Le cerveau est une machine à falsifier
par Stefan Klein

Le cerveau est une machine à falsifier

En Allemagne comme en France, les députés on voté une « loi sur la burqa », alors que personne ne porte ce vêtement. Pourquoi ? C’est que l’opinion d’autrui exerce sur nous un véritable empire. Nous sommes programmés pour nous y conformer, au point de ne plus voir ce qui crève les yeux.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Stefan Klein

© Chris Stowers / Panos / Rea

« Jamais », proclame une pancarte lors d’un rassemblement du mouvement islamophobe allemand Pegida. Cependant, qui peut affirmer croiser quotidiennement des femmes en niqab ?

Pourquoi les gens voient-ils des choses qui n’existent pas ? Le psychologue Solomon Asch a raconté son enfance en Pologne. En 1914, alors qu’il avait 7 ans, il fêtait en famille le seder, le premier soir de la pâque juive. Sa grand-mère offrit un verre de vin à chacun puis posa un autre verre rempli sur la table. « Il est pour qui ? demanda le jeune garçon. — Pour le prophète Élie, lui répondit un de ses oncles. — Il va vraiment en boire ? — Mais oui, dit l’oncle. Tu vas voir. » L’enfant scruta le verre et eut la certitude d’avoir vu baisser le niveau du vin. Sa famille avait émigré à New York avant que la Wehrmacht envahisse la ­Pologne en 1939 et que les nazis ­exter­minent les juifs. Asch gagnait sa vie en tant que psychologue social. En 1951, il mena une expérience révolutionnaire qui lui permit de comprendre pourquoi les gens succombent si souvent à la ­propagande la plus grossière – et, par la même occasion, d’expliquer le phénomène qu’il avait vécu enfant. L’expérience consistait à comparer la longueur de plusieurs lignes. Les participants se voyaient remettre une carte sur laquelle était imprimé un trait et, en dessous, trois autres traits. Parmi ces trois lignes, l’une était de toute évidence de même longueur que celle du haut, une autre était indéniablement plus longue, une autre plus courte. Les cobayes ­devaient juste indiquer celle qui était identique au trait du haut. Laissés seuls face à cet exercice fort simple, tous donnaient la bonne réponse. Mais ensuite, Ash répartit les participants dans des groupes. Chaque groupe était composé d’un cobaye et de sept ­assistants à qui Ash, à l’insu du cobaye, avait donné des instructions. Les assistants se mirent unanimement à donner de mauvaises réponses. Ils disaient que les traits courts étaient longs, et réciproquement. Les participants, qui ne se doutaient de rien, se rallièrent à eux. Ces mêmes personnes qui, peu auparavant, avaient su classer correctement et sans hésiter les lignes qu’elles avaient devant les yeux déclarèrent des traits plus longs de quelques centimètres que ceux qui s’étendaient sur presque toute la page. Moins d’un cobaye sur quatre parvint à s’opposer aux affirmations insensées des assistants. Asch expliqua ce déni de réalité par la peur d’être d’un avis divergent. Dans les entretiens qu’il mena avec ses cobayes, ces derniers lui confièrent que les jugements exprimés de façon si convaincante par les assistants les avaient fait douter de leurs propres perceptions. D’autres dirent qu’ils avaient très bien ­remarqué l’erreur des autres mais n’avaient pas voulu les contrarier. ­Plusieurs ­participants avouèrent même être persuadés que quelque chose ne tournait pas rond chez eux. Lorsque des personnes autour d’eux évaluaient ­autrement la longueur des traits, ils se sentaient confortés dans l’idée que ça n’allait pas bien dans leur tête. Asch cherchait à mettre en évidence bien plus qu’une particularité du com­portement humain. Il voulait comprendre ce qui s’était passé pendant la période nazie en Allemagne. Comment était-il possible que des millions d’Allemands se soient laissé convaincre par une propagande mensongère aussi aisément identifiable ? Même des citoyens bienveillants n’avaient eu aucune difficulté à voir de dangereux sous-hommes dans leurs voisins juifs qui ne leur avaient ­jamais fait le moindre mal. Et, même après que les bombardements alliés eurent détruit leurs villes, beaucoup étaient toujours disposés à croire « le plus grand chef de guerre de tous les temps » et à souffrir pour la victoire finale. Avec le sens de la réalité, il en va ainsi. Par exemple, qui croise sans arrêt des femmes en voile intégral ? Pas moi, en tout cas, bien que je vive à Berlin et que je me rende souvent à ­Neukölln, ­Wedding et d’autres quartiers à forte présence ­musulmane. Il m’arrive très rarement de voir une femme dont les cheveux et la bouche sont dissimulés derrière ce qu’on appelle un niqab. Quant à la burqa, ­autrement dit une tenue qui recouvre tout le corps et ne laisse deviner que le visage derrière une grille de tissu, je n’en ai jamais vu. Pas étonnant. D’après les experts du monde islamique, ce type de vêtement n’est porté qu’en Afghanistan et dans quelques régions d’Ouzbékistan, du Tadji­kistan et du Pakistan. Et néanmoins, tant de gens en Allemagne se sentent menacés par les femmes voilées qu’en 2017 le Bundestag a voté une loi qui interdit aux fonctionnaires « la dissimulation du visage dans le cadre de leurs fonctions ou d’une activité en lien direct avec celles-ci ». Les médias l’ont surnommée « loi sur la burqa » (1). Lorsqu’un député vert a voulu savoir s’il y avait des données chiffrées sur le port de la burqa, l’exécutif a dû en convenir : « Le gouvernement fédéral ne dispose pas d’informations sur le nombre de femmes portant la burqa en Allemagne. » Selon une enquête de la radio bavaroise, personne au ministère fédéral de l’Intérieur et dans les ministères de l’Intérieur des Länder n’avait été en mesure de citer un seul cas de fonctionnaire ayant exercé ses fonctions revêtue d’un voile intégral. Bien que personne ne sût ce qu’il y avait au juste à réglementer, la « loi sur la réglementation sectorielle du port du voile » est entrée en vigueur le 15 juin 2017. Pour comprendre une telle législation postfactuelle, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil aux sondages d’opinion. D’après une enquête réalisée en 2015 par la Fondation Bertelsmann, 57 % des habitants non musulmans d’Allemagne sont d’accord avec la phrase « L’islam est une menace. » Et les Allemands se sentent non seulement menacés, mais aussi encer­clés. Lorsque l’institut Ipsos leur a ­demandé d‘estimer le pourcentage de leurs concitoyens de confession musul­mane, ils ont répondu en moyenne « 21 % ». Combien de musulmans ­dénombre-t-on réellement en Allemagne ? En 2018, une ­enquête de l’Institut allemand de recherche économique arrivait, en 2018, à 4,3 %. Ainsi, la réalité et la perception qu’on en a ne cessent de diverger. Le déni de ce qui est évident n’est du reste pas l’apanage des Allemands. Les électeurs américains ont soumis le monde à une énigme difficile à résoudre : comment ont-ils pu imaginer qu’un homme impliqué dans pas moins de 3 500 procédures judiciaires, allait, une fois élu président, tout faire pour le bien de son pays ? En Grande-Bretagne, reste à savoir pourquoi la population, en dépit de toutes les lois économiques connues et contre ses propres intérêts, a opté pour le Brexit. De plus en plus souvent, les faits sont remplacés par une vérité ressentie qui sert de base à des décisions de grande ampleur, voire à des lois. Certes, les êtres humains, quand ils sont en groupe, ont depuis toujours un rapport biaisé à la réalité. La propagande nazie sur laquelle s’est penché Solomon Asch, mais aussi toutes les folies boursières, depuis la spéculation sur le prix des bulbes de tulipe dans les Pays-Bas du XVIIe siècle jusqu’à la bulle des subprimes qui a éclaté en 2007, reposent, au bout du compte, sur le fait que ceux qui y ont pris part se suggéraient les uns aux autres une vérité alternative. Cette faiblesse de la nature humaine, les faiseurs d’opinion cherchent à l’utiliser à leur…
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