La chasse aux sorciers reprend de plus belle
par Mitch Horowitz

La chasse aux sorciers reprend de plus belle

Des milliers de personnes accusées de sorcellerie, surtout des femmes et des enfants, sont assassinées chaque année dans nombre de pays. Les Églises de Réveil, issues du pentecôtisme, attisent cette paranoïa qui inquiète les organisations internationales.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Mitch Horowitz

© Vlad Sokhin / Cosmos

Femme accusée de sorcellerie dans un village de Papouasie-Nouvelle-Guinée, en 2012. Le photographe Vlad Sokhin a consacré tout un travail aux violences faites aux femmes dans ce pays.

Les Américains sont pour la plupart convaincus que la persécution des « sorcières » a pris fin dans les années 1690, avec le procès de Salem, dans le Massachusetts (1). Or c’est malheureusement encore une réalité au XXIe siècle. Loin de disparaître à la faveur de l’interconnexion numérique et du développement économique, la chasse aux sorcières est ­aujourd’hui un phénomène mondial et un problème grandissant. On a assisté ces dernières années à une flambée de violence contre des personnes accusées de sorcellerie en Afrique, dans le Pacifique et en Amérique latine, et même au sein des communautés immigrées aux États-Unis et en Europe occidentale. Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), plusieurs milliers de personnes accu­sées de sorcellerie sont assassinées chaque année, et des millions d’autres sont victimes de sévices ou expulsés de leur village. « Cela devient un problème mondial. Ce type de persécutions et de violences se répand partout », confiait Jeff Crisp, ancien fonctionnaire du HCR, lors d’un séminaire organisé en 2009 – c’est la dernière fois qu’une orga­nisation internationale a analysé tous les aspects du problème. Un rapport du HCR datant de cette année-là et une étude de l’Unicef de 2010 arrivaient à la même conclusion : de plus en plus de personnes, notamment en Afrique, sont victimes de violences et de maltraitances liées aux accusations de sorcellerie. Depuis lors, les médias font état d’une multiplication préoccupante des meurtres et des mutilations. En 2013, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, une jeune mère de famille de 20 ans, ­Kepari ­Leniata, a été brûlée vive pour sorcellerie par des villageois. Ce fait divers abondamment relayé n’était que le dernier en date d’une longue série d’actes de violence meurtrière perpétrés contre des hommes et des femmes accu­sés de se livrer à la magie noire. « Les meurtres barbares pour de prétendus actes de sorcellerie se multiplient dans certaines parties du pays », avait ­déploré le Premier ministre Peter O’Neill. La Papouasie-­Nouvelle-Guinée a fini par abroger une loi de 1971 qui prévoyait des peines moins lourdes pour les agresseurs s’ils accusaient leur victime d’actes de sorcellerie. Mais les progrès sont lents. Un homme et une femme ont bien été incul­pés pour le meurtre de Kepari ­Leniata, mais aucun d’eux n’a été traduit en justice, ce qui a suscité des protestations d’Amnesty International. L’un des aspects les plus abjects de ces crimes est leur brutalité. Les victimes sont souvent brûlées vives, comme ­Kepari Leniata et une autre femme au Népal en 2012, et parfois battues à mort, comme ce fut le cas la même année à Santa Bárbara, en Colombie. Des cas de lapidation et de décapitation ont également été signalés en Indonésie et dans des pays d’Afrique subsaharienne. Il est tentant d’imputer ces agressions à la pauvreté des pays en développement et à la recherche de boucs émissaires – des facteurs qui jouent indéniablement un rôle. Or la pauvreté n’est pas nouvelle en Afrique et dans le Pacifique Sud-Ouest, alors que les violences, en particulier contre les enfants, se sont intensifiées depuis 2000. Cette recru­descence laisse penser que d’autres ­facteurs que le ressentiment et les vieilles superstitions entrent en ligne de compte. Dans certaines sociétés, ce sont surtout les jeunes hommes qui ­endossent le rôle de chasseurs de sorciers, ce qui porte à croire qu’ils y voient un moyen d’acquérir du prestige en faisant du nettoyage social et en faisant respecter les bonnes mœurs. Le fait qu’une grande partie de ces chasseurs de sorciers autoproclamés soient des hommes met en évidence un autre aspect particulièrement ­sinistre du phénomène : les victimes sont majoritairement des femmes. ­Selon le pasteur Jack Urame, membre de l’Institut mélanésien – une organisation papouasienne de défense des droits de l’homme –, la violence liée à la sorcellerie s’acharne cinq fois plus souvent sur les femmes, ce qui fait penser que les accusations de sorcellerie dissimulent en fait des violences sexistes. Autre facteur, surtout dans les pays d’Afrique centrale et dans leurs diasporas : la montée des Églises de ­Réveil ­issues du pentecôtisme, au sein desquelles des pasteurs-prophètes auto­proclamés se déchaînent contre la sorcellerie et la possession satanique. Ceux-ci proposent souvent, en échange d’une somme d’argent, des séances de délivrance des forces maléfiques. Beaucoup de ces mouvements religieux sont appa­rus à la suite des campagnes d’évangélisation menées par les protestants…
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