Le collège pour tous, version 1840
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Le collège pour tous, version 1840

Écrit par La rédaction de Books publié le 18 mai 2015

La réforme du collège proposée par la ministre de l’Education a rouvert de vieilles querelles autour des notions d’égalité à l’école et d’utilité des savoirs enseignés. Des questions qui accompagnent l’éducation publique depuis ses débuts. L’académicien et ministre de l’Instruction publique Saint-Marc Girardin posait, en 1840, les termes du débat dans ce passage de De l’instruction intermédiaire et de son état dans le midi de l’Allemagne, intitulé « De la réforme de notre système d’éducation ».

Toutes les fois que le cours des événements fait naître une société nouvelle, il faut aussi une éducation nouvelle. L’éducation suit toujours l’état de la société. Avez-vous comme au Moyen Âge, une société toute religieuse ? L’éducation sera théologique. Au quinzième siècle, la société s’émancipe, elle devient séculière et temporelle : les universités en Allemagne et le collège de France, en France, viennent donner à cette société séculière l’éducation séculière qu’elle réclame. Depuis la révolution française, une société nouvelle est née aussi, une société commerciale et industrielle : cette société demande une éducation appropriée à son esprit.

Le défaut de notre éducation actuelle c’est qu’elle est trop spéciale, trop exclusive : elle est bonne pour faire des savants, des hommes de lettres, des professeurs qui ne soient pas des théologiens : c’est ce qu’il fallait au quinzième et au seizième siècle. Mais aujourd’hui, il nous faut aussi des marchands, des manufacturiers, des agriculteurs ; notre éducation ne semble point propre à en faire.

Tout le monde sent la nécessité d’une instruction qui tienne le milieu entre l’éducation de nos collèges et l’instruction élémentaire. Écoutez ce que disent un grand nombre de pères de famille : nos fils ne sont pas destinés à être des savants ; nous ne voulons pas en faire des poètes, des hommes de lettres, la poésie et la littérature sont des métiers trop chanceux ; nous ne voulons point qu’ils soient avocats, il y en a assez ; nous voulons qu’ils soient bons commerçants, bons manufacturiers, bons agriculteurs. Or, pour ces états qui forment le corps de la société, à quoi sert à nos fils le grec et le latin que vous leur enseignez et qu’ils oublient vite ? Tout le monde ne peut pas écrire, plaider ou saigner, c’est-à-dire être médecin. Le plus grand nombre est hors du cercle des professions savantes. Que font vos collèges pour ce grand nombre ? Rien, ou rien de bien. Mon fils doit auner de la toile : vous lui apprenez à scander des vers latins. Le mien doit être fermier : il sait la mesure des vers d’Horace ; mais il ne sait pas ce que c’est qu’un hectare ; il entend Les Géorgiques de Virgile à livre ouvert, il ignore ce que c’est qu’une charrue. Tout cela n’est-il pas ridicule ?

Nous avons, il est vrai, réponse à cela dans l’Université, et nous disons aux parents qui nous parlent de cette façon : « Si vos fils doivent auner de la toile ou labourer la terre, pourquoi les mettez-vous dans nos collèges ? » « Pourquoi ? disent les parents : nous voulons que nos fils soient des marchands et des agriculteurs, mais nous ne voulons pas qu’ils soient des rustres grossiers. Où voulez-vous que je mette mon fils pour qu’il ait de l’éducation ? A l’école du village ? On y apprend à lire et à écrire ; ce n’est pas assez. Je n’ai donc que vos collèges, et dans vos collèges, vous latinisez sans profit pour les futurs fermiers. »

A parler ainsi, les parents ont raison contre les savants. Aussi qu’arrive-t-il ordinairement ? Beaucoup de bons bourgeois mettent leurs enfants au collège ; ils y apprennent à lire et à écrire. A peine savent-ils cela, on les met au latin ; cela dure trois ans, quatre ans. L’enfant a fini sa quatrième, c’est-à-dire qu’il ne sait pas compter, ne connaît l’Histoire ancienne que par le Selectœ e profanis ; quant à l’Histoire moderne, rien ; l’Histoire de France, rien ; les Sciences naturelles, rien ; les Langues modernes, rien ; il a quatorze ans. Le père alors reprend son fils et lui met une aune entre les mains. Voilà une éducation : c’est-à-dire qu’il a appris pendant cinq ou six ans de sa jeunesse ce qui ne doit jamais lui servir, et qu’il n’a rien appris de ce qui peut lui être utile. Dans nos collèges il y a foule jusqu’en quatrième ; en troisième, les rangs s’éclaircissent ; en rhétorique, beaucoup de bancs sont vides Que si vous voulez trouver nos élèves de quatrième, ils sont à la boutique ou à la ferme. Quant aux rhétoriciens, gens d’élite, gens de haute volée, arrivés dans le monde, ils travaillent au Livre des Cent-et-un.

L’éducation classique, toute littéraire comme elle est, est bonne pour quelques-uns ; elle est détestable quand elle est donnée à tous. Autrefois, ces inconvénients ne se sentaient pas ; l’éducation n’était donnée qu’au petit nombre ; le petit nombre seul la cherchait et dans ce petit nombre encore, la majorité était destinée au clergé, qui a surtout besoin d’une éducation savante et lettrée. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; tout le monde veut de l’éducation, quelle que soit sa profession. L’éducation lettrée étant la seule qui existe, quoiqu’elle ne convienne, certes, pas à tout le monde, tout le monde la commence au moins. Si tous les enfants faisaient leurs classes jusqu’à la fin, et si la nécessité d’un état et d’un métier à prendre ne venaient point déranger ce cours d’études, au bout de quelque temps, toute la nation aurait fait sa rhétorique, et toute la nation serait homme de lettres. Cela est effrayant à penser seulement.

Il faut donc une éducation intermédiaire, quelque chose de plus que l’éducation primaire et quelque chose pourtant qui ne soit pas l’instruction classique.

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