Darling
par Umberto Pasti

Darling

Elle s’invite sans prévenir et restera un été avec ses hôtes, dans une villa du Maroc, au bord de l’Atlantique. Elle, c’est Darling, une mante religieuse, « dame rectiligne à la force herculéenne », qu’on aimerait tant rendre heureuse en lui procurant un mâle…

Publié dans le magazine Books, mars 2015. Par Umberto Pasti
Je l’avais trouvée un beau matin sur un bouquet de graminées sèches, dans le broc en zinc ornant l’étagère de la cuisine. Puisque les Cheveux d’ange et les Fléoles des prés étaient jaunes, on concevait mal que cette mante religieuse aussi verte qu’un lézard, et presque aussi grande, se soit posée parmi elles par mimétisme. Elle avait dû pénétrer dans la maison poussée par la canicule et, à l’évidence, ce toupet d’herbes lui avait semblé l’endroit le plus familier. J’approchai mon index. Elle se frotta le visage de ses deux pattes bordées de petites dents que ces insectes lèvent en prière, exactement comme un humain qui n’en croit pas ses yeux : qu’était donc ce gros ver rose tendu vers elle ? Je lui effleurai le dos. La chose dut lui plaire parce que, avec cette élégance dans les mouvements qui n’appartient qu’à son espèce, elle se décida à monter sur mon doigt, geisha juchée sur ses geta aussi hautes que des échasses, Martienne un peu pimbêche, et fit plusieurs pas sur mon avant-bras, bien droite, les ailes légèrement ouvertes en une jupe à quatre pans. Elle resta sur ma main le temps de mon petit-déjeuner, regardant à la ronde avec des yeux d’E.T. – sa tête pouvait tourner à trois cent soixante degrés – et m’observant parfois avec un sourire sarcastique qui était dû en réalité à sa bouche en forme de V. Quand je la posai sur la table – une vieille table à repasser qu’à Rohuna nous utilisons depuis toujours pour manger –, elle eut un peu de mal à garder son équilibre, parce que les longues griffes brunes qui terminaient ses pattes postérieures accrochaient difficilement sur le bois. Elle battit deux ou trois fois des ailes, mais ne s’envola pas. Sarah, notre jeune amie anglaise qui venait de se réveiller, entra dans la cuisine, l’aperçut, bâilla et s’exclama : « Darling ! » Notre visiteuse était baptisée. Stephan eut l’idée de lui proposer un peu de miel. Il en versa une cuillère à café près d’elle. Elle y plongea un de ses bras d’adoratrice d’Isis, puis le retira, le porta à sa bouche et le suça avec ravissement. Nourrir Darling devint une des distractions de notre été. Bien sûr, il y en avait d’autres, beaucoup d’autres, parce que c’était le premier été ici et que nous avions tout à découvrir : le ciel étoilé de hiéroglyphes dont les braiments nocturnes des ânes semblaient donner lecture publique, les descentes casse-cou dans l’éboulis de pierres jusqu’à la plage, les scarabées, les couleuvres grises ou turquoise, les tortues terrestres qui s’accouplaient en heurtant leurs carapaces, les grimpettes pour rentrer en compagnie des gosses du village que nous invitions à de somptueux goûters improvisés à base de pêches, de portions de fromage et de Coca-Cola. Sans oublier les dizaines de crapauds tachetés comme des panthères qui, à la faveur des ténèbres, nous rendaient visite dans la maison, les deux hiboux énamourés dans le jardin, elle gracieusement perchée sur le Figuier, lui par terre exécutant une danse aux figures complexes, virevoltes, révérences, pas de côté et en arrière, digne d’un courtisan du Roi-Soleil. Et le plaisir du silence, le soulagement de découvrir qu’à condition que vous ne les dérangiez pas, les énormes scorpions jaune ambré ne s’occupaient pas de vous. Et l’amitié avec les jeunes employés au jardin qui nous apportaient en cadeau des semences et des rhizomes, nous enseignant les noms des plantes dans leur langue. Et la satisfaction de voir pousser ce que nous avions planté, grâce au soleil et à l’eau trouvée par une gamine rhabdomancienne : Acacias qui prenaient vingt centimètres en une semaine, jeunes Figuiers qui sortaient des branches nouvelles, Frênes à manne insolents, Platanes qui perdaient leur écorce avec une fierté d’adolescent découvrant ses premiers poils au pubis ou au menton, Rosiers qui fleuriraient au printemps, tomates et aubergines qui produisaient en telle quantité qu’il y en avait pour nous, Jelel et tous les autres. Malgré cela, Darling prit beaucoup d’importance dans notre vie : rester en sa compagnie, la distraire, devint le rituel des fins de journée. On prenait le petit-déjeuner avec elle, puis on la remettait sur le bouquet d’herbes, où elle restait sans bouger, pendue à une tige, jusqu’à l’heure du dîner. On comprit vite que les denrées cuites – les tomates des boulettes de viande, les poivrons, les aubergines ou les carottes du poisson bouilli – lui agréaient moins que les crues. Elle dédaignait les pommes de terre à l’eau, mais adorait le raisin et les pommes. Je la posais sur le dos de ma main et plaçais sur la première phalange de mon index ou de mon majeur un petit morceau de pomme. Aussitôt elle tendait l’une de ses incroyables pinces, puis l’autre.…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire