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Darling

Elle s’invite sans prévenir et restera un été avec ses hôtes, dans une villa du Maroc, au bord de l’Atlantique. Elle, c’est Darling, une mante religieuse, « dame rectiligne à la force herculéenne », qu’on aimerait tant rendre heureuse en lui procurant un mâle…

Je l’avais trouvée un beau matin sur un bouquet de graminées sèches, dans le broc en zinc ornant l’étagère de la cuisine. Puisque les Cheveux d’ange et les Fléoles des prés étaient jaunes, on concevait mal que cette mante religieuse aussi verte qu’un lézard, et presque aussi grande, se soit posée parmi elles par mimétisme. Elle avait dû pénétrer dans la maison poussée par la canicule et, à l’évidence, ce toupet d’herbes lui avait semblé l’endroit le plus familier. J’approchai mon index. Elle se frotta le visage de ses deux pattes bordées de petites dents que ces insectes lèvent en prière, exactement comme un humain qui n’en croit pas ses yeux : qu’était donc ce gros ver rose tendu vers elle ? Je lui effleurai le dos. La chose dut lui plaire parce que, avec cette élégance dans les mouvements qui n’appartient qu’à son espèce, elle se décida à monter sur mon doigt, geisha juchée sur ses geta aussi hautes que des échasses, Martienne un peu pimbêche, et fit plusieurs pas sur mon avant-bras, bien droite, les ailes légèrement ouvertes en une jupe à quatre pans. Elle resta sur ma main le temps de mon petit-déjeuner, regardant à la ronde avec des yeux d’E.T. – sa tête pouvait tourner à trois cent soixante degrés – et m’observant parfois avec un sourire sarcastique qui était dû en réalité à sa bouche en forme de V. Quand je la posai sur la table – une vieille table à repasser qu’à Rohuna nous utilisons depuis toujours pour manger –, elle eut un peu de mal à garder son équilibre, parce que les longues griffes brunes qui terminaient ses pattes postérieures accrochaient difficilement sur le bois. Elle battit deux ou trois fois des ailes, mais ne s’envola pas. Sarah, notre jeune amie anglaise qui venait de se réveiller, entra dans la cuisine, l’aperçut, bâilla et s’exclama : « Darling ! » Notre visiteuse était baptisée. Stephan eut l’idée de lui proposer un peu de miel. Il en versa une cuillère à café près d’elle. Elle y plongea un de ses bras d’adoratrice d’Isis, puis le retira, le porta à sa bouche et le suça avec ravissement. Nourrir Darling devint une des distractions de notre été. Bien sûr, il y en avait d’autres, beaucoup d’autres, parce que c’était le premier été ici et que nous avions tout à découvrir : le ciel étoilé de hiéroglyphes dont les braiments nocturnes des ânes semblaient donner lecture publique, les descentes casse-cou dans l’éboulis de pierres jusqu’à la plage, les scarabées, les couleuvres grises ou turquoise, les tortues terrestres qui s’accouplaient en heurtant leurs carapaces, les grimpettes pour rentrer en compagnie des gosses du village que nous invitions à de somptueux goûters improvisés à base de pêches, de portions de fromage et de Coca-Cola. Sans oublier les dizaines de crapauds tachetés comme des panthères qui, à la faveur des ténèbres, nous rendaient visite dans la maison, les deux hiboux énamourés dans le jardin, elle gracieusement perchée sur le Figuier, lui par terre exécutant une danse aux figures complexes, virevoltes, révérences, pas de côté et en arrière, digne d’un courtisan du Roi-Soleil. Et le plaisir du silence, le soulagement de découvrir qu’à condition que vous ne les dérangiez pas, les énormes scorpions jaune ambré ne s’occupaient pas de vous. Et l’amitié avec les jeunes employés au jardin qui nous apportaient en cadeau des semences et des rhizomes, nous enseignant les noms des plantes dans leur langue. Et la satisfaction de voir pousser ce que nous avions planté, grâce au soleil et à l’eau trouvée par une gamine rhabdomancienne : Acacias qui prenaient vingt centimètres en une semaine, jeunes Figuiers qui sortaient des branches nouvelles, Frênes à manne insolents, Platanes qui perdaient leur écorce avec une fierté d’adolescent découvrant ses premiers poils au pubis ou au menton, Rosiers qui fleuriraient au printemps, tomates et aubergines qui produisaient en telle quantité qu’il y en avait pour nous, Jelel et tous les autres. Malgré cela, Darling prit beaucoup d’importance dans notre vie : rester en sa compagnie, la distraire, devint le rituel des fins de journée. On prenait le petit-déjeuner avec elle, puis on la remettait sur le bouquet d’herbes, où elle restait sans bouger, pendue à une tige, jusqu’à l’heure du dîner. On comprit vite que les denrées cuites – les tomates d
es boulettes de viande, les poivrons, les aubergines ou les carottes du poisson bouilli – lui agréaient moins que les crues. Elle dédaignait les pommes de terre à l’eau, mais adorait le raisin et les pommes. Je la posais sur le dos de ma main et plaçais sur la première phalange de mon index ou de mon majeur un petit morceau de pomme. Aussitôt elle tendait l’une de ses incroyables pinces, puis l’autre. S’étant ainsi emparée d’un aliment dont la taille pouvait atteindre le cinquième de son corps (et qui pouvait peser la moitié de son poids), cette dame longiligne à la force herculéenne le portait à sa bouche et le dévorait posément, avec méthode, sans se laisser distraire, comme certains enfants mangent leur sandwich devant la télévision. En effet, une caractéristique inquiétante de Darling était que son regard, alors qu’elle mangeait à belles dents, était tourné ailleurs, vers une sorte d’intériorité sidérale, insaisissable, inaccessible qui renforçait son aspect de créature venue d’un autre monde, d’une planète plus grise et froide que la nôtre, et probablement plus évoluée. Un soir, nous fîmes une découverte : Darling aimait boire. D’abord ce furent quelques gouttes de vin versées sur la table. Elle y plongea les bras jusqu’au coude, telle une bacchante, et les suça avec avidité. Puis la liqueur de citron. C’était une poivrote. Elle pouvait boire quatre, six gouttes de limoncello. Après, elle titubait et son regard semblait plus humain, rêveur. Ou peut-être était-ce l’effet des petits verres dont nous-mêmes avions accompagné ses libations. Quand elle ne tenait plus debout, nous la mettions au lit dans son bouquet. Un soir, elle était tellement saoule qu’elle lâcha la tige et dégringola, ouvrant de justesse le parachute de ses ailes. Elle se remit d’aplomb, refusa de grimper sur la main que je lui offrais galamment et rentra au bercail toute seule, triste et têtue, remontant la paroi de la cheminée, puis celle du broc en zigzaguant comme une alpiniste qui a forcé sur la grappa. Notre hantise, c’étaient les geckos. Le domicile de Darling se trouvait non loin d’un buffet où était posée une lampe. Ces bonshommes ternes et mous passaient leurs journées à proximité, sur le mur, simulant la somnolence. Mais gare si une phalène ou une araignée s’avisait de passer par là… Ces ados de banlieue amorphes se changeaient en dragons rapides comme l’éclair, pattes et queue capables de toutes les acrobaties, langue flamboyante qui réduisait la victime en cendres. Le hasard voulut qu’un soir un de ces geckos, de belle dimension, s’approche avec circonspection des tiges où Darling dormait sans se douter de rien. J’aurais voulu intervenir, mais Stephan m’en dissuada, pour voir ce qui allait se passer. Darling attendit que le butor soit à cinquante centimètres de son lit pour déployer soudain ses ailes, voler sur le mur et, battant de ses élytres ouverts, faire tournoyer ses pinces tueuses munies de crochets qui n’auraient pas déparé une panoplie d’instruments de torture médiévaux. Le gecko s’immobilisa, la gorge palpitante. Notre vaillante Darling s’approcha d’un bond, encore quelques centimètres et elle plongerait ses griffes dans les yeux hyperthyroïdiens du jeune blanc-bec, lequel jugea bon de battre en retraite pour disparaître entre les canisses du plafond. Nous n’avions pas lieu de nous inquiéter. Mais nous voulions son bonheur. Certes, nous manquions de lumières sur les insectes mantidés et notre bibliothèque ne comptait pas encore d’ouvrage sur ce sujet. Néanmoins, attribuant peut-être à cette créature étrange une envie qui nous appartenait, nous décrétâmes que, pour être comblée, Darling devait faire l’amour. Nul n’ignore que la mante religieuse a pour habitude de dévorer son partenaire après l’accouplement. Mais nous étions disposés à payer de la vie d’un insecte mâle anonyme la félicité de notre amie. Car Darling, si belle et si verte, appartenait au sexe faible. Ainsi en avait jugé Zinc, un des vieux du village qui, en passant un matin pour aller à son champ aussi pressé qu’un margrave convoqué par l’empereur, lui avait jeté un rapide coup d’œil. Comme si sa démarche et sa façon de regarder à la ronde avaient pu laisser planer le moindre doute ! Le vieux monsieur avait ajouté avec suffisance que les mâles étaient plus petits et marron. Non sans émotion, un soir, sur l’esplanade en ciment devant la maison, je tombai nez à nez avec un de ces sigisbées. Réunis autour de la table de la cuisine, nous assistâmes au spectacle le plus palpitant de notre vie. En comparaison, un combat de gladiateurs était une affaire de communiantes. Darling était debout sur ma main droite, pendant que je retenais délicatement le mâle entre mon pouce et mon index gauches. Je n’eus qu’à les rapprocher. Darling regardait droit devant elle. Avec cette lenteur hypnotique de créature venue d’une autre galaXIe qui lui était coutumière, elle se tourna d’un côté et de l’autre, comme pour capter l’attention du public. Le parèdre semblait ne rien voir venir. Avec une précision de samouraï, implacable, elle abattit le tranchant de son cimeterre : une véritable guillotine qui le décapita d’un coup. Son autre bras le saisit par l’abdomen, le dégageant d’entre mes doigts. Voici Darling, la frigide Darling, la princesse qui ne saurait trouver de compagnon parce que aucun mâle n’est digne d’elle, qui brandit d’une seule patte le cadavre du prétendant malchanceux, trop jeune peut-être, trop petit ou trop vilain pour mériter ses faveurs de pharaonne émeraude. Voici Darling qui introduit son bras libre dans la cavité que la décollation a créée dans ce pauvre corps et s’y attarde plusieurs secondes en effectuant le même mouvement rotatoire qu’un convive sauçant son assiette avec son pain. Voici Darling qui ramène au bout de sa tenaille une belle portion d’entrailles du défunt, la porte à sa bouche et la suce avec satisfaction, l’air absent comme toujours. Elle continua plusieurs minutes. Sous nos regards fascinés, cet être formidable plongea une vingtaine de fois la patte dans le corps désormais transparent, de plus en plus vide, de l’aspirant mari. À chaque immersion, elle fouillait plus longuement, plus loin, pour racler et récupérer les dernières bribes de matière goûteuse collée aux parois. Chaque fois, elle suçait sa patte repliée une griffe après l’autre avec une volupté méticuleuse, telle une chatte faisant sa toilette ou un enfant léchant de la glace sur ses doigts. Quand monsieur ne fut plus qu’une chrysalide vide couleur de cendre, Darling sauta allègrement sur la table. Notre célibataire endurcie et gloutonne accepta de bon cœur quelques gouttes de limoncello digestif. Puis se laissa mettre au lit. Nous passâmes un mois en sa compagnie. Nos jeunes aides aussi s’étaient familiarisés avec elle. Il m’arrivait souvent le matin à mon réveil de trouver dans la cuisine Rachid, Jelel ou Mohammed Bando qui lui tendaient un grain du raisin de la tonnelle ou de la pulpe de figue. C’était étonnant d’observer ces jeunes paysans, qui jusqu’à notre arrivée n’avaient jamais vu d’Européen et n’étaient jamais allés en ville, nourrir une mante religieuse et l’appeler par son nom comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. « Hak Darling, prends el karmus dialek, c’est de la figue pour toi. » Mes amis repartirent. Seul, je ne sus pas davantage me résoudre à proposer un nouvel époux à Darling. Sans compter qu’elle avait grossi, tournant à la vieille demoiselle routinière, et qu’elle jouissait d’une santé de fer, d’où je déduisis que le cannibalisme n’était pas indispensable à son régime alimentaire. Je partis moi aussi, après l’avoir confiée aux bons soins de Jelel. À mon retour, c’est lui que je vis en premier dans la cuisine, offrant un morceau de pomme à Darling. L’automne est la meilleure saison ici, quand le soleil devient plus clément et que sortent les premiers Narcisses, les premiers Iris, les Colchiques et les Crocus. Darling resta deux semaines environ avec moi, toujours au même régime : fruits, vin rouge, limoncello et, les soirs plus frisquets, une larme de cognac. Un matin, fin octobre, je trouvai son perchoir abandonné. Elle n’avait pas roulé, ivre, dans le broc. Ne se cachait pas sous les chaises. N’était pas dans la maison. Toutes les recherches furent vaines. Elle s’était peut-être envolée pour mourir loin de nous. Ou avait peut-être suivi, comme je l’espère encore, le superbe mâle qui avait enfin révélé à cette vierge impénitente sa nature d’amoureuse.   Ce texte est extrait du Bonheur du crapaud, d’Umberto Pasti. Il a été traduit par Dominique Vittoz.
LE LIVRE
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Le Bonheur du crapaud, Flammarion

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