent l’humiliation ressentie, alors qu’ils n’étaient encore que de pauvres pêcheurs, lors d’accrochages avec des bateaux étrangers. Ils racontent comment les plus gros navires coupaient leurs filets et faisaient chavirer leurs embarcations ; comment certains leur ont même parfois tiré dessus. Ils se plaignent aussi des barils de produits toxiques échoués sur le rivage, largués en toute illégalité à quelques kilomètres des côtes par des compagnies étrangères qui profitent de l’absence d’un État de droit susceptible de les poursuivre. Ces témoignages ont été corroborés par les organisations maritimes de la région.

La version offshore du banditisme somalien

Connu dans toute la Somalie pour avoir été l’un des pionniers de la piraterie, Boyah est né dans la ville côtière d’Eyl vers 1966, selon des documents du département du Trésor américain, qui a récemment gelé ses avoirs. D’après ce qu’il m’a dit, sa famille, originaire de l’arrière-pays, avait été relogée là dans le cadre d’un programme d’aide aux victimes de la sécheresse. Il a abandonné l’école vers l’âge de 8 ans et travaillé comme cuisinier sur un bateau avant de devenir lui-même pêcheur. Sa première attaque remonte à 1993. Il s’agissait d’un chalutier entré illégalement dans les eaux somaliennes. Boyah explique que la piraterie a commencé lorsque des pêcheurs comme lui ont pris les armes et se sont mis à arraisonner des chalutiers clandestins pour leur imposer une « amende », en général guère plus de quelques milliers de dollars. Mais les pêcheurs se sont vite aperçus que ces « amendes » leur rapportaient plus que les poissons. En 1999, le gouvernement du Puntland a bien tenté de s’opposer à la pêche illégale, avec l’aide d’une société privée de sécurité britannique. Mais l’initiative semble avoir échoué et n’a guère servi qu’à multiplier les hommes armés présents en mer. Au milieu des années 2000, de nombreux pêcheurs à la petite semaine étaient devenus des pirates à temps complet.

Les pirates s’organisèrent bientôt en gangs ou « compagnies » qu’ils baptisèrent « marines somalis », « garde-côtes de la Somalie centrale », « défenseurs des eaux territoriales somaliennes » et même « corps providentiel des océans », essayant de se faire passer pour les gardiens du littoral. Cette prétention semble de plus en plus absurde puisque leurs bateaux s’aventurent désormais à des centaines de milles au large des côtes, attaquant des navires plus proches de l’Inde que de l’Afrique. En réalité, les pirates ne sont que la version offshore du banditisme nourri à terre par le chaos somalien. Dans le vide laissé par la déliquescence du pouvoir central, des hommes charismatiques ont appris au cours des vingt dernières années à mettre à profit les liens claniques, l’accès facile aux armes, et une vaste main-d’œuvre de jeunes sans emploi et sans instruction. Ce sont eux, les marchands d’armes de contrebande, les trafiquants de drogue et d’êtres humains, les importateurs de produits frelatés, les seigneurs des bidonvilles, qui dominent aujourd’hui l’économie de la Somalie et sa vie politique toxique. Cette classe de profiteurs de guerre solidement implantée et puissante est l’un des problèmes majeurs du pays. Ses membres prospèrent depuis si longtemps grâce à l’anarchie qu’ils refusent de lâcher prise. Ils s’opposeront à toute tentative de rétablir un gouvernement, quel qu’il soit.

Les pirates ont réussi à faire de leur économie locale délictueuse un appendice de l’économie mondialisée. Au début, ils se contentaient de positionner leurs embarcations sur les voies de navigation encombrées du golfe d’Aden, et d’attendre. Mais maintenant que la présence de navires de guerre s’est accrue dans le Golfe, ils poussent plus au sud et plus à l’est, utilisant des navires ravitailleurs (le plus souvent des chalutiers volés) comme bases flottantes afin d’étendre leur rayon d’action. La zone située entre les îles Seychelles et la Tanzanie est désormais pour eux un terrain de chasse de premier choix.

Une fois à bord, les pirates vont directement à la passerelle, tiennent en respect les membres de l’équipage avec leurs armes et, en règle générale, les enferment dans leurs cabines suffocantes. Mais ils ne blessent quasiment jamais intentionnellement leurs otages. Beaucoup obéissent à un code de conduite strict qui condamne à des amendes les hommes ayant violenté leurs prisonniers. Il existerait même selon Boyah une copie imprimée de ces règles, appelée « Manuel du pirate ». Ils semblent l’avoir compris : commencer à maltraiter ou tuer les prisonniers, c’est donner aux puissances occidentales une bonne raison d’attaquer leurs bases côtières. Pour l’instant, tout le monde s’en tient à un jeu du chat et de la souris de plus en plus coûteux. Certains, cependant, perdent patience. Ainsi Nicolas Sarkozy a-t-il ordonné en avril 2009 l’assaut du voilier Tanit détourné avec une famille à son bord. Les membres du commando d’intervention ont tué deux pirates, en ont capturé trois et ont repris le contrôle du bateau, mais ils ont également tué le père au cours de l’opération.

Les navires de guerre étrangers ont intercepté d’innombrables jeunes Somaliens naviguant à bord de frêles embarcations, avec des armes lourdes et sans matériel de pêche. Cela ne suffit en général pas à les faire condamner : ils sont arrêtés trop tôt. Mais, une fois à bord d’un navire, il est trop tard pour essayer de les arrêter, en raison des risques encourus. En vertu de conventions internationales remontant à plusieurs siècles, à peu près n’importe quel pays peut juger un homme soupçonné de piraterie et capturé en haute mer. Les marines occidentales ont livré plus de cent suspects au Kenya, qui avait initialement accepté de les juger. Mais les autorités du pays se sont plaintes de ce que les Occidentaux n’aient pas versé les financements promis, et de nombreuses affaires sont restées sans jugement.

 

Au temps de la Barbarie

Martin Murphy est convaincant quand il écrit que, malgré tout le battage médiatique, la piraterie somalienne reste une entreprise artisanale, rudimentaire, et qu’elle est globalement peu structurée. Bien des rumeurs ont couru à propos d’hommes d’affaires apparemment bien sous tous rapports qui en tireraient les ficelles, depuis Nairobi, Dubaï, voire Londres. Mais je n’ai trouvé aucune preuve. On a également parlé de pirates qui investiraient astucieusement l’argent des rançons sur le marché immobilier de Nairobi, et utiliseraient la nuit des lunettes à infrarouges et même une peinture spéciale rendant leurs embarcations indétectables par les radars. Quand j’ai interrogé un autre chef pirate, Mohamed Abdi, également connu sous le nom d’Af Weyne, ou Grande Gueule, à propos de cette peinture invisible, il m’a regardé avec de grands yeux. Mon interprète a dû répéter la question. Deux fois. Puis Grande Gueule a rejeté sa tête en arrière et est parti d’un grand éclat de rire : « Foutaises ! » Il a trouvé tout aussi hilarant que je mentionne le fait que les Nations unies envisagent de geler les avoirs des pirates : « Quels avoirs ?! »

Le livre de Murphy offre aussi un aperçu utile de l’histoire récente de la Somalie, montrant comment elle a permis l’essor de la piraterie. Il soulève un point important en expliquant que les pirates « s’attaquent principalement aux faibles, aux éclopés, aux distraits ou aux malchanceux… Des bateaux au chargement précieux, avec des équipages motivés, prennent en général des précautions qui les mettent à l’abri du danger ».

Mais l’ouvrage manque de substance. On a presque l’impression, en le lisant, que Murphy n’a jamais mis les pieds en Somalie. Certains chapitres s’inspirent très largement de dépêches d’agence et d’articles de presse (notamment des miens). Murphy ne fournit aucune information nouvelle sur le Puntland, dont certains membres du gouvernement au moins semblent être de mèche avec les pirates – bien que personne, pas même les enquêteurs des Nations unies, n’ait apporté d’éléments solides à l’appui de cette thèse.

Murphy a cependant raison de souligner que « les parallèles dressés entre la piraterie somalienne et les corsaires barbaresques sont, au mieux, faiblards ». Les pirates de Barbarie étaient, certes, des musulmans qui opéraient à partir d’une région de l’Afrique où régnait un certain désordre, harcelant les plus grandes puissances du moment et esquivant leurs représailles (5). Mais leur activité découlait d’une politique officielle, elle n’était pas le produit de l’anarchie. La régence de Tripoli avait par exemple un ambassadeur en poste à Londres. Ces pirates travaillaient pour un gouvernement. Ils volaient, pillaient et rançonnaient pour le compte des maîtres de la côte des Barbaresques, lesquels prélevaient une part de leurs butins. Cependant, la leçon à tirer de cette époque a trait à la façon dont la piraterie fut finalement éradiquée : la jeune marine américaine bombarda Tripoli et les Français prirent Alger. La solution se trouvait à terre. Les mers sont tout simplement trop vastes.

Il y a très peu d’espoir pour que, dans un proche avenir, le gouvernement de transition en place à Mogadiscio devienne assez fort pour détruire les bases des pirates. Les insurgés islamistes radicaux qui contrôlent la plus grande partie de la Somalie ont un temps envisagé de mettre fin à la piraterie, mais l’argent qu’elle rapporte est trop précieux. L’un de leurs groupes, Hizbul Islam, s’est récemment installé à Xarardheere et prélève désormais 40 000 dollars sur chaque rançon. Al-Chabab, un autre groupe d’insurgés plus puissant, a passé un accord avec les pirates en vertu duquel il n’interfère pas dans leurs affaires, en échange d’un prélèvement de 5 % sur les rançons. On voit peut-être s’esquisser là ce qui pourrait devenir le pire cauchemar somalien de l’Occident : les deux produits phares du pays – la piraterie et l’islamisme radical – unissant enfin leurs forces.

Les forces de sécurité du Puntland ont arrêté Boyah en mai 2010, sous la pression internationale croissante, et du fait de la réprobation grandissante de cheikhs islamistes considérant que la piraterie est haram, « interdite ». Mais il n’a pas encore été inculpé. Beaucoup pensent qu’il ne le sera jamais. On dit notamment que Boyah et le président du Puntland appartiendraient au même sous-sous-clan. En Somalie, c’est souvent ce qui compte.

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 14 septembre 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1| La région du Puntland a proclamé son autonomie en 1998.

2| Fin 1992, les États-Unis prennent la tête d’une opération de l’ONU visant à sécuriser l’aide humanitaire en Somalie. Après la mort de 24 casques bleus pakistanais en juin 1993, les forces américaines se lancent à la poursuite du chef de guerre Mohamed Farrah Aïdid, qui s’achèvera par une intervention calamiteuse dans Mogadiscio, les 3 et 4 octobre, causant la mort de centaines de Somaliens et d’une vingtaine d’Américains.

3| Le gouvernement fédéral de transition, créé en 2004, n’a pu s’installer pour la première fois à Mogadiscio qu’en mars 2007, après le retrait de la capitale de l’Union des tribunaux islamiques.

4| Des chiffres publiés en janvier 2011 par le BMI mettent toutefois en évidence une baisse substantielle du nombre d’attaques dans le golfe d’Aden : 53 sur l’ensemble de l’année 2010, contre 117 en 2009.

5| On appelait Barbarie ou États barbaresques l’ensemble des pays d’Afrique du Nord placés à partir du XVIe siècle sous suzeraineté ottomane (Algérie, Tunisie et une partie de l’actuelle Libye). Leurs corsaires écumèrent la Méditerranée jusqu’au début du XIXe siècle.

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Somalie, la nouvelle Barbarie ? Piraterie et islam dans la corne de l’Afrique de Martin Murphy, Columbia University Press, 2010

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