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La vraie nature du système

Dictature ? Totalitarisme ? Régime de transition ? Rien de tout cela. La difficulté d’analyser le poutinisme vient de ce qu’il n’a aucun antécédent et ne ressemble à rien de ce qui existe ailleurs.

Après avoir subordonné les médias, puis le Parlement et le système judiciaire, le régime de Poutine a brouillé les frontières entre les institutions et supprimé la “séparation entre la société et l’État” que les réformes des années 1990 avaient établie », écrit le sociologue Lev Goudkov. Il s’inscrit en faux contre des hypothèses courantes chez les analystes russes ou occidentaux : retour au modèle soviétique, mise en place d’une forme de fascisme ou encore instauration d’un régime autoritaire personnel. Le système n’est pas un totalitarisme, car l’essentiel de la société n’est soumis à aucune forme de terreur, le contrôle des journaux est loin d’être total, l’accès à l’Internet est libre et il n’y a pas d’idéologie d’État à proprement parler. La vie économique est multipolaire, décentralisée, favorisant une multitude d’intérêts privés ou semi-privés.

Quelle est alors la vraie nature du régime ? « Poutine n’est pas un Führer, il n’est pas un leader charismatique qui aurait peu à peu gagné la confiance des masses à l’occasion d’une crise profonde. C’est un fonctionnaire typique issu de la police politique, qui est venu au pouvoir à la suite d’intrigues et d’accords conclus en coulisses. Son aura “charismatique” lui a été conférée après son ascension, par la propagande. »

Pour Goudkov, le cœur du système est la prise de contrôle progressive des principaux leviers de l’administration publique et de l’économie par les hauts fonctionnaires de la police politique. Poutine n’est que l’un d’eux, choisi
par eux. Il est le primus inter pares. « La police politique est devenue moins un outil au service du régime que le régime lui-même », écrit Goudkov. Il accorde crédit aux estimations de la sociologue Olga Krichtanovskaïa, pour qui le personnel issu des services de sécurité occupe les trois quarts des postes de direction et de décision dans le pays et un tiers des postes de responsable intermédiaire dans l’administration. « Le système est difficile à comprendre car, en entrant dans la compétition pour l’accès aux richesses et à l’influence, la police politique a perdu sa fonction d’origine. D’instrument destiné à exécuter les ordres des autorités politiques, elle est devenue partie prenante des processus de décision. Les dirigeants des services, ayant accédé aux hautes sphères de l’administration, ne se sont pas seulement approprié des postes clés dans l’économie de marché (via les entreprises publiques et parapubliques), mais sont parvenus au sommet du pouvoir, dans les structures chargées de définir la stratégie du pays, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. »

Une compensation partielle

Eux-mêmes en compétition les uns avec les autres, les responsables de la police politique ont contribué à former des clans dont les luttes animent un système foncièrement conservateur, tout entier mû par la volonté de ces responsables de préserver leurs privilèges. La corruption généralisée doit dès lors être comprise comme un phénomène « donnant à la population une compensation partielle face à l’arbitraire du pouvoir ». Elle est « une réaction à l’incompétence et à la brutalité de l’administration », laquelle, dans un pays où les élections sont truquées et les tribunaux aux ordres, se moque des lois et des règlements. Goudkov voit dans la corruption « un puissant moyen d’intégration », du bas en haut et du haut en bas de la société.

Les raids menés contre des entreprises vulnérables, la compromission et la mise à l’écart (voire en prison) de personnalités encombrantes, les exactions commises contre les journalistes trop curieux doivent aussi être compris dans ce contexte. Ceux dont les richesses paraissent soudain accessibles et les empêcheurs de tourner en rond sont des cibles naturelles, et tous les moyens sont bons pour les éliminer. Mais « la répression se limite à la persécution sélective ou prophylactique de groupes particuliers ».

Le régime entretient l’apathie de l’opinion publique par « de nouvelles technologies de contrôle des masses ». Les grandes chaînes de télévision et les journaux à gros tirage privilégient « le badinage et les distractions », encourageant l’« hédonisme consumériste » (lire l’encadré « Glamour ! »). « Le massage relaxant de la conscience de la population désamorce les préoccupations sociales et politiques. » En l’absence d’une idéologie construite, les messages de la propagande poutinienne exploitent le nationalisme et la xénophobie. La référence à l’Église orthodoxe, sans influence politique réelle, sert à alimenter le culte de la Russie profonde et les sentiments anti-Occidentaux (lire l’encadré « Retour à la sainte Russie »). Les discours sur la modernisation nécessaire de l’économie et la lutte contre la corruption n’ont qu’une valeur rhétorique.

Books

Pour aller plus loin

 

• Gilles Favarel-Guarrigues et Kathy Rousselet (dir.), La Russie contemporaine, Fayard, 2010. Ouvrage collectif de spécialistes.

• Marie Mendras, Russie, l’envers du pouvoir, Odile Jacob, 2008. Par une chercheuse à Sciences Po. Son livre va paraître en anglais sous le titre Russian Politics, en janvier 2012.

• Anna Politkovskaïa, Douloureuse Russie. Journal d’une femme en colère, Buchet-Chastel, 2006. Par la journaliste assassinée en 2006.

• Thierry Wolton, Le KGB au pouvoir. Le système Poutine, Gallimard, 2009. Par un journaliste et historien, auteur du KGB en France (1986).

 

LE LIVRE
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Droit et politique en Russie de La vraie nature du système

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