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Trop d’info tue l’info

L’homme est un animal astucieux. Depuis quelques millénaires qu’il s’emploie à produire et échanger de l’information, il a réussi à ne pas se laisser (complètement) submerger par elle. Pourtant, les mises en garde n’ont pas manqué, depuis l’Ecclésiaste (« Il n’y a point de fin à la multiplication des livres »), jusqu’à Platon (pour qui l’écriture atrophiait la mémoire et stérilisait le débat philosophique). Avec l’imprimerie, le problème a changé de dimension, et les clameurs se sont amplifiées : Leibniz, entre autres, redoutait que le déferlement de « l’horrible masse de livres qui va toujours augmentant » n’induise un nouvel âge de « barbarie » et de confusion. Pourtant, dès Sumer, on employait des systèmes pour stocker les tablettes ; sous les Pharaons, on savait déjà faire des listes ; et on pouvait encore, à la Renaissance, prétendre réunir toutes les connaissances de son temps – sinon dans sa tête, comme l’Italien Pic de la Mirandole, du moins dans les 1 700 livres de sa bibliothèque, comme le philosophe anglais Robert Burton.

Jusqu’à ce que l’électricité change la donne (1) . Avec elle, la circulation de l’information – et donc la quantité disponible – a explosé. L’abbé Nollet montra, en 1748, que l’on pouvait transmettre des chocs électriques à distance (2) . S’en sont ensuivis le télégraphe électrique (1840) et, presque dans la foulée, le téléphone. En transportant de la voix et donc des émotions, il séduisit aussitôt les masses.

Radio, télé, Internet : l’information devient au XXe siècle un phénomène en soi, que l’on analyse, théorise, quantifie. Ce qui permet d’en mesurer la croissance effrénée : ainsi, alors qu’en conversant on échange de l’information au rythme de 60 bits/seconde, avec Internet il faut compter en dizaines de mégabytes. De même pour le stockage : en 1949, le père de la théorie de l’information, Claude Shannon, évaluait la quantité d’information-papier contenue dans la Bibliothèque du Congrès à 11 térabytes ; aujourd’hui, avec l’archivage des pages Web et des tweets, elle s’élève à 285 térabytes (et 5 de plus par mois).

Sommes-nous pour autant menacés par la « data constipation », comme on dit élégamment outre-Manche ? C’est compter sans l’astuce humaine. Google, par exemple, postule que « le cyber-espace sécrète sa propre capacité à s’organiser par le jeu des liens qui relient les pages entre elles », et qu’avec un bon lot de puissants algorithmes (200 ?) on devrait pouvoir s’y retrouver peu ou prou. Face au « tsunami des infos disponibles », nous avons quelques armes – hélas, comme beaucoup d’armes, elles n’ont jamais qu’un seul tranchant.

 

 

 

Notes

1| The Information, James Gleick, Pantheon Books, 2011.

2| Physicien à qui l’on doit surtout d’avoir pulvérisé la théorie biologique de la génération spontanée, en prouvant que des grenouilles équipées de petits caleçons ne se reproduisaient plus.

 

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