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Les sorcières assassinées aujourd’hui

Des milliers de personnes accusées de sorcellerie, surtout des femmes et des enfants, sont assassinées chaque année dans nombre de pays. Les Églises de Réveil, issues du pentecôtisme, attisent cette paranoïa qui inquiète les organisations internationales.


© Vlad Sokhin / Cosmos

Femme accusée de sorcellerie dans un village de Papouasie-Nouvelle-Guinée, en 2012. Le photographe Vlad Sokhin a consacré tout un travail aux violences faites aux femmes dans ce pays.

Les Américains sont pour la plupart convaincus que la persécution des « sorcières » a pris fin dans les années 1690, avec le procès de Salem, dans le Massachusetts (1). Or c’est malheureusement encore une réalité au XXIe siècle. Loin de disparaître à la faveur de l’interconnexion numérique et du développement économique, la chasse aux sorcières est ­aujourd’hui un phénomène mondial et un problème grandissant. On a assisté ces dernières années à une flambée de violence contre des personnes accusées de sorcellerie en Afrique, dans le Pacifique et en Amérique latine, et même au sein des communautés immigrées aux États-Unis et en Europe occidentale. Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), plusieurs milliers de personnes accu­sées de sorcellerie sont assassinées chaque année, et des millions d’autres sont victimes de sévices ou expulsés de leur village. « Cela devient un problème mondial. Ce type de persécutions et de violences se répand partout », confiait Jeff Crisp, ancien fonctionnaire du HCR, lors d’un séminaire organisé en 2009 – c’est la dernière fois qu’une orga­nisation internationale a analysé tous les aspects du problème. Un rapport du HCR datant de cette année-là et une étude de l’Unicef de 2010 arrivaient à la même conclusion : de plus en plus de personnes, notamment en Afrique, sont victimes de violences et de maltraitances liées aux accusations de sorcellerie. Depuis lors, les médias font état d’une multiplication préoccupante des meurtres et des mutilations. En 2013, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, une jeune mère de famille de 20 ans, ­Kepari ­Leniata, a été brûlée vive pour sorcellerie par des villageois. Ce fait divers abondamment relayé n’était que le dernier en date d’une longue série d’actes de violence meurtrière perpétrés contre des hommes et des femmes accu­sés de se livrer à la magie noire. « Les meurtres barbares pour de prétendus actes de sorcellerie se multiplient dans certaines parties du pays », avait ­déploré le Premier ministre Peter O’Neill. La Papouasie-­Nouvelle-Guinée a fini par abroger une loi de 1971 qui prévoyait des peines moins lourdes pour les agresseurs s’ils accusaient leur victime d’actes de sorcellerie. Mais les progrès sont lents. Un homme et une femme ont bien été incul­pés pour le meurtre de Kepari ­Leniata, mais aucun d’eux n’a été traduit en justice, ce qui a suscité des protestations d’Amnesty International. L’un des aspects les plus abjects de ces crimes est leur brutalité. Les victimes sont souvent brûlées vives, comme ­Kepari Leniata et une autre femme au Népal en 2012, et parfois battues à mort, comme ce fut le cas la même année à Santa Bárbara, en Colombie. Des cas de lapidation et de décapitation ont également été signalés en Indonésie et dans des pays d’Afrique subsaharienne. Il est tentant d’imputer ces agressions à la pauvreté des pays en développement et à la recherche de boucs émissaires – des facteurs qui jouent indéniablement un rôle. Or la pauvreté n’est pas nouvelle en Afrique et dans le Pacifique Sud-Ouest, alors que les violences, en particulier contre les enfants, se sont intensifiées depuis 2000. Cette recru­descence laisse penser que d’autres ­facteurs que le ressentiment et les vieilles superstitions entrent en ligne de compte.  

Dans certains pays, la justice autorise l’exécution de personnes accusées de sorcellerie

Dans certaines sociétés, ce sont surtout les jeunes hommes qui ­endossent le rôle de chasseurs de sorciers, ce qui porte à croire qu’ils y voient un moyen d’acquérir du prestige en faisant du nettoyage social et en faisant respecter les bonnes mœurs. Le fait qu’une grande partie de ces chasseurs de sorciers autoproclamés soient des hommes met en évidence un autre aspect particulièrement ­sinistre du phénomène : les victimes sont majoritairement des femmes. ­Selon le pasteur Jack Urame, membre de l’Institut mélanésien – une organisation papouasienne de défense des droits de l’homme –, la violence liée à la sorcellerie s’acharne cinq fois plus souvent sur les femmes, ce qui fait penser que les accusations de sorcellerie dissimulent en fait des violenc
es sexistes. Autre facteur, surtout dans les pays d’Afrique centrale et dans leurs diasporas : la montée des Églises de ­Réveil ­issues du pentecôtisme, au sein desquelles des pasteurs-prophètes auto­proclamés se déchaînent contre la sorcellerie et la possession satanique. Ceux-ci proposent souvent, en échange d’une somme d’argent, des séances de délivrance des forces maléfiques. Beaucoup de ces mouvements religieux sont appa­rus à la suite des campagnes d’évangélisation menées par les protestants et les catholiques occidentaux. « Si un enfant de moins de 2 ans hurle la nuit, qu’il a souvent de la fièvre et que sa santé se détériore, c’est qu’il est un suppôt de Satan », assure ­Helen Ukpabio, l’une des prédicatrices pentecôtistes les plus célèbres du Nige­ria. Autant dire que tous les enfants ou presque le sont. Selon le HCDH, la plupart des 25 000 à 50 000 enfants des rues de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, ont été abandonnés par leurs familles qui les accusaient d’être des sorciers ou d’être possédés par le démon. Les causes de cette épidémie sont complexes, mais les observateurs évoquent la surpopulation, l’urbanisation rapide, les difficultés des parents contraints de migrer pour trouver du travail et la charge que représentent les enfants. Les superstitions sont entretenues par des « guérisseurs » prompts à réclamer de l’argent aux parents pour exorciser les esprits maléfiques. La chasse aux sorcières est loin de se limiter toutefois à des actes d’autodéfense ou de mercantilisme sadique. Dans certains pays, la justice autorise l’exécution de personnes accusées de sorcellerie. En 2011, dans le cadre de deux affaires distinctes, les tribunaux saoudiens ont condamné un homme et une femme à la décapitation après les avoir reconnus coupables de sorcellerie. En 2013, ils ont également condamné deux employées de maison asiatiques à 1 000 coups de fouet ainsi qu’à une peine de dix ans d’emprisonnement, au ­motif qu’elles avaient jeté des sorts à leurs ­employeurs. En 2008, le présentateur de télévision libanais Ali Hussain Sibat, qui prédisait l’avenir sur une chaîne satel­litaire de son pays, a été arrêté par la police religieuse saoudienne pour sorcellerie alors qu’il effectuait un pèlerinage à Médine. À la suite de vives protestations d’Amnesty International et d’autres organisations, la justice saoudienne a finalement ­commué sa condamnation à mort par décapitation en une peine de quinze années de prison.  

Comment appréhender l’étendue du problème si les derniers chiffres remontent à 2009 ?

Comme en Afrique, la vague d’actes anti-sorcellerie est assez récente en Arabie saoudite. La police religieuse saoudienne a créé en 2009 une « brigade anti-sorcellerie » qui procède tous les ans à l’arrestation de plusieurs centaines de « magiciens ». Certains obser­vateurs attri­buent cet intérêt soudain pour la sorcellerie à la volonté de la famille royale de calmer les ardeurs de la police religieuse en lui faisant prendre pour cible une poignée d’individus vulnérables. La chasse aux sorcières contemporaine peut être aussi motivée par des raisons plus vénales que spirituelles. En Indonésie, où l’on dénombrait en l’an 2000 une centaine d’homicides liés à la sorcellerie, la police ­dénonce le sort réservé à certaines femmes vulnérables. Dépourvues de protection fami­liale ou communautaire, elles se font expulser ou assassiner sous un prétexte futile, et leurs accusateurs accaparent leur maison et leurs biens. Avec la mondialisation, la paranoïa à l’égard de la magie noire et de la possession ne se cantonne plus aux pays en développement. En 2014, un homme a été arrêté à New York pour avoir tué à coups de marteau sa compagne, Estrella Castañeda, 56 ans, et sa fille, Lina Castañeda, 25 ans. Carlos Alberto Amarillo a déclaré à la police que les deux femmes étaient des « sorcières » qui « pratiquaient le vaudou et [lui] avaient jeté des sorts ». Très répandu dans les Amériques et les Caraïbes, le vaudou est une religion d’origine africaine qui repose sur le culte de divinités. Il est pratiqué à New York et dans beaucoup d’autres villes des États-Unis. On ignore si les deux victimes avaient un quelconque lien avec le vaudou. Du reste, ni elles ni le suspect n’étaient d’origine afro-caribéenne. Des accusations comme celles qu’a formulées Carlos Alberto Amarillo, qui a été condamné à la réclusion à la perpétuité, sont souvent sujettes à caution ou montées en épingle par des médias sensationnalistes. Cependant, le sujet revient avec une fréquence préoccupante dans les médias occidentaux. Entre 2002 et 2012, selon le quotidien britannique The Guardian, la police londonienne a ­enquêté sur 81 affaires de « maltraitance rituelle » commises contre des enfants accusés de possession ou de sorcellerie, un phénomène que les services sociaux britanniques estiment être en augmentation, notamment dans les communautés migrantes africaines. En 2010, à Londres, Kristy Bamu, un jeune Français de 15 ans, a été torturé à mort par sa sœur aînée et le compagnon de celle-ci, tous deux originaires de République démocratique du Congo. Ils l’avaient accusé de sorcellerie parce qu’il avait uriné pendant son sommeil. Depuis lors, la police britannique se voit dispenser une formation sur les maltraitances de ce type. La violence anti-sorcières étant liée à des croyances religieuses dans des sociétés traditionnelles, il est facile de céder au fatalisme et de voir dans cette crise une reproduction d’agressions ancestrales. Mais, là où les superstitions locales se transforment en violence ou migrent d’une société ou d’un contexte à un autre, nous avons la possibilité et le devoir d’agir. Les Églises pentecôtistes et charismatiques occidentales doivent travailler en étroite collaboration avec les plus fervents représentants de leurs mouvements en Afrique et dans les communautés des migrants, afin de les sensibiliser au fait que l’exorcisme peut dégénérer en mauvais traitements. Aucune Église africaine n’a envie de se faire dicter sa conduite par les Occidentaux, mais on peut user du dialogue et de moyens de pression. Les instances ecclésiastiques occidentales peuvent décréter par exemple l’interdiction des exorcismes à but lucratif. Les pays d’Afrique et du Pacifique Sud-Ouest devraient promulguer des lois interdisant d’accuser des enfants de sorcellerie, comme c’est déjà le cas dans un État du Nigeria. Et des pays comme les îles Salomon, où la sorcellerie est ­encore érigée en délit, devraient abroger ces dispositions. Il faut aussi s’employer à combattre l’indifférence de la police à l’égard des crimes liés à la chasse aux sorcières, surtout dans les sociétés où les policiers eux-mêmes sont susceptibles de partager les croyances traditionnelles sur la « magie noire ». Un rapport du gouvernement britannique de 2012 consacré à la lutte contre les violences infligées aux enfants pour des raisons religieuses fournit des pistes utiles pour aider les agents à identifier les signes de maltraitance, demander aux leaders religieux de condamner les violences et protéger les témoins vulnérables. Les mesures juridiques doivent aller de pair avec des actions de sensibilisation. Un rapport de l’ONG Oxfam International de 2010 cite l’exemple encourageant de certaines paroisses catholiques de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui enseignent aux fidèles les causes naturelles de mort et de maladie (deux éléments déclenchants de la paranoïa anti-­sorcières), offrent un abri aux personnes accusées de sorcellerie et refusent les sacrements à leurs accusateurs. Il convient aussi que les Nations unies et les organisations internationales de défense de droits de l’homme publient chaque année des données statistiques sur ces pratiques. Comment appréhender l’étendue du problème si les derniers chiffres remontent à 2009 ? Plus primordial encore, la violence liée à la sorcellerie doit être considérée comme un crime de haine par les cours internationales ainsi que par tous les États dotés de lois réprimant l’incitation à la haine. C’est essen­tiel pour faire mieux reconnaître cette criminalité et la prévenir. L’accusation de sorcellerie est devenue une incitation à la violence collective dans trop de pays du monde. Il est temps de laisser reposer en paix les fantômes de Salem.   — Cet article est paru dans The New York Times le 4 juillet 2014. Il a été traduit par François Morice.
LE LIVRE
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Les enfants accusés de sorcellerie. Étude anthropologique des pratiques contemporaines relatives aux enfants en Afrique de Aleksandra Cimpric, Unicef, 2010

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