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Inattendu
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L’Anglais, jamais sans son club


Thomas Rowlandson, British club scene, 1798

C’est l’une des images d’Epinal de l’Angleterre. Le club, ses fauteuils, ses cigares, ses hommes (exclusivement) sur leur trente-et-un évoluant dans un monde bien à eux. Car l’Anglais n’est pas casanier. C’est un animal sociable, mais jusqu’à un certain point. Au club, on se retrouve entre gens de bonne compagnie. Et ladite bonne compagnie, avant de devenir select, se définissait par des goûts et des habitudes en commun, des plus classiques aux plus incongrues. Tout le monde, en Angleterre, avait son club, des manants aux rois, des voleurs aux amateurs de pâté de mouton, rappelle le député français Alphonse Esquiros dans L’Angleterre et la vie anglaise. « Qui se ressemble s’assemble » doit être un dicton d’outre-Manche.

 

Dans un pays où les clubs ont joué au sein de deux révolutions un rôle plus ou moins considérable, où il existe encore un Jockey-Club, un club des Chemins de Fer et un assez grand nombre de cercles, on étonnerait peut-être les Français en leur disant qu’ils n’ont jamais eu de clubs dans la signification anglaise du mot. Nous avons pris le nom, nous n’avons pas pris la chose. Il est plus facile d’emprunter à une nation étrangère son langage que de lui dérober ses institutions. Pour peu qu’on ait vécu dans la Grande-Bretagne, on s’aperçoit bien vite que rien de semblable aux clubs anglais n’existe et ne peut exister sur le continent. Ces réunions supposent des droits, des garanties, et surtout une longue éducation de la liberté qui manquent ailleurs.

Les Anglais rapportent l’origine des clubs à l’un des instincts dominants de notre nature. « L’homme, disent-ils, est un animal sociable, et comme tel il a dû se grouper pour accroître son bien-être et ses plaisirs ». Ce sentiment, il est vrai, existe partout, mais les circonstances ont été plus ou moins favorables, selon les pays, au développement des associations : en Angleterre, elles ont trouvé depuis longtemps dans les lois et dans le caractère national des éléments de sécurité. Le principal motif qui semble avoir dirigé les premiers fondateurs de clubs était l’attrait d’un commerce fréquent avec des personnes choisies qui partageaient leurs goûts et leurs opinions. Jamais la main de l’autorité, si puissante qu’elle fût, n’aurait pu établir ces groupes harmonieux qui se sont formés d’eux-mêmes autour d’un centre et d’une pensée commune. Les clubs se sont constitués de même que la société anglaise en vertu de la loi des affinités ; dans ce libre milieu, les individus s’unissent comme s’agrègent les molécules chimiques. Il y a telles personnes avec lesquelles on se sent plus réellement soi-même qu’avec d’autres ; j’entendais dire l’autre jour à une Anglaise : « Je ne suis un peu jolie que dans une société où je me plais et où il se trouve de jolies femmes ; j’étais affreuse hier, car nous avons passé la soirée chez lady W… » Eh bien ! il en est de l’esprit, de la conversation et de tous les dons de la nature humaine comme de la beauté. Les Anglais estiment qu’on cultive mieux les plaisirs de la vie sociale entre honnêtes gens qui se conviennent. […]

Les clubs politiques remontent au règne de Charles II. Un des plus célèbres était le club ou pour mieux dire la Confédération des Rois [Confederacy of the Kings]. Cette sainte alliance se forma peu de temps après la restauration ; elle admettait des hommes d’Etat et des citoyens de tous les rangs de la société, pourvu que chacun d’eux consentît à porter ce surnom de roi. Un tel sobriquet était regardé comme une garantie suffisante des bons principes monarchiques et devait exclure les républicains. Charles II était lui-même membre honoraire de cette société ; mais il est à croire qu’il n’y siégea jamais. Un autre club politique de ce temps était celui de la Tête du Roi (King’s Head Club). Il se composait de whigs, et les membres portaient à leur chapeau un ruban vert, pour se distinguer des tories, qui avaient arboré le ruban écarlate. Ils se réunissaient le soir près d’Inner-Temple Gate. L’institution se proposait surtout de faire des prosélytes, et admettait volontiers les jeunes gens qui arrivaient à Londres. Les résolutions des chefs se répandaient de bouche en bouche, et ce qui avait été dit le soir au club devenait le lendemain un sujet de conversation dans les cercles de la ville. Cette nombreuse société était une sorte de pouvoir exécutif qui correspondait avec toute l’Angleterre. Dans le club, les discours roulaient le plus souvent sur la défense de la liberté et de la propriété. On aimait à y évoquer le spectre rouge du papisme et à enflammer le zèle protestant. Sous prétexte que les réformés étaient menacés d’un prochain massacre, on engageait les membres à se couvrir de cuirasses de soie, qui passaient alors pour être à l’épreuve de la balle. Ce fut la mort de cette société, car en Angleterre comme en France le ridicule tue. On finit par donner aux farouches clubistes ainsi accoutrés le nom de « sangliers sous l’armure », et cette société, qui du reste avait rendu des services, ne tarda point à se dissoudre.

Au point de vue de l’histoire des mœurs, les nombreux clubs qui se formèrent alors dans la Grande-Bretagne ont exercé une influence heureuse. Ils servirent à renouer entre les citoyens les liens sociaux qui avaient été brisés par les guerres civiles. Dans ces temps ombrageux, les tavernes devinrent des points de réunion pour les hommes que rapprochait une sympathie d’opinion et de sentiments. Autour d’une table et avec des compagnons choisis, on épanchait à demi-voix ses craintes ou ses espérances. La coupe qui circulait à la ronde était le signe de la réconciliation et de la fraternité. Ainsi de groupe en groupe, les éléments désunis de la société tendaient à se rejoindre, et l’harmonie rompue qui se rétablissait dans les clubs devait s’étendre plus tard à toute la nation anglaise. Ces institutions furent le berceau de la liberté de parole qui forme aujourd’hui un des traits et une des conquêtes du caractère britannique. La grande époque des clubs politiques et autres fut le commencement du XVIIIe siècle. C’est alors que fleurirent le Scriblerus Club, dont étaient Pope, Swift et Arbuthnot, et aussi l’October Club. Ce dernier semble avoir pris son nom dans un changement de ministère. Harley ayant été nommé chef du cabinet au mois d’octobre, des membres du parlement, au nombre de plus de deux cents, se formèrent en une association. Plus royalistes que la reine, ils blâmaient le ministère tory de ne point balayer tous les whigs qui se trouvaient encore dans l’administration, et cherchaient à presser la marche trop lente selon eux du nouveau gouvernement. Quoique d’une couleur plus politique que littéraire, cette société se composait d’hommes de talent et d’hommes d’Etat qui passaient alors pour les arbitres du goût. Les publications nouvelles y étaient lues et discutées. Un des membres les plus influents du club était Swift, dont l’autorité fit admettre ou rejeter plusieurs candidats. Cette réunion de tories impatients eut de l’éclat ; mais elle ne semble point avoir exercé une grande pression sur les affaires du temps. La reine Anne était effrayée, Harley était incertain, et les frères (c’est ainsi que les membres du club s’appelaient entre eux) ne purent que gémir de l’inaction de leur parti, qui ne savait point profiter de la victoire.

À cette société il faut opposer le Kit-Cat Club. Ce dernier, le plus fameux club qui ait jamais existé, devait son origine à l’amour des Anglais pour les pâtés de mouton (mutton pies). Quelques années avant la révolution de 1688 vivait dans Shire Lane, près de Temple Bar, un pâtissier qui s’était rendu célèbre dans son art. Attirés par la renommée des pâtés de mouton, lord Montague et Dorset, les poètes Prior et Garth, Jacob Tonson, le libraire, et quelques autres se réunissaient dans la boutique. Comme l’enseigne était un chat et un violon, et comme le maître de la maison s’appelait Christopher (par abréviation Kit), le club qui se fonda plus tard, prit le nom de Kit-Cat. Au moment où s’institua cette société, le pays se trouvait dans des circonstances très critiques. Sept évêques protestants étaient enfermés à la Tour de Londres. Les papistes s’agitaient au nom de Jacques II. Les membres du club se rendaient à Shire Lane sous prétexte de manger des mutton pies ; mais en réalité ils concertaient entre eux des mesures pour réprimer la sanglante insurrection qui ne tarda point à éclater. « Les hommes du Kit-Cat Club, disait Horace Walpole, quoique regardés comme de bons vivants et des gens d’esprit, sont en définitive les vrais patriotes qui ont sauvé la Grande-Bretagne. » Le club survécut de beaucoup au but qu’il s’était proposé dans l’origine, et Christopher, devenu riche, alla s’établir à la Taverne de la Fontaine (Fountain tavern), dans le Strand. Sous le règne de la reine Anne, la société embrassait plus de quarante membres du premier rang et du premier mérite, parmi lesquels on distinguait les ducs de Somerset, de Marlborough et de Richmond, sir Richard Steele, Addison, Congreve et Garth, qui était un whig actif et zélé. Sir Godfrey Kneller peignit leurs portraits à mi-corps, et de là vient le nom de kit-cat donné par les artistes anglais aux portraits qui ont cette dimension particulière. L’attention du club n’était point limitée aux matières politiques, elle s’étendait aux sujets littéraires. Ce club vota même une somme de 4 000 guinées pour encourager la tragédie.

Dans un temps où les dissensions civiles commençaient à se calmer, on crut élargir la base des clubs en appuyant ces institutions sur les besoins matériels de la vie. Il était plus facile de se mettre d’accord sur un bon plat que sur les questions religieuses et philosophiques. L’homme instruit et illettré, le whig et le tory, le protestant orthodoxe et le dissident pouvaient du moins s’entendre à propos du boire et du manger. Cette fraternité de la table engendrait avec le temps la tolérance des opinions. Il y avait à Londres le club de la Tête-de-Veau (Calve’s Head Club), qui se tenait dans Charing Cross, celui des Pâtés d’Anguilles (Eel pie), celui de l’Oie (Goose Club). L’amour de la bonne chère n’exclut point d’ailleurs les sentiments politiques, et quelques-unes de ces associations s’occupaient en même temps des affaires de l’Etat. De tous les clubs gastronomiques, le plus célèbre est encore le Beef-steak Club. Il paraît y avoir eu deux sociétés de ce nom : la première, dont l’origine est inconnue, mais qui doit remonter au règne de Charles II, avait pour président la fameuse actrice mistress Peg Woffington. C’était la seule femme qui fît partie de cette réunion, et encore savait-elle boxer comme un homme. Les affiliés portaient autour du cou un gril d’or suspendu à un ruban vert. Le second Beef-steak Club naquit en 1735. Rich, le célèbre arlequin, régisseur du théâtre de Covent-Garden, était en train de préparer la mise en scène d’une pantomime qui devait être jouée dans la soirée, quand il reçut la visite de plusieurs gentilshommes curieux d’assister au spectacle avant le spectacle. L’un d’eux, le comte de Peterborough, s’étant attardé jusqu’à une heure avancée, l’artiste, sans se laisser intimider par la présence du noble visiteur, se mit à faire cuire un beef-steak pour son dîner ; puis il invita sans façon le comte à partager son modeste repas. Peterborough fut si content du beef-steak et de la conversation de l’acteur que, la semaine suivante, il revint accompagné de quelques amis et demanda à renouveler le régal. De cette circonstance sortit le Beef-steak Club, qu’ont illustré les noms de Hogarth, de sir John Thornill, de Brougham, de Sheridan et plus tard de Fox. De Covent-Garden, le siège de cette association fut transporté derrière le théâtre du Lycœum. Les membres, au nombre de vingt-quatre, dînaient à cinq heures tous les samedis depuis la fin de novembre jusqu’à la fin de juin. C’était un vrai dîner anglais, où l’on célébrait le bœuf et la liberté, auquel se mêlaient les gais propos de table, et qu’assaisonnaient les appétits britanniques. La salle du banquet se montrait appropriée au caractère du club ; elle était revêtue de chêne, avec les armes de la société, — le gril — gravées en relief. Au moment où l’horloge frappait cinq heures, un rideau se levait et découvrait la cuisine, dans laquelle on voyait les cuisiniers en train de remplir leurs différens rôles. Deux vers de Macbeth servaient d’inscription à ce laboratoire culinaire, et au milieu était suspendu au plafond le gril originel de la société, vénérable relique qui avait survécu à deux incendies. Après le dîner, quand on avait enlevé la nappe, le président s’asseyait dans un fauteuil sur une plate-forme élevée de quelques marches au-dessus du plancher de la salle, et que décorait, parmi les enseignes du club, le petit chapeau à trois cornes avec lequel Garrick avait joué de son temps le rôle de Ranger.

Les beaux jours du Beef-steak Club luirent avec le commencement du XIXe siècle. Il comptait alors parmi ses membres John Kemble, Kobb de la société des Indes, le duc de Clarence, Ferguson et le duc de Norfolk. On pense bien que dans une telle réunion la bonne chère et le bon vin n’étaient que l’assaisonnement du bel esprit. Parmi les derniers noms qui se rattachent au Beef-steak Club figure celui du capitaine Morris. Il était né en 1745, mais il survécut à la majorité des joyeux convives qu’il avait amusés par sa belle humeur, sa riche imagination et ses saillies poétiques. C’était le soleil de la table. Il avait composé quelques-unes des ballades anglaises les plus populaires. Nestor de la chanson, il comparait lui-même sa muse au poisson volant. « Quand ses ailes sont sèches, elle ne saurait prendre un joyeux essor ; mais autour d’un bol de punch, elle vole en plongeant, comme fait l’hirondelle autour d’un lac. » A ces rimes bachiques, il manque aujourd’hui le choc des verres et les joyeux échos du club dont le capitaine Morris était le poète-lauréat. Type du vrai citoyen de Londres, il préférait la ville à la campagne et l’ombre que font les maisons sur le pavé de Pall Mall au plus beau soleil éclairant la nature. Vers les derniers temps de sa vie, il se laissa pourtant gagner par les charmes de la vie rurale, dont il s’était moqué, et se retira à Brockham, dans une villa que lui avait donnée le duc de Norfolk. Avant de partir, il fit en vers ses adieux au club. Il y reparut comme visiteur en 1835, et les membres lui offrirent un grand bol d’argent avec des inscriptions. Quoique âgé alors de quatre-vingt-dix-neuf ans, il n’avait rien perdu de sa gaieté de cœur. Il mourut peu de temps après, et avec lui s’éteignit la gloire du club dont il avait été un des derniers ornements. Il n’est guère resté qu’un nom de cette réunion célèbre où s’est dépensé tant d’esprit, mais de cet esprit qui s’évapore avec la fumée des mets et des bols de punch.

Le caractère des anciens clubs était de s’assortir à tous les goûts de la nature humaine. Un Anglais de la province qui arrivait à Londres y cherchait un club approprié à sa nature et à son tour d’esprit, à peu près comme une coquette va de boutique en boutique pour choisir les rubans qui conviennent le mieux à son teint. Était-il flegmatique, il se rendait au Hum drum Club, dans Ivy Lane. Là, en entrant dans la salle, il avisait une scène solennelle. Les membres gardaient tous un profond silence, ayant chacun une pipe à la bouche et un pot de bière à la main. On eût dit une société de sages ou de sourds-muets. Chaque fois que l’un d’eux déposait sa pipe sur la table, on s’attendait à ce qu’il allait parler et à ce que des oracles allaient sortir d’une bouche si grave ; mais « c’était seulement pour cracher », dit Goldsmith, qui avait assisté à l’une de leurs réunions. Les turbulents se joignaient aux rattling clubs. Les esprits forts se faisaient conduire à la Société des philosophes, où quiconque apportait un argument nouveau contre la religion était admis moyennant 4 pence, qui devaient être dépensés en punch. Si bizarre que fût le caractère d’un homme, il trouvait à Londres des compagnons pour cultiver en commun sa manie dominante. Les amateurs d’oiseaux se rassemblaient une fois par semaine dans un petit cabaret de Rosemary Lane, où se tenait le Bird-fanciers Club. Les fous de tulipes se rencontraient au Florist Club. Les élégants et les lions de ce temps-là se donnaient rendez-vous au Club des Beaux (Beau’s Club), dans une certaine taverne près de Covent Garden, où l’on ne s’entretenait que des habits, des rubans et des nouvelles modes. Les gens d’humeur morose et chagrine s’enrôlaient dans le Club des Bourrus (Surly Club), qui se tenait près de Billingsgate Dock. Là ils déblatéraient contre tout, et se malmenaient les uns les autres avec une joie farouche. Les usuriers recherchaient la société de leurs semblables au Split-farthing Club, le club des gratte-sous. Hopkins, immortalisé par Pope, était membre de cette réunion, qui se tenait dans une chambre noire pour faire des économies d’huile et de chandelle. Les commerçants qui avaient eu des malheurs se consolaient entre eux à l’Unfortunate Club, qui siégeait à l’enseigne de Tumble-down Dick, dans le Mint. Une banqueroute simple était un titre suffisant pour être admis ; mais on préférait une banqueroute frauduleuse. Les mendiants se traînaient au Beggars Club, sorte de cour des miracles où les aveugles recouvraient la vue et les sourds-muets la parole. Les voleurs se glissaient tous les soirs dans une petite taverne de l’Old Bailey, à l’enseigne de la Demi-Lune, c’était le Thieves Club. Les femmes du marché se groupaient au club des Bonnets-Plats (Flat-cap Club), qui fut pendant un temps le rendez-vous des galants et des coureurs de cafés. Les jeunes gens faisaient la cour à ces dames avec de l’eau-de-vie brûlée et de formidables verres de porter. Chacun trouvait ainsi à se classer dans un cercle en harmonie avec ses goûts, ses habitudes et ses dispositions d’esprit. […]

Ces associations ayant été de tout temps un miroir du caractère national, on doit s’attendre à trouver dans la vieille Angleterre un grand nombre de clubs excentriques. Un des plus célèbres était celui des laides figures, the Ugly Club ; il avait pris naissance à Cambridge, sous le règne de Charles II, et avait commencé par un dîner auquel on invita les hommes les plus laids de la ville. Quelques-uns d’entre eux déclinèrent cet honneur, mais après certaines difficultés la société se fonda. Au banquet d’inauguration, un étudiant de King’s collège, qui avait été surnommé Crab à cause de sa mauvaise mine, accepta bravement les fonctions de chapelain. On fut moins heureux quand il s’agit d’élire un président, car nul ne tenait particulièrement à ce genre de supériorité. Les règles du club étaient gravées sur un tableau ; nul ne pouvait être admis s’il n’était orné de quelque difformité frappante ; à laideur égale, on devait choisir entre deux candidats celui qui avait la peau la plus épaisse. Le nouvel élu, à son entrée, traitait la société avec un plat de morue et prononçait un discours à l’éloge d’Ésope. Le portrait du célèbre bossu figurait d’ailleurs dans la salle avec ceux de Thersite, de Duns Scotus, de Scarron et d’Hudibras. Ce club fit du bruit, et les membres, encouragés par leurs succès, envoyèrent au roi Charles II l’invitation d’être des leurs. Le roi rit beaucoup et dit « qu’il ne pouvait y aller lui-même, mais qu’il leur enverrait un couple de boucs. » Ce club fut plus tard institué à Londres sous le même titre, Ugly Club, par Hatchet, qui a eu l’honneur d’introduire un mot nouveau dans la langue anglaise, les habitants de la Grande-Bretagne appellent encore aujourd’hui hatchet-faced un genre de laideur particulière. Il était surtout célèbre par la longueur et la pesanteur de son nez, sur lequel on raconte une foule d’aventures. Après lui, Jack Wilkes fut élu président perpétuel de cette société dans les premiers temps du règne de George III, et Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, fut nommé à l’unanimité membre honoraire, lors de son voyage à Londres. […]

Toujours en vertu de ce principe que les semblables se recherchent, il se forma dans le dernier siècle un club d’hommes gras (Club of fat Men). Ces derniers ne se réunissaient point pour se livrer à l’esprit ni à la légèreté de conversation, mais pour se faire noblement vis-à-vis les uns aux autres. La salle de leurs séances, qui était d’une largeur appropriée au but de l’institution, avait deux entrées, l’une par une porte d’une dimension modérée, et l’autre par une vaste porte à deux battants. Si le candidat pouvait s’introduire par la première, il était regardé comme indigne ; mais, s’il se trouvait arrêté au passage par sa vénérable corpulence, les deux battants de la porte d’honneur s’ouvraient immédiatement devant lui, et il était salué du nom de frère par l’imposante société : de sorte que la première condition pour être admis dans cette assemblée était de ne pas pouvoir y entrer. En opposition au club des hommes gras s’érigea dans la même ville un club de squelettes (Thin Club). Ces derniers, étant maigres et envieux, représentèrent leurs rivaux comme des hommes de mauvais principes ; ils firent si bien qu’ils leur enlevèrent la faveur publique. Les deux factions se déchirèrent pendant des années, et les hommes maigres menaçaient de fermer aux hommes gras la porte des magistratures civiles, lorsqu’enfin ils consentirent à pactiser. Il fut convenu que les deux principaux magistrats de la ville seraient dorénavant choisis dans l’un et l’autre club. Ces deux magistrats furent en conséquence accouplés d’année en année suivant la loi des contrastes : un gras et un maigre.

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La taille et les autres accidents de la nature servirent également de base à des associations bizarres. Il y avait à Londres le club des hommes grands (Tall Club). Ces géants se proposaient, disaient-ils, de sauver la race humaine de la déchéance dont elle était menacée par l’invasion des petits hommes, et par les ravages que ces pygmées exerçaient sur le cœur des femmes. Les petits hommes, sachant que l’union fait la force, se formèrent de leur côté en une coalition, the Short Club. Ce club s’était fondé le 10 décembre, le jour le plus court de l’année ; le lieu du rendez-vous était dans Little Piazza (la petite place), et des fenêtres on voyait les marionnettes de Powel, sorte de théâtre et d’acteurs pour lesquels les membres de la société avaient une sympathie toute fraternelle. La première fois qu’ils prirent possession de la salle des séances, la table leur montait jusqu’au menton, et le président disparut dans son fauteuil, de sorte que, malgré la présence de ce dignitaire, c’était presque un siège vacant. Il fut donc décidé qu’on bannirait ces meubles incommodes, faits pour le commun des mortels, mais dont les petits hommes avaient tant souffert, et qu’on les remplacerait par des sièges, des tables et autres ustensiles mieux appropriés à la taille des clubistes. Ceux-ci, ayant reconnu avec assez de bon sens que le ridicule n’était point d’être petit, mais de vouloir paraître grand, juraient tous à leur entrée dans la société de porter bravement leur petitesse au nez sinon à la barbe de ces monstres hyperboliques, les hommes du Tall Club. Les statuts édictaient en conséquence des peines sévères contre celui qui aurait mis dans ses souliers des cartes ou des semelles de liège, qui se serait tenu sur la pointe des pieds dans la foule, qui aurait porté une haute perruque ou un chapeau long pour ajouter à sa taille, qui serait monté sur un grand cheval, ou qui aurait glissé un gros livre pour s’exhausser sur son siège. Comme ce club était composé de lettrés, on ne manquait jamais l’occasion d’y raconter les traits d’histoire qui pouvaient faire honneur aux petits hommes. C’était donc à qui répéterait sans cesse l’éloge du petit David qui avait vaincu le géant Goliath, du petit Alexandre le Grand, de Pépin le Bref, du petit Luxembourg, qui avait fait de Louis XIV un grand roi, et surtout du poète Horace, qu’Auguste appelait lepidissimum homunciolum. Pope nous assure avoir été de cette société de nabots : court avec de longs bras et de longues jambes, il se comparait lui-même à une araignée. S’il faut l’en croire, l’opinion unanime de ses confrères était que, le genre humain ayant toujours été s’amoindrissant depuis l’origine, l’intention de la nature était que les hommes fussent petits. Ils se flattaient donc que, le progrès aidant, leurs semblables arriveraient un jour à l’état de perfection, c’est-à-dire au type d’exiguïté que représentait si bien le Little Club. […]

Ces clubs bizarres  étaient du moins inoffensifs ; mais à côté d’eux il s’en éleva d’autres d’une nature sombre et dangereuse. Je ne m’arrêterai point au club des duellistes, dont le président avait tué douze hommes dans des affaires d’honneur, ni au club des meurtriers, Mon killing Club, où, pour être admis, il fallait fournir la preuve d’au moins un homicide, ni au Club Terrible, dont les membres se distinguaient par la longueur de leurs épées. Dieu merci, ces associations ne vécurent pas longtemps ; le sheriff intervint, le bourreau fit main basse sur les confrères de la lame, les hommes d’honneur, les chevaliers du sang, et les dépêcha si bien que ces clubs sauvages finirent avec la plupart de leurs membres sur la potence. Une confrérie semblable, que cimentaient l’ambition du mal et la haine des autres hommes, fit plus de bruit que toutes les autres sous le règne de la reine Anne : c’était le Mohock Club. Son nom était emprunté à une tribu de cannibales. Le président, qui s’intitulait lui-même empereur des Mohocks, portait un croissant gravé sur le front. Comme les treize de Balzac, les Mohocks avaient déclaré la guerre au genre humain et formaient entre eux une alliance offensive et défensive. Battre le guet, attaquer les passants dans la rue, exercer sur leurs prisonniers, hommes ou femmes, les traitements les plus barbares et les plus révoltants, était regardé par eux comme un coup d’éclat. Leur rage ne s’arrêtait que devant les mauvais lieux dont ils s’étaient déclarés les protecteurs. Les Mohocks subirent le même sort que les duellistes, les terribles et les assassins. « Leur club, dit un auteur du temps, se dénoua par la corde. » Dans une grande ville comme Londres, on doit s’attendre à trouver jusque vers les temps modernes quelques-unes de ces associations néfastes. Le lord chef de justice Holt avait eu une jeunesse orageuse et avait fait partie d’un club de mauvais sujets. Un jour qu’il présidait au tribunal de l’Old Bailey, un homme fut convaincu de vol à main armée sur les grands chemins. Dans le criminel, Holt reconnut un de ses anciens compagnons. Croyant que celui-ci ne le reconnaissait pas, le juge, mû par la curiosité, peut-être même par un sentiment d’intérêt, lui demanda ce qu’étaient devenus les autres membres du dangereux club auquel le prisonnier avait eu le malheur d’appartenir. Le pauvre diable fit un long salut, et poussant un profond soupir : « Ah ! milord, répliqua-t-il, ils sont tous pendus, à l’exception de votre seigneurie et de moi. »

Telle est l’histoire des anciens clubs.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Angleterre et la Vie anglaise. Les Clubs de Londres de Alphonse Esquiros, La Revue des Deux Mondes, 1860

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