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Et la parole fut

L’homme est le seul animal à maîtriser le langage. C’est inscrit dans ses gènes. Mais d’où vient cette faculté hors normes et comment a-t-elle évolué ? Même si elle reste controversée, l’hypothèse la plus plausible est celle d’une « mutation mineure » survenue en Afrique de l’Est voilà environ 80 000 ans.


© UNICEF | Pierre Holtz

Intellectuel engagé de longue date sur la scène politique américaine, Noam Chomsky reste aussi, on a tendance à l’oublier, un chercheur de premier plan. Pourtant, le travail universitaire n’a pas été pour lui, loin de là, un havre de paix face aux remous du débat public. La linguistique, son ­domaine de recherche principal (mais non exclusif, loin de là), constituait déjà un nid à controverses longtemps avant qu’il ne s’y intéresse – au point que dès 1866, la Société de linguistique de Paris avait expressément exclu toute discussion sur l’origine du langage, sujet beaucoup trop dérangeant pour l’ambiance contemplative d’une société ­savante. Devenu maître de conférences au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1956, Chomsky n’a pas tardé à jeter un nouveau pavé dans la mare.

À l’époque, il est généralement ­admis que l’esprit humain à la naissance se présente comme une page blanche sur laquelle s’inscrit toute expérience ultérieure (1). Le langage est ainsi consi­déré comme un comportement acquis, ­imposé de l’extérieur aux enfants qui ­apprennent à parler. Telle est en tout cas la conception d’un psychologue comportementaliste réputé, Burrhus ­Skinner, auteur en 1957 d’un livre sur le comportement verbal, Verbal Behaviour. Jusqu’à ce que le jeune Chomsky fasse soudain parler de lui, en 1959, en publiant dans la revue Language un ­article où il démolit impitoyablement le livre de Skinner. Il substitue aux idées behaviouristes une théorie du langage qu’il a déjà ébauchée en 1957 dans son propre ouvrage, Structures syntaxiques.

Pour Chomsky, le langage humain n’est pas une extension des autres formes de communication animale : il est unique en son genre. Car, derrière l’évidente diversité linguistique ­humaine, montre-t-il, toutes les langues sont en réalité des variations sur un seul thème fondamental. De surcroît, puisque tous les enfants normalement constitués ­apprennent leur langue mater­nelle sans qu’il soit nécessaire de la leur ensei­gner (et même en dépit de l’inattention paren­tale), l’aptitude au langage est innée et partie intégrante de l’héritage biologique spécifiquement humain.

 

Plus profondément, les structures syntaxiques fondamentales sont pour Chomsky elles-mêmes innées : les jeunes enfants n’auraient à ­apprendre que des détails périphériques qui ­varient selon les langues. Ainsi, selon ses conceptions initiales, les différences entre les idiomes ne sont que des différences d’« externalisation ». Quel que soit le substrat biologique qui ­détermine l’aptitude au langage (nul besoin de le connaître exactement pour admettre qu’il existe), c’est cet « organe linguis­tique spécialisé » qui permet aux ­humains – et à eux seuls parmi toutes les espèces – de maîtriser le langage. Cette disposition humaine fondamentale impose à l’apprentissage linguistique un ensemble de contraintes qui dessine la structure d’une « grammaire universelle » profondément ancrée en nous.

Selon les premières formulations de cette théorie, le langage procède à la fois de « structures superficielles » qu’illustrent les langues parlées dans le monde et de « structures profondes » qui reflètent les concepts sous-jacents formés dans le cerveau. Selon cette ­approche, les significations profondes et les sonorités superficielles sont liées par une « grammaire transformationnelle » qui règle la transformation de la production mentale intérieure en sonorités discursives extérieures.

Ces cinquante dernières années, la plupart des intuitions initiales de Chomsky ont été totalement validées par les linguistes – seuls quelques passionnés du langage des chimpanzés (dont les arguments sont démolis par le livre chroniqué ici) contesteraient aujour­d’hui le fait que la capacité pleine et entière d’acquérir et d’utiliser le langage soit une caractéristique à la fois innée et exclusivement humaine. Mais, dans le détail de leur formulation, beaucoup de ces idées ont profondément divisé les spécialistes, au point qu’une coterie non négligeable de linguistes considère Chomsky et ses disciples avec la suspicion qui, dans d’autres contextes, pèserait sur les membres d’une secte.

De plus, au fil du temps et de ses collaborations avec divers collègues (dont, pour tout dire, l’auteur de ces lignes fait un peu partie), Chomsky lui-même a sensiblement modifié ses conceptions, à la fois sur les caractéristiques propres au langage – lesquelles doivent donc être prises en compte dans toute théorie de ses origines – et sur son mécanisme sous-jacent. Depuis les années 1990, Chomsky et ses collaborateurs ont développé ce qui est désormais connu sous le nom de « programme minimaliste », qui cherche à réduire l’aptitude linguistique au mécanisme le plus élémentaire possible. Pour ce faire, il a fallu se débarrasser de fioritures telles que la distinction entre structures profondes et structures superficielles, pour mieux se concentrer sur la façon dont le cerveau crée lui-même les règles qui président à la production du langage.

 

Dans sa dernière version, cette hypo­thèse linguistique réduite à sa plus simple expression est condensée dans un livre bref et séduisant, écrit par Chomsky et son collègue Robert Berwick, expert en cognition numérique au MIT. Ce recueil de quatre essais fascinera quiconque s’intéresse à ce phénomène extraordinaire qu’est le langage. Il montre que « le moteur originel de la syntaxe […] est beaucoup plus simple que beaucoup le croyaient il y a quelques décennies seulement ».

D’après Berwick et Chomsky, il suffit d’une seule opération, qu’ils ­appellent « fusion » (schématiquement, la forme la plus élémentaire du processus de ­« récur­sivité » dans lequel Chomsky avait vu le fondement du langage). La fusion permet à elle seule de construire toute la structure hiérarchique néces­saire à la production syntaxique ­humaine. ­Selon leur définition succincte, fusionner consiste à « réunir deux éléments syntaxiques quelconques et les combiner en une structure neuve plus complexe ». Introduite dès le ­début du livre, la ­notion est précisée par la suite. Voici leur première explication :

« À partir de “lire” et “livres”, la “fusion” combine ces éléments, opérant un repérage rapide du “leader”de l’association – en l’occurrence, l’élément verbal “lire”. Ce qui correspond à la défi­nition syntaxique courante de “lire des livres” comme “phrase verbale”. Cette nouvelle expression syntaxique s’intègre ensuite à de nouvelles combinaisons, au terme d’un processus caractéristique de ce que nous avons appelé “les propriétés fondamentales du langage humain”. »

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Circonscrire de cette façon l’essence du langage permet à Chomsky et Berwick de diviser en trois parties le problème de savoir comment le langage a évolué. D’abord, le système combinatoire interne, producteur d’expressions dotées d’une hiérarchie syntaxique structurée (telles que « lire des livres »). Ensuite, le système sensori-moteur permettant la parole. Enfin, le système conceptuel sous-jacent, en d’autres termes l’ensemble de pensées dont dépend le langage. Heureusement, ce système global fonctionne avec à peu près n’importe quelle modalité sensorielle, ce qui explique pourquoi langage oral et langage gestuel parviennent si bien à se calquer l’un sur l’autre.

Partant de là, Berwick et Chomsky suggèrent que le processus biologique qui assure l’opération de fusion résulte d’une « mutation mineure » survenue chez un individu d’une des premières populations humaines modernes. D’après les traces archéologiques, cet événement aurait eu lieu en Afrique de l’Est il y a environ 80 000 ans : une innovation neuronale aurait permis de passer d’« atomes logiques » aux « expres­sions structurées », lesquelles auraient ouvert la voie au « riche langage de la pensée ». Ensuite seulement, « le langage mental intérieur […] s’est relié au système ­sensori-moteur » qui rend possible la parole. Ainsi, dans l’évolution humaine, le langage mental intérieur aurait pré­cédé le langage parlé : une idée controversée de nos jours, quoique forte d’antécédents respectables puisqu’elle remonte à l’œuvre de John Locke au xviie siècle.

À ce stade, tout chroniqueur prétendant à l’objectivité se doit de signaler que la presse a accueilli ce scénario avec sarcasme. The Economist, notamment, y a trouvé matière à ricaner : « À quoi cela pourrait-il bien servir ? Personne (à part le possesseur originel) ne dispose de ­“fusion”». À qui parlait donc Prométhée ? À personne, du moins à personne qui utilise la “fusion”».Voyez plutôt Prométhée se saisir de concepts élémentaires et les combiner […] pour son propre usage, dans sa tête. […] Plus tard seulement, le langage humain ­apparaît. […] De nombreux spécialistes jugent cette théorie lacunaire, improbable et grotesque. »

Cette condescendance rappelle la bonne vieille blague sur Dolly Pentreath, la dernière personne à posséder le cornique [la langue des Cornouailles] comme langue maternelle, et qui mourut en 1777 : « Personne ne sait avec qui elle le parlait. »

Pourtant, à condition de replacer l’enjeu dans un contexte plus large, la thèse de Berwick et Chomsky mérite un examen attentif : elle correspond très bien à l’état des connaissances sur l’appa­rition du langage. Aujourd’hui encore, la question des origines divise profondément. Pour les uns, le langage est à ce point complexe et ancré dans notre condition humaine qu’il doit avoir évolué lentement au cours de périodes immen­sément longues. Certains estiment en effet qu’il remonte à Homo ­habilis, un hominidé au cerveau minuscule qui vivait en Afrique il y a près de 2 millions d’années. Pour les autres, comme Berwick et Chomsky, les humains ont acquis le langage très récemment, à la suite d’un événement soudain. Nul moyen terme entre ces deux thèses, si ce n’est que différentes espèces disparues d’hominidés sont considérées comme les initiatrices de la longue trajectoire évolutive du langage.

Si une telle dichotomie persiste ­depuis si longtemps (non seulement parmi les linguistes, mais aussi parmi les paléoanthropologues, les archéologues et les spécialistes des sciences cognitives, entre autres), c’est pour une raison très simple. Jusqu’à l’avènement très récent de l’écriture, le langage n’a pas laissé de traces durables. Que des humains primitifs aient possédé ou non le langage, voilà qui doit être déduit d’indicateurs indirects. Mais qu’est-ce qu’un signe indi­rect acceptable ? Sur cette question, les divergences sont considérables.

La fabrication d’outils lithiques offre l’un des principaux indices possibles. Première trace archéologique de l’huma­nité, cette activité remonte à 2,5 millions d’années, voire plus. Certains affirment qu’il est si compliqué d’expliquer à quelqu’un comment fabriquer un outil en pierre que la transmission de ce savoir passe forcément par le langage. Mais cette thèse semble contredite par une expérience intéressante menée il y a quelques années par des chercheurs japonais. Ils ont divisé en deux groupes une classe d’étudiants de premier cycle qui ignoraient tout de la fabrication desdits outils. Au premier groupe, ils ont appris à façonner des outils assez sophis­tiqués en donnant des explications verbales élaborées. Au second, ils n’ont dispensé qu’une démonstration visuelle. Résultat ? Ils n’ont repéré aucune différence, en termes de vitesse ou d’efficacité, entre ces deux ­apprentissages.

De surcroît, et plus remarquable ­encore de mon point de vue, il s’est ­trouvé dans chaque groupe des étudiants qui n’ont pas du tout compris comment s’y prendre. Élaborer des outils en pierre requiert évidemment beaucoup d’astuce, mais n’exige pas nécessairement la forme d’intelligence liée à la maîtrise du langage, propre aux humains d’aujourd’hui. À l’évidence, nos prédécesseurs ne se bornaient pas à être des versions moins intelligentes de nous-mêmes, comme nous avons si souvent été tentés de le croire.

 

Par conséquent, nous devons chercher un indice durable plus étroitement lié au langage que ne semble l’être la fabrication d’outils. Pourquoi alors ne pas commencer par l’intelligence associée au langage, dont disposent les humains actuels ? Nous seuls sommes capables de déconstruire notre monde intérieur et extérieur en vocabulaire de symboles abstraits que nous pouvons ensuite recombiner mentalement pour formuler des énoncés non seulement sur le monde tel qu’il est, mais sur le monde tel qu’il pourrait être. (Du moins est-il impossible de prouver que d’autres créatures vivantes font de même.) Nous en sommes capables parce que nos circuits mentaux nous permettent d’associer les productions de diverses structures céré­brales qui ne sont apparemment pas connectées de la même façon chez nos plus proches cousins, les grands singes.

Bien sûr, ceux-ci n’en sont pas moins des créatures extraordinairement intel­ligentes, qui peuvent reconnaître et combiner des symboles sous forme d’énoncés simples tels que : « Prendre… balle… rouge… dehors. » Mais cet algo­rithme uniquement additif limite en fin de compte les possibilités, car il est difficile de garder en mémoire un enchaînement symbolique toujours plus long. Quel que soit l’algorithme associé au langage humain, il semble au contraire illimité : grâce à des règles simples, un nombre fini de symboles peut être ­manipulé pour former une infinité d’énoncés différents.

Remarquez que la métaphore que j’ai choisie pour évoquer la fonction cognitive humaine se rapproche dangereusement d’une description du langage. C’est pourquoi Locke pensait que « les mots ne sont rien d’autre que des idées dans l’esprit de celui qui les utilise ». De même, les linguistes estiment de plus en plus, comme l’a dit leur confrère Wolfram Hinzen, que « le langage et la pensée ne constituent pas deux ­domaines de recherche indépendants ». Si tel est le cas, les meilleures preuves de maîtrise linguistique que peut nous apporter l’archéo­logie sont à chercher du côté des objets ou usages qui reflètent l’activité symbolique de l’esprit humain – un esprit capable d’envisager que le monde pourrait être autre qu’il n’est au moment présent.

Et que nous apprend donc l’archéologie ? Il est désormais établi que les premiers outils lithiques ont été fabriqués par des australopithèques primitifs dotés d’un petit cerveau (de taille voisine de celui des grands singes), d’un visage large et de membres aux proportions archaïques. En même temps, ces australopithèques semblent avoir été plus souples et généralistes dans leur alimentation que ne le sont les grands singes actuels. Lorsqu’ils ont com­mencé à façonner des outils en pierre, ils avaient certainement déjà franchi un seuil cognitif en deçà duquel les grands singes demeurent confinés. Cependant, comme je l’ai mentionné, la seule fabrication de ce type d’outils ne constitue pas une preuve de cognition symbolique, telle qu’elle caractérise les humains ­modernes. Aussi intelligents qu’aient été ces ancêtres primitifs, rien ne permet de croire qu’ils présentaient ne serait-ce que des signes précurseurs du mode de pensée humain.

 

Le même raisonnement s’applique aux premiers membres de notre genre Homo, que l’étude des fossiles fait remonter à un peu moins de 2 millions d’années. Plus grands que l’australopithèque, ils présentaient à peu près la même morphologie que nous, signe qu’ils s’étaient adaptés aux vastes étendues de la savane africaine, loin de la protection de leurs forêts ancestrales. Mais ils fabriquaient des outils de pierre primitifs, exactement comme les australopithèques : des éclats effilés, obtenus en cognant une pierre contre une autre. Plus tard seulement, les nouveaux ­humains se sont mis à tailler des bifaces, les premiers outils en forme d’amande. Ces objets d’un nouveau genre ont continué d’être fabriqués en Afrique (avec quelques améliorations mineures en cours de route) jusqu’à il y a environ 160 000 ans. Monotonie culturelle : sous le règne des premiers Homo, il n’existe aucun artefact que l’on puisse considérer comme « symbolique » par nature. Intel­ligents, ces hominidés l’étaient sans aucun doute par rapport aux normes de l’époque. Mais, encore une fois, rien ne permet de conclure avec certitude qu’ils pensaient de la même façon que nous, même sous une forme balbutiante.

 

Il y a environ 300 000 ans, un nouvel outil lithique apparaît à la fois en Afrique et en Europe : des éclats sont débités par percussion dans un bloc de pierre ou nucléus de bonne qualité jusqu’à ce que la dernière frappe ­détache un ustensile à peu près fini, tel qu’un racloir ou une pointe. C’est sous le règne d’une espèce au cerveau légèrement plus volumineux que les précédentes, Homo heidelbergensis, que s’est produite cette avancée conceptuelle – et d’autres, comme la construction des premiers abris artificiels et la domestication primitive du feu. Mais, significativement, il ne reste de cette période qu’un seul artefact doté d’une possible (et très discutable) valeur symbolique : une masse rocheuse vaguement anthro­pomorphe découverte sur le plateau du Golan, qui a peut-être été légèrement modifiée pour lui donner une apparence plus humaine. Homo heidelbergensis n’est manifestement pas familier du raisonnement symbolique.

Homo neanderthalensis, premier hominidé doté d’un cerveau aussi gros que le nôtre, apparaît il y a environ 200 000 ans. Bien qu’il ait laissé quantité de vestiges archéologiques, les indices d’un maniement des symboles apparaissent minces et sporadiques. De façon plus surprenante encore, on peut en dire autant des tout premiers Homo sapiens : apparus en Éthiopie à peu près au même moment que les néandertaliens, ces humains à l’anatomie moderne se sont établis en Europe. Ils laissent dans un premier temps des vestiges matériels comparables à ceux des autres hominidés. Ce n’est que depuis 100 000 ans que l’on commence à trouver – en Afrique, à nouveau – des traces d’une activité humaine en rupture qualitative avec tout ce qui précède. Soudain, Homo sapiens fabrique des perles en coquillage destinées à orner son corps – une façon de dire quelque chose sur soi – ; il fabrique des objets explicitement symboliques, comme des plaques d’ocre gravées de motifs clairement géométriques, manifestement riches de sens pour leurs auteurs.

À peu près au même moment appa­raissent des techniques complexes exigeant de multiples étapes. Le durcissement par le feu de la silcrète, un matériau présent dans le sol et autrement impropre à la fabrication d’outils, témoigne ainsi d’une planification élaborée. Surtout, à partir de ce moment, les données archéologiques montrent qu’à une longue ère de stabilité en succède une autre faite de changements et de progrès continus. Bientôt, l’art figuratif de l’âge glaciaire se retrouve ­aussi bien en Europe qu’en Asie de l’Est, annonçant sans la moindre équivoque l’avènement d’une sensibilité humaine pleinement épanouie.

Manifestement, il est arrivé à notre espèce quelque chose de révolutionnaire, et ce alors que le règne d’Homo sapiens (au sens anatomique du terme) était déjà bien entamé. Tout à coup, les humains se sont mis à manipuler des informations comme ils ne l’avaient jamais fait. Après de longues périodes étales, l’archéologie témoigne d’une ère nouvelle où le changement devient la norme. Dans la foulée des premiers signes d’un changement comportemental affirmé, Homo sapiens quitte l’Afrique et part à la conquête du monde (écartant au passage tous ses ­rivaux hominidés). C’est le début de la vie sédentaire, l’apparition des villes… et, il y une cinquantaine d’années, le premier pas sur la Lune.

 

À l’évidence, il faut qu’un changement abrupt soit intervenu dans la façon dont les humains manipulaient l’information. Très probablement, le substrat biologique de ce changement (à la fois neurologique et vocal) s’est mis en place lorsque notre espèce s’est affirmée comme une entité anatomique (très) différente des autres, il y a environ 200 000 ans (2). Mais ce nouveau potentiel est alors resté en jachère : pour le révéler, il aura fallu un stimulus comportemental. Ce qui a sans doute servi de déclic, c’est l’invention spontanée du langage dans une population africaine isolée qui, pour des raisons encore mal élucidées, possédait un cerveau « à capacité linguistique ». On imagine facilement – au moins en principe – que, dans un coin poussiéreux d’Afrique, un groupe d’enfants chasseurs-cueilleurs a commencé à associer des mots parlés à des objets et à des émotions, ouvrant ainsi une boucle rétroactive entre langage et pensée. À partir de là, l’innovation se serait répandue rapidement au sein d’une population déjà biologiquement prédisposée à l’acquérir. Ce n’est là, bien sûr, qu’une construction – mais c’est la plus compatible qui soit avec les ensei­gnements de l’archéologie. En l’état actuel de la recherche, aucun autre scénario linguistique ne correspond mieux aux données archéologiques que celui de Berwick et Chomsky. Quelque chose est survenu dans l’évolution humaine, très soudainement et très récemment, qui a changé radicalement l’interaction entre les humains et le monde qui les entoure. Il est très difficile d’imaginer que les initiateurs de ce changement n’utilisaient pas le langage, et il n’existe aucune preuve sérieuse que leurs prédécesseurs, eux, l’utilisaient.

Certains détails restent à préciser. Ainsi, en termes de processus évolutif, l’émergence simultanée du langage ­parlé et de la pensée symbolique apparaît comme l’hypothèse la plus plausible, à la faveur d’un processus rétroactif, chez des humains dotés d’un cerveau déjà adapté et d’un conduit vocal déjà opérationnel. Autrement, il faudrait imaginer qu’une mutation par ailleurs invisible ait produit une fonction ­« fusion » à usage interne, laquelle n’aurait été récupérée que plus tard par le système sensori-moteur. Cela dit, la science évolue sans cesse : ce dont nous étions sûrs hier semble toujours bizarre avec le recul et, inévitablement, nos convictions d’aujourd’hui paraîtront demain d’une naïveté confondante. Sachant cela, la thèse de Berwick et Chomsky semble un progrès. Et, pour ne rien gâter, leur livre se lit avec plaisir.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 18 août 2016. Il a été traduit par Ève Charrin.

Notes

1. Cette théorie de la page blanche, plus exactement de l’ « ardoise vierge », a été formulée à l’origine par le philosophe John Locke. Son extraordinaire fortune est décrite dans The Blank Slate, de Steven Pinker, publié en 2003 (Comprendre la nature humaine, Odile Jacob, 2005).

2. Plusieurs gènes dont l’expression est nécessaire au langage ont été identifiés. Le gène FOXP2, en particulier, diffère légèrement de son homologue chez les grands singes. Il est davantage exprimé chez les femmes que chez les hommes, ce qui pourrait contribuer à expliquer l’avantage des filles sur les garçons dans l’apprentissage et les performances langagières.

LE LIVRE
LE LIVRE

Why Only Us: Language and Evolution de Robert C. Berwick et Noam Chomsky, MIT Press, 2016

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