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Le cerveau et la loi sur la burqa

En Allemagne comme en France, les députés on voté une « loi sur la burqa », alors que personne ne porte ce vêtement. Pourquoi ? C’est que l’opinion d’autrui exerce sur nous un véritable empire. Nous sommes programmés pour nous y conformer, au point de ne plus voir ce qui crève les yeux.


© Chris Stowers / Panos / Rea

« Jamais », proclame une pancarte lors d’un rassemblement du mouvement islamophobe allemand Pegida. Cependant, qui peut affirmer croiser quotidiennement des femmes en niqab ?

Pourquoi les gens voient-ils des choses qui n’existent pas ? Le psychologue Solomon Asch a raconté son enfance en Pologne. En 1914, alors qu’il avait 7 ans, il fêtait en famille le seder, le premier soir de la pâque juive. Sa grand-mère offrit un verre de vin à chacun puis posa un autre verre rempli sur la table. « Il est pour qui ? demanda le jeune garçon. — Pour le prophète Élie, lui répondit un de ses oncles. — Il va vraiment en boire ? — Mais oui, dit l’oncle. Tu vas voir. » L’enfant scruta le verre et eut la certitude d’avoir vu baisser le niveau du vin. Sa famille avait émigré à New York avant que la Wehrmacht envahisse la ­Pologne en 1939 et que les nazis ­exter­minent les juifs. Asch gagnait sa vie en tant que psychologue social. En 1951, il mena une expérience révolutionnaire qui lui permit de comprendre pourquoi les gens succombent si souvent à la ­propagande la plus grossière – et, par la même occasion, d’expliquer le phénomène qu’il avait vécu enfant. L’expérience consistait à comparer la longueur de plusieurs lignes. Les participants se voyaient remettre une carte sur laquelle était imprimé un trait et, en dessous, trois autres traits. Parmi ces trois lignes, l’une était de toute évidence de même longueur que celle du haut, une autre était indéniablement plus longue, une autre plus courte. Les cobayes ­devaient juste indiquer celle qui était identique au trait du haut. Laissés seuls face à cet exercice fort simple, tous donnaient la bonne réponse. Mais ensuite, Ash répartit les participants dans des groupes. Chaque groupe était composé d’un cobaye et de sept ­assistants à qui Ash, à l’insu du cobaye, avait donné des instructions. Les assistants se mirent unanimement à donner de mauvaises réponses. Ils disaient que les traits courts étaient longs, et réciproquement. Les participants, qui ne se doutaient de rien, se rallièrent à eux. Ces mêmes personnes qui, peu auparavant, avaient su classer correctement et sans hésiter les lignes qu’elles avaient devant les yeux déclarèrent des traits plus longs de quelques centimètres que ceux qui s’étendaient sur presque toute la page. Moins d’un cobaye sur quatre parvint à s’opposer aux affirmations insensées des assistants. Asch expliqua ce déni de réalité par la peur d’être d’un avis divergent. Dans les entretiens qu’il mena avec ses cobayes, ces derniers lui confièrent que les jugements exprimés de façon si convaincante par les assistants les avaient fait douter de leurs propres perceptions. D’autres dirent qu’ils avaient très bien ­remarqué l’erreur des autres mais n’avaient pas voulu les contrarier. ­Plusieurs ­participants avouèrent même être persuadés que quelque chose ne tournait pas rond chez eux. Lorsque des personnes autour d’eux évaluaient ­autrement la longueur des traits, ils se sentaient confortés dans l’idée que ça n’allait pas bien dans leur tête. Asch cherchait à mettre en évidence bien plus qu’une particularité du com­portement humain. Il voulait comprendre ce qui s’était passé pendant la période nazie en Allemagne. Comment était-il possible que des millions d’Allemands se soient laissé convaincre par une propagande mensongère aussi aisément identifiable ? Même des citoyens bienveillants n’avaient eu aucune difficulté à voir de dangereux sous-hommes dans leurs voisins juifs qui ne leur avaient ­jamais fait le moindre mal. Et, même après que les bombardements alliés eurent détruit leurs villes, beaucoup étaient toujours disposés à croire « le plus grand chef de guerre de tous les temps » et à souffrir pour la victoire finale.   Avec le sens de la réalité, il en va ainsi. Par exemple, qui croise sans arrêt des femmes en voile intégral ? Pas moi, en tout cas, bien que je vive à Berlin et que je me rende souvent à ­Neukölln, ­Wedding et d’autres quartiers à forte présence ­musulmane. Il m’arrive très rarement de voir une femme dont les cheveux et la bouche sont dissimulés derrière ce qu’on appelle un niqab. Quant à la burqa, ­autrement dit une tenue qui recouvre tout le corps et ne laisse deviner que le visage derrière une grille de tissu, je n’en ai jamais vu. Pas étonnant. D’après les experts du monde islamique, ce type de vêtement n’est porté qu’en Afghanistan et dans quelques régions d’Ouzbékistan, du Tadji­kistan et du Pakistan. Et néanmoins, tant de gens en Allemagne se sentent menacés par les femmes voilées qu’en 2017 le Bundestag a voté une loi qui interdit aux fonctionnaires « la dissimulation du visage dans le cadre de leurs fonctions ou d’une activité en lien direct avec celles-ci ». Les médias l’ont surnommée « loi sur la burqa » (1). Lorsqu’un député vert a voulu savoir s’il y avait des données chiffrées sur le port de la burqa, l’exécutif a dû en convenir : « Le gouvernement fédéral ne dispose pas d’informations sur le nombre de femmes portant la burqa en Allemagne. » Selon une enquête de la radio bavaroise, personne au ministère fédéral de l’Intérieur et dans les ministères de l’Intérieur des Länder n’avait été en mesure de citer un seul cas de fonctionnaire ayant exercé ses fonctions revêtue d’un voile intégral. Bien que personne ne sût ce qu’il y avait au juste à réglementer, la « loi sur la réglementation sectorielle du port du voile » est entrée en vigueur le 15 juin 2017. Pour comprendre une telle législation postfactuelle, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil aux sondages d’opinion. D’après une enquête réalisée en 2015 par la Fondation Bertelsmann, 57 % des habitants non musulmans d’Allemagne sont d’accord avec la phrase « L’islam est une menace. » Et les Allemands se sentent non seulement menacés, mais aussi encer­clés. Lorsque l’institut Ipsos leur a ­demandé d‘estimer le pourcentage de leurs concitoyens de confession musul­mane, ils ont répondu en moyenne « 21 % ». Combien de musulmans ­dénombre-t-on réellement en Allemagne ? En 2018, une ­enquête de l’Institut allemand de recherche économique arrivait, en 2018, à 4,3 %. Ainsi, la réalité et la perception qu’on en a ne cessent de diverger. Le déni de ce qui est évident n’est du reste pas l’apanage des Allemands. Les électeurs américains ont soumis le monde à une énigme difficile à résoudre : comment ont-ils pu imaginer qu’un homme impliqué dans pas moins de 3 500 procédures judiciaires, allait, une fois élu président, tout faire pour le bien de son pays ? En Grande-Bretagne, reste à savoir pourquoi la population, en dépit de toutes les lois économiques connues et contre ses propres intérêts, a opté pour le Brexit. De plus
en plus souvent, les faits sont remplacés par une vérité ressentie qui sert de base à des décisions de grande ampleur, voire à des lois. Certes, les êtres humains, quand ils sont en groupe, ont depuis toujours un rapport biaisé à la réalité. La propagande nazie sur laquelle s’est penché Solomon Asch, mais aussi toutes les folies boursières, depuis la spéculation sur le prix des bulbes de tulipe dans les Pays-Bas du XVIIe siècle jusqu’à la bulle des subprimes qui a éclaté en 2007, reposent, au bout du compte, sur le fait que ceux qui y ont pris part se suggéraient les uns aux autres une vérité alternative. Cette faiblesse de la nature humaine, les faiseurs d’opinion cherchent à l’utiliser à leur profit. Ces dernières années, personne n’a mieux su manipuler le conformisme humain que la droite popu­liste. Il suffit d’ouvrir un journal ou de regarder la télévision. Les commentateurs nous disent que les Allemands sont rétifs à la mondialisation et craignent pour leur culture, ou que ce sont Facebook et consorts qui ont porté Trump au pouvoir en l’aidant à répandre ses contre­vérités.Tout cela est peut-être exact mais passe à côté de la vraie question : comment les êtres humains arrivent-ils à des convictions dont ils ne démordent plus, même quand on leur présente de bons ­arguments ? Pourquoi sont-ils si vulnérables aux idéologies ? L’expérience d’Asch offre une explication à un tel éloignement de la réalité. Quelqu’un qui ne cesse d’entendre que des hordes de femmes voilées menacent notre vivre-ensemble va adhérer à cette opinion même s’il n’a jamais rencontré l’une d’entre elles. Asch supposait toutefois que ses cobayes ne se ralliaient à l’avis dominant que par mesure de précaution – et qu’ils savaient ou du moins pressentaient que quelque chose clochait. Les psychologues parlent à cet égard de « dissonance cognitive » : les cobayes d’Asch voulaient échapper à une tension déplaisante née de l’écart entre ce qu’ils savaient et ce qu’ils disaient. Solomon Asch était hélas beaucoup trop optimiste. En 2005, des neuro­scientifiques ont reproduit son expérience avec la technologie du XXIe siècle. ­Gregory Berns et ses collègues de l’université Emory d’Atlanta ont fait passer une IRM aux cobayes lorsqu’ils émettaient leurs jugements. L’appareil mesu­rait l’activité de différentes zones de leur cerveau. Cette fois, les participants ­devaient ordonner des figures déformées dans l’espace. Là encore, des complices défendaient des solutions absurdes, et les cobayes y souscrivaient. Mais le plus effrayant se jouait dans leur tête : dans les zones du cerveau sollicitées d’ordinaire pour les mensonges et la gestion des contradictions, on ne constatait chez eux aucune activité. Le conflit entre ce que leurs yeux voyaient et ce qu’affirmaient les personnes autour d’eux n’avait même pas atteint cette instance de leur conscience. Est-ce que quelque chose n’éliminait pas cette contradiction à un stade antérieur et encore inconscient ? Dès que les complices troublaient un cobaye par une réponse manifestement fausse apparaissait une activité élevée dans les aires cérébrales correspondant à la perception spatiale. Les données venues des yeux y étaient traitées jusqu’à ce que la perception s’accorde avec les affirmations des autres. Ainsi, aucun cobaye n’avait besoin de mentir ! Personne ne souffrait de dissonance cognitive. Les participants voyaient bel et bien les figures comme elles n’étaient pas. Ils les voyaient comme ils devaient les voir.

Le phénomène de surimitation

Le cerveau est une usine à falsification. À l’instar des illusions optiques, l’opinion d’autrui nous fait percevoir une réalité qui n’existe pas. C’est la conclusion de l’expérience d’Asch : quand tout le monde parle de burqas, on voit des burqas. La rédaction du magazine télé Monitor a eu l’idée de comptabiliser les sujets qu’abordaient les talk-shows allemands. En 2016, 54 % des émissions de débats diffusées sur les chaînes ARD et ZDF ont traité des réfugiés, de l’islam, du ­terrorisme et du populisme de droite. A tour de rôle, les deux chaînes publiques ont montré des visages voilés et des ­citoyens en colère manifestant contre des visages voilés, avant que des criminologues, des responsables politiques et des féministes ne polémiquent sur ces visages voilés. Comment ne pas finir par être ­persuadé qu’on a vu des femmes ­voilées dans sa ville ? Les singes singent, dit-on. Homo ­sapiens, en revanche, est censé être doté d’une conscience critique. De nouvelles expériences dans lesquelles notre intelligence sociale a été comparée à celle du chimpanzé sèment toutefois quelques doutes. Les résultats montrent pourquoi nous ne percevons pas la réalité mais ce que les autres en disent. À l’occasion d’une expérience ­menée en 2007, des chercheurs de l’université de Saint Andrews, en Écosse, ont fait effectuer la même tâche à des enfants et à des chimpanzés : il s’agissait d’ouvrir une boîte à trésors contenant des fruits. La boîte était munie des serrures et de verrous, tous inopérants sauf un. Les enfants et les chimpanzés ont regardé l’un des chercheurs ­effectuer une série d’actions pour ouvrir la boîte. Puis ce fut à eux d’imiter ce qu’ils avaient observé. Très vite, les singes se sont aperçus qu’une simple pression sur l’un des verrous suffisait à ouvrir la boîte et ont cessé toute autre manipulation. Les ­enfants, en revanche, se sont ­obstinés à reproduire toute la procédure qui leur avait été montrée. Ils avaient pourtant bien vu qu’on pouvait procéder plus simplement. Les psychologues écossais ont donné à cet entêtement le nom de « surimitation ». L’extrême conformisme n’est pas une pathologie propre à notre culture. Les Sans d’Afrique australe, qui vivent dans des conditions semblables à celles de l’âge de la pierre, imitent de façon maniaque ce qui leur est montré. Tout cela indique un besoin inné chez l’être humain. Lorsqu’une caractéristique est programmée génétiquement, il est utile de se pencher sur l’évolution pour mieux la comprendre. Après tout, il doit bien y avoir des raisons pour que les êtres humains s’approprient davantage que les autres animaux ce que les autres leur montrent. Joseph Henrich, anthropologue à l’université Harvard, explique même le succès de notre espèce par ce comportement. Ce n’est que parce que notre cerveau absorbe comme une éponge ce que les autres ­affirment et font que la civilisation a pu naître. Si nous étions aussi sceptiques que les chimpanzés, nous n’aurions jamais pu acquérir l’usage du feu, de l’écriture et du téléphone portable. Car l’apprentissage de compétences culturelles exige que l’individu acquière aussi des habitudes dont il ne comprend pas le sens. Celui qui essaie de tout remettre en question se met en danger. Henrich mentionne, par exemple, le traitement du manioc en Amérique du Sud. Le manioc cru contient de l’acide cyanhydrique, qui est un poison. C’est pourquoi il faut le ­détoxifier. Les femmes épluchent et râpent les tubercules, puis les font bouillir jusqu’à ce que l’acide cyanhydrique ait été évacué. Elles consacrent du temps à cette tâche, mais elles ne savent pas pourquoi elles le font. Elles préparent le manioc comme leurs mères le leur ont appris. Ainsi, ­personne n’a jamais subi d’empoisonnement. Si ces femmes étaient des chimpanzés, elles ne feraient que ce qui leur semble évident et nécessaire : retirer au manioc son goût amer. La surimitation est programmée chez les femmes d’Amazonie. Elle leur sauve la vie et fournit aux peuples ­d’Amérique du Sud l’une de leurs principales sources de nourriture. Ainsi l’imitation et la crédulité traduisent-elles un succès de l’évolution. La surimitation ne peut fonctionner que si nous sommes prêts à accepter ce qui nous semble absurde. Sans cette capacité de croire aveuglément, l’humanité n’aurait jamais pu accoucher de la civilisation. Et ce qui s’est une fois fixé dans les esprits est transmis de génération en génération. Pour nos ancêtres, il était plus utile d’être naïf et manipulable que de faire preuve d’esprit critique. L’évolution n’a que faire de la vérité. La seule chose qui compte pour elle, ce sont les chances de survie. Qui doit-on croire alors ? Trop de scepticisme n’est pas profitable, mais celui qui se fait avoir par le premier charlatan venu compromet également ses chances. Pour nos lointains ancêtres, la voie vers le succès consistait à chercher les bons modèles. Dans les sociétés tribales, l’influence des hommes se mesure au nombre de leurs trophées de chasse. Le footballeur Franz Beckenbauer a été choisi comme ambassadeur de marques de voitures, d’essence et même de gaz russe. Quand on a remporté deux fois la Coupe du monde, on ne saurait se tromper. Lors d’une expérience, enfin, de futurs banquiers d’affaires ont suivi les règles du bon placement ­financier tant qu’ils ignoraient les opérations des autres étudiants. Lorsqu’ils ont appris qu’un de leurs cama­rades était en train de ­gagner beaucoup d’argent, ils ont ­oublié tout ce qu’ils savaient des marchés de capi­taux. Ils se sont mis à copier ceux qui réussissaient le mieux – avec des résultats désastreux. Ils savaient à quel point le succès boursier peut n’être dû qu’au ­hasard, mais, quand ils ont vu s’élever une nouvelle étoile dans le ciel de la Bourse, ils ont perdu tout discernement.  

La différence entre une opinion et un fait ne va plus de soi

Est-il étonnant qu’un homme ayant vanté sa réussite de chef d’entreprise dans son émission de télé-réalité apparaisse crédible à des millions d’Américains ? Donald Trump ou Vladimir Poutine peuvent bien être des menteurs notoires, cela ne leur nuit en rien. Pour leurs partisans, la réalité se conforme aux paroles de l’homme fort, et non l’inverse. Ces hommes forts ont du succès avec leurs mensonges. Cela les rend crédibles. Notre société ouverte repose sur l’idée que les mensonges ne mènent pas loin parce que les menteurs se discréditent eux-mêmes. Nul besoin de se tourner vers les États-Unis pour s‘apercevoir que cette supposition ne tient plus. La réalité est autre : plus une déclaration est absurde, plus elle sert celui qui la fait. Car la ­déraison est divertissante, elle ­attire ­l’attention et conforte dans leur perception de la réalité ceux qui sont déjà convaincus. En mars 2017, le parti xénophobe Alter­native pour l’Allemagne (AfD) a fait courir le bruit, sans aucun fondement, que le ministère des Affaires étrangères ­déconseillait aux ressortissants allemands de voyager en Suède parce qu’ils risquaient de tomber sur des migrants en maraude. Les responsables politiques ont toujours affabulé à propos de prétendus faits quand ils concordaient avec l’image du monde que se faisaient leurs partisans. Mais ils le faisaient discrètement, dans les arrière-salles des brasseries. Ce qui est nouveau, c’est le détachement avec lequel ces contrevérités sont proférées. En ­octobre 2015, le ministre de l’Intérieur alle­mand de l’époque, Thomas de ­Maizière, a affirmé qu’un tiers des soi-­disant Syriens présents en Allemagne ne venaient pas de Syrie, alors que son propre ministère ne disposait d’aucun chiffre à ce sujet. Façonner l’opinion à partir d’affirmations mensongères est devenu la norme dans de nombreux pays européens. ­Blasés des slogans, nous nous y sommes insidieusement habitués. Le débat ne consiste plus qu’à défendre son propre point de vue. Qu’il existe une différence entre une opinion et un fait ne va plus de soi pour une grande partie de la ­population. En Grande-Bretagne, la mère patrie de la démocratie parlementaire, la situation a débouché sur le vote en faveur d’un Brexit probablement préjudiciable. Si les mensonges fonctionnent, ce n’est pas parce que nous manquons d’intelligence pour les débusquer. Ils s’imposent parce que nous voulons y croire – mais avant tout parce que, collectivement, les êtres humains se laissent contaminer par le jugement d’autrui. Le conformisme est intrinsèque à Homo sapiens. Mais les êtres humains sont aussi curieux et indis­ciplinés. Les petits enfants imitent les adultes, ils les agacent aussi sans cesse en leur demandant : « Pourquoi ? » On sait que c’est un enfant qui refusa d’adhérer à l’enthousiasme de tout un peuple pour les habits neufs de l’empereur. C’est peut-être à ce genre ­d’insubordination que la démocratie devra sa survie. Il est possible que notre avenir dépende de notre ­capacité à conserver l’envie de poser des questions. Cela supposerait de ne pas attendre de nos écrans une ­réponse définitive à tous les problèmes de la vie. L’incertitude pourrait s’avérer un état non seulement supportable, mais même fructueux. Ne vaudrait-il pas mieux, dans les ­débats houleux à venir, se retenir d’écrire un tweet cinglant et utiliser son intelligence pour, comme l’enfant devant l’empereur nu, se poser la bonne question ? On pourrait au moins essayer.   — Cet article est paru dans Die Zeit le 23 mai 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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The Secret of Our Success: How Culture is Driving Human Evolution, Domesticating our Species, and Making us Smarter de Joseph Henrich, Princeton University Press, 2016

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