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Le mythe des traitements alternatifs

Sur les 51 000 compléments alimentaires disponibles, seuls deux peut-être ont une efficacité prouvée. Faux médicaments et pratiques douteuses nourrissent un marché gigantesque.


© Marc Garanger / Epicureans

Popeye ingurgite des boîtes d’épinards pour se donner de la force, exactement comme nous nous gavons de vitamines et autres compléments alimentaires parés d’effets miraculeux.

Quand le pédiatre Paul Offit publia son livre « Les faux prophètes de l’autisme », en 2008, il préféra renoncer aux traditionnelles séances de signature en librairie. Son plaidoyer en faveur de la vaccination des enfants avait suscité la colère de ceux pour qui les vaccins sont une cause de l’autisme et lui avait valu des menaces de mort qui paraissaient sérieuses. D’autres que lui auraient choisi de faire profil bas. Mais chez le Dr Offit, chef du service maladies infectieuses à l’hôpital des enfants de Philadelphie, cela n’a fait qu’accroître le goût de la confrontation. Depuis le début des années 2000, il est l’un des principaux pourfendeurs des mythes collectifs concernant les infections et les vaccins. Et, dans son livre Do You Believe in Magic, il s’attaque à tout l’éventail des médecines alternatives, de l’acupuncture aux vitamines. Ce territoire n’est pas si éloigné de son champ de bataille habi­tuel, puisque, parmi les plus enragés des détracteurs des vaccins, certains sont de fervents partisans des pratiques médicales non conventionnelles. Le Dr Offit n’a pas non plus changé son ­fusil d’épaule. Il plaide en ­faveur d’une médecine ­rationnelle, scientifique, dont l’efficacité a été confirmée par des essais ­cliniques impartiaux et reproductibles. Toutes les autres pratiques, si vénérables, ­recommandées et efficaces qu’elles paraissent, vont selon lui du non-prouvé au ­dangereux.  

Les traitements alter­natifs, un secteur de plusieurs milliards de dollars

Sa longue liste d’« à consommer à vos risques et périls » englobe la plupart des traitements et substances des médecines alter­natives, un secteur qui pèse plusieurs milliards de dollars aux États-Unis. Le sous-titre du livre suggère que le « sens » et le « non-sens » auront droit à un traitement égal, mais l’auteur consacre l’essentiel de son propos à exposer et dénoncer le non-sens. De fait, les rares traitements qu’il juge sensés tiennent en un court paragraphe. Ainsi le Dr Offit donne-t-il sa bénédiction à seulement quatre des 51 000 compléments alimentaires présents sur le marché : les acides gras oméga-3, pour la prévention des maladies cardiaques ; le calcium et la vitamine D, en prévention de l’ostéoporose chez les femmes ménopausées ; et l’acide folique (ou vitamine B9) pendant la grossesse, pour éviter les malformations du système nerveux
du fœtus. Et encore : alors que l’ouvrage était déjà imprimé, un influent groupe d’experts concluait aux États-Unis à l’absence de preuves de l’efficacité du calcium et de la vitamine D (2). Ce qui réduit à deux le nombre de compléments valables. Cela ne signifie pas nécessairement que les 50 998 produits restants ne servent à rien, souligne le Dr Offit, et que des pratiques à l’efficacité non prouvée, comme l’acupuncture, la chiropraxie ou les massages n’apportent aucun soulagement. De fait, la plupart d’entre elles marchent plutôt bien, grâce aux extraordinaires pouvoirs magiques de l’esprit ­humain. Le chapitre sur l’intensité, l’étendue et le pouvoir de l’effet placebo, complet et convaincant, est l’une des meilleures introductions au sujet que l’on puisse trouver. Et clôt la discussion sur la validité des médecines alternatives. Pas de quoi justifier des menaces de mort, mais à coup sûr de quoi contrarier les lecteurs en quête d’une validation de leur médecine alternative préférée. Les autres prendront plaisir à accompagner le Dr Offit dans son ­périple plein de verve et d’enthousiasme à travers ces champs de rêves qu’ont ensemencés nombre d’esprits forts au fil des ans. Il passe en revue les vitamines à forte et faible dose, les hormones bio-identiques, la thérapie par chélation puis une panoplie de faux remèdes contre le cancer. Il décortique les affirmations de ceux qui prétendent soigner l’autisme ou la maladie de Lyme chronique. Et il s’émerveille du chaos que peuvent créer les élus quand ils décident de s’en ­mêler. Il évoque la pagaille monstre créée par la loi américaine de 1994 sur les compléments alimentaires, en vertu de laquelle tout produit rangé dans la catégorie des compléments ne ferait l’objet que d’un contrôle minimal de la part des autorités fédérales. Le terrain regorge de schémas récurrents. Dont, malheureusement, des cas d’enfants et d’adultes décédés de maladies soignables parce que leurs ­parents ou eux-mêmes se sont détournés de la médecine conventionnelle au profit de formules magiques. Et puis il y a les personnalités, souvent des acteurs, qui s’érigent en autorités médicales. Le Dr Offit cite les cas de Suzanne Somers, qui carbure aux hormones, et de ­Jenny ­McCarthy, qui propage l’idée d’un lien entre vaccination et autisme et défend des dizaines de remèdes miracles (3).  

Des cures de vitamine C à haute dose

Tout aussi charismatiques et dangereux sont les grands scientifiques qui tournent le dos à la raison pour n’y plus jamais revenir. L’un d’eux est Linus Pauling, un chimiste à qui ses premiers travaux ont valu le prix ­Nobel. Il s’est fait ensuite le chantre des cures de vitamine C à haute dose pour traiter toutes sortes de ­maladies et ne s’est jamais ­rétracté publiquement en dépit de multiples études montrant que cela n’avait aucune utilité. Autre exemple : le Pr Andrew Ivy. Figure vénérée de la méde­cine américaine dans les décen­nies précédant la Seconde Guerre mondiale, il s’inspira ensuite des preuves produites lors du procès de Nuremberg pour mettre en place des protocoles d’expérimentation humaine toujours en vigueur aujourd’hui. Puis il s’enticha d’un faux médicament contre le cancer, le Krebiozen, fut inculpé pour fraude et tomba en disgrâce. Même les plus avisés des humains ont le chic pour se leurrer et leurrer autrui, parfois par appât du gain, parfois simplement parce qu’ils sont persuadés qu’une personne intelligente et sûre d’elle dotée de la bonne potion a la capacité de changer les lois de la nature. Le Dr Offit évoque en passant le débat mémorable qui eut lieu à l’Assemblée législative de l’État de l’Indiana au sujet de la valeur de pi, le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre. Un député fit observer que 3,14159 n’était pas une valeur très pratique et qu’il ­serait beaucoup plus facile de travailler avec 3,2. L’Assemblée de l’Indiana vota une proposition de loi en ce sens qui fut bloquée par le Sénat. Ce genre d’absurdité perdure. Les vitamines à haute dose, le Krebiozen, les antinéoplastons (4), les lavements au café, le peroxyde d’hydrogène par voie intraveineuse, l’huile d’émeu et l’homéopathie comme traitements anticancéreux sont autant d’exemples de l’extra­ordinaire faculté qu’ont les humains à prendre leurs désirs pour des réalités.   — Cet article est paru dans The New York Times le 1er juillet 2013. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Do You Believe in Magic? The Sense and Nonsense of Alternative Medicine de Paul Offit, Harper, 2013

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