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Ainsi parle la forêt

Les animaux d’Amazonie n’ont pas attendu l’homme pour produire du sens et penser. Témoin la façon dont ils guettent l’envol annuel des fourmis coupe-feuilles, ce mets de choix. Les Quechuas qui vivent là le savent bien. Leurs chiens ont une âme et les jaguars sont les chiens des dieux. Voyage au cœur de cette jungle de signes qui sillonnent la nature et nous relient à elle.

La forêt amazonienne qui entoure le village d’Ávila, en Équateur, est peuplée de jaguars, de singes, de pécaris à lèvres blanches, de grands tamanoirs, de tapirs ainsi que de nombreux oiseaux, notamment des coucous et des fourmiliers. Les Quechuas qui y vivent chassent certaines de ces bêtes pour les manger, ce qui ne les empêche pas de les considérer comme des êtres pourvus d’une âme, membres à part entière d’une forêt fourmillant de pensées et de signification.

Eduardo Kohn, anthropologue de l’université canadienne McGill, a mené entre 1996 et 2000 une étude de terrain chez les Quechuas de la région. Dans Comment pense la forêt, l’essai qu’il en a tiré, il décrit un monde habité par « une variété et un nombre sans égal d’êtres vivants doués de personnalité ». « La forêt tropicale, ajoute-t-il, intensifie les modes de pensée du vivant, ce qui les rend plus flagrants. »

Dans cet ouvrage souvent brillant, la principale préoccupation de Kohn est de ne pas endosser le rôle de l’ethnologue, décrivant de loin à un monde curieux un système de pensée exotique propre aux Quechuas. Il convie au contraire ses lecteurs à apprécier, comme lui-même a appris à le faire, la véritable nature de la forêt. Kohn nous enjoint de mettre entre parenthèses notre système de pensée symbolique et d’admettre que les animaux de la jungle, bien que privés de langage, pensent bel et bien, se représentent le monde qui les entoure et produisent du sens.

La sémiologie, ou science des signes, est au cœur de la grille d’interprétation utilisée par Kohn pour expliquer comment la forêt « pense ». L’auteur s’appuie sur la thèse du philosophe Charles Peirce (1), pour qui le concept de signe doit être défini dans un sens large afin d’y inclure ceux qui ont des propriétés linguistiques comme ceux qui n’en ont pas.

 

Carte-Forêt

 

La typologie tripartite proposée par Peirce est restée célèbre. Il appelle « icônes » [icons] des signes mimétiques reflétant les caractéristiques de l’objet auquel ils renvoient. L’icône peut être une photographie ou encore le mot quechua tsupu, dont le son évoque un pécari plongeant dans une mare au cœur de la forêt. (« Quand j’explique aux gens ce que signifie tsupu, écrit Kohn, ils saisissent souvent sa signification de manière intuitive et s’exclament : “Mais bien sûr, tsupu !” ») Les « indices », au contraire, renvoient à tout autre chose. Comme lorsqu’un singe, voyant tomber un palmier dans la forêt, comprend qu’un phénomène dangereux est en train de se produire et qu’il vaut mieux s’éloigner. Toute forme de vie, selon Kohn, a recours aux icônes et aux indices ; les « symboles », en revanche, reposent sur des conventions et sont le propre des êtres humains. Quand nous associons les signes à l’ensemble du vivant, nous cessons de « restreindre le champ de la représentation au langage ». Une erreur que commet, selon Kohn, l’essentiel de la littérature anthropologique et jusqu’aux « approches posthumaines, qui tentent d’abattre les barrières érigées pour faire de l’humanité une espèce séparée du reste du monde » (2).

C’est sur cette même grille sémiologique que l’auteur fonde sa thèse : la pensée n’intervient pas uniquement là où il y a du langage. Comme l’explique un autre anthropologue, Terrence Deacon, celui-ci est une « dynamique émergente » qui ne mérite nul traitement privilégié. La forêt autour d’Ávila « pense », et ce, indépendamment de toute activité humaine : « Le monde qui nous entoure n’est pas dépourvu de sens tant que l’humanité ne lui en a pas donné un, affirme Kohn. Bien plus, les significations – relations moyens-fins, efforts, telos, intentions, fonctions et sens – naissent dans un monde de pensée vivante. La forêt abrite d’autres foyers de signi-fications, qui n’émanent pas des hommes ou ne gravitent pas nécessairement autour d’eux. Voilà ce que j’ai en tête quand je dis que la forêt pense. »

 

Une question porteuse d’espoir

Cette approche est riche d’un potentiel considérable, non seulement pour l’anthropologie et les disciplines dont les spécialistes privilégient systématiquement les formes humaines de représentation, mais aussi pour toute société désireuse d’en finir avec l’attitude solipsiste consistant à faire de la médiation linguistique du monde une sorte de sommet de l’évolution. Aurions-nous plus à cœur la protection des forêts si nous les appréhendions, elles et leurs habitants, comme des êtres pensants au sens où l’entend Kohn ? Cette question est-elle fantaisiste ? Peut-être. Cela n’empêche pas l’auteur de souligner que l’être humain est, à coup sûr, la seule créature pensante qui soit morale. Cette distinction (en admettant que le sens moral et l’éthique supposent le langage) nous confère une responsabilité unique à l’égard de la nature. Quoi qu’il en soit, la question que je pose est porteuse d’espoir, comme une fenêtre ouverte sur une nouvelle approche, plus respectueuse, des êtres vivants doués de pensée.

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Comment une forêt s’y prend-elle exactement pour « penser » ? Voilà qui se clarifie grâce aux exemples donnés par Kohn. L’un d’eux, très parlant, est relatif à un événement qui ne se produit qu’une fois par an: l’accouplement aérien des fourmis coupe-feuilles. Ces insectes charnus et prêts à consommer sont un mets de choix pour de nombreux hôtes de la forêt, des félins aux grenouilles en passant par les serpents, les chauves-souris et les Quechuas eux-mêmes. Or, explique Kohn, la date et le moment précis de l’envol, qui se produit toujours au petit matin juste avant le lever du soleil, sont affaire d’extrême précision. En l’espace de quelques minutes, toutes les colonies de la région crachent leurs fourmis. Et aucun élément simple ne permet d’anticiper le prodige. Tout repose sur la compréhension de certains phénomènes saisonniers et sur l’« orchestration de différentes espèces, rivalisant et se décodant l’une l’autre ».

Les Quechuas analysent les signes que leur donnent le climat, la maturation des fruits et le comportement des insectes. Quand la date supposée approche, des éclaireurs inspectent à intervalles réguliers les colonies des environs, pour voir, par exemple, si les gardiennes ont commencé à aménager les sorties destinées à faciliter l’envol. Mais les êtres humains ne sont pas les seuls à scruter ces indices. Les animaux observent les fourmis ainsi que les autres prédateurs en attente, et toutes ces espèces participent à une surveillance collective passant par l’interprétation des signes.

L’interaction entre les Quechuas, leurs chiens et les autres créatures de la forêt donne lieu à des développements fascinants de la part de Kohn. L’attitude des hommes à l’égard de leurs compagnons est empreinte de laisser-faire, mais aussi d’une certaine intimité ; les chiens ne sont pas souvent nourris, mais « de la même façon que les Quechuas informent leurs enfants sur la meilleure manière de vivre, ils donnent des conseils à leurs chiens ». Ceux-ci ne doivent pas être paresseux ni violents, ou consacrer trop d’énergie à leur sexualité. Ces préceptes sont « communiqués » aux animaux (considérés comme des créatures pourvues d’une âme) lors de rituels au cours desquels on leur administre des substances hallucinogènes.

Les chiens entrent en relation avec d’autres êtres que les humains : ils peuvent même, quand leurs tendances carnivores prennent le dessus, agir de manière assez semblable aux jaguars. Ces félins se voient eux aussi reconnaître une identité complexe. Ce sont certes des prédateurs, mais aux yeux des Quechuas ce sont également les chiens des esprits qui contrôlent les animaux de la forêt et font partie intégrante de leur quotidien.

Dans l’analyse qu’il consacre à ce lien entre les êtres humains, les chiens, les jaguars et les esprits, Kohn fait intervenir opportunément la colonisation. « Les chiens se soumettent à leurs maîtres humains tout comme les Quechuas, durant leur histoire, furent contraints de se soumettre aux propriétaires terriens blancs, aux représentants de l’État et aux prêtres », écrit-il. Les esprits jouent ici un rôle central. Tout en considérant les animaux qu’ils chassent comme des bêtes sauvages, les Quechuas estiment aussi qu’ils sont apprivoisés puisqu’ils appartiennent aux esprits. Quand ils croisent des oiseaux sauvages, ils pensent voir les volailles dont les esprits se nourrissent.

Kohn décrit la forêt comme un « réseau cacophonique et stratifié en expansion, composé de pensées vivantes, se développant et s’engendrant mutuellement. » Malgré des passages jargonnants qu’un chercheur de sa qualité ferait mieux d’éviter, ses thèses sont si puissantes, rafraîchissantes et novatrices que le lecteur est récompensé de ses efforts.
Kohn réussit à marcher sur une corde raide en restant parfaitement en équilibre : il ne perd jamais de vue les caractéristiques propres à l’humanité, mais refuse de couper cette dernière d’un monde où la pensée foisonne. Comme il le souligne à juste titre, les efforts pour porter le regard de l’anthropologie au-delà de l’humain ne doivent jamais laisser l’humain de côté. Si l’on considère le contexte plus large de la réparation des dommages causés à la nature par notre espèce, il est clair que nous seuls sommes en mesure d’adopter de « nouvelles manières de penser avec et comme la forêt ».

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 25 avril 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Notes

1| Charles Sanders Peirce (1839-1914) était un philosophe et logicien américain.

2| Dans l’anthropologie de langue anglaise, l’approche posthumaine consiste à étendre le champ de ces disciplines à l’étude de l’environnement naturel et artificiel des sociétés.

LE LIVRE
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Comment pense la forêt de Ainsi parle la forêt, University of California Press

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