Les fake news ont envahi le paysage. En quoi est-ce si nouveau ?
par Robert Darnton

Les fake news ont envahi le paysage. En quoi est-ce si nouveau ?

L’élection de Donald Trump invite à s’interroger sur une époque où les bobards prennent le pas sur le respect des faits et la recherche de la vérité. Mais, au regard de l’histoire de l’humanité, est-ce vraiment nouveau ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Robert Darnton

© DocAnciens/Docpix

Icône de la culture populaire américaine et pionnier du canular sensationnaliste, le producteur de spectacles P. T. Barnum peut être considéré comme l'un des premiers colporteurs de fake news.

Les fake news et la post-vérité relèvent d’un changement climatique, d’une surchauffe de la planète politique. Pour le comprendre, il faut aller au-delà de la vérification des faits et de la dénonciation des foutaises. Réduire l’analyse à l’élection de Donald Trump serait sous-estimer l’ampleur du changement. Le président américain incarne des tendances qui remontent loin dans le passé et se sont infiltrées dans la politique à partir de la culture populaire américaine. Il suffit de songer à P. T. Barnum (1). Plusieurs auteurs se sont efforcés de ­replacer les fake news et la présidence Trump dans une perspective historique. Les ouvrages les plus ambitieux sont Fantasyland, de Kurt Andersen, et « Foutaises », de Kevin Young (2). À les lire ensemble, on voit comment deux intellectuels de talent, couvrant le même sujet et faisant appel aux mêmes sources, peuvent arriver à des interprétations étonnamment différentes. Ancien rédacteur en chef des journaux satiriques Harvard Lampoon et Spy, et chroniqueur au New Yorker, Andersen ­assure dans le sous-titre de son livre traiter de « cinq cents ans d’histoire ». Il remonte en effet à Luther et ­Calvin, mais ceux-ci servent seulement de prélude pour mettre en scène les Pères pèlerins (3) et introduire le thème central de son propos : le fanatisme religieux. Nourrissant l’illusion d’être le peuple élu de Dieu, les Pèlerins entreprirent de préparer le terrain à la fin du monde en instaurant un État théocratique dans une contrée sauvage. Ils exterminèrent les autochtones, suppôts de Satan, expulsèrent tous ceux qui faisaient preuve d’indépendance d’esprit, comme Anne Hutchinson (4), et conçurent la politique comme le pouvoir absolu des élus de Dieu (et non des hommes). Le Massachusetts a été le premier pays imaginaire des Américains. « Les États-Unis ont été fondés par une secte de cinglés », écrit Andersen. Les États-Unis ayant été créés par des fanatiques, ils sont devenus le seul pays occidental à produire de nouvelles religions : cultes millénaristes issus du Grand Réveil au début du XIXe siècle (5), mormonisme, science chrétienne, scientologie, pentecôtisme et sectes créées par des chefs charismatiques parlant en langues et des évangélistes prêchant la fin du monde, attestée par l’omniprésence de Satan. A ses débuts, la république américaine souffrit d’un second défaut fatal : la foi dans les Lumières des Pères fondateurs. Ils croyaient dans la capacité de l’individu à comprendre le monde par l’usage de la raison. Selon Andersen, cet individualisme rationnel a eu une incidence sur la vieille foi puritaine dans l’accès intime de l’individu aux voies de la Providence, avec pour résultat la conviction que chacun a un accès direct à la réalité, que ce soit dans le monde matériel ou spirituel. Si nous y croyons, c’est que c’est vrai. La foi dans la raison comporte une part de croyance. Des courants d’irrationalité ont irrigué le système de croyances qui a porté les Lumières, comme l’ont souligné les historiens depuis Carl Becker et son livre de 1932, « La cité merveilleuse des philosophes du XVIIIe siècle » (6). Mais Andersen traite trop succinctement de ce qu’il appelle « l’idée des Lumières » pour justifier le poids qu’il lui accorde. Cela illustre les déséquilibres qui rendent ses cinq cents ans si problématiques. Ayant traversé le XVIIIe siècle au galop, il expédie le XIXe en 58 pages, consacre encore 54 pages à la période 1900-1960, s’attarde sur les ­années 1960 et 1970 et consacre le gros du livre à la période allant des années 1980 à nos jours. C’est dans cet intervalle qu’ont pris racine les croyances les plus extravagantes, parmi lesquelles les enlèvements par des extraterrestres et la complicité des dirigeants américains dans les attentats du 11-Septembre.   Le rythme et le ton de Fantasyland empêchent de le considérer comme un vrai livre d’historien, même si Ander­sen a visiblement lu les bons ­auteurs. Mais le livre ne s’adresse pas au public universitaire, et c’est tant mieux. Il est écrit avec verve et tourne bien en dérision les balivernes d’hier et d’aujourd’hui. Andersen prend plaisir à choisir des personnages érigés en saints – Ralph Waldo Emerson en transcendantaliste attendrissant (7), Henry David Thoreau en écologiste pastoral – et passe dessus en vitesse. Ils ont nourri « le rêve pastoral que les banlieusards, les hippies et les propriétaires de maisons de campagne américains n’ont cessé de rejouer depuis ». Le pionnier Daniel Boone et Buffalo Bill leur tiennent compagnie – des super-­célébrités qui ont imprimé une vision fantasmée du Far West dans l’esprit d’un public désireux de s’imaginer vivre aux confins d’une nature intacte. Ander­sen embroche Dwight Moody, « un marchand de chaussures devenu un prédicateur célèbre » dans les années 1870 et 1880, en qui il voit l’exemple le plus extrême d’une longue lignée d’évangélistes allant de Billy Sunday (des années 1900 aux années 1930), à Billy Graham (des années 1950 aux années 1990) et autres prédicateurs d’un « christianisme fantasmatique » : « il martelait que chaque phrase de la Bible est littéralement vraie, aussi peu métaphorique qu’un ­catalogue de vente par correspondance ». Mais l’humour d’Andersen est franchement anachronique. Un exemple : « Le principal grief adressé par Luther à l’Église était la vente de fausses cartes d’accès VIP pour le paradis » ; ou encore : « Vers 1620, l’Amérique anglaise était une start-up en difficulté. » Ces bons mots font mouche mais sont trop faciles, car l’anachronisme réduit le passé aux catégories du présent. C’est le péché originel de l’historien, celui qu’il faut combattre, même s’il ne peut être éliminé. Mais Fantasyland est une excellente entreprise de discréditation des foutaises et rend un immense ­service à un pays qui n’a jamais eu son Voltaire. Nous avons eu Mark Twain, bien sûr, et H. L. Mencken, qui qualifiait la politique de « grand carnaval du n’importe quoi » (8). Andersen écrit comme un Mencken moderne : pas de pitié pour la société « booboisie » [« la classe des philistins », mot-valise forgé à partir de boob, « idiot », et de « bourgeoisie »], pas de compassion pour les boniments religieux, pas de retenue dans sa dénonciation des balivernes proférées par les hommes politiques, parce que le grand maître du carnaval est aujourd’hui Donald Trump, qu’Andersen présente comme « la preuve empirique de [sa] théorie appliquée à la politique ». De larges pans de la population, ­estime Andersen, adhèrent à des croyances identifiées et mesurées par des experts à partir des instituts d’enquêtes d’opinion. Ainsi : « Les deux tiers des Américains croient à l’existence des anges et des démons. Au moins la moitié sont “absolument certains” que le paradis existe, et qu’il est gouverné par un Dieu en chair et en os – pas une vague puissance ou un esprit universel, mais par un mec. Plus d’un tiers pensent non seulement que le réchauffement climatique n’est pas grave, mais que c’est un canular monté par des chercheurs, l’État et des journalistes […]. Un quart croient que les vaccins causent l’autisme et que Donald Trump a obtenu la majorité des suffrages des citoyens lors de la présidentielle de 2016. Un quart pensent que le président précédent était (ou est ?) l’Antéchrist. Un quart croient aux sorcières ». Les Américains sont si nombreux à croire à ces idées absurdes, écrit Ander­sen, qu’ils ont construit un Sonderweg, une voie particulière qui mène directement de Plymouth Rock (où auraient débarqué les pèlerins du Mayflower) à Fantasyland.     Les canulars, une forme de divertissement Une argumentation plus équilibrée aurait conduit Andersen à une conclusion plus convaincante. Les historiens peuvent certes triturer le passé comme bon leur semble. Dilater son récit à mesure qu’il approche du temps présent est un moyen de créer une perspective, comme le point de fuite dans les tableaux de la Renaissance. Mais procéder de la sorte comporte un risque plus grand que l’anachronisme : il fait apparaître le passé lointain comme un prologue au présent immédiat. L’élection de Trump a administré un choc au système politique, mais elle ne confirme pas la thèse que le principe de mystification a conquis l’Amérique et réduit à néant d’autres éléments de notre culture, comme le pragmatisme, le bon sens et la débrouillardise. On peut relativiser le propos d’Andersen en lisant « Foutaises », de Kevin Young, qui propose une explication différente du même phénomène. Poète et directeur du Centre de recherche sur la culture noire Arthur-Schomburg de New York, Young organise son livre autour de thèmes comme les canu­lars, les escroqueries, les faux, les plagiats et les impostures littéraires. Il illustre chaque thème par des anecdotes, en prenant soin d’indiquer ses sources, ce qui confère au livre davantage de solidité intellectuelle que celui d’Andersen. Young commence par Barnum. Au début, explique-t-il, les canulars étaient une forme de divertissement, auquel participait de bon cœur un public prenant plaisir à se laisser embobiner. Au milieu du XIXe siècle, les sœurs Fox, qui prétendaient communiquer avec les esprits en faisant craquer les articulations de leurs pieds, ou encore Mme Blavatsky, qui pratiquait une théosophie pseudo-orientale, ont déplacé l’exercice vers l’ésotérisme. Les boniments à la Barnum se sont poursuivis une bonne partie du XXe siècle, avant de céder la place aux imposteurs : faux Indiens, faux réfugiés ayant échappé à l’enlèvement par des extraterrestres, faux rescapés de la Shoah. Les canulars étaient dès l’origine propagés par…
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