L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Le crépuscule annoncé du travail humain

Cela ne fait guère de doute : la révolution numérique aura des conséquences profondes sur l’emploi. Après avoir évincé les postes routiniers, l’intelligence artificielle se substituera à bon nombre d’emplois qualifiés. Déjà, les logiciels écrivent des articles, rédigent des actes juridiques, remplacent les traders. Apocalypse ou renaissance ? Les économistes s’affrontent, mais une chose est sûre : le rôle de l’État sera décisif pour prendre le meilleur de cette mutation en évitant le pire.

Ce pourrait bientôt être des robots qui écriront les articles sur l’avenir. Si les prédictions les plus hardies concernant la technologie se révèlent justes, les humains comme vous continueront à lire des articles, mais les humains comme moi ne feront plus ni recherches, ni analyses, ni interviews, ni transcriptions, ni gribouillages, ni plans, ni brouillons, ni révisions, ni réécriture, ni corrections, ni validations. L’intelligence artificielle n’aura rendu que trop réelle l’insuffisance de mon intellect. Installée à Chicago, Narrative Science entend que cette évolution se produise dès que possible. Les algorithmes de la firme permettent déjà de communiquer en avant-première les comptes trimestriels des entreprises ou de raconter des rencontres sportives. Certes, il existe un fossé entre la rédaction de comptes rendus lapidaires sur des événements riches en données et l’écriture d’articles plus complexes. Mais Narrative Science voit grand ; c’est l’une des nombreuses entreprises dont le but est de frapper d’obsolescence les postes les plus intellectuels eux-mêmes. L’idée que des machines intelligentes puissent remplacer une grande partie du travail humain semble relever de la science-fiction. Mais la science-fiction n’est pas le fantastique. Lorsqu’il visita l’Exposition universelle de New York en 1964, l’écrivain Isaac Asimov tenta d’imaginer pour le New York Times à quoi ressemblerait le monde un demi-siècle plus tard. En 2014, écrivait-il, « on consacrera beaucoup d’efforts à la conception de véhicules dotés d’un ‘‘cerveau robot’’ » ; « les communications seront à la fois visuelles et auditives » ; « l’humanité sera donc devenue en grande partie une race de tuteurs de machines ». Aujourd’hui, nous avons des voitures sans pilote, Skype, et le bureau moderne est truffé d’ordinateurs personnels. Dans « Le deuxième âge de la machine », un livre qui a suscité un vif débat, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, tous deux professeurs au MIT, partent quasiment de là où s’est arrêté Asimov. Le doyen de la SF avait annoncé que, en dépit de toutes les innovations de la seconde moitié du XXe siècle, les robots ne seraient « en 2014, ni courants ni très élaborés », mais existeraient bel et bien. Si l’écrivain avait dit cela à propos de 2010, Brynjolfsson et McAfee l’auraient jugé visionnaire. Voici quelques années encore, la robotique, l’intelligence artificielle et l’analyse des données étaient « ridiculement déficientes ». Mais voilà qu’« elles sont soudain devenues excellentes ». La technologie, c’est la thèse du livre, est à un « point d’inflexion » et nous sommes sur le point d’en découvrir les profondes conséquences. Au lieu de puiser dans les innovations de l’Exposition universelle, Brynjolfsson et McAfee observent ce qui se passe dans les centres de tests, les laboratoires, les serveurs des firmes technologiques américaines. Les deux auteurs circulent à bord de la voiture sans conducteur de Google, qui a déjà effectué plus d’un million de kilomètres sur de vraies routes sans le moindre accrochage. Ils rencontrent Watson, le super-ordinateur d’IBM qui a vaincu tous ses adversaires dans le célèbre jeu télévisé Jeopardy ! Ils s’émerveillent des avancées dans l’usage des « Big Data » [lire « “Big Data” change le monde », Books, mars 2014] et s’enthousiasment de voir à quel point l’amélioration des logiciels de reconnaissance vocale laisse augurer de la maturation de l’intelligence artificielle. Ils font ensuite connaissance avec Baxter, un robot industriel conçu par une entreprise du Massachusetts. Dans les domaines de la robotique et de l’intelligence artificielle, le « paradoxe de Moravec », proposé par le chercheur Hans Moravec de l’université Carnegie Mellon, stipule qu’il est plus facile de calquer les activités humaines de haut niveau que les fonctions de base. Il est par exemple moins compliqué de créer un algorithme capable d’effectuer en quelques secondes des milliers de calculs de mathématique avancée qu’un algorithme capable d’imaginer une intrigue toute simple (c’est d’ailleurs le défi auquel est confrontée Narrative Science). Les robots peuvent fabriquer des voitures ou des tablettes mais pas faire un lit ou entretenir un jardin mieux que les hommes. Pourtant, selon Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Baxter prouve que nous sommes en train d’« entailler » le paradoxe de Moravec. Il s’agit d’un humanoïde : le fabricant, Rethink Robotics, l’a muni d’un iPad en guise de visage et de bras mécaniques que les hommes peuvent actionner. Mais l’essentiel, c’est que Baxter peut ensuite « se souvenir » de ces mouvements, et les répéter sans faire de pause-café ni se plaindre de son salaire. Pour Brynjolfsson et McAfee, ce robot offre un signe de plus que la technologie est « sur le point d’exploser ». Baxter est sympa. Il a l’air relativement amical, mais sans être asimovien (1).  On comprend dès lors qu’économistes et technologues sceptiques s’interrogent sur le techno-optimisme enfiévré de nos deux auteurs. Robert Gordon, professeur à l’université Northwestern, compte parmi leurs plus ardents critiques. À ses yeux, « le grand problème de l’approche optimiste, c’est qu’elle prend rarement en compte le passé ». Gordon commence par contester la réalité même d’un « deuxième âge de la machine ». Brynjolfsson et McAfee comparent en effet la technologie d’aujourd’hui à la machine à vapeur, symbole du premier âge. Pour Gordon, ce n’est rien moins qu’un tour de passe-passe robotique. Et il a raison : Sergueï Brin, l’un des fondateurs de Google, n’est pas l’héritier en ligne directe de James Watt. Mais Gordon affirme également que, si le deuxième âge de la machine veut être à la hauteur de sa réputation médiatique, il lui faudra rivaliser avec les changements révolutionnaires produits par ce que les historiens appellent la « deuxième révolution industrielle ».   Fumée incantatoire Trois « technologies d’application générale » – ces rares innovations qui transforment non seulement une industrie mais l’économie tout entière – sont apparues à quelques mois d’intervalle en 1879. Thomas Edison a inventé la première ampoule électrique fonctionnant correctement, Carl Benz a construit le premier moteur à combustion fiable, et, deux décennies avant Marconi, David Edward Hugues a transmis un signal radio sans fil. Si l’on y ajoute les grandes avancées en matière de santé publique, ces inventions avaient, à l’orée des années 1930, métamorphosé le monde développé. « Tout s’est produit en même temps », écrit Gordon dans un article récent. La deuxième révolution industrielle fut « multidimensionnelle ». Le moteur à combustion a donné naissance à l’automobile, donc aux autoroutes, donc aux réseaux de distribution en gros. L’électricité a permis l’éclairage, les bureaux climatisés, donc le développement du tertiaire. Entre 1891 et 1972, la productivité américaine a progressé en moyenne de 2,36 % par an. Au contraire, soutient Gordon, la révolution informatique des quarante dernières années fut « unidimensionnelle », malgré les codes-barres, les distributeurs de billets, les ordinateurs personnels, l’Internet et les téléphones portables. La productivité a bien explosé dans les années 1990, quand le prix des processeurs et des cartes mémoires s’est effondré et qu’une vague d’investissements s’est répandue dans les nouvelles technologies. Mais ce phénomène « sans précédent ne s’est pas reproduit ». Entre 1972 et 2012, la productivité américaine n’a que peu augmenté, avec un taux de croissance moyen de 1,59 %. En réalité, Gordon observe la deuxième révolution industrielle et l’histoire plus récente des technologies de l’information en  mettant les techno-optimistes d’aujourd’hui au défi de pouvoir en dire autant que ceux d’hier. Il accuse Brynjolfsson et McAfee de diffuser une « fumée incantatoire » à propos de simples gadgets. La voiture sans pilote « n’est rien comparée à l’invention de l’automobile elle-même ». Le « Big Data » est exploité par les entreprises dans un « jeu à somme nulle » pour les clients. Et les robots ? « Ils peuvent penser mais pas marcher, ou bien ils peuvent marcher mais pas penser. » Gordon n’est pas le seul à penser ainsi. Peter Thiel, fondateur de PayPal et investisseur multimilliardaire, affirme que le rythme du progrès ralentit. Il soutient que l’innovation est devenue un domaine étroit, qui s’attache à satisfaire les besoins des consommateurs plus qu’à développer des technologies d’application générale, et invoque « la relative stagnation des secteurs de l’énergie, du transport, de l’espace, des matériaux, de l’agriculture et de la médecine ». À l’entrée des bureaux de son fonds d’investissement est affichée cette déclaration : « Nous voulions des voitures volantes, au lieu de quoi nous avons eu les messages en 140 caractères de Twitter. » Les techno-grincheux comme Gordon et Thiel ont raison de mettre Brynjolfsson et McAfee sur le gril. Ironiquement, l’ouvrage des professeurs du MIT, célébré comme un traité sur le futur, tient plutôt du livre d’économie à l’ancienne. Bien qu’y figurent des statistiques et des tableaux, le raisonnement est fondé sur l’anecdote, la spéculation intellectuelle et l’extrapolation. Il faut se garder d’y voir une boule de cristal. Pourtant, Asimov l’a bien montré, on peut faire des prédictions relativement justes en extrapolant à partir du présent. Même si Baxter et ses amis ne peuvent en remontrer au moteur à combustion – la charge de la preuve revenant à Brynjolfsson, McAfee et leurs semblables –, il faut écouter attentivement le discours techno-optimiste. Notamment parce que la deuxième révolution industrielle ne se prête pas à une interprétation univoque. Comme l’a montré l’économiste Chad Syverson de l’université de Chicago, trente ans environ ont séparé les grandes inventions de 1879 et l’accélération de la hausse de la productivité. L’application commerciale des inventions prend du temps ; les entreprises doivent changer leurs méthodes et remplacer la vieille garde des employés par des jeunes plus à l’aise avec la nouvelle technologie. Par ailleurs, les mesures de la productivité pourraient sous-estimer l’impact de la révolution informatique. La numérisation des produits signifie que leur coût de reproduction est fondamentalement nul ; une grande partie du surplus du consommateur n’est probablement pas mesuré par les indicateurs économiques traditionnels (2).  Autrement dit, nous avons aujourd’hui accès gratuitement à de nombreux b
iens et services que nous serions prêts à payer. Cette abondance n’apparaît pas toujours dans le PIB. En outre, l’analyse de Gordon, comme c’est bien souvent le cas sur ce sujet, se concentre sur les États-Unis. Il ne prête pas suffisamment attention au potentiel de collaboration mondiale en matière de science, d’innovation et de technologie au XXIe siècle. La possibilité de recombiner des idées existantes et la facilité d’accès aux données sont des sources majeures d’invention – et jamais autant de beaux esprits n’ont travaillé ensemble. Plus fondamentalement, les sceptiques ne prennent pas vraiment en compte le principal argument des techno-optimistes : les remarquables percées permises, dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’analyse de données et de la robotique, par la croissance exponentielle de la puissance de calcul. Sans compter l’impasse complète que fait Gordon sur des secteurs comme la génétique, la pharmacologie, les énergies propres et les nanotechnologies.   Anticiper des événements extrêmes Des idées qui s’étaient révélées stériles il y a quelques années à peine produisent aujourd’hui des résultats. Il est bien sûr impossible de savoir si Gordon pèche par excès de pessimisme, mais il inspire au Nobel d’économie Paul Krugman ce commentaire : « Mon instinct me dit que Bob (Gordon), malgré une argumentation solide, se trompe probablement. » [Lire « Quel robot va me remplacer ? » ci-dessous] En 2004, des dizaines de voitures sans conducteur s’échouaient dans le désert lors d’une course parrainée par l’Agence de recherche du Pentagone. Huit ans plus tard, l’État du Nevada autorisait la voiture sans pilote de Google (3).  Des algorithmes font le travail des traders, des journalistes, des juristes et autres cadres supérieurs. Même Siri, l’assistant vocal pour iPhone tant décrié, s’améliore (4). Jerry Kaplan, un chef d’entreprise et professeur d’intelligence artificielle à Stanford, l’a dit sans ambages au Financial Times : « Les gens ne comprennent pas, ils ne saisissent pas ce que cela va signifier. Je me sens comme l’un des tout premiers types à avoir sonné l’alarme sur le réchauffement climatique. » Le changement technologique et le changement climatique possèdent une caractéristique commune : bien que nous ne puissions prédire ce qui se produira, ni quand, nous devrions néanmoins nous préparer à des événements extrêmes. Car même si l’avenir promis par les techno-optimistes n’advient pas, ou advient plus tard que prévu, la dynamique sous-jacente devrait perdurer. Il faut souligner que les bénéfices du nouvel âge de la machine sont potentiellement colossaux, de nature à tirer des millions de personnes de la pauvreté [lire cependant « Et dans les pays pauvres, alors ? », ci-dessous]. Un nombre croissant d’individus pourront accéder gratuitement aux services numériques. Des biens autrefois rares pourraient rapidement devenir disponibles en abondance. L’analyse statistique améliorera le diagnostic des maladies et favorisera l’instruction sur mesure, adaptée à chaque élève. Nous nous sentirons submergés d’informations, mais il y a là de meilleures décisions et une liberté plus grande en perspective. Et si un techno-optimiste comme l’économiste Tyler Cowen, de l’université George Mason en Virginie, dit vrai, « il est probable que les nouvelles technologies émergentes vont nous tirer de la “grande stagnation” », expression consacrée pour désigner les quarante dernières années de marasme des salaires réels en Amérique. Toutefois, les machines intelligentes risquent d’accentuer les inégalités de revenus, de patrimoine et probablement aussi de chances. L’amélioration de la productivité, même sans égaler les gains extraordinaires de la deuxième révolution industrielle, pourrait à la fois dégager une « prime », comme le disent Brynjolfsson et McAfee, mais aussi inciter à sa « répartition » inégale. C’est sur le marché du travail que ce phénomène se manifestera le plus directement. Comme l’annonce le titre de son livre, Cowen prédit que « c’en est fini de la moyenne (5) » . L’emploi sera divisé en deux catégories, une minorité de postes très rémunérateurs et une majorité de postes mal payés (6).  Cowen invite donc à se poser des questions telles que : « Suis-je ou non capable de travailler avec des machines intelligentes ? » et « Mes compétences complètent-elles les capacités de l’ordinateur, ou bien fait-il mieux que moi ? » David Autor, un économiste du MIT, décrit la corrélation entre emplois et technologie par le tableau d’un carré divisé en quatre cases : verticalement, la ligne médiane va de « Cognitif, intellectuel » en haut à « Manuel » en bas ; horizontalement, la ligne médiane va de « Routinier (répétitif) » à gauche à « Non routinier (non répétitif) » à droite. Un travail répétitif manuel, comme sur une chaîne d’assemblage, est placé dans la case inférieure gauche ; un travail intellectuel et non répétitif, comme ingénieur en mécanique, se place dans la case supérieure droite ; et ainsi de suite. Durant les quatre dernières décennies, les cases les plus remplies étaient celles de la partie gauche, les emplois à caractère répétitif. Mais, pour les économistes, la valeur est fondée sur la rareté. Au cours de la période, nous avons assisté à une pénurie d’offre de travail routinier non qualifié ; la production industrielle a chuté, les machines-outils ont commencé à exécuter des tâches qui mobilisaient auparavant des dizaines d’ouvriers et les logiciels ont remplacé des métiers du tertiaire comme ceux de dactylo et de fiscaliste. Résultat : les demandeurs de travail répétitif non qualifié se sont retrouvés en surnombre.   47 % des emplois menacés Avec le nouvel âge de la machine, ce sont les autres cases du tableau d’Autor qui vont se remplir : les tâches non routinières, qu’elles soient manuelles ou à haut niveau cognitif [voir schéma ci-dessous]. Mais pour deux économistes d’Oxford, Carl Frey et Michael Osborne, les emplois non répétitifs seront bientôt touchés à leur tour. Selon eux, comme ils l’expliquent dans un article récent, 47 % des emplois aux États-Unis sont exposés à un « haut risque » de numérisation dans les deux prochaines décennies. Parmi ces métiers, on trouve : analyste crédit, cuisinier, technicien géologue, grutier, chauffeur, cartographe, agent immobilier, bagagiste, et, non sans ironie, opérateur de fabrication de semi-conducteurs. Apparemment, les auteurs devraient s’en sortir, puisqu’ils ont autant de perspectives d’être remplacés que les vétérinaires.   Graphe-dossier   Votre métier est-il à l’abri ? S’il s’agit principalement d’un travail manuel, le risque de le voir confié à un ordinateur dans les vingt prochaines années est moindre s’il exige « perspicacité et adresse ». Les plombiers se rendent chaque année dans des centaines de maisons, où l’on exige d’eux un travail spécifique et minutieux. Baxter serait à la peine. En revanche, les employés de la grande distribution sont très exposés. Des entreprises comme Amazon ont conçu leurs entrepôts – grands, larges et prévisibles – pour des robots un peu comme Baxter. Les salariés aux tâches plus intellectuelles devraient prospérer, pour autant que leur travail exige ce que Frey et Osborne appellent de l’intelligence « créative » et « sociale ». Si le développement d’idées nouvelles fait partie de votre poste, ou s’il repose énormément sur le contact humain et l’empathie, le risque de le voir disparaître est selon eux moins grand. Parmi ces métiers peu menacés : les psychologues, les commissaires d’exposition, les coachs personnels, les archéologues, les commerciaux, les experts en communication, les ingénieurs (la plupart), les chirurgiens, les stylistes. À la différence de la précédente vague de changement technologique, celle-ci pourrait toutefois toucher les professions libérales. Les juristes, par exemple, sont menacés par les logiciels de rédaction d’actes et par les algorithmes capables de lire des milliers de pages bien plus vite qu’un homme. Des milliers de postes de la City, à Londres, sont vulnérables à la technologie qui rend caduc leur rôle d’intermédiaires ou révèle les limites de leurs compétences mathématiques. Mais le modèle Frey-Osborne est assez grossier. La lutte entre les hommes et la technologie n’est pas un jeu à somme nulle. Tyler Cowen prend l’image du jeu d’échecs freestyle, où s’affrontent des équipes humaines assistées d’ordinateurs. Même avant Deep Blue, l’ordinateur joueur d’échecs d’IBM, les logiciels pouvaient déjà damer le pion aux grands maîtres ; mais les meilleures équipes sont celles qui combinent la créativité humaine et l’intelligence brute de la machine. C’est vrai de l’avenir du travail en général. Il se trouve néanmoins des Cassandre pour prédire que, cette fois, c’est différent. Des technologues comme Martin Ford, un entrepreneur de la Silicon Valley, et des économistes comme Robin Hanson, de l’université George Mason, prétendent que plus les machines deviendront intelligentes, moins les hommes pourront apporter leur contribution. Ils font valoir qu’une fois amorti l’investissement dans un robot, son travail est gratuit ; et qu’aux yeux d’un patron aucun salaire ne sera jamais assez bas. Dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930), Keynes avait lui aussi émis l’hypothèse d’un « chômage technologique », c’est-à-dire « dû au fait que nous découvrons des moyens d’économiser de la main-d’œuvre à une vitesse plus grande que nous ne savons trouver de nouvelles utilisations du travail humain ». Il s’inquiétait des effets à court terme de cette dynamique, mais pensait qu’à long terme elle donnerait naissance à une société plus riche, où l’on disposerait de plus de loisirs. Martin Ford n’est pas d’accord. Pour lui, sans travail, pas de revenus ; quand il n’y aura plus d’emplois, qui donc achètera ce que fabriqueront les robots ? Mais, quand bien même elle se révélerait juste à très long terme, la dystopie de Ford a peu de chances de se réaliser dans les prochaines décennies. La récession aux États-Unis et en Grande-Bretagne a accéléré le déclin des tâches routinières, mais la croissance de l’emploi s’est révélée solide (7).  Cela laisse entendre que la flexibilité du marché du travail dément, pour l’heure du moins, la thèse de Ford. Celui-ci sous-estime aussi le pouvoir qu’ont les organismes professionnels de résister au changement. Surtout, cette thèse est une variante du sophisme du « gâteau de l’emploi » : l’idée qu’il y a, dans l’économie, une quantité fixe de travail disponible à se partager (8).  Les machines, de même que les immigrés qualifiés, provoqueront sans doute ce que Keynes appelait une « période passagère d’inadaptation » ; mais, au bout du compte, les salariés locaux  devraient tirer profit de la situation. Le travail n’est pas statique. Il existe encore bien des opportunités pour la main-d’œuvre de venir compléter  l’intelligence artificielle, et de nouveaux emplois que nous ne pouvons encore imaginer seront créés. Et puis, il faudra utiliser le rendement du capital créé par l’intelligence artificielle. Cette conséquence-là est moins plaisante. Quand j’ai demandé à Cowen s’il valait mieux apprendre à coder ou à parler le mandarin, il m’a répondu : « Ni l’un ni l’autre – le marketing serait un meilleur choix. » Dans son livre « La fin de la moyenne », il ajoute : « Aider les plus hauts revenus à profiter au mieux de chaque aspect de leur existence sera une source majeure de création d’emploi à l’avenir. »   Un monde beaucoup moins égalitaire Tout comme Brynjolfsson et McAfee, Cowen est optimiste quant au potentiel de la technologie. Mais il l’est beaucoup moins, à juste titre, concernant les inégalités et ce qui adviendra dans un monde de machines intelligentes : « Il ne s’agit pas d’une société où chacun se sentira bien… Le monde semblera beaucoup plus injuste et beaucoup moins égalitaire, écrit-il, et il le sera bel et bien. » Il me paraît nettement plus lucide quant aux dangers du nouvel âge de la machine que Brynjolfsson et McAfee. Néanmoins, dans les deux cas, ces récits techno-optimistes ont tendance à exagérer la responsabilité de la technologie et de l’emploi dans le développement de l’inégalité – et à minimiser la réaction nécessaire. « Il n’y aura nul inconvénient à faire de doux préparatifs pour notre future destinée », écrivait Keynes dans son essai de 1930. Le débat sur la technologie doit prendre en compte les autres tendances qui façonnent notre économie. Bien que la science-fiction puisse suggérer le contraire, les robots et autres innovations ne sont pas des forces étranges qui surgissent de nulle part. Leur impact ne se transmettra qu’au travers des institutions créées par les hommes. Rien ne sert d’être fataliste ; nous pouvons avoir le bon tout en atténuant le mauvais. Il suffit de nous retourner sur la dernière décennie pour comprendre que la technologie ne dicte pas notre destin. Ce ne sont pas les robots qui régulent ou dérégulent la finance, fixent les taux d’imposition, décident de la puissance des syndicats ou modulent la façon de réagir aux récessions. Ils ne diminuent pas la demande, ne réduisent pas l’investissement public, ne constituent pas d’énormes réserves de trésorerie dans les entreprises. Des économistes américains comme Cowen estiment que, depuis la récession, le marché du travail manifeste des tendances qui risquent de se renforcer – la population active diminue et le salaire médian continue de stagner (9). En Grande-Bretagne, cet argument tient moins : le salaire médian n’a pas augmenté en termes réels depuis 2004-2005, mais le niveau de la population active reste élevé. La demande est faible, et le ratio capital/travail a baissé en raison de l’insuffisance des investissements. En fait, dans ce pays les robots sont encore trop discrets. Frey et Osborne avancent que 36 % « seulement » des emplois britanniques sont exposés à un « risque élevé » d’informatisation – moins qu’aux États-Unis. Derrière la discussion à la mode sur la technologie se cache peut-être une tendance plus importante : le déclin de la part du revenu allouée aux travailleurs plutôt qu’au capital [lire « 215 millions de chômeurs », ci-dessous]. Et, en l’absence de réponse politique, les changements technologiques comme ceux qu’évoquent Brynjolfsson et McAfee ne feront qu’accentuer cet écart. Dans un monde où la propriété de l’intelligence artificielle procurera d’énormes rendements et où le gagnant rafle la mise sur les marchés mondiaux de produits numériques, cette tendance devrait aller en s’aggravant. En ce « deuxième âge de la machine », le changement technologique favorable au capital pourrait dès lors avoir un effet au moins aussi important sur les inégalités que le changement technologique favorable au travail qualifié. En Angleterre, où le marché de l’immobilier est en train de créer une société de rentiers, creusant les inégalités de patrimoine entre régions et entre générations, ce phénomène importe au plus haut point. Il deviendra sans doute de plus en plus difficile d’accéder au sommet de l’échelle sociale grâce à son seul travail. La réponse techno-optimiste à cette perspective de creusement des inégalités est l’éducation. « Donnez aux enfants l’instruction la meilleure », tel est le premier conseil que donnent Brynjolfsson et McAfee pour se préparer à l’âge de la machine. C’est le bon sens même. Tout comme d’investir dans les start-up et les « bases de données en temps réel » pour mettre en relation recruteurs et candidats à l’embauche, deux autres idées dans l’air du temps. Mais, compte tenu de l’ampleur de la mutation qu’ils annoncent, les propositions de Brynjolfsson et McAfee paraissent bien modestes et naïves – comme si l’on pouvait promouvoir l’égalité simplement en téléchargeant une ou deux applications. Quand il invoque un « nouveau contrat social » pour l’âge numérique, Cowen vise plus juste. Mais le marché proposé par le professeur d’économie est loin d’apparaître séduisant à la majorité d’entre nous. « Nous allons passer d’une société fondée sur la prétention d’offrir à tous un niveau de vie convenable à une société dans laquelle les individus devront se débrouiller tout seuls bien davantage qu’aujourd’hui. » Une « hyper-méritocratie » finirait néanmoins par émerger dans ce Nouveau Monde. Je crois qu’on peut espérer mieux. Une « hyper-méritocratie » semble peu probable dans une société où revenus et richesses seront à ce point concentrés. Même si, dans une économie plus quantifiée, les véritables talents se révéleront plus facilement, ces derniers ne vont pas surgir spontanément, tous prêts à être distingués par un algorithme. Et l’on peut présumer que les 15 % les plus riches auront tout l’argent nécessaire pour préparer leurs enfants mieux que les autres au nouvel âge de la machine. L’avenir sera peut-être aussi prospère qu’excitant. Mais il importe d’envisager quelques « doux préparatifs ». Transformer les institutions d’enseignement supérieur en nœuds de télé-enseignement avec des cours en ligne ouverts à tous (MOOC), c’est une bonne initiative. Mais si le but est d’assurer que les jeunes soient intellectuellement à même de travailler en synergie avec des machines intelligentes, alors il faut améliorer leur apprentissage dès les premières années. Et ce qui se passe après l’école compte aussi ; on peut faire mieux que d’envoyer les étudiants, au petit bonheur la chance, suivre des cours obsolètes. Deuxièmement, au-delà de l’éducation, il faut aussi résister au néoluddisme [lire l’article de Robert Skidelsky] des obsédés de la confidentialité des données, tout en s’assurant que les consommateurs comprennent et sachent négocier la valeur de leurs informations. Comme nous tirons tous profit de l’analyse des données globales, nous avons collectivement intérêt à ce que celles-ci soient convenablement partagées, protégées et rémunérées. Des projets tels que ceux de l’Open Data Institute (10) inventent déjà des moyens inédits de le faire dans les secteurs de la banque et de l’énergie. Troisièmement, si le nouvel âge de la machine continue à rémunérer le capital aux dépens du travail [lire l’entretien avec Pierre Cahuc], il va falloir réfléchir très sérieusement à la répartition des biens rares. La terre en est un exemple – et les arguments en faveur d’une taxe sur la valeur de la terre sont très convaincants (11). Mais élargir la détention du capital sera essentiel aussi. La façon dont nous protégeons la propriété intellectuelle traditionnelle, analogique, n’est-elle pas trop restrictive à l’ère numérique ? Faudrait-il envisager un fonds national mutualisé pour mieux répartir la propriété du capital ? Même Brynjolfsson et McAfee se posent la question. Quatrièmement, nos systèmes fiscaux tant nationaux que mondiaux devront davantage récompenser le travail et taxer de façon progressive le patrimoine. L’idée d’un revenu de base garanti a gagné du crédit auprès de certains conseillers politiques : quand il n’y aura plus aucun revenu à gagner parce que tout ira aux robots, l’État devra intervenir. Mais nous n’en sommes pas encore là, et il ne faut pas enterrer le travail trop vite. Il vaudrait mieux évoluer par étapes vers un système fiscal qui réduise l’écart d’imposition entre travail et capital et, ce faisant, encourage l’emploi. Enfin, il faut que nous réussissions à envisager la question des robots d’une façon plus sereine. Le changement technologique n’est pas une nouveauté. Il peut très bien, comme Ernest Hemingway le disait de la faillite, apparaître progressivement puis subitement. Mais cela ne justifie ni le néoluddisme ni le fatalisme. Notre société devrait accueillir avec enthousiasme le phénomène, en évitant d’oublier que les décisions morales sont du ressort exclusif de l’homme. Dans son article de 1964 sur l’Exposition universelle, Asimov s’inquiétait : « L’humanité souffrira gravement de la maladie qu’est l’ennui, maladie qui se propagera et gagnera en intensité d’année en année. » Ce fut l’une de ses rares prédictions fallacieuses : le monde d’aujourd’hui est riche de plus de potentiel pour plus de personnes qu’à aucun moment de l’histoire. Mais une autre des prophéties de l’écrivain devrait nous servir d’avertissement. Asimov avait prédit qu’en 2014 « les privilégiés qui pourraient effectuer un travail créatif de quelque sorte que ce soit formeraient la véritable élite de l’humanité, car eux seuls feraient mieux que d’être au service d’une machine ». En jouissant de la prime de progrès procurée par nos nouveaux maîtres, il faut nous rappeler qui est vraiment le patron.   Cet article est paru dans Prospect en avril 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le deuxième âge de la machine de Andrew McAfee, Odile Jacob, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Alain Prochiantz : « La radicale originalité de Sapiens »
Dossier Frans de Waal : « Ne confondons pas émotions et sentiments »
Dossier Ce que ressentent les animaux

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Esprit critique, es-tu là ?

par Olivier Postel-Vinay

Philosophie

L’esprit critique comme obscurantisme

par Marcel Gauchet

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.