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Les fake news ont envahi le paysage. En quoi est-ce si nouveau ?

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L’élection de Donald Trump invite à s’interroger sur une époque où les bobards prennent le pas sur le respect des faits et la recherche de la vérité. Mais, au regard de l’histoire de l’humanité, est-ce vraiment nouveau ?


© DocAnciens/Docpix

Icône de la culture populaire américaine et pionnier du canular sensationnaliste, le producteur de spectacles P. T. Barnum peut être considéré comme l'un des premiers colporteurs de fake news.

Les fake news et la post-vérité relèvent d’un changement climatique, d’une surchauffe de la planète politique. Pour le comprendre, il faut aller au-delà de la vérification des faits et de la dénonciation des foutaises. Réduire l’analyse à l’élection de Donald Trump serait sous-estimer l’ampleur du changement. Le président américain incarne des tendances qui remontent loin dans le passé et se sont infiltrées dans la politique à partir de la culture populaire américaine. Il suffit de songer à P. T. Barnum (1). Plusieurs auteurs se sont efforcés de ­replacer les fake news et la présidence Trump dans une perspective historique. Les ouvrages les plus ambitieux sont Fantasyland, de Kurt Andersen, et « Foutaises », de Kevin Young (2). À les lire ensemble, on voit comment deux intellectuels de talent, couvrant le même sujet et faisant appel aux mêmes sources, peuvent arriver à des interprétations étonnamment différentes. Ancien rédacteur en chef des journaux satiriques Harvard Lampoon et Spy, et chroniqueur au New Yorker, Andersen ­assure dans le sous-titre de son livre traiter de « cinq cents ans d’histoire ». Il remonte en effet à Luther et ­Calvin, mais ceux-ci servent seulement de prélude pour mettre en scène les Pères pèlerins (3) et introduire le thème central de son propos : le fanatisme religieux. Nourrissant l’illusion d’être le peuple élu de Dieu, les Pèlerins entreprirent de préparer le terrain à la fin du monde en instaurant un État théocratique dans une contrée sauvage. Ils exterminèrent les autochtones, suppôts de Satan, expulsèrent tous ceux qui faisaient preuve d’indépendance d’esprit, comme Anne Hutchinson (4), et conçurent la politique comme le pouvoir absolu des élus de Dieu (et non des hommes). Le Massachusetts a été le premier pays imaginaire des Américains. « Les États-Unis ont été fondés par une secte de cinglés », écrit Andersen. Les États-Unis ayant été créés par des fanatiques, ils sont devenus le seul pays occidental à produire de nouvelles religions : cultes millénaristes issus du Grand Réveil au début du XIXe siècle (5), mormonisme, science chrétienne, scientologie, pentecôtisme et sectes créées par des chefs charismatiques parlant en langues et des évangélistes prêchant la fin du monde, attestée par l’omniprésence de Satan. A ses débuts, la république américaine souffrit d’un second défaut fatal : la foi dans les Lumières des Pères fondateurs. Ils croyaient dans la capacité de l’individu à comprendre le monde par l’usage de la raison. Selon Andersen, cet individualisme rationnel a eu une incidence sur la vieille foi puritaine dans l’accès intime de l’individu aux voies de la Providence, avec pour résultat la conviction que chacun a un accès direct à la réalité, que ce soit dans le monde matériel ou spirituel. Si nous y croyons, c’est que c’est vrai. La foi dans la raison comporte une part de croyance. Des courants d’irrationalité ont irrigué le système de croyances qui a porté les Lumières, comme l’ont souligné les historiens depuis Carl Becker et son livre de 1932, « La cité merveilleuse des philosophes du XVIIIe siècle » (6). Mais Andersen traite trop succinctement de ce qu’il appelle « l’idée des Lumières » pour justifier le poids qu’il lui accorde. Cela illustre les déséquilibres qui rendent ses cinq cents ans si problématiques. Ayant traversé le XVIIIe siècle au galop, il expédie le XIXe en 58 pages, consacre encore 54 pages à la période 1900-1960, s’attarde sur les ­années 1960 et 1970 et consacre le gros du livre à la période allant des années 1980 à nos jours. C’est dans cet intervalle qu’ont pris racine les croyances les plus extravagantes, parmi lesquelles les enlèvements par des extraterrestres et la complicité des dirigeants américains dans les attentats du 11-Septembre.   Le rythme et le ton de Fantasyland empêchent de le considérer comme un vrai livre d’historien, même si Ander­sen a visiblement lu les bons ­auteurs. Mais le livre ne s’adresse pas au public universitaire, et c’est tant mieux. Il est écrit avec verve et tourne bien en dérision les balivernes d’hier et d’aujourd’hui. Andersen prend plaisir à choisir des personnages érigés en saints – Ralph Waldo Emerson en transcendantaliste attendrissant (7), Henry David Thoreau en écologiste pastoral – et passe dessus en vitesse. Ils ont nourri « le rêve pastoral que les banlieusards, les hippies et les propriétaires de maisons de campagne américains n’ont cessé de rejouer depuis ». Le pionnier Daniel Boone et Buffalo Bill leur tiennent compagnie – des super-­célébrités qui ont imprimé une vision fantasmée du Far West dans l’esprit d’un public désireux de s’imaginer vivre aux confins d’une nature intacte. Ander­sen embroche Dwight Moody, « un marchand de chaussures devenu un prédicateur célèbre » dans les années 1870 et 1880, en qui il voit l’exemple le plus extrême d’une longue lignée d’évangélistes allant de Billy Sunday (des années 1900 aux années 1930), à Billy Graham (des années 1950 aux années 1990) et autres prédicateurs d’un « christianisme fantasmatique » : « il martelait que chaque phrase de la Bible est littéralement vraie, aussi peu métaphorique qu’un ­catalogue de vente par correspondance ». Mais l’humour d’Andersen est franchement anachronique. Un exemple : « Le principal grief adressé par Luther à l’Église était la vente de fausses cartes d’accès VIP pour le paradis » ; ou encore : « Vers 1620, l’Amérique anglaise était une start-up en difficulté. » Ces bons mots font mouche mais sont trop faciles, car l’anachronisme réduit le passé aux catégories du présent. C’est le péché originel de l’historien, celui qu’il faut combattre, même s’il ne peut être éliminé. Mais Fantasyland est une excellente entreprise de discréditation des foutaises et rend un immense ­service à un pays qui n’a jamais eu son Voltaire. Nous avons eu Mark Twain, bien sûr, et H. L. Mencken, qui qualifiait la politique de « grand carnaval du n’importe quoi » (8). Andersen écrit comme un Mencken moderne : pas de pitié pour la société « booboisie » [« la classe des philistins », mot-valise forgé à partir de boob, « idiot », et de « bourgeoisie »], pas de compassion pour les boniments religieux, pas de retenue dans sa dénonciation des balivernes proférées par les hommes politiques, parce que le grand maître du carnaval est aujourd’hui Donald Trump, qu’Andersen présente comme « la preuve empirique de [sa] théorie appliquée à la politique ». De larges pans de la population, ­estime Andersen, adhèrent à des croyances identifiées et mesurées par des experts à partir des instituts d’enquêtes d’opinion. Ainsi : « Les deux tiers des Américains croient à l’existence des anges et des démons. Au moins la moitié sont “absolument certains” que le paradis existe, et qu’il est gouverné par un Dieu en chair et en os – pas une vague puissance ou un esprit universel, mais par un mec. Plus d’un tiers pensent non seulement que le réchauffement climatique n’est pas grave, mais que c’est un canular monté par des chercheurs, l’État et des journalistes […]. Un quart croient que les vaccins causent l’autisme et que Donald Trump a obtenu la majorité des suffrages des citoyens lors de la présidentielle de 2016. Un quart pensent que le président précédent était (ou est ?) l’Antéchrist. Un quart croient aux sorcières ». Les Américains sont si nombreux à croire à ces idées absurdes, écrit Ander­sen, qu’ils ont construit un Sonderweg, une voie particulière qui mène directement de Plymouth Rock (où auraient débarqué les pèlerins du Mayflower) à Fantasyland.    

Les canulars, une forme de divertissement

Une argumentation plus équilibrée aurait conduit Andersen à une conclusion plus convaincante. Les historiens peuvent certes triturer le passé comme bon leur semble. Dilater son récit à mesure qu’il approche du temps p
résent est un moyen de créer une perspective, comme le point de fuite dans les tableaux de la Renaissance. Mais procéder de la sorte comporte un risque plus grand que l’anachronisme : il fait apparaître le passé lointain comme un prologue au présent immédiat. L’élection de Trump a administré un choc au système politique, mais elle ne confirme pas la thèse que le principe de mystification a conquis l’Amérique et réduit à néant d’autres éléments de notre culture, comme le pragmatisme, le bon sens et la débrouillardise. On peut relativiser le propos d’Andersen en lisant « Foutaises », de Kevin Young, qui propose une explication différente du même phénomène. Poète et directeur du Centre de recherche sur la culture noire Arthur-Schomburg de New York, Young organise son livre autour de thèmes comme les canu­lars, les escroqueries, les faux, les plagiats et les impostures littéraires. Il illustre chaque thème par des anecdotes, en prenant soin d’indiquer ses sources, ce qui confère au livre davantage de solidité intellectuelle que celui d’Andersen. Young commence par Barnum. Au début, explique-t-il, les canulars étaient une forme de divertissement, auquel participait de bon cœur un public prenant plaisir à se laisser embobiner. Au milieu du XIXe siècle, les sœurs Fox, qui prétendaient communiquer avec les esprits en faisant craquer les articulations de leurs pieds, ou encore Mme Blavatsky, qui pratiquait une théosophie pseudo-orientale, ont déplacé l’exercice vers l’ésotérisme. Les boniments à la Barnum se sont poursuivis une bonne partie du XXe siècle, avant de céder la place aux imposteurs : faux Indiens, faux réfugiés ayant échappé à l’enlèvement par des extraterrestres, faux rescapés de la Shoah. Les canulars étaient dès l’origine propagés par la presse. En 1835, le quotidien new-yorkais The Sun relatait que sir John Herschel avait repéré des créatures humanoïdes sur la Lune avec son télescope. Les lecteurs tombèrent dans le panneau puis s’en amusèrent. En 1938, quand Orson Welles annonça une invasion à la radio, les ­auditeurs furent pris de panique. Le canular s’était fait thriller. Le ton était passé de l’humour à l’horreur, son contenu s’était teinté de racisme. La première personne exhibée par ­Barnum fut Joice Heth, une femme noire qu’il avait peut-être achetée et qui prétendait avoir été la nourrice de George Washington et être âgée de 161 ans en 1835. Plus tard, il exposa « C’est quoi, ça ? », un Noir américain revêtu de peaux de bêtes qui était présenté comme le chaînon manquant de l’évolution. L’Exposition universelle de Chicago en 1893 reprit la thématique raciste en présentant des « cannibales des îles Samoa », un « village du Dahomey » avec 69 « guerriers indigènes » et une femme payée pour se faire passer pour la vraie Tante Jemima (9). On revit le même genre de canular à l’Exposition universelle de Chicago de 1933, où un acteur noir orné de plumes d’autruche, parlant un galimatias incompréhensible, prétendait être un chef africain nommé Wu Foo.  

Des vérités désagréables

Young dissèque ces exemples pour mettre en évidence le racisme foncier de la culture populaire américaine (10). Il évoque aussi les exhibitions de faux Indiens, d’Asiatiques et même de Blancs. La « Beauté circassienne » de Barnum, une femme blanche ayant soi-disant été délivrée de l’esclavage dans le Caucase, était censée évoquer l’origine et l’essence de la race caucasienne, autre fiction. L’histoire des canulars révèle des vérités désagréables sur la société américaine. Les principaux canulars du début des années 2000 analysés par Young sont apparus sur support papier, dans des journaux, des romans, des nouvelles et des poèmes, brouillant la frontière qui séparait jadis les faits de la fiction. Young se concentre sur les articles bidonnés de trois journalistes : Stephen Glass, qui a rédigé une vingtaine d’articles inventés de toutes pièces pour The New Republic entre 1996 et 1998 ; Michael Finkel, dont le portrait fictif d’un adolescent esclave en Afrique de l’Ouest avait fait la couverture du The New York Times Magazine en novembre 2001 ; et Jayson Blair, qui a produit pas moins de 36 faux articles pour The New York Times. Après avoir été démasqués, les trois journalistes ont minimisé leur forfait en rédigeant des livres semi-autobiographiques où ils se justifient et s’apitoient sur eux-mêmes. Young s’étend sur ces impostures pour mettre en lumière l’origine des fake news d’aujourd’hui, mais aussi pour faire apparaître quelque chose de plus profond qu’il appelle une « crise du récit ». C’est une double atteinte à la vérité : d’abord un mensonge sur les épreuves traversées par de vraies personnes dans la vraie vie, ensuite une trahison des réalités véhiculées par la fiction littéraire. Young écrit de son point de vue de poète attaché à ce qui peut être compris comme la vérité poétique. Il présente le plagiat littéraire comme le plus toxique des types de canulars. « Foutaises » s’achève par une coda intitulée « L’ère de l’euphémisme ». Bien que le mot « euphémisme » semble faible pour qualifier les mensonges qui passent de nos jours pour la vérité, il illustre bien la distorsion de la réalité qu’impose à la population « l’héritier moderne de P. T. Barnum », Donald Trump : « Trump aussi exploite des fractures sociales profondément ancrées, et qui rappellent désespérément les fractures communautaires sur lesquelles les canulars ont prospéré. » La conclusion de Young rejoint celle d’Andersen. Tous deux voient en Trump un produit de la télé-réalité, qui tire sa vision du monde des longues heures qu’il passe à regarder Fox News. Ce qu’Andersen qualifie de Fantasyland, Young l’appelle Neverland, le pays imaginaire de Peter Pan. C’est le même endroit, et c’est Trump qui est à sa tête. S’ils parviennent à la même conclusion et évoquent souvent les mêmes épisodes, les deux auteurs élaborent des interprétations différentes. Pour Andersen, l’élément moteur de ce brouillage de la réalité est la religiosité ; pour Young, c’est le racisme. Je trouve Young plus convaincant, car, de même que l’esclavage existait dans les treize colonies britanniques qui donnèrent naissance aux États-Unis, le racisme est présent dans tout le pays, alors que les formes les plus extravagantes de croyance religieuse sont cantonnées dans certaines régions et n’ont pas pénétré les États démocrates autant que les États républicains. Comme Andersen, Young souscrit à l’idée d’un exceptionnalisme américain. Même si tous deux citent de nombreux exemples de croyances absurdes qui n’ont cours qu’aux États-Unis, ils écrivent comme si les aveuglements collectifs n’avaient pas bousculé l’histoire ailleurs dans le monde. Or les épisodes les plus extravagants du Fantasyland américain ne sont rien comparés à la croisade des Enfants de 1212, conduite par des bandes de pauvres gens animés par des obsessions millénaristes ; à la Grande Peur de 1789, durant laquelle des hordes de paysans français pillèrent des châteaux pour se prémunir contre une invasion imaginaire de brigands ; et la révolte des Taiping de 1860-1864, qui entendait débarrasser la Chine de la dynastie mandchoue et instaurer le royaume ­céleste de la Grande Paix (au prix d’au moins 20 millions de morts). Tous ces événements furent déclenchés par une désinformation que l’on pourrait qualifier de fake news. Les fake news remontent à bien plus loin que l’imaginent Andersen et Young. De mon point de vue, elles remontent à l’Antiquité en Occident et sont deve­nues un élément des conflits politiques à l’époque de la Renaissance. Le premier grand falsificateur de nouvelles fut Pierre l’Arétin, qui ­innova en composant des sonnets calom­nieux sur les candidats à l’élection du pape de 1522, les apposant sur la statue d’un personnage ­nommé ­Pasquino, qui servait de panneau d’affichage près de la piazza ­Navona, à Rome. Les « pasquinades » devinrent un genre en vogue, et l’Arétin eut des imitateurs jusque dans le Paris du XVIIIe siècle. À Londres, les paragraph men recueillaient des informations dans des cafés, les condensaient en un paragraphe et les livraient à des typographes qui composaient les paragraphes pour nourrir les pages des journaux londoniens. Dans les années 1770, un nouveau type de feuille à scandale se spécialisa dans les paragraphes consacrés à la vie privée de personnages publics. Deux prêtres ­reconvertis en journalistes, « Révérend Cogneur » (Henry Bate) et « Docteur Vipère » (William Jackson), se disputaient le marché en produisant des arti­cles à côté desquels nos tabloïds parais­sent modérés. Il ne venait à l’esprit de personne que les informations ­devaient être neutres ou objectives. L’idéal d’objectivité ne s’est pas développé avant la seconde moitié du XIXe siècle avec des « journaux de référence » comme The New York Times et le Times de Londres. L’intérêt qu’ils suscitaient venait d’une nouvelle forme de professionnalisme, aspirant à fournir des informations fiables et à éviter les prises de position trop partisanes. Pour faire l’histoire des fake news, il faudrait commencer par analyser l’évo­lution du concept d’information, un ­aspect du sujet que ni Andersen ni Young n’abordent. L’information, ce n’est pas ce qui s’est passé mais le compte rendu qui en est fait. De par sa nature même, le genre utilise des conventions du récit. Ces conventions évoluant, les articles consommés par les lecteurs de journaux ont évolué eux aussi. Les techniques de narration devaient être assimilées par des apprentis journalistes qui apprenaient sur le tas. Comment transforme-t-on en articles les informations recueillies sur le terrain après le casse d’une banque ou un meurtre ? Si le rédacteur en chef vous commande « 800 mots », quels mots allez-vous choisir et à quoi ressembleront-ils lorsqu’ils seront publiés dans le journal le lendemain matin ? La plupart des lecteurs n’ont aucune idée des codes arbitraires et des savoir-faire professionnels qui conforment le compte rendu de ce qui s’est passé la veille. Quand j’ai débuté au Star-Ledger, à Newark, en 1956, j’effectuais le travail de terrain pour des journalistes qui passaient la journée à jouer au poker dans la salle de presse du commissariat. Toutes les demi-heures, je devais rassembler les « feuilles de plaintes », des copies carbone de procès-verbaux tapés à la machine par l’inspecteur de service. Je les parcourais dans l’espoir de trouver matière à un ­article, et, quand je trouvais quelque chose de prometteur, je demandais aux joueurs de poker si cela en valait la peine. Après avoir essuyé des « non » à répétition, j’ai compris que je n’avais pas le flair pour débusquer des sujets. Un jour, je suis tombé sur une feuille de plainte qui paraissait si prometteuse – un homicide assorti d’un viol et d’autres horreurs – que je suis allé voir la brigade criminelle sans m’arrêter chez les joueurs de poker. Quand je l’ai montrée à l’inspecteur, il a jeté un regard rapide et me l’a rendue avec dégoût. « C’est pas de l’info, ça, petit », dit-il en pointant du doigt la lettre B qui figurait entre parenthèses après les noms de la victime et du suspect. Je n’avais pas remarqué que les noms étaient toujours suivis d’un B pour Black ou d’un W pour White. C’est à ce moment-là seulement que je compris qu’à Newark ce qui arrivait aux Noirs n’avait pas valeur d’information. Cette expérience me permet d’apprécier le point de vue de Kevin Young, pour qui le racisme imprègne la culture populaire, pas seulement en surface mais à un niveau situé en dessous de la conscience collective. Aujourd’hui, les informations ne ­paraissent pas dans les journaux, dont la diffusion et le chiffre d’affaires ont chuté depuis l’avènement d’Internet, que l’on fait remonter à l’invention du World Wide Web par Tim Berners-­Lee en 1990. Elles circulent via Facebook, YouTube et ­Twitter, et sont produites en grande partie par des gens qui n’ont pas de formation de journaliste et qui souvent les ­inventent. Beqa Latsabidze, un étudiant géorgien, a gagné des milliers de dollars en diffusant des informations bidonnées qui ont nui à Hillary Clinton et favorisé Donald Trump – en particulier la nouvelle que le Mexique fermerait sa frontière avec les États-Unis si Trump remportait ­l’élection. Le rôle de la révolution numérique dans la prolifération des fake news est le sujet d’un autre ouvrage récent, « Post-vérité », de Lee McIntyre, chercheur au Centre de philosophie et d’histoire des sciences à l’université de Boston (11). Par « post-vérité », néologisme élu mot de l’année par les dictionnaires Oxford en novembre 2016, McIntyre entend la conviction qu’une idée est vraie en dépit de l’évidence du contraire fourni par des faits vérifiables et le témoignage d’experts qui ont étudié le sujet. Il aborde ce thème via l’histoire des sciences – ou, plutôt, du « déni de science ».   Ces dernières décennies, dit McIntyre, les grandes entreprises ont défendu leurs intérêts en répandant des doutes sur les données scientifiques qui mettaient leurs activités en péril. L’industrie du tabac a combattu l’idée que fumer provoque le cancer. L’industrie pétrolière a contesté le consensus des scientifiques selon lequel le changement climatique est dû aux activités humaines. Et des lobbies financés par des entreprises ont promu des contrevérités sur « les armes à feu, l’immigration, la santé publique, la dette publique, la réforme du droit de vote, le mariage homosexuel », nourrissant un miasme de post-vérité de plus en plus fétide, le public étant incité à ne pas ajouter foi aux conclusions des experts. Ces croyances illusoires peuvent ­s’expliquer en partie, dit McIntyre, par le syndrome du biais de confirmation étudié par les psychologues. Nous ­sélec­tionnons les données qui confirment nos croyances et écartons celles qui ébranlent les convictions de notre famille d’appartenance. À cet égard, son argumentation rejoint celle d’un autre livre récent, « La mort des experts », de Tom Nichols (12). La conviction, largement répandue chez les citoyens ordinaires, que leur opinion vaut celle de tout un chacun est à relier, pour Nichols, à la défiance à l’égard des experts en sciences, en médecine ou en éducation et des fonctionnaires. D’après McIntyre, l’essor des réseaux ­sociaux est ce qui a le plus contribué à créer le climat actuel de post-vérité. Il relève que 44 % de la population adulte s’informe sur Facebook (62 % sur les ­réseaux sociaux en général) et que Facebook utilise des algorithmes qui nous alimentent en informations susceptibles de nous intéresser. Résultat, nous vivons de plus en plus dans des « silos d’information ». Les nouvelles que nous recevons sur le monde extérieur proviennent de circuits personnalisés qui connectent des « amis » et des consommateurs de même profil. Nous cessons d’être expo­sés aux faits qui ne cadrent pas avec nos idées préconçues, et du coup nous devenons une proie facile pour les hackers qui utilisent des pièges à clics pour nous faire ingurgiter des informations favorisant tel ou tel candidat ou intérêt économique.  

Trump doit-il sa victoire aux fake news ?

Donald Trump en est un résultat. Il qualifie de fausses les informations qui ne lui plaisent pas mais a été élu président en surfant sur la vague de fausses nouvelles qui a inondé Internet depuis l’Europe de l’Est, Russie en tête. Nous ne saurons sans doute jamais si Trump doit sa victoire aux fake news, mais, insiste McIntyre, nous devons apprendre à reconnaître que ce qui passe pour la réalité est pure invention dans un système où les faits sont sans importance et où rien ne permet de prouver le caractère fallacieux des foutaises. Bien que McIntyre parvienne à cette conclusion par un chemin plus court que ceux qu’empruntent Andersen et Young, il arrive au même point. Tous trois citent le mot truthiness, forgé par l’humoriste Stephen Colbert – la conviction que ce que vous sentez être vrai doit être vrai. Et tous trois évoquent une célèbre ­remarque de l’ancien sénateur Daniel Patrick Moynihan : « Vous êtes en droit d’avoir votre propre opinion, mais pas vos propres faits. » Ils prennent fermement position en faveur de ce qu’Andersen ­appelle « le rationnel et le raisonnable ». Et tous trois pointent un danger plus grave que Trump. McIntyre cite l’historien de la Shoah Timothy Snyder : « La post-vérité, c’est le pré-fascisme. »   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 28 juin 2018. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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Fantasyland. How America Went Haywire: A 500-Year History de Kurt Andersen, Random House, 2017

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