Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Le Chiot

Une mère plutôt aisée et ses deux enfants débarquent dans une famille très modeste pour acheter un chien. Deux mondes se croisent sans se comprendre. Une nouvelle douce-amère de l’Américain George Saunders, spécialiste du genre.

Deux fois déjà, Marie avait souligné l’éclat du soleil automnal sur le parfait champ de maïs, car il lui évoquait une maison hantée – non pas une maison hantée qu’elle connaîtrait réellement mais celle, imaginaire, qui apparaissait dans sa tête (avec cimetière adjacent et chat sur la clôture) chaque fois qu’elle voyait un parfait champ de maïs sous un soleil automnal – et elle voulait s’assurer que, si les enfants avaient eux aussi une maison hantée imaginaire qui apparaissait dans leur tête chaque fois qu’ils voyaient un parfait champ de maïs sous un... etc., etc., elle apparaîtrait alors, de telle sorte qu’ils puissent tous vivre cette expérience ensemble, comme des amis, comme des copains de fac en virée, les pétards en moins, ha ha ha ! Mais non. Lorsqu’elle s’extasia, pour la troisième fois, Ouah, les gars, regardez-moi un peu ça, Abbie rétorqua, C’est bon, maman, on a compris, c’est du maïs, et Josh, Pas maintenant, maman, j’ai mis mes Pains à Lever, ce qui ne la dérangeait pas : le Noble Boulanger était préférable au Rembourreur de soutiens-gorge, le jeu qu’il avait demandé. Allez savoir. Peut-être n’avaient-ils pas de telles images en tête, ou bien en avaient-ils de totalement différentes. C’était là la beauté de la chose, car, après tout, ils étaient déjà de petits individus à part entière ! Charge à nous de veiller à leur bon développement. Notre mission n’était pas de leur faire partager nos sensations, mais de les aider à développer les leurs. Mais, ouah, ce champ de maïs, quand même… Une vraie carte postale. – Chaque fois que je vois un champ comme ça, vous savez quoi ? dit-elle. Je pense à une maison hantée ! – Tranchoir ! Tranchoir ! s’écria Josh. Elle est amnésique, cette machine ! Je l’ai sélectionné, le Tranchoir ! En parlant de Halloween, elle se souvenait, l’année dernière, quand leur faisceau de tiges de maïs avait fait basculer leur caddie. Qu’est-ce qu’ils avaient ri ! Et rire en famille, c’était sacré. Elle n’avait pas connu ça, elle, dans son enfance. Papa était terriblement sévère, et maman avait honte de tout. Si le caddie de ses parents s’était renversé, papa, de désespoir, aurait shooté dedans, et maman se serait délibérément écartée pour se remettre du rouge à lèvres, prenant ses distances par rapport à papa, tandis qu’elle-même, Marie, aurait nerveusement fourré dans sa bouche cet affreux petit soldat en plastique qu’elle avait baptisé Brady. Eh bien, dans la famille qui était la sienne aujourd’hui, le rire était encouragé ! Hier soir, quand Josh lui avait enfoncé sa Game Boy entre les fesses, elle avait fait gicler du dentifrice sur le miroir et ils avaient tous éclaté de rire, ils s’étaient roulés par terre avec Goochie, et Josh avait dit, la voix pleine de nostalgie, Maman, tu te souviens quand Goochie était un chiot ? Sur quoi Abbie avait fondu en larmes, car, n’étant âgée que de cinq ans, elle n’avait pas connu Goochie chiot. D’où cette Expédition familiale. Et Robert, dans tout ça ? Ah, Robert ! Une perle. Il ne trouverait rien à redire à cette initiative. Elle adorait la façon qu’il avait de s’exclamer, Ho HO ! chaque fois qu’elle rapportait à la maison quelque chose de nouveau et d’inattendu. Ho HO ! s’était exclamé Robert quand il avait découvert l’iguane à son retour. Ho HO ! s’était-il exclamé quand il avait découvert le furet essayant d’entrer dans la cage de l’iguane, Mais c’est une vraie ménagerie que nous avons là, ma parole ! Elle adorait son enjouement. On aurait ramené un hippopotame payé avec sa carte de crédit (le furet et l’iguane avaient tous les deux été achetés ainsi) qu’il se serait encore exclamé, Ho HO ! et aurait demandé ce que mangeait l’animal, quand il dormait et comment on comptait l’appeler, ce petit coquin. Sur la banquette arrière, Josh faisait le gut-gut-gut qu’il faisait toujours quand son Boulanger était en mode Cuisson et qu’il essayait d’enfourner ses Pains tout en repoussant diverses Créatures affamées, parmi lesquelles un Renard au ventre distendu, un Rouge-gorge minaudier qui emportait invraisemblablement un Pain, embroché sur son bec, chaque fois qu’une des pierres qu’il laissait tomber sur votre Boulanger engrangeait un Chtac. Tout cela, Marie l’avait appris durant l’été en étudiant le manuel du Noble Boulanger pendant que Josh dormait. Et le résultat était là, c’était manifeste. Josh était moins replié sur lui-même ces derniers temps, et, à présent, quand elle s’approchait de lui par-derrière alors qu’il jouait et qu’elle lui disait, Ouah, chéri, j’ignorais que tu savais préparer le Pain de seigle, ou, Mon chou, essaie Couteau à dents, ça coupe plus vite. Mets-toi en Fenêtre au loquet avant, il tendait derrière lui sa main libre et faisait mine affectueusement de vouloir la frapper. Ils avaient bien ri, hier, quand une gifle accidentelle avait emporté ses lunettes. Libre donc à sa mère de l’accuser de manquer d’autorité. Ces enfants-là n’étaient pas des enfants gâtés. C’étaient des enfants aimés. Au moins elle n’en avait jamais laissé un poireauter deux heures dans une tempête de neige après un bal au collège. Au moins elle n’avait jamais lancé ivre à l’un d’eux, Je te vois mal aller à l’université. Au moins elle n’en avait jamais enfermé un dans un placard (un placard !) pour aller folâtrer au salon avec un employé de la voirie. Mon Dieu, que le monde était beau ! Les couleurs de l’automne, l’eau scintillante de cette rivière, ce nuage gris plomb en forme de flèche arrondie pointée vers ce McDonald’s à moitié rénové dominant l’I-90 tel un château. Cette fois, ce serait différent, elle en était convaincue. Les enfants s’occuperaient eux-mêmes de cet animal, un chiot n’ayant pas d’écailles et ne mordant pas. (Ho HO ! s’était exclamé Robert la première fois que l’iguane l’avait mordu, Je vois qu’on a sa personnalité !) Merci, Seigneur, se dit-elle tandis que la Lexus fendait le champ de maïs. Tu m’as tant donné : des épreuves et la force de les surmonter, de la grâce et, chaque jour, de nouvelles occasions de la répandre autour de moi. Et dans sa tête elle psalmodia, comme elle le faisait parfois quand elle ressentait que le monde était bon et qu’elle y avait enfin trouvé sa place, Ho HO, Ho HO ! Callie souleva un coin du store. Oui. Tout allait toujours bien. Elle avait vraiment trouvé la solution idéale. Il avait de quoi s’occuper, là. Un jardin, ça pouvait être tout un monde. Comme le sien quand elle était petite. À travers les trois trous dans les planches de leur clôture, elle avait vu Exxon (Trou N° 1) et le Carrefour aux accidents (Trou N° 2) ; quant au Trou N° 3, il s’agissait en réalité de deux trous qui, observés sous un certain angle, faisaient loucher et permettaient de jouer à la fille défoncée (Peace, man, peace, bredouillait-elle en titubant). Quand Bo serait plus âgé, ce serait différent. Il aurait alors besoin d’avoir sa liberté. Mais, pour l’instant, il avait surtout besoin d’être gardé en vie. Une fois, ils l’avaient retrouvé dans Testament Street. C’est-à-dire de l’autre côté de l’I-90. Et comment avai
t-il traversé l’I-90 ? Elle le savait. Il avait foncé. C’était ainsi qu’il traversait les rues. Une autre fois, un inconnu les avait appelés de Hightown Plaza. Même le Dr Brile l’avait dit, Callie, ce garçon va finir par se faire tuer si vous ne le cadrez pas. Il prend bien ses médicaments ? Oui, il les prenait, enfin, oui et non. Ils le faisaient grincer des dents, et il tapait du poing sans prévenir. Il avait cassé des assiettes comme ça – un jour, le plateau en verre d’une table, ça lui avait valu quatre points de suture au poignet. Aujourd’hui, il n’avait pas besoin de ses médicaments parce qu’il était en sécurité dans le jardin, grâce à la solution idéale qu’elle avait trouvée. Il s’entraînait au base-ball avec des cailloux dont il remplissait son casque des Yankees pour les lancer sur l’arbre. Lorsqu’il leva les yeux et l’aperçut, il lui souffla un baiser. Délicieux petit homme. Maintenant, elle n’avait plus à s’inquiéter que pour le chiot. Elle espérait que la dame qui avait appelé ne lui ferait pas faux bond. C’était un joli chiot. Blanc, avec une tache marron autour d’un œil. Il était mignon. Si la dame le voyait, elle le voudrait, c’était sûr. Et si elle le prenait, ça éviterait à Jimmy de s’en occuper. Ç’avait été très dur pour lui la dernière fois, avec les chatons. Mais si personne ne prenait le chiot, il s’en occuperait. Il n’aurait pas le choix. Car, pour lui, c’était comme ça que les enfants tombaient dans la drogue, quand les parents ne tenaient pas leur parole. En plus, il avait grandi dans une ferme, enfin, à proximité, et toute personne ayant grandi dans une ferme savait qu’il fallait se montrer intraitable en ce qui concernait les animaux malades ou en trop – le chiot n’était pas malade, il était en trop, c’est tout. Pour les chatons, Brianna et Jessi l’avaient traité d’assassin, ce qui avait mis Bo dans tous ses états, et Jimmy s’était emporté, Écoutez, les enfants, j’ai grandi dans une ferme, et il y a des choses, c’est comme ça, on ne peut pas faire autrement ! Puis, au lit, il s’était mis à pleurer et lui avait décrit comment les chatons avaient miaulé dans le sac jusqu’à l’étang. Il aurait voulu, lui confia-t-il, n’avoir jamais grandi dans une ferme. À proximité d’une ferme, tu veux dire, faillit-elle le corriger (il avait grandi près de Cortland, dans l’État de New York, où son père tenait une station de lavage auto), mais parfois, quand elle ramenait trop sa fraise, il l’entraînait dans une valse à travers la chambre en lui pinçant fort le bras, comme si le bourrelet de chair par lequel il la tenait était une sorte de poignée, et il lui disait, Je ne suis pas certain d’avoir bien entendu. Aussi, après l’affaire des chatons, elle s’était contentée d’un, Oh, chéri, tu as fait ce qu’il fallait. Oui, d’accord, avait-il concédé, mais c’est vraiment pas facile d’élever des enfants comme il faut. Et ensuite, parce qu’elle n’en avait pas rajouté une couche en ramenant sa fraise, ils étaient restés au lit à s’imaginer une autre vie, pourquoi ne pas vendre la maison, aller s’installer en Arizona et acheter une station de lavage auto, pourquoi ne pas payer aux enfants la méthode d’enseignement à domicile Hooked on Phonics, pourquoi ne pas planter des tomates, puis ils s’étaient mis à chahuter et (elle se demandait bien pourquoi elle se souvenait de ça) il lui avait soufflé brusquement dans les cheveux tout en la serrant contre lui, comme s’il pouffait de rire ou soupirait de désespoir – une sorte d’éternuement, ou de premier sanglot. Ça lui avait donné l’impression de compter, qu’il s’abandonne à ce point avec elle. Ce qu’elle aimerait par-dessus tout, pour ce soir ? Fourguer le chiot, coucher les enfants de bonne heure, de sorte que, Jimmy voyant qu’elle avait pris les dispositions nécessaires concernant le chiot, ils chahutent et restent ensuite au lit à s’imaginer une autre vie, et qu’il lui refasse ce sanglot/éternuement dans les cheveux. Pourquoi ce sanglot/éternuement avait tant d’importance à ses yeux, elle n’en avait pas la moindre idée. C’était une des bizarreries de son énigmatique personnalité, ha ha ha. Dehors, Bo se releva d’un bond, soudain curieux, car (alléluia) la dame qui avait appelé venait de se garer devant la maison ? Oui, oui, et avec une belle voiture, en plus. Dommage qu’elle ait mis « Pas cher » sur l’annonce. Je l’adore, maman, je le veux ! s’écria Abbie d’une voix perçante, tandis que le chiot levait ses yeux vitreux dans sa boîte à chaussures et que la maîtresse de maison s’éloignait d’un pas d’éléphant pour aller ramasser une, deux, trois, quatre crottes de chien sur le tapis. Eh bien ! super sortie pédagogique pour les enfants, songea Marie, ha ha (la saleté, l’odeur de moisi, l’aquarium vide contre lequel était appuyée l’encyclopédie en un volume, le faitout posé sur l’étagère et d’où dépassait inexplicablement un sucre d’orge gonflable). Pourtant, si certains pouvaient être dégoûtés (par la roue de secours sur la table de la salle à manger, par la façon dont la mère chien morose, la présumée crotteuse de la maison, traînait en ce moment même son derrière sur le linge entassé dans un coin, pattes arrière écartées, une expression de plaisir béat dans le regard), Marie sentait bien (en résistant à l’envie de foncer à l’évier se laver les mains, en partie parce que, dans l’évier, il y avait un ballon de basket) que tout cela était avant tout profondément triste. Par pitié ne touchez à rien, par pitié ne touchez à rien, se retenait-elle de supplier Josh et Abbie, voulant donner aux enfants l’occasion de la voir se montrer démocrate et tolérante. Ils iraient tous se laver après au McDonald’s à moitié rénové, mais, par pitié, par pitié, qu’ils ne mettent pas les mains à la bouche ni ne se frottent les yeux. Le téléphone sonna, et la maîtresse de maison, toujours de son pas d’éléphant, gagna la cuisine et posa sur le comptoir les crottes qu’elle tenait délicatement, emballées dans une serviette en papier. – Maman, je le veux, dit Abbie. – Tu peux compter sur moi pour le sortir, genre, deux fois par jour, dit Josh. – Ne dis pas « genre », le reprit Marie. – Tu peux compter sur moi pour le sortir deux fois par jour. Bon, très bien, c’était entendu, ils adopteraient donc un chien des quartiers pauvres. Ha ha. Ils n’auraient qu’à l’appeler Zeke et lui acheter une petite pipe en maïs et un chapeau de paille. Elle imagina le chiot levant les yeux vers elle après avoir souillé le tapis et lui disant, On s’refait pas. Mais non. Venait-elle d’un endroit parfait, elle ? N’importe qui était capable de progresser. Elle imagina le chiot devenu adulte, recevant des amis et s’adressant à eux avec un accent d’aristocrate, Ma première famille n’était pas, dirons-nous, euh… d’un raffinement très… Ha ha, l’esprit, quelle machine incroyable. Une idée en amenait une autre… Marie s’approcha de la fenêtre et, alors que, mue par une curiosité anthropologique, elle poussait le store sur le côté, elle fut choquée, tellement choquée qu’elle laissa retomber le store et secoua la tête, comme pour se réveiller, choquée d’avoir vu un petit garçon, de quelques années plus jeune que Josh, revêtu d’un harnais et retenu à un arbre par une laisse qui, au moyen d’une espèce de boîtier... Elle souleva à nouveau le store, elle avait dû mal voir... Quand le petit garçon courait, la laisse se dévidait. Il courait à présent, en regardant derrière lui, pour se rendre intéressant. Lorsqu’il eut déroulé toute la laisse, celle-ci se tendit d’un coup et il tomba comme si on l’avait abattu. Il se hissa en position assise, pesta contre la laisse, la secoua, rampa jusqu’à une gamelle d’eau et, la portant à ses lèvres, but quelques gorgées : il but dans la gamelle d’un chien. Josh la rejoignit à la fenêtre. Elle le laissa regarder. Il fallait qu’il apprenne que le monde n’était pas fait que de leçons, d’iguanes et de Nintendo. Il y avait aussi ce petit garçon simple et négligé, attaché comme un animal. Elle repensa aux sous-vêtements éparpillés de sa mère et au portant métallique de l’employé de la voirie, chargé de drapeaux orange, qu’elle avait découverts en sortant du placard. Elle se revit devant le collège dans le froid piquant, sous la neige qui tombait de plus en plus fort, comptant encore et encore jusqu’à deux cents en se promettant chaque fois qu’arrivée à deux cents elle entamerait à pied le long chemin pour rentrer chez elle... Bon sang, elle aurait tué pour voir un adulte responsable affronter sa mère, la secouer, lui dire, Idiote, c’est votre enfant, votre enfant que vous... – Alors, comment vous comptiez l’appeler ? demanda la femme en sortant de la cuisine. La cruauté et l’ignorance émanaient de son visage adipeux, avec sa petite tache de rouge à lèvres en son centre. – Je suis désolée, mais nous n’allons pas le prendre, finalement, dit froidement Marie. Que de protestations de la part d’Abbie ! Mais Josh – il faudrait qu’elle le complimente plus tard, éventuellement qu’elle lui achète l’extension Pains italiens – rappela sa sœur à l’ordre à voix basse, et ils repartirent bientôt par le dépotoir qui faisait office de cuisine (il y avait une sorte de vilebrequin sur une plaque à gâteau, un morceau de poivron rouge flottait dans un pot de peinture verte). Attendez ! attendez ! leur lançait la dame en s’efforçant de les rattraper, elle voulait bien le leur donner, ils n’avaient qu’à l’emporter – elle tenait vraiment à ce que ce soit eux qui l’adoptent. Non, disait Marie, il leur était impossible de le prendre dans l’état actuel des choses, elle estimait qu’on devait s’abstenir d’acquérir un animal si on n’était pas prêt à s’en occuper correctement. Ah, fit la femme en se ramollissant sur le seuil de la porte, le chiot lui escaladant l’épaule. Dans la Lexus, Abbie se mit à pleurer doucement. Quand même, dit-elle, il était parfait pour moi, ce chiot. C’était en effet un joli chiot, mais il était hors de question que Marie cautionne une telle situation de quelque manière que ce soit. Hors de question. Le petit garçon s’approcha de la clôture. Si seulement elle avait pu lui dire, d’un simple regard, La vie ne sera pas forcément toujours comme ça. Ta vie se transformera peut-être du jour au lendemain en une chose merveilleuse. Ça arrive. Ça m’est arrivé à moi. Mais les regards secrets, ces regards dont le bla-bla subtil apporte un monde de sens… des conneries, tout ça. Ce qui n’en était pas, c’était d’appeler la Protection de l’enfance, où elle connaissait Linda Berling, une femme qui ne plaisantait pas et qui retirerait ce pauvre gamin à cette mère empâtée si vite qu’elle lui en ferait ballotter les bajoues. Bo, je reviens tout de suite ! lança Callie. Écartant les tiges de maïs du bras qui ne tenait pas le chiot, elle marcha jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre autour d’elle que le maïs et le ciel. Il était si petit qu’il ne bougea pas lorsqu’elle le posa, il renifla simplement et bascula sur le côté. Qu’il soit noyé dans un sac ou qu’il meure de faim dans le maïs, au fond, quelle différence ? Au moins, Jimmy n’aurait pas à se taper le sale boulot. Il avait assez de problèmes comme ça. Le jeune homme qu’elle avait rencontré avec les cheveux jusqu’à la taille était devenu ce vieil homme rabougri, rongé par les soucis. Niveau argent, elle avait soixante dollars de côté, planqués dans sa cagnotte. Elle lui en donnerait vingt et lui dirait, Les gens qui ont acheté le chiot étaient super gentils. Ne te retourne pas, ne te retourne pas, se répéta-t-elle dans sa tête en s’éloignant rapidement à travers le maïs. Elle suivait à présent Teallback Road d’un pas de marcheuse sportive, telle une femme qui fait de l’exercice tous les soirs pour rester mince, sauf qu’elle, elle était loin d’être mince, elle le savait, tout comme elle savait que, pour la marche sportive, on ne portait pas un jean et des chaussures de randonnée aux lacets défaits. Ha ha. Elle n’était pas stupide. Elle faisait de mauvais choix, c’est tout. Elle se souvenait de sœur Lynette lui disant, Callie, tu es plutôt intelligente, mais tu es attirée par des choses qui te portent préjudice. Ça, oui, ma sœur, je vous le confirme, acquiesça-t-elle intérieurement. Et puis flûte. Et puis zut. Quand elle serait un peu plus à l’aise financièrement, elle s’achèterait des baskets correctes et se mettrait à la marche pour mincir. Et elle s’inscrirait à des cours du soir. Plus mince. Une formation de technicienne médicale, peut-être. Elle ne serait jamais vraiment mince. Mais elle plaisait à Jimmy telle qu’elle était. Et réciproquement. C’était peut-être ça, l’amour : accepter l’autre tel qu’il est et tout faire pour l’aider à s’améliorer. Là, maintenant, par exemple, elle aidait Jimmy en tuant un animal pour lui éviter de… non. Tout ce qu’elle faisait, c’était marcher, s’éloigner de… Comment venait-elle de dire ? Elle avait trouvé une bonne formule. L’amour, c’était accepter l’autre tel qu’il est et l’aider à s’améliorer. Bo n’était pas parfait, mais elle l’acceptait tel qu’il était et essayait de l’aider à s’améliorer. S’ils arrivaient à le protéger de lui-même, il s’adoucirait peut-être en grandissant. Et s’il s’adoucissait, peut-être, un jour, pourrait-il fonder une famille. Il n’y avait qu’à le voir, assis là, tranquillement, dans le jardin, qui regardait les fleurs. Qui tapotait, l’air joyeux, le sol avec sa batte. Il leva les yeux, la salua en secouant la batte, lui fit ce sourire si particulier. Hier, il était resté enfermé toute la journée, malheureux comme les pierres. Il avait fini hurlant de frustration dans son lit. Aujourd’hui, il regardait les fleurs. Qui avait eu cette idée, l’idée grâce à laquelle aujourd’hui valait mieux qu’hier ? Qui aimait suffisamment cet enfant pour avoir cette idée-là ? Qui l’aimait plus que personne au monde ne l’aimait ? Elle. Elle, elle l’aimait comme ça.   Ce texte est extrait de Dix décembre, de George Saunders. Il a été traduit par Olivier de Paris.
LE LIVRE
LE LIVRE

Dix décembre, L'Olivier

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Nouvelle Darling
Extraits - Nouvelle Le nombril, porte de l’âme
Extraits - Nouvelle La boîte

Dans le magazine
BOOKS n°98

DOSSIER

Ce que ressentent les animaux

Chemin de traverse

18 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Du grain à remoudre

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

La plus grande chanson de Toni Morrison

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.