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L’énigme des enfants meurtriers

Le « Petiso Orejudo », ainsi surnommé à cause de ses grandes oreilles, a commis son premier assassinat à 9 ans, contre une fillette qui en avait 2. Il tuera trois autres enfants et en agressera sept de plus, laissant l’Argentine du début du XXe siècle en état de sidération. Comme le sera plus tard l’Angleterre face aux crimes de Mary Bell, 11 ans, ou de Jon Venables et Robert Thompson, 10 ans. Rien, dans nos sociétés qui associent l’enfance à l’innocence, ne prépare à comprendre les mineurs psychopathes.


Un homme entra dans un commissariat de Buenos Aires pour livrer son fils à la police. Il ne pouvait plus supporter Cayetano Santos Godino, le plus turbulent de ses enfants, qui avait 9 ans et le crâne orné de cicatrices. Les raclées qu’il lui infligeait ne servaient plus à rien. Ce jour-là, avant de se rendre au commissariat, le père avait constaté qu’une des chaussures qu’il voulait mettre était trop petite. Il les portait tous les jours, mais subitement son pied n’y entrait plus. Il y avait quelque chose à l’intérieur. C’était un oiseau mort. Après, il trouva le reste : une boîte sous le lit, remplie d’oiseaux morts. Il décida alors d’amener son fils à la police.

Le commissaire nota que l’enfant était « absolument rebelle à la répression paternelle, il importune tous les voisins, leur jette des pierres ou les insulte ». Et il accepta de le garder un certain temps. Ce que le père ne savait pas, c’est que son fils avait déjà commis un premier meurtre. Cela s’était passé dans le silence d’un après-midi de l’hiver 1906, sept jours avant qu’il ne soit conduit au poste.

Sa victime n’était pas un oiseau.

Il avait tué une petite fille de 2 ans.

Il l’avait enlevée à la porte d’un magasin et, après avoir tenté sans succès de l’étrangler, l’avait enterrée vivante dans un terrain vague.

C’était l’époque où l’Argentine, qui allait devenir l’un des dix pays les plus riches du monde, accueillait chaque jour des milliers d’immigrants. Fiore Godino était arrivé d’Italie et son travail consistait à allumer au kérosène les réverbères de Buenos Aires. Cette tâche était comme une consolation pour un homme comme lui, alcoolique et syphilitique, qui avait engendré neuf enfants, dont deux étaient morts, un souffrait d’épilepsie et un autre avait été confié aux bons soins d’une tante. Tel était l’homme qui livra à la police celui qui allait devenir le plus célèbre de ses fils.

Certains criminologues de l’époque, convaincus par les théories alors en vogue, croyaient que la méchanceté du Petiso Orejudo [en français : le « nain aux grandes oreilles »] résidait dans ses oreilles.

Au début du XXe siècle, selon les thèses phrénologiques du médecin italien Cesare Lombroso, les criminels se distinguaient par leur physique : crânes et mâchoires énormes étaient des traits ataviques qui les rapprochaient de l’homme de Neandertal, une sorte de portrait-robot du délinquant. [Pour une autre vision de Neandertal, lire Books n° 61, janvier 2015.]

Le reste du corps de l’enfant ne plaidait pas davantage en sa faveur.

Sept ans après le premier meurtre, les docteurs Alejandro Negri et Amador Lucero le décrivaient ainsi : « La flexibilité simiesque des mains, dont les doigts se plient jusqu’au dos, l’implantation défectueuse, la dimension et la malformation des oreilles qui, avec sa petite taille, lui ont valu le surnom de “Petiso Orejudo”, le creusement du palais et la symétrie guère perceptible du crâne et du visage témoignent de défauts originels de développement physique qui sont, chez les aliénés, les signes cliniques d’une dégénérescence héréditaire. »
Cayetano Santos Godino était en train de perdre son nom. Il devenait le Petiso Orejudo. Ou « le délinquant dont rêvait la criminologie argentine », comme le dit l’écrivain Osvaldo Aguirre dans son livre Ennemis publics.

Lorsque son père le livra à la police, on l’enferma dans une cellule de la municipalité. Il allait y passer deux mois en rêvant des verres de lait de sa mère, des petits verres de genièvre de son frère et des cigarettes qu’il trouvait dans la rue. Mais il était content d’être loin des coups de son père et de ses frères aînés. Content aussi d’être loin des cinq écoles qu’il avait abandonnées.

La plainte du père au commissariat du quartier de San Cristóbal, au centre de la capitale, a été conservée dans un dossier qui, cent ans après les faits, est l’une des pièces des Archives générales des tribunaux de Buenos Aires les plus demandées par les étudiants et les professeurs. « Cesare Lombroso est mort avant Godino, mais, s’il l’avait connu, il l’aurait emmené en Italie : ce gamin corrobore toutes ses théories », affirma Carlos Elbert, un ancien juge auteur d’ouvrages de criminologie, lors d’un récent colloque où il fut question des meurtres du Petiso Orejudo.

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Créatures amorales

Ce qui conduisit ce juge, mais aussi des psychiatres, des historiens, des policiers et des urbanistes à s’intéresser à l’histoire de l’enfant tueur, c’est le caractère précoce de sa carrière criminelle. Elle fut brève mais intense : après avoir commis son premier meurtre à l’âge de 9 ans, Cayetano mit le feu à des corrals et à des entrepôts, tua trois enfants de plus et tenta d’en assassiner au moins sept autres, tout cela en moins d’une décennie. Quand il fut enfin arrêté, cet enfant qui tuait des enfants était tellement incontrôlable que la justice de l’époque l’envoya, à perpétuité, au bout du monde : au pénitencier d’Ushuaia, en Terre de Feu. Aujourd’hui, la statue du Petiso Orejudo est la principale attraction touristique de cette prison transformée en musée. Les visiteurs savent que ce monument n’est pas un vestige du passé. Ce garçon continue de nous hanter parce que nous ne savons que faire des enfants comme lui.

Nous voulons penser que la méchanceté relève seulement de l’acquis et que la justice ne concerne que les adultes. La psychologie traditionnelle affirmait que les enfants sont des créatures amorales et qu’il incombe à la société (les parents, l’école) de les civiliser. Mais des études plus récentes suggèrent que la moralité, certes culturelle, a aussi une origine biologique. Incapables de penser que les enfants puissent être méchants – simplement méchants –, nous leur avons accordé une multitude de droits sans réfléchir à leurs devoirs. Jusqu’à ce qu’ils se mettent à agir comme des adultes.

Jon Venables et Robert Thompson avaient 10 ans en 1993 lorsqu’ils ont kidnappé un bébé de 2 ans. Ils l’ont pris par la main dans un centre commercial de Liverpool, puis ils l’ont torturé et tué dans un terrain vague. Venables et Thompson étaient deux gamins mignons et joufflus. Ils n’avaient pas les traits de l’enfant tueur. Mais, après leur arrestation, ils devinrent les plus jeunes Britanniques du XXe siècle à avoir été condamnés à de la prison pour homicide. En 1968, également en Angleterre, Mary Bell, 11 ans, avait étranglé dans une maison abandonnée un enfant de 4 ans.

 

Trahi par l’odeur du cadavre

Quand elle reconnut avoir commis le crime, la police refusa de la croire : elle avait tout d’un ange avec ses grands yeux verts et son regard innocent. Lorsque les enquêteurs furent enfin convaincus de sa culpabilité, elle et une amie avaient déjà étranglé un autre bambin de 3 ans, qu’elles avaient mutilé avec des ciseaux, coupant ses cheveux, tailladant ses jambes et amputant son pénis. Trente ans plus tard, en Floride, un adolescent de 14 ans, Joshua Earl Patrick Phillips, se joignit à des centaines de voisins à la recherche d’une fillette du quartier. Seul Phillips savait que le corps de l’enfant gisait sous son propre lit, transpercé de onze coups de couteau. Au bout de sept jours, il fut trahi par l’odeur du cadavre. Au début de ce siècle, Natsumi Tsuji, une fillette de 11 ans, passionnée de basket et de mangas, dotée d’un QI de 140, tua son amie Satomi Mitarai dans un collège de Nagasaki. Dans une salle déserte, elle lui banda les yeux et lui trancha la gorge avec un cutter. Puis elle regagna sa classe avec son uniforme éclaboussé de sang. En Argentine, dans une école de la petite ville de Carmen de Patagones, à la lisière de la Patagonie, Junior, un garçon connu comme un bon élève, fan du chanteur de rock métal Marilyn Manson et amateur de livres d’histoire sur la Seconde Guerre mondiale, se rendit en classe avec l’arme de son père et, avant le début du premier cours, se planta devant le tableau et fit feu sur ses camarades. Il en tua trois et en blessa cinq. Tout enfant paisible peut cacher une énigme.

Un siècle après le Petiso Orejudo, nous cherchons toujours à comprendre l’horreur et la fascination que nous inspire la cruauté infantile. À l’époque où Cayetano Santos Godino commettait ses crimes, personne n’employait le vocabulaire aujourd’hui courant dans les hôpitaux et dans les collèges : dépression, anxiété, crise de panique, trouble de l’attention avec hyperactivité, trouble obsessionnel compulsif, trouble d’intégration sensorielle, trouble de la personnalité asociale. Le bullying, ou harcèlement, n’était pas une épidémie juvénile. Il n’existait pas non plus de gangsta rap qui consacre des chansons aux armes, ni de jeux vidéo qui mettent un massacre virtuel à portée de doigt. Ou encore cette rock star à laquelle les hommes politiques conservateurs attribuent la responsabilité des massacres scolaires aux États-Unis : Marilyn Manson. (1)

En Argentine, récemment, un enfant de 13 ans, dont le sourire révèle deux dents de lapin, tua quatre personnes. C’était en décembre 2011 et il le fit comme tous ceux qui manquent de moyens ou qui, comme lui, n’ont pas l’âge légal pour s’acheter une arme à feu : à coups de couteau. Dans une modeste maison de la province de Mendoza, au pied de la cordillère des Andes, il poignarda un copain de 10 ans, la mère de celui-ci et les grands-parents. L’enfant aux dents de lapin se présenta ensuite comme l’unique témoin d’un massacre commis par un imaginaire homme en noir. Puis il affirma que son copain avait attaqué toute la famille et qu’il avait dû le tuer en état de légitime défense, mais son ADN, répandu dans toute la maison, confirma que sa main était la seule à avoir tenu le couteau. Le mobile ne fut jamais éclairci, mais on raconta que le gamin de 13 ans avait voulu violer celui de 10 ans : la rumeur d’une tache de sperme sur les vêtements de celui-ci et la visite de sites pornographiques sur Internet confortèrent cette hypothèse. Peut-être la mère l’avait-elle surpris au moment où il avait tenté d’abuser de son fils, ce qui aurait déclenché la fureur de l’adolescent.

Un mois après cette tuerie à l’arme blanche, le procureur du tribunal des mineurs informa le garçon aux dents de lapin qu’il était considéré comme le seul auteur du massacre. Mais en raison de son âge, il ne pouvait être formellement inculpé. Pris en charge par l’État, il fut envoyé dans un service pour y suivre un traitement psychologique.

Junior, le Petiso Orejudo et lui ont un point commun : personne ne sait que faire des enfants comme eux.

Cayetano Santos Godino se rappelait les deux mois qu’il avait passés en cellule lors de sa première incarcération. Deux ans plus tard, il récidiva et son père le livra de nouveau à la police. Le 24 novembre, l’enfant fut emmené au dépôt, un édifice situé à six rues de chez lui, où l’on conduisait les mendiants, les prostituées et les fous. Il y passa une semaine. À l’âge de 12 ans, il fut envoyé dans une maison de correction pour garçons des faubourgs de Buenos Aires. Un endroit délabré, sale, anarchique, où les enfants étaient punis par des coups de fouet et des privations de nourriture. Dans cette institution, le Petiso Orejudo apprit le catéchisme, à lire un peu, à signer de son nom et à compter jusqu’à trois cents, il y écouta aussi un professeur parler de l’épopée libératrice du général José de San Martín. Mais ni les châtiments, ni la religion, ni l’enseignement ne parvinrent à le calmer. Le garçon jetait des chats et des chaussures dans les marmites bouillantes de la cuisine.

Trois ans plus tard, Cayetano Santos Godino revint chez lui. La ville de Buenos Aires se développait à un rythme vertigineux : les chevaux des tramways étaient remplacés par l’électricité, les chantiers surgissaient de toutes parts, la population explosait avec l’arrivée quotidienne de milliers d’immigrants européens. Le Petiso Orejudo, qui ne connaissait pas le nom des rues, parcourut à pied et de mémoire la géographie de ses crimes.

Le terrain vague où, à l’âge de 8 ans, il avait frappé un bébé de 21 mois appelé Miguel de Paoli.

Le chantier où, à 9 ans, il avait attaqué avec une pierre Ana Neri, une petite fille potelée comme une poupée.

Le corral où, à 12 ans, il avait tenté de noyer un petit garçon dans l’abreuvoir des chevaux.

La porte devant laquelle, six jours après, il avait écrasé une cigarette allumée sur les paupières d’un bébé.

C’est ainsi que Godino vit passer Noël et le nouvel an 1911.

Janvier fut un mois humide. Le Petiso Orejudo se rappela les plaisirs de la rue : la compagnie de ses copains, un allumeur de réverbères et un apprenti cordonnier, les cigarettes, les trois verres quotidiens de grappa ou de whisky auxquels il s’était habitué en imitant son père et l’aîné de ses frères, les pièces de monnaie, les friandises volées. Les bonnes occasions.

 

La mort l’excita de nouveau

C’est dans la rue qu’il fit la connaissance d’Arturo Laurora, un adolescent grassouillet de 13 ans. La promiscuité et la saleté des logements populaires des conventillos chassaient leurs habitants à l’extérieur (2) : la vie quotidienne se déroulait sous les porches et sur les trottoirs. Le Petiso Orejudo donna une pièce à Arturo à condition que celui-ci l’accompagne à un endroit qu’il connaissait, l’une de ses cachettes préférées : une maison abandonnée, au 1541 de la rue Pavón, dans le quartier de Boedo, un village d’ouvriers immigrés qui travaillaient toute la journée et où personne ne prêtait attention au voisin. Godino savait que là, personne ne pourrait les voir. Nul ne sait s’ils jouèrent ou non, mais peu importe. Ce qui importe, c’est qu’en ce mois de janvier humide la mort l’excita de nouveau.

Il avait déjà 15 ans.

Le psychiatre Hugo Marietán, spécialiste des psychopathies, s’inscrit en faux contre l’idée que l’enfant est un adulte incomplet, qui mériterait pour cela un traitement privilégié. « L’enfant a la morale qu’on lui inculque, celle des parents et celle de l’école. Mais les jeunes sont pleinement conscients de ce qu’ils font et savent ce qui est mal. »

Aujourd’hui, pour expliquer son sadisme, on pense que le Petiso Orejudo avait une personnalité psychopathique. Bien qu’il n’existe pas de test pour diagnostiquer la psychopathie chez des enfants, on croit pouvoir la détecter dès l’âge de 5 ans. Voire plus tôt. « Adulte ou enfant, le psychopathe se met en colère quand quelque chose le contrarie et lui cause de la frustration, ce qui entraîne chez lui une désorganisation psychique qui peut déclencher un meurtre brutal », explique le psychiatre. À l’époque, Cayetano Santos Godino fut examiné par plusieurs commissions médicales. Dans l’un des comptes rendus, on peut lire : « Attitude : humble. Physionomie : idiote. Attention : faible. Mémoire : intacte, excellente pour se rappeler dates et lieux. Association d’idées : ralentie. Imagination : pauvre. Raisonnement : par moments illogique, en général déficient, irréfléchi. Affectivité : insensible, indifférent, sentiments moraux inexistants. Volonté : très faible. Impulsif, inadapté. Intelligence : déficiente, imbécillité, suggestibilité et automatisme, fourberie. Sexualité : pédéraste passif. » La laideur et le corps disproportionné de Godino aggravaient le tableau clinique. Le Petiso Orejudo n’éprouvait ni tendresse, ni compassion, ni amour.

 

Psyché criminelle

Depuis des décennies, nous savons bien que la taille des oreilles d’un enfant n’a rien à voir avec un penchant pour le crime. Et, depuis des décennies également, les scientifiques américains veulent percer le mystère de l’esprit des criminels. Adrian Raine, un psychologue de l’université de Pennsylvanie, pionnier de l’application des neurosciences en criminologie, demande : « Si je pouvais dire au père que vous êtes que votre fils a trois chances sur quatre de devenir un criminel, vous n’aimeriez pas le savoir pour tenter de faire quelque chose ? » Mais les scientifiques reconnaissent que la prédiction en la matière a quelque chose de ridicule. Les psychiatres du début du XXe siècle – qui voulaient eux aussi faire des prédictions – ont perdu toute crédibilité scientifique. Raine a étudié pendant des années les cerveaux de délinquants juvéniles. Il croit avoir trouvé l’origine de la psyché criminelle dans une hypertrophie de l’amygdale – aire cérébrale notamment impliquée dans la sensation de peur –, y compris chez des enfants. Mais il sait que le cerveau peut changer avec le temps et que l’environnement influe sur ses réactions. Son hypothèse est que la méconnaissance de la peur accroît la violence et que dans ce cas les enfants ne craignent pas la punition quand ils se conduisent mal. Mais la biologie n’est pas le destin. Julián Axat, avocat pour mineurs à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires, préfère des explications plus complexes : « Il existe une base neurologique, une base physiologique, une base psychologique et une base où la liberté, l’aléatoire et les circonstances jouent un rôle spécifique », explique-t-il. Bien que nous soyons habitués à la méchanceté des adultes, il nous est encore difficile d’accepter la perversité infantile. Nous refusons de croire que le cerveau d’un enfant puisse être aussi abîmé que celui d’un adulte. « Je ne sais pas en quoi nous avons échoué, a confié la mère d’un des petits tueurs de Liverpool. Nous avons donné à notre fils toute l’attention et tout l’amour possibles. Il a été bien élevé. Il a eu des vacances comme les autres. Des cadeaux à Noël. Il a eu la protection de ses parents et l’affection de ses petits frères. » Au Japon, Satomi Nitarai avait harcelé sur Internet Natsumi Tsuji – sa future meurtrière – en lui disant qu’elle était grosse et laide, et c’est pour cela que Natsumi, prétextant un jeu, l’a égorgée dans une salle déserte. L’avocat de Joshua Earl Patrick Phillips déclara pendant le procès que l’enfant avait tué sa voisine au cours d’une crise de panique – déclenchée par les hurlements de la petite fille, frappée par un ballon au cours d’un jeu –, comme si le gamin était le personnage d’un roman de Stephen King.

Cayetano Santos Godino, qui n’est pas sorti de l’imagination d’un auteur de thrillers, avait étourdi son copain Arturo Laurora d’un coup de poing – d’une de ses énormes pognes – avant de lui passer autour du cou la corde qui retenait son pantalon. Il fit plusieurs tours et tira jusqu’à ce que les yeux d’Arturo deviennent deux œufs saillants sur son visage violacé. À la vue de la bave écumante sortant de sa bouche, Godino se rappela avoir ressenti un tremblement. Une secousse forte comme une avalanche qui le parcourut de la tête aux pieds. Il voulut mordre quelque chose, ou quelqu’un. Il se mit à haleter, et son halètement éveilla dans la maison abandonnée un écho qui se mêla aux ultimes râles de son ami.
Quelques minutes plus tard, Arturo Laurora était mort.

Le Petiso Orejudo le traîna dans une salle de bains vide et lui ôta son pantalon. Le lendemain, 27 janvier 1912, les policiers trouvèrent un corps au ventre gonflé par les gaz cadavériques, les pieds nus, le sexe minuscule. Relevée jusqu’à la poitrine, la chemise laissait voir ce tableau impudique.

Les jours suivants, Cayetano Santos Godino retourna travailler. Son père avait besoin d’argent et l’avait placé dans une fabrique de grillages. C’était son premier emploi stable. Quelques jours plus tard, il fut mis à la porte. Embauché ensuite dans une fabrique de bonbons, il n’y resta pas plus longtemps : on le renvoya au motif qu’il avait insulté des femmes.
L’année suivante, à l’hôpital Las Mercedes, où il avait été interné sur ordre d’un juge, les docteurs Cabred et Estévez eurent un entretien avec lui.

– Êtes-vous un garçon malheureux ou heureux ?

– Heureux, répond le Petiso Orejudo.

– Vous n’éprouvez pas de remords pour les actes que vous avez commis ?

– Je ne comprends pas la question.

– Vous ne savez pas ce qu’est le remords ?

– Non, messieurs.

– Éprouvez-vous de la tristesse ou de la peine pour la mort des enfants Giordano, Laurora et Vainicoff ?

– Non, messieurs.

Les médecins insistèrent.
– Pensez-vous que vous avez le droit de tuer des enfants ?

– Je ne suis pas le seul. Il y en a d’autres qui le font.

– Pourquoi avez-vous tué des enfants ?

– Parce que ça me plaisait.

– Pourquoi cherchiez-vous des terrains vagues ou une maison abandonnée pour commettre vos meurtres ?

– Parce que là personne ne me voyait.

– Pourquoi vous enfuyiez-vous après avoir tué les enfants ou allumé des incendies ?

– Je ne voulais pas me faire prendre par la police.

L’année 1912 fut pour le Petiso Orejudo une apothéose de divertissement, de cruauté et d’imagination. Deux mois après avoir étranglé Arturo Laurora, il profita d’une négligence de la mère de Reina Bonita Vainicoff, 5 ans, pour mettre le feu à sa robe avec une allumette, dans la rue Entre Ríos, au centre de Buenos Aires. Cayetano Santos Godino aimait le feu et observer l’action des pompiers. Au cours de sa vie, il incendia des hangars, des scieries, des corrals. Reina Bonita Vainicoff brûla jusqu’à ce qu’un agent de police saute d’un tramway et jette une couverture sur elle. Le grand-père, qui avait tout vu du trottoir d’en face, accourut à la rescousse et fut renversé par ce même tramway. La fillette mourut seize jours plus tard ; le grand-père, sur le coup. Le Petiso Orejudo s’enfuit dans la foule.

En septembre de la même année, il fut employé dans un corral. Vingt jours après, il en était chassé : son patron l’accusait d’avoir tué un cheval de trois coups de couteau. En novembre, ce fut une véritable série. Le 8, il lia les pieds de Roberto Camelo Russo, 2 ans et demi, et l’étrangla ; le 16, il frappa Carmen Ghittoni, 3 ans, et le 20, il s’acharna à coups de pied sur Catalina Neolener, 5 ans. Il ne put tuer aucun des trois car quelqu’un accourut toujours à temps en entendant les cris. Ces jours-là, le Petiso Orejudo avait peaufiné sa mise en scène : avec les adultes, il feignait d’être arrivé pour sauver les enfants de l’attaque d’un criminel imaginaire. Un psychiatre d’aujourd’hui pourrait diagnostiquer un trouble de la personnalité asociale. Il réfuterait l’« imbécillité » constatée par ses prédécesseurs et conclurait que Godino, s’il avait été privé de stimulation sociale, jouissait d’une intelligence – ses astuces pour tromper les adultes – indiscutable. Une seule de ces tentatives de meurtre, celle de Roberto Camelo Russo,  lui valut de passer une journée dans un commissariat, amené là par quelqu’un qui ne l’avait pas cru. Les autres témoins l’avaient remercié par des chocolats et des pièces de monnaie.

 

Des bonbons au chocolat

Le matin du 3 décembre 1912, Cayetano Santos sortit et remarqua, à l’entrée d’une maison, une petite fille et un petit garçon. Il voulut jouer avec eux et offrit d’abord des bonbons à la fillette, mais elle prit peur et rentra chez elle. Alors il les proposa au garçonnet, qui les accepta. Jesualdo Giordano avait 3 ans. Il était, comme Godino, le fils d’un émigré italien. Le Petiso Orejudo le prit par la main et l’emmena dans un magasin proche où il déposa une pièce de dix centimes sur le comptoir et reçut en échange des bonbons au chocolat et quelques centimes de monnaie. Pour un bonbon, Jesualdo Giordano accompagna le garçon aux grandes oreilles un pâté de maison plus loin, puis pour deux autres bonbons il le suivit jusqu’au portail d’une ancienne briqueterie.

L’enfant ne voulut pas entrer.

Mais le Petiso Orejudo avait déjà décidé pour lui.

Il le prit par le bras et le tira. À l’intérieur, il projeta Jesualdo Giordano par terre et, lui appuyant un genou sur le torse, il lui attacha pieds et mains et lui passa treize tours de cordelette autour du cou. Il tira de toutes ses forces jusqu’à ce que le petit ne fasse plus aucun bruit. Et ressentit de nouveau la secousse et la tentation. Tel un chien, il voulut mordre un morceau de viande et mordit l’enfant. Il était sur le point de s’en aller lorsqu’il remarqua que sa victime respirait encore. Alors, découvrant dans un coin un clou de 7 centimètres, il le lui planta dans la tempe aussi profondément qu’il put. Il l’enfonça avec une pierre jusqu’à ce qu’il sente la consistance molle du cerveau. Après quoi, presque avec respect, il couvrit d’une plaque de zinc le corps ensanglanté et s’enfuit en courant.

Il alla chez sa sœur aînée et accepta un maté.

Pendant qu’il aspirait la « bombilla » [le tube en métal qui sert à boire le maté], le Petiso Orejudo n’imaginait pas que les policiers allaient suivre sa trace. Il ne s’était pas rendu compte que son parcours avec Jesualdo Giordano avait eu des témoins. Mais l’enquête lui donnait quelques heures d’avance et, comme pour confirmer l’idée que l’assassin revient toujours sur le lieu de son crime, Godino y retourna après avoir pris congé de sa sœur. Une foule était rassemblée sur place. Des policiers cherchaient des indices. Le Petiso Orejudo se mêla au groupe et observa le spectacle.

Le soir, il se présenta à la maison du défunt et s’approcha du cercueil.

La paix régnant sur le visage de Jesualdo Giordano était bien différente de la frénésie de son ultime expression. L’adolescent tueur se demanda s’il avait encore le clou dans la tempe, comme un Frankenstein enfant, et caressa sa petite tête froide. Il se rappela plus tard qu’il sentit alors une douleur violente, une sorte de coup de poinçon au cerveau. Le regard humide des adultes inconsolables. La pulsion amorale d’un nouveau méfait impuni. Le petit corps froid et sans vie. Le jeune Godino se fraya un chemin vers la sortie et gagna la rue.
Cette nuit-là, il n’allait pas beaucoup dormir.

À cinq heures et demie du matin, la police frappa à sa porte.

Le Petiso Orejudo était prêt à devenir une légende.

 

Cet article est paru dans la revue péruvienne Etiqueta Negra de septembre-octobre 2013. Il a été traduit par François Gaudry.

Notes

1| Après le massacre du lycée de Columbine, le hard-rock a été souvent cité comme l’une des sources d’inspiration des adolescents, en particulier le metal. Mais les deux tueurs n’étaient pas des fans de Marilyn Manson, contrairement à ce que prétendait la rumeur. Le chanteur au look gothique s’est défendu dans un texte paru en 1999 dans Rolling Stone et resté célèbre. Il a aussi consacré une chanson au massacre, The Nobodies.

2| Les conventillos (« petits couvents ») étaient le principal mode d’hébergement des immigrants qui affluaient à Buenos Aires au début du XXe siècle. Dans ces habitations organisées autour d’un patio, des familles entières s’entassaient souvent dans une seule pièce, dans des conditions de grande insalubrité.

LE LIVRE
LE LIVRE

Ennemis publics de Osvaldo Aguirre, Aguilar, 2003

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