Le nombril, porte de l’âme
par Emir Kusturica

Le nombril, porte de l’âme

Les pressions psychologiques ne produisirent aucun effet, et il ne me venait pas à l’esprit de lire autre chose que des comptes rendus de matchs. En signe de protestation, je m’intéressais même à ceux concernant les divisions deux, trois, voire quatre… Mon père en était à présent convaincu : on ne ferait pas de moi un intellectuel.

Publié dans le magazine Books, septembre 2014. Par Emir Kusturica
Les Années de l’âne, de Branko Copic, m’arriva de Belgrade par courrier. La lettre tombée du colis portait le cachet de la poste centrale de Sarajevo avec l’adresse : Aleksa Kalem, 22 rue Jabucica Avdo. C’était le premier paquet que je recevais à mon nom. Au dos de sa carte de visite, Ana Kalem, directrice de l’institut des Relations internationales du travail, avait écrit : À mon cher Aleksa, pour ses dix ans. Joyeux anniversaire ! Tante Ana. Ce cadeau ne me fit pas plaisir. Je partis à l’école plein d’appréhension matinale. Quand la cloche sonna la grande récréation, je pris possession le premier des W.-C. des grands – on les appelait ainsi parce qu’on y fumait. La LD filtre était la cigarette des écoles car elle s’achetait à l’unité. Une seule faisait dix élèves de 3 C. — Pas comme ça ! reprocha Coro à Crni. Faut inhaler longuement la fumée, pour qu’elle arrive jusqu’à ton petit orteil. Il paraissait expliquer comment fumer mais, en fait, il en profitait pour tirer des bouffées plus souvent qu’à son tour. — J’ai un sacré problème…, avouai­-je subitement. Qu’est-­ ce que je peux faire ? — Ça dépend… À propos de quoi ? — Ils veulent me forcer à lire des bouquins… Je préfère aller en maison de correction ! — J’ai un remède. Je manquai de m’étouffer ; le tabac d’Herzégovine. Ç’avait beau être la grande récréation, on n’avait pas l’éternité pour fumer. — Un remède ?… Lequel ? — D’ici la fin de l’année, il faut que mon frangin ait lu Le Rouge et le Noir, de Balzac. — Stendhal. Balzac, c’est Le Père Goriot qu’il a écrit. — Tu me demandes un coup de main, et tu fais chier ! — J’en suis quasiment sûr… — Savoir qui a écrit quoi, c’est important ? Bon, voilà… À l’école, ils ont dit au frangin que s’il lisait pas ce fichu bouquin il redoublait sa 7e. La mère l’a attaché sur une chaise en le menaçant : « Je te surveille jusqu’à ce que t’arrives au bout de ce livre ! Quitte à ce que tu en crèves de lire, et moi de te tenir à l’œil, mais ce putain de mec, tu l’auras lu ! » — Quel mec ? — Ben… Balzac, tiens ! Là-dessus, Miralem a commencé à geindre : « Mais, maman, pourquoi tu me fais ça ? » Et elle l’a rembarré : « Et t’oses me le demander ?! Ton pauv’ père était porteur. Mais toi, tu finiras pas comme lui ! Sinon, c’est à désespérer de tout ! » Et elle l’a ligoté. Bien comme il faut ! — Allez… Et avec quoi ? — Le fil du fer à repasser. Et elle m’a expédié à la bibliothèque chercher le livre. Alors que j’allais partir, Miralem m’a fait signe et m’a fourgué un mot dans la main : « Va chez Rasim, le boucher. Tu demandes cent cinquante morceaux de stelja (1) coupés fin. » Je suis allé à la bibliothèque, puis à la boucherie ; Rasim a coupé ça en petits morceaux, un à grignoter toutes les deux pages du livre. Le soir, ma mère s’est assise sur le divan en face de Miralem avec une pleine cafetière de café et l’a plus quitté des yeux. Lui, il reluquait la stelja comme s’il lisait, et quand il voulait en manger, il avançait bien le livre comme pour tourner une page de Balzac, et en piquait un morceau. Les cent cinquante lui ont fait les trois cents pages. Et la mère qui a pensé qu’il avait tout lu ! À cause des Années de l’âne, chez nous, c’était l’état d’exception. Plutôt que de se préoccuper de choses importantes, mon père et ma mère se mirent à faire la liste des grands livres de la littérature mondiale que je n’avais pas lus. — Dis, m’man, si on ne lit pas, on risque de mourir ? Ce fut la première question sérieuse que j’aie jamais posée à ma mère. Elle eut un sourire énigmatique et me fit asseoir sur une chaise ; l’idée me vint qu’elle était peut-être tombée d’accord avec la mère de C´oro et qu’elle allait reprendre à son compte sa technique du ficelage. Si tel était le cas, impossible pour moi d’imiter Miralem… j’avais horreur de la viande de bœuf séchée ! Rien qu’à penser au suif et au gras, mon estomac se retournait. Mais ma mère était du genre stratège : — Regarde un peu comme ils sont futés, dit­-elle en caressant des livres richement reliés. Il suffit d’en lire un, et tu apprends un nouveau mot. Cette règle, tu en as entendu parler ? Enrichir mon vocabulaire me laissait de marbre. Elle me montra Winnetou, de Karl May, La Société de Pero Kvržica, Le Train dans la neige, de Mato Lovrak. Toute cette agitation autour de la lecture relevait pour moi du harcèlement. Je ne décolérais pas. Branko Copic était une connaissance de ma tante, ça me déplaisait. — Pourquoi elle connaît pas plutôt Asim Ferhatovic ? Il pourrait me faire assister gratis aux matchs du FK Sarajevo ! — Ta tante est une révolutionnaire, Aleksa ! Tu ne peux pas dire des choses pareilles ! Tu ne peux pas te montrer si primaire. — Hein ? Tu traites Hace de primitif ! Je bouillais, j’aurais éclaté si quelqu’un s’était mis à insulter le footballeur qui, à lui tout seul, avait battu le Dinamo Zagreb, chez eux, 3-1 ! — Je n’ai rien contre ton Ferhatovic´, mon fils, mais tes deux pépés sont l’un et l’autre fonctionnaires, tu ne peux pas être contre les livres ! — Ben quoi, je suis pas obligé non plus de jouer au foot ! Ce film-là, vous ne risquez pas de le voir ! Tandis que je m’embrasais comme un feu de forêt attisé par le vent, ma mère attrapa le fer à repasser. — Ah, non ! hurlai-je. Tu ne vas quand même pas me ligoter avec le fil ! — Qui parle de te ligoter ? s’inquiéta ma mère. Tu perds la tête ou quoi ? Les pressions psychologiques ne produisirent aucun effet, et il ne me venait pas à l’esprit de lire autre chose que des comptes rendus de matchs. En signe de protestation, je m’intéressais même à ceux concernant les divisions deux, trois, voire quatre, dans Vecernje novosti. Sur ma table de nuit s’empilaient mes premiers livres à lire. Mon père en était à présent convaincu : on ne ferait pas de moi un intellectuel. — On n’y peut rien, s’il se bute. Laissons­-le jouer, il a toute la vie devant lui. Peut-­être qu’un jour, il se débouchera ! Cette phrase se projeta dans mon sommeil. À peine ma mère m’avait-elle bordé avec la couverture de laine qu’un mauvais rêve vint me tourmenter : un grand lavabo de la taille de la piscine des bains turcs de la Bašcˇaršija m’apparut, avec, dedans, une lavette. De loin je vis arriver un inconnu ; il fallait déboucher le lavabo. L’eau coulait du robinet, elle débordait déjà, et commençait à me remplir la tête. J’étais éveillé, pleinement conscient, mais dans l’impossibilité de remuer les mains. Je finis par hurler, me réveillant au beau milieu de la nuit, baignant dans ma sueur, comme aurait dit Zviždic, le voisin. — Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? me demanda ma mère. Pourquoi as­-tu le cœur qui bat aussi fort ? Comment lui dire combien la phrase de mon père m’avait ébranlé ? — S’il te plaît, dis à Braco de me ficher la paix, sanglotai-je tandis que ma mère me serrait dans ses bras pour me consoler. — Mais, enfin, Aleksa, il ne te veut que du bien ! Soudain je compris le sens de « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Dieu fasse que Braco n’en soit pas plein. — Tu vois ça ? Du doigt, elle désignait mon nombril. — Oui. Et alors ? — C’est la porte de ton âme. — Le nombril… la porte de l’âme ! Te moque pas de moi ! — Je te parle sérieusement. Les livres sont la nourriture de l’âme. — Alors je n’ai pas besoin d’âme. — On ne peut pas vivre sans. — Et l’âme… elle se mange ? — Non, pour l’empêcher de se rabougrir, il faut lire. Elle me chatouilla et me tira un sourire ; mais cela ne signifiait pas que je gobais ses histoires d’âme. — Je ne suis pas encore un homme. — Comment ça ? — On est un homme quand on est grand ! Loin de moi l’idée de me fâcher avec ma mère, sans doute parce que j’étais sûr d’être dans mon bon droit. Pourtant, les craques qu’elle me servait me dérangeaient. Tout en cherchant comment me conduire vers mon premier livre, Azra finit par se rappeler que j’étais membre de l’Union des éclaireurs de Yougoslavie. Aussi m’apporta-­t-elle un soir dans ma chambre le livre de Stevan Bulajic´, Les Éclaireurs du lac aux loutres. — Tiens, tu liras ça. Tu ne vas pas le regretter, mon fils ! — Azra, je t’en prie ! Punis-moi tout de suite. Dis-­moi plutôt de me mettre à genoux sur des grains de riz, et qu’on arrête de se torturer, toi et moi ! — Pourquoi donc te punir ? Tu n’as rien fait de mal ! — Parce que votre littérature, c’est un vrai supplice ! Mes yeux se mettent à bigler à la troisième page, et ça ne me sert à rien ! Plutôt les grains de riz que vos livres ! L’histoire des éclaireurs ayant fait long feu, ma mère opta pour la littérature plus populaire : sachant que je préférais les Indiens aux cowboys, elle acheta sur son treizième mois la collection complète des livres de Karl May. L’Indien chéri n’eut pas plus de succès que…
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