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Le nombril, porte de l’âme

Les pressions psychologiques ne produisirent aucun effet, et il ne me venait pas à l’esprit de lire autre chose que des comptes rendus de matchs. En signe de protestation, je m’intéressais même à ceux concernant les divisions deux, trois, voire quatre… Mon père en était à présent convaincu : on ne ferait pas de moi un intellectuel.

Les Années de l’âne, de Branko Copic, m’arriva de Belgrade par courrier. La lettre tombée du colis portait le cachet de la poste centrale de Sarajevo avec l’adresse : Aleksa Kalem, 22 rue Jabucica Avdo. C’était le premier paquet que je recevais à mon nom. Au dos de sa carte de visite, Ana Kalem, directrice de l’institut des Relations internationales du travail, avait écrit : À mon cher Aleksa, pour ses dix ans. Joyeux anniversaire ! Tante Ana. Ce cadeau ne me fit pas plaisir. Je partis à l’école plein d’appréhension matinale. Quand la cloche sonna la grande récréation, je pris possession le premier des W.-C. des grands – on les appelait ainsi parce qu’on y fumait. La LD filtre était la cigarette des écoles car elle s’achetait à l’unité. Une seule faisait dix élèves de 3 C. — Pas comme ça ! reprocha Coro à Crni. Faut inhaler longuement la fumée, pour qu’elle arrive jusqu’à ton petit orteil. Il paraissait expliquer comment fumer mais, en fait, il en profitait pour tirer des bouffées plus souvent qu’à son tour. — J’ai un sacré problème…, avouai­-je subitement. Qu’est-­ ce que je peux faire ? — Ça dépend… À propos de quoi ? — Ils veulent me forcer à lire des bouquins… Je préfère aller en maison de correction ! — J’ai un remède. Je manquai de m’étouffer ; le tabac d’Herzégovine. Ç’avait beau être la grande récréation, on n’avait pas l’éternité pour fumer. — Un remède ?… Lequel ? — D’ici la fin de l’année, il faut que mon frangin ait lu Le Rouge et le Noir, de Balzac. — Stendhal. Balzac, c’est Le Père Goriot qu’il a écrit. — Tu me demandes un coup de main, et tu fais chier ! — J’en suis quasiment sûr… — Savoir qui a écrit quoi, c’est important ? Bon, voilà… À l’école, ils ont dit au frangin que s’il lisait pas ce fichu bouquin il redoublait sa 7e. La mère l’a attaché sur une chaise en le menaçant : « Je te surveille jusqu’à ce que t’arrives au bout de ce livre ! Quitte à ce que tu en crèves de lire, et moi de te tenir à l’œil, mais ce putain de mec, tu l’auras lu ! » — Quel mec ? — Ben… Balzac, tiens ! Là-dessus, Miralem a commencé à geindre : « Mais, maman, pourquoi tu me fais ça ? » Et elle l’a rembarré : « Et t’oses me le demander ?! Ton pauv’ père était porteur. Mais toi, tu finiras pas comme lui ! Sinon, c’est à désespérer de tout ! » Et elle l’a ligoté. Bien comme il faut ! — Allez… Et avec quoi ? — Le fil du fer à repasser. Et elle m’a expédié à la bibliothèque chercher le livre. Alors que j’allais partir, Miralem m’a fait signe et m’a fourgué un mot dans la main : « Va chez Rasim, le boucher. Tu demandes cent cinquante morceaux de stelja (1) coupés fin. » Je suis allé à la bibliothèque, puis à la boucherie ; Rasim a coupé ça en petits morceaux, un à grignoter toutes les deux pages du livre. Le soir, ma mère s’est assise sur le divan en face de Miralem avec une pleine cafetière de café et l’a plus quitté des yeux. Lui, il reluquait la stelja comme s’il lisait, et quand il voulait en manger, il avançait bien le livre comme pour tourner une page de Balzac, et en piquait un morceau. Les cent cinquante lui ont fait les trois cents pages. Et la mère qui a pensé qu’il avait tout lu ! À cause des Années de l’âne, chez nous, c’était l’état d’exception. Plutôt que de se préoccuper de choses importantes, mon père et ma mère se mirent à faire la liste des grands livres de la littérature mondiale que je n’avais pas lus. — Dis, m’man, si on ne lit pas, on risque de mourir ? Ce fut la première question sérieuse que j’aie jamais posée à ma mère. Elle eut un sourire énigmatique et me fit asseoir sur une chaise ; l’idée me vint qu’elle était peut-être tombée d’accord avec la mère de C´oro et qu’elle allait reprendre à son compte sa technique du ficelage. Si tel était le cas, impossible pour moi d’imiter Miralem… j’avais horreur de la viande de bœuf séchée ! Rien qu’à penser au suif et au gras, mon estomac se retournait. Mais ma mère était du genre stratège : — Regarde un peu comme ils sont futés, dit­-elle en caressant des livres richement reliés. Il suffit d’en lire un, et tu apprends un nouveau mot. Cette règle, tu en as entendu parler ? Enrichir mon vocabulaire me laissait de marbre. Elle me montra Winnetou, de Karl May, La Société de Pero Kvržica, Le Train dans la neige, de Mato Lovrak. Toute cette agitation autour de la lecture relevait pour moi du harcèlement. Je ne décolérais pas. Branko Copic était une connaissance de ma tante, ça me déplaisait. — Pourquoi elle connaît pas plutôt Asim Ferhatovic ? Il pourrait me faire assister gratis aux matchs du FK Sarajevo ! — Ta tante est une révolutionnaire, Aleksa ! Tu ne peux pas dire des choses pareilles ! Tu ne peux pas te montrer si primaire. — Hein ? Tu traites Hace de primitif ! Je bouillais, j’aurais éclaté si quelqu’un s’était mis à insulter le footballeur qui, à lui tout seul, avait battu le Dinamo Zagreb, chez eux, 3-1 ! — Je n’ai rien contre ton Ferhatovic´, mon fils, mais tes deux pépés sont l’un et l’autre fonctionnaires, tu ne peux pas être contre les livres ! — Ben quoi, je suis pas obligé non plus de jouer au foot ! Ce film-là, vous ne risquez pas de le voir ! Tandis que je m’embrasais comme un feu de forêt attisé par le vent, ma mère attrapa le fer à repasser. — Ah, non ! hurlai-je. Tu ne vas quand même pas me ligoter avec le fil ! — Qui parle de te ligoter ? s’inquiéta ma mère. Tu perds la tête ou quoi ? Les pressions psychologiques ne produisirent aucun effet, et il ne me venait pas à l’esprit de lire autre chose que des comptes rendus de matchs. En signe de protestation, je m’intéressais même à ceux concernant les divisions deux, trois, voire quatre, dans Vecernje novosti. Sur ma table de nuit s’empilaient mes premiers livres à lire. Mon père en était à présent convaincu : on ne ferait pas de moi un intellectuel. — On n’y peut rien, s’il se bute. Laissons­-le jouer, il a toute la vie devant lui. Peut-­être qu’un jour, il se débouchera ! Cette phrase se projeta dans mon sommeil. À peine ma mère m’avait-elle bordé avec la couverture de laine qu’un mauvais rêve vint me tourmenter : un grand lavabo de la taille de la piscine des bains turcs de la Bašcˇaršija m’apparut, avec, dedans, une lavette. De loin je vis arriver un inconnu ; il fallait déboucher le lavabo. L’eau coulait du robinet, elle débordait déjà, et commençait à me remplir la tête. J’étais éveillé, pleinement conscient, mais dans l’impossibilité de remuer les mains. Je finis par hurler, me réveillant au beau milieu de la nuit, baignant dans ma sueur, comme aurait dit Zviždic, le voisin. — Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? me demanda ma mère. Pourquoi as­-tu le cœur qui bat aussi fort ? Comment lui dire combien la phrase de mon père m’avait ébranlé ? — S’il te plaît, dis à Braco de me ficher la paix, sanglotai-je tandis que ma mère me serrait dans ses bras pour me consoler. — Mais, enfin, Aleksa, il ne te veut que du bien ! Soudain je compris le sens de « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Dieu fasse que Braco n’en soit pas plein. — Tu vois ça ? Du doigt, elle désignait mon nombril. — Oui. Et alors ? — C’est la porte de ton âme. — Le nombril… la porte de l’âme ! Te moque pas de moi ! — Je te parle sérieusement. Les livres sont la nourriture de l’âme. — Alors je n’ai pas besoin d’âme. — On ne peut pas vivre sans. — Et l’âme… elle se mange ? — Non, pour l’empêcher de se rabougrir, il faut lire. Elle me chatouilla et me tira un sourire ; mais cela ne signifiait pas que je gobais ses histoires d’âme. — Je ne suis pas encore un homme. — Comment ça ? — On est un homme quand on est grand ! Loin de moi l’idée de me fâcher avec ma mère, sans doute parce que j’étais sûr d’être dans mon bon droit. Pourtant, les craques qu’elle me servait me dérangeaient. Tout en cherchant comment me conduire vers mon premier livre, Azra finit par se rappeler que j’étais membre de l’Union des éclaireurs de Yougoslavie. Aussi m’apporta-­t-elle un soir dans ma chambre le livre de Stevan Bulajic´, Les Éclaireurs du lac aux loutres. — Tiens, tu liras ça. Tu ne vas pas le regretter, mon fils ! — Azra, je t’en prie ! Punis-moi tout de suite. Dis-­moi plutôt de me mettre à genoux sur des g
rains de riz, et qu’on arrête de se torturer, toi et moi ! — Pourquoi donc te punir ? Tu n’as rien fait de mal ! — Parce que votre littérature, c’est un vrai supplice ! Mes yeux se mettent à bigler à la troisième page, et ça ne me sert à rien ! Plutôt les grains de riz que vos livres ! L’histoire des éclaireurs ayant fait long feu, ma mère opta pour la littérature plus populaire : sachant que je préférais les Indiens aux cowboys, elle acheta sur son treizième mois la collection complète des livres de Karl May. L’Indien chéri n’eut pas plus de succès que les héros précédents. Comme chaque fois, mes yeux louchèrent dès la troisième page, se figèrent à la quatrième, et mon cerveau se pétrifia à la cinquième. Sa patience épuisée, mon père se fit stoïquement une raison : désormais, les Kalem ne compteraient pas d’intellectuels dans leurs rangs. — Fiston, si tu continues comme ça, tu vas finir comme Oblomov, le héros russe : tu liras ton premier livre à ton départ en retraite ! conclut mon père en buvant son café, tandis que radio Sarajevo enchaînait ses tubes matinaux. Je me préparais pour l’école et, avant de partir à son travail, il me lança un définitif : — Voilà… Ce sera comme ça, et pas autrement ! — C’est qui, cet Oblomov ? demandai-je à ma mère. Est-ce qu’il me fichera un jour la paix, l’autre, avec ses révolutionnaires russes ? J’en ai rien à faire de ces aventuriers ! — D’abord, ce n’est pas « l’autre », mais ton père. Et, Oblomov, non… je ne connais pas ! — Azra, votre littérature, ça ne m’intéresse pas. Va donc en haut de Gorica et regarde-la, la littérature ! Tous les jours, elle se déroule devant mes yeux. Là­-haut, tous les jours les tsiganes font de vrais romans ou des nouvelles – enfin, ce que vous appelez vos histoires. — On lit des livres pour comparer son existence avec celle des autres, et pour, au bout du compte, devenir grand ! — Et si moi, je ne veux pas devenir grand ? — Ça ne se peut pas. — Pourquoi il faudrait que je lise alors que je peux regarder un livre en vrai ? Allez, dis-le-moi ! — Le cerveau de l’homme a besoin d’exercice, car c’est un petit muscle, tu sais. — Si c’est ça, j’ai mieux. — Mieux que la lecture ? Vas-y, je t’écoute… — Balancer des coups de boule dans la gouttière pour l’entraîner ce petit muscle ! — Malotru ! — Mais mince, c’est l’été ! Lire pendant l’été, d’où vous vient cette idée ? — Mon petit, j’ai comme l’impression que tu te moques de nous et que tu lis en cachette. — Comment ça ? — Eh bien, à ta façon de t’exprimer. On croirait que tu as lu au moins trois livres ! Pour partir en vacances, nous quittâmes la gare de Normalna pour Makarska. Sitôt dans l’autobus, Azra me donna d’abord un « navisan », puis elle prit elle aussi un médicament contre le mal des transports. À Hadžic´, déjà, je me mis à vomir et à rendre l’âme. À Konjic´, le drame a éclaté : le chauffeur refusait de s’arrêter. — Mais enfin, à moins d’une grande catastrophe, je ne peux pas stopper mon véhicule ! J’ai un itinéraire à respecter ! — Tu devrais avoir honte ! Cet enfant vomit tripes et boyaux, et toi, tu me parles d’itinéraire ! Un itinéraire, ça veut dire quoi pour lui ? — Un parcours à respecter, bécasse ! cria quelqu’un du genre ours. — Sacrée tête de mule ! Si je m’arrête, ils vont rabioter mon salaire ! Et mes gosses, c’est toi qui vas les nourrir ? — Si tu ne t’arrêtes pas là, je t’étrangle ! Ton itinéraire, je m’en fous ! Ma mère se planta derrière le chauffeur, avec entre ses mains, tendue comme un cordon de soie, une serviette pour l’étrangler. Aussitôt, il se gara sur le bord de la route. D’un bond, je fus dehors et, épuisé, je vomis. Tel un peuplier que le vent courbe, je vis l’autobus se pencher sous le poids des passagers qui me regardaient rendre, et, posée dessus, une lune d’une taille inouïe. — Que de la bile, camarade. — Rien de plus grave, vous croyez ? s’inquiéta une vieille femme. — Non, dit ma mère. Cet enfant est malade en autobus. Passé Metkovic, le sommeil me gagna. Comme si je n’avais pas vomi auparavant. Dormir m’apporta vite le repos, mais aussi une idée qui fusa dans ma tête : dans mon combat contre la lecture, la fatigue pouvait venir à point nommé. En faisant les bagages, Azra avait glissé en douce dans l’un d’eux Davy Crockett, un livre illustré. Dans l’autobus, déjà, elle le feuilletait, et le refermait souvent afin d’en présenter la couverture – elle espérait ainsi attirer mon attention sur un blondinet souriant coiffé d’une calotte prolongée d’une queue qui lui descendait sur les épaules, comme sur les emballages de chocolat Kras où figuraient des filles avec des nattes leur tombant sur la poitrine. L’autobus s’arrêta à Makarska au lever du jour, dans une atmosphère de fruits pourris – la gare routière jouxtait le marché. Sur l’étal qui présentait des marchandises chargées à Metkovic, était assis un grand costaud qui chantait « Que vaut Londo-o-one par rapport à Split la lio-o-one ? » — Le week-end a été bon ? demanda-­t-il à un homme qui rangeait des paprikas. — Sacré week-end, mon gars ! Du tonnerre, comme le Dinamo ! Dans la cour d’une maison de deux étages, qui puait le moisi, un type avec un crâne d’œuf, d’épais sourcils et un visage rubicond nous attendait avec les clés. C’était le propriétaire ; des veines capillaires lui congestionnaient le visage. — Dieu nous préserve des ivrognes et de l’odeur d’alcool ! chuchota ma mère. — Pas d’alcool, Azra ! Il boit du vin, dis-je. — C’est pareil, c’est toujours de l’alcool ! Je le savais à cause de la chambre de mes parents – selon ce que mon père avait bu la veille, les murs exhalaient une odeur différente. — Mais d’où il sort, c’ui-là ?! On arrive, et plutôt que régaler le gosse avec des figues, il demande pourquoi on n’a pas envoyé l’argent ! Et, en plus, il dit que du coup, c’était pas la peine de venir ! Dans la chambre, nouveau désagrément pour Azra qui ne se gêna pas, là non plus, pour le faire remarquer : — Des serviettes de toilette, ça ? De vulgaires lavettes, oui ! Elle les jeta par terre et sortit les nôtres d’un sac, puis nos draps et couvertures, et recouvrit le matelas avec la literie amenée de Sarajevo : — Là ! Maintenant, les vacances peuvent commencer… On dirait qu’elle procède à l’ouverture des Jeux olympiques, me suis-je dit avant de céder au sommeil. Si la maison n’avait rien pour elle, avec ses relents de pourriture et de vin aigre montant du sous­-sol, elle permettait néanmoins d’échapper à la littérature mondiale : elle était distante de deux kilomètres de la plage, et la fatigue due au long trajet avait un effet bénéfique. Ma mère n’avait pas pour autant renoncé à me forcer à lire. À tout bout de champ, elle me fourrait son Davy Crockett sous le nez. Tandis qu’elle lisait, je voyais son petit rictus. Mais je ne mordis pas à l’hameçon. Au retour, à mi-chemin, j’assenai le coup de grâce à la lecture : — Azra, porte-moi. Je ne tiens plus debout… Qu’une mère se coltine un grand dadais de neuf ans et de presque sa taille, d’accord, ce n’était pas normal, mais nous n’étions pas très loin de la maison ; et, ce jour-­là, mon plan fonctionna. Pour le lendemain, j’en imaginai un autre. Des gars de mon âge jouaient au water-polo dans le port – les jeunes du club local. — Ma mère veut que je m’entraîne, leur dis­-je, mais qu’est-ce que tu veux faire à Sarajevo quand… y a pas les conditions ?! En réalité, je formulais là les mêmes revendications que mon père, et les traduisais dans ma langue. Car celui-ci consacrait quatre-vingt-dix pour cent de son temps libre à parler politique ; avec, pour dada, l’absence de tout sens des équipements collectifs chez l’homme balkanique. Et il abattait son atout maître, cette vérité : il n’y avait aucune piscine dans nos villes. Et ce, même si l’on disait parfois que Pavle Lukac et Mirko Petrinic pratiquaient le water-­polo à Bembaša… Je réussis à ferrer ma mère, qui décida d’aller voir l’entraîneur du club de Makarska. — Pourquoi pas ? déclara ce dernier en me jaugeant. Une fois grand, il sera de la taille de Veli Jože ! — Ce qui signifie que question stature et gabarit, tu as le type dinarique ! m’annonça ma mère toute à sa fierté de m’avoir gavé depuis ma petite enfance de fruits et de légumes, mais aussi de son infecte huile de foie de morue. Nager et passer le ballon n’étaient pas faciles, sans même parler de marquer un but. Sous l’eau, où j’avais la tête la plupart du temps, je me remémorais les encouragements prodigués par Mladen Delic à nos bleus : « Nos dauphins ont surclassé l’équipe première de Hongrie 5-1 ! Félicitations à Jankovic. Merci à son père, merci à sa mère ! » Le soir, je trouvais à peine assez de force pour croquer un quignon de pain et m’effondrais épuisé sur le divan, de sorte que ma mère devait me déshabiller et me coucher. Jusqu’à la fin de notre séjour à Makarska, la question de la lecture ne revint plus sur le tapis. Le dernier jour, alors que le soleil était caché, je ne parvenais pas à détacher mon regard de la mer. Je ne songeais même pas à me baigner, désolé à l’idée que, toute l’année à venir, je ne pourrais plus voir le gros rocher arrondi émerger de l’eau. Tout en suivant des yeux les vaguelettes qui venaient éclabousser les galets du rivage, j’essayais d’imaginer la plage déserte. Ne pas être là quand la pluie se mettrait à tomber, ne pas observer les vents violents emportant les branches cassées, ne pas pouvoir suivre les broussailles rouler sur la plage – tout cela me chagrinait. Et, surtout, ne pas revoir ensuite étinceler le soleil ! C’est à cause de ce genre de peine, qui provoque des élancements sous le nombril, qu’en russe le ventre se dit život (2), m’avait un jour dit mon père. Je me pliai en deux et bus de l’eau de mer pour fortifier mes souvenirs de ces vacances. Le petit Douglas décolla de l’aéroport de Split, et les oreilles me firent mal. Quand la pression se transmit à mes yeux, je craignis qu’ils giclent de leurs orbites. — Sans yeux, je ne serai plus jamais obligé de lire !murmurai-je, pour qu’Azra n’entende pas. Et cette éventualité ne me déplut pas. Quand nous atterrîmes à Surcin (3), un crépitement se déclencha dans mes oreilles. Qui sait pourquoi, c’était un bien. Peut-être était-ce là un bon instrument contre la lecture. Lors de notre visite chez ma tante Ana, à Belgrade, j’avais encore le goût du sel dans la bouche. Son appartement était proche de l’église Sveti Marko, et l’entrée se reconnaissait au Dušanov grad, un restaurant dont l’excellente carte était réputée loin à la ronde. Ma tante habitait 6, place Terazije. L’exaltation me propulsa jusqu’au premier étage. Tandis que ma mère sonnait à la porte, une douce angoisse s’empara de moi, comme chaque fois que je rencontrais quelqu’un qui m’était cher. Lorsque ma tante ouvrit la porte, elle me serra dans ses bras, heureuse. Aussitôt, le petit prétentieux se réveilla en moi : — Belgrade a fière allure avec personne dans la rue ! — C’est en août que la ville est la plus belle. — Où sont passés tous ces Belgradois à triste mine ? — Ils se baignent dans la mer ou s’occupent du jardin de leurs parents. Mais, dis­-moi, as-tu lu Les Années de l’âne ? Honteux, je baissai les yeux. Dans le séjour, Chopin, Beethoven, le brave soldat Chvéik, Mozart braquaient leurs regards sur moi. Les fonctions de ma tante l’amenaient un peu partout dans le monde, et elle rapportait de ses voyages les bustes de types importants. — Pourquoi tu fais cette tête ? Allons, sois franc ! Tu l’as lu ou pas ? — Non, ma tante, avouai-je, les yeux embués de larmes, avant d’ajouter : A-t-on jamais vu quelqu’un lire en été ? Elle sourit. — Calme-toi, Aleksa. On n’est plus en été, l’automne est déjà là. Et elle est allée jusqu’à la bibliothèque dont elle a ramené un livre. — Tiens. Pour celui-ci, aucune concentration n’est nécessaire. Elle me tendait Autosuggestion d’Émile Coué, et l’ouvrit à la page : « Chaque jour à chaque regard, je progresse. » Je lus cette phrase à voix haute, et j’éclatai de rire. — Même pas vrai ! — Tout le problème est là. Ça te plaît ? demanda ma tante. — En fait, c’est pas possible, hein ? — Pas possible… Quoi donc ? — Ben, ça… Progresser chaque jour à chaque regard, répliquai-je en ricanant. — Alors, tu vas me répéter cette phrase cent fois. Qu’importe si, selon toi, ce n’est pas la vérité, tu finiras par le croire… Cet après-midi-là, ma mère téléphona à mon père à Sarajevo. — Notre fils ne fait que répéter « Chaque jour, je progresse à chaque regard ». Et ça, sans quitter des yeux un point sur le papier blanc. Il prétend qu’il se concentre ! Les Années de l’âne fut mon premier livre. On y découvrait que les hommes avaient une âme, et je n’eus aucun mal à m’en croire également pourvu. Le héros du livre, arrivé à la gare avec son grand-père, avait, sans frapper, ouvert la porte de mon âme bien avant, quand je fixais le point blanc. Le petit Branko Copic franchit cette porte ouverte alors que son grand-père le conduisait au pensionnat. C’était la première fois qu’il voyait un train, et il crut à un serpent. Ce fut là le point de départ, mais quand tous les héros de Branko Copic se mirent à défiler par cette porte comme lors de la parade célébrant l’anniversaire de Tito, je compris tout le bien-fondé de ma théorie sur l’illogisme de lire en été. Comment oublier cet automne et la joie que me procura Branko Copic ? Comment oublier également la photographie où mon père posait avec notre grand écrivain ? Elle fut prise à l’hôtel Evropa où Braco, mon père, et Branko  Copic avaient fait connaissance. Apprenant que son fils avait lu son premier livre, Braco demanda à Miki Đuraškovic, le photographe, de venir à l’hôtel. Ma mère m’endimancha et me conduisit en tramway. La glace était succulente. Alors que j’entamais la troisième boule, mon père et Branko Copic entrèrent dans le grand salon. Ce dernier ne cadrait pas avec l’allure que je lui avais imaginée. Je m’attendais à voir l’imposant Baja Bajazit, pas le minuscule Biberce. Quand il me tendit la main, le flash d’un appareil photo nous fit sursauter, ma mère et moi. — Dis à m’sieur Branko comment tu t’appelles, me souffla Azra en m’attrapant le bras pour le tendre vers Branko Copic. Jamais je n’oublierai la pression de sa main. — A… Aleksa… Aleksa… Kalem, balbutiai ­je. — Et dis­-lui comment tu trouves Les Années de l’âne…, continua de me chuchoter ma mère. — À quoi bon, il le sait mieux que moi ! Au même moment, je me rappelai l’histoire de mon père, la peine qui nous élance sous le nombril, le fait qu’en russe le ventre se dit život. Tandis que je tenais ma mère par la main, ma question fusa : — M’sieur Branko, pourquoi le ventre se dit život en russe ? — Parce que derrière le nombril, il y a l’âme, et que sans âme, il n’est pas de vie. Il pointa le doigt vers mon nombril et me chatouilla. Je souris. — Il faut prendre garde…, murmura-t-il. — Je sais : à ce qu’elle ne dépérisse pas ! — Mais non ! À ce que personne ne te la dévore ! Toutes les fois où je quitte Sarajevo pour partir à l’étranger, il me faut faire escale à Belgrade. C’est le lien qui me relie au monde. J’ai toujours plaisir à m’y arrêter, à dormir chez tante Ana. De l’aéroport, pour gagner le centre-ville, il faut emprunter Bankov most, le pont Branko. Chaque fois que j’y passe, j’aperçois m’sieur Branko. Je le salue. Et il me salue en retour. Après la Seconde Guerre mondiale, Branko Copic était venu de la montagne de Grmec en Bosnie pour chercher son oncle à Belgrade. Ne le trouvant pas, il avait dormi sur le pont Aleksandar Karadordevic. Bien des années plus tard, l’âme toute rongée par le drame yougoslave, il s’était empressé de régler au plus vite ses affaires. Il craignait pour ses héros : Nikoletina Bursac, Baja Bajazit, Ježurak Ježic, Dule Dabic. Qu’adviendra-t-il d’eux si tout s’effondre ? s’interrogeait-il sans pouvoir y répondre. Et un jour, il est revenu à l’endroit où il avait passé sa première nuit à Belgrade. Il ne s’est alors trouvé personne pour le saluer. Intriguée, une femme s’est arrêtée, l’a suivi des yeux, puis a esquissé un geste du bras en le voyant gagner l’autre côté du pont. Branko s’est arrêté à son tour et, avant d’enjamber le garde-corps, il a aperçu cette femme, ainsi que son signe, son désir de le saluer. Il s’est tourné vers elle, lui a répondu, et s’est précipité dans la Save.   Cette nouvelle est extraite du recueil Étranger dans le mariage, à paraître aux éditions JC Lattès le 3 septembre. Elle a été traduite du serbo-croate par Alain Cappon.
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