Le culte des stars est-il religieux ?
par Pete Ward

Le culte des stars est-il religieux ?

Futile, le culte des célébrités qui imprègne nos sociétés ? Débiles, ces adolescents obsédés par leurs idoles ? Moins qu’on le croit, répond un théologien peu conformiste. Le monde des people, où le sordide côtoie le sublime, fait office de magasin des modes de vie. Comme hier la mythologie, il offre du sens et d’indispensables points de repère.

Publié dans le magazine Books, février 2012. Par Pete Ward
En 1996, le chanteur Jarvis Cocker, du groupe Pulp, fit irruption sur scène lors de la cérémonie des Brit Awards, l’équivalent britannique des Victoires de la musique. Michael Jackson était en train d’interpréter Earth Song. Il avait surgi d’une image géante de la Terre, auréolé de lumière blanche. Les bras en croix, s’était mis à chanter pour la planète, peu à peu rejoint par une foule déguenillée. Vers la fin de la chanson, il avait enlevé sa chemise et son pantalon pour découvrir des vêtements d’une blancheur immaculée. De nouveau baignée de lumière, la pop star se tenait debout, comme crucifiée. La foule s’avançait lentement vers lui, et il touchait ou baisait le front de chacun, comme pour une bénédiction. À la fin, il resta seul avec un petit groupe d’enfants. Tenant par la main une fillette, il parla de la destruction de la planète, affirmant que nous pouvons changer le cours des choses. « Je crois en vous, je vous aime », lança-t-il, avant de se retourner pour quitter le plateau, entouré des gamins. Pour Cocker­, cela dépassait les bornes. Il grimpa sur scène et se pencha en se tapotant le derrière en direction de Jackson. En juin 2010, quatorze ans après l’incident, plusieurs années après le procès de la star et presque un an après sa mort, Cocker ne regrettait rien (1). À un journaliste qui lui demandait s’il ne pensait pas avoir été un peu « vache », il répondit : « Ce spectacle était de mauvais goût. Les pop stars ne sont pas des divinités. » Par ce geste emblématique, Cocker avait refusé de vénérer le messie Michael. Dans ce monde qui voue un culte aux célébrités, il existe des athées plus radicaux qu’on ne croit.   Diana, « sainte sexy » L’idée que les stars sont des sortes de dieux n’est pas nouvelle. Depuis les débuts de Hollywood, les vedettes de cinéma sont présentées comme des divinités, et nous connaissons tous le terme diva, le mot italien pour « déesse », dont on affuble traditionnellement les cantatrices et, plus récemment, toute interprète à succès dotée d’une haute ambition et d’un penchant pour le mélodrame. Nous avons aussi nos « dieux du rock » et nos « idoles de la pop ». Michael Jackson s’y est peut-être laissé prendre (il n’aura pas été la seule pop star à le faire), mais personne ne l’a jamais réellement cru divin. Après sa mort brutale, pourtant, la réaction de ses fans a souvent été analysée par les médias comme une sorte de manifestation religieuse. Il n’est d’ailleurs pas rare que le décès d’une célébrité donne lieu à des attitudes de dévotion. Pour John Lennon, Rudolph Valentino ou Kurt Cobain, nous avons ainsi vu des foules d’admirateurs descendre dans la rue pour exprimer un degré de douleur proche de l’effusion religieuse. À un aucun moment ce ne fut aussi vrai qu’après la mort de la princesse Diana, quand une nation entière communia dans la souffrance. Lors des funérailles, le comte Spencer, son frère, fit le rapprochement entre Diana et la déesse grecque qui lui avait donné son nom. Sans être d’essence divine, la princesse semblait incarner un personnage sacré, avança-t-on pour expliquer cette affliction nationale. La célèbre éditorialiste britannique Julie Burchill qualifia même Diana de « sainte sexy ». Une chose laisse perplexe : les commentateurs et les médias ont beau évoquer notre rapport à la célébrité comme une sorte de culte, il ressort le plus souvent des interviews de fans qu’ils n’ont pas le sentiment de participer à quoi que ce soit de « religieux ». Alors, de quoi s’agit-il donc ? Il est difficile de ne pas tout savoir d’un Michael Jackson et des stars en général, tant les échos des people représentent une part considérable de l’univers des médias. Cela n’a pas toujours été le cas. De nombreux facteurs se sont en effet conjugués pour façonner la culture de la célébrité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le premier tient à la prise de conscience par Hollywood que les indiscrétions sur les stars font vendre. Notre intérêt apparemment insatiable pour la vie des vedettes est donc d’abord alimenté par les studios de cinéma et les maisons de disques. Jusque dans les années 1960, ce flux de potins est resté, pour l’essentiel, contrôlé par l’industrie culturelle. Tout a changé quand le journalisme, et plus particulièrement le photojournalisme, s’est fait plus intrusif. On vit que la star prise au dépourvu ou en compagnie compromettante (de préférence en bikini) permettait de vendre plus de journaux que les informations édulcorées des services de presse. Et l’innovation technologique a fait exploser la production médiatique. Combinés, cet intérêt du public, cette logique commerciale et cette profusion journalistique ont permis aux stars de remplir une bonne part de l’espace disponible. Auteur d’un livre de référence sur le sujet, le sociologue Ellis Cashmore voit en Madonna l’une des premières célébrités à avoir compris la mue du rapport entre les médias et la renommée. À travers une série de projets de plus en plus suggestifs, elle a brouillé la distinction entre le public et le privé. En 1991, elle a sorti Truth or Dare, un documentaire sur le vif, qui introduisait le spectateur dans les coulisses de sa tournée mondiale « Blond Ambition », mais aussi dans des réunions de famille très intimes. Le film fut d’ailleurs distribué en Europe sous le titre éloquent de In Bed with Madonna. L’année suivante, son livre Sex montrait la chanteuse dans une série de poses nues que d’aucuns jugeraient semi-pornographiques. La star n’était pourtant victime d’aucune intrusion de la presse. Comme l’écrit Cashmore, « ce n’est pas tant que les gens “exigeaient” des détails ou “envahissaient” sa vie privée : ils étaient inévitablement et obligatoirement exposés à cette vie-là, “privée” peut-être, mais offerte à l’inspection (2) ». En s’affichant, Madonna est devenue elle-même le produit. Elle a fait de l’intimité une marchandise. Dans la culture de la célébrité, il s’agit donc de connaître et d’être connu. « La célébrité, a dit l’historien Daniel Boorstin dans les années 1960, est une personne connue pour être connue (3). » En filigrane, l’idée que le phénomène sonne creux. La renommée n’est pas affaire de mérite, de talent ni de valeur artistique. C’est le fruit de l’attention des médias. Certains pourraient s’en tenir à cette analyse réductrice, souligner à quel point la culture de la célébrité se caractérise par une curiosité facile et une autopromotion de mauvais goût. Si l’on ajoute à cela le lien entre la célébrité comme dévoilement de soi et les intérêts commerciaux liés à la valorisation des produits de la culture populaire, il est en effet tentant de conclure que le phénomène n’est que l’une des facettes de l’exploitation d’un public crédule par l’industrie…
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