Les derniers jours de Marcel Proust
par Graham Robb

Les derniers jours de Marcel Proust

Homosexuel à une époque homophobe, juif dans une société antisémite, bourgeois parmi les aristocrates, toxicomane tiré à quatre épingles, Proust était un étrange marginal mondain. Les derniers mois de sa vie le montrent en égocentrique passionné, entièrement occupé à exploiter ses sensations et ses amitiés pour achever son œuvre.

Publié dans le magazine Books, février 2012. Par Graham Robb

Proust, par Otto Wegener
Le 18 mai 1922, un peu après minuit, une éblouissante pléiade d’écrivains, d’artistes, de musiciens et de mécènes se réunit dans un salon de l’hôtel Majestic pour y fêter la première représentation de Renard, un ballet burlesque de Stravinsky. L’œuvre interprétée par les Ballets russes de Serge de Diaghilev avait été donnée ce soir-là à l’Opéra, devant un public perplexe mais poli. Neuf années s’étaient écoulées depuis le scandale du Sacre du printemps et, à en juger par les critiques de Renard citées dans le livre de Richard Davenport-Hines, les spectateurs se montraient désormais plus intrigués qu’indignés par les expériences modernistes (1). Ainsi, un critique du New York Herald salua-t-il la partition de Stravinsky, tout en estimant que « son évolution ne sera pas aisément suivie par le public ». Une décennie plus tôt, même cette discrète concession à l’autonomie du créateur aurait surpris. L’hermétisme n’était plus universellement considéré comme un défaut artistique. Stravinsky et les autres invités de marque du Majestic – Pablo Picasso, James Joyce et Marcel Proust – pouvaient se prévaloir de l’admiration d’un petit cercle de passionnés qui lisaient dans le métro le dernier volume en date de la Recherche, et goûtaient cette obscurité qui leur semblait être la marque du génie ; les mêmes se rendaient aux expositions de Picasso et assistaient aux conférences d’Albert Einstein sur la relativité, dans l’attente d’être agréablement déconcertés.   Quand Proust rencontre Joyce… C’était à n’en pas douter un signe de curiosité intellectuelle, mais aussi une marque de snobisme. Comme le luxueux hôtel Majestic, les phrases de Proust et les équations d’Einstein avaient le charme de l’entre-soi. Il est significatif que deux des contemporains du romancier, cités par Davenport-Hines, aient comparé ses prouesses syntaxiques à l’automobile et à la chasse, deux activités alors réservées à l’aristocratie : pour la romancière britannique Violet Hunt, Proust « pilotait ses phrases avec la virtuosité d’un chauffeur de premier ordre, expert à entrer et sortir du garage » ; quant à E.M. Forster, il comparait dédaigneusement la négociation de ces phrases interminables et fleuries à une partie de chasse : « Trois prairies plus loin, comme une perdrix blessée, le verbe principal se tient accroupi, et l’on se demande alors en ramassant la pauvre petite bête si elle valait une randonnée pareille, avec tant de fusils et de chiens de race. » L’idée du très sélect souper du Majestic avait germé dans l’esprit d’un couple anglais, Violet et Sydney Schiff, qui avait financé la soirée. Si Violet s’amusait à jouer les entremetteuses, Sydney, dont les romans modernistes sont aujourd’hui passablement oubliés, semble avoir passé l’essentiel de son temps à se concilier les bonnes grâces de membres éminents de l’avant-garde. Il était particulièrement épris de Marcel Proust et tentait de s’insinuer dans les recoins les plus intimes de son existence. Il le harcelait d’invitations et lui envoyait des lettres enamourées étrangement dénuées de tact. Un jour, il exigea de savoir où sa gouvernante achetait le papier sur lequel il écrivait : « J’aimerais en avoir du même, comme autrefois je me servais du parfum de telle femme que j’aimais. Seulement, dans votre cas, c’est beaucoup plus sérieux. » Sa passion ne l’avait cependant pas poussé à lire le roman écrit sur ledit papier. Ignorant la théorie proustienne selon laquelle l’œuvre et son auteur sont totalement distincts, Schiff déclara au romancier qu’il était inutile de lire le texte d’un ami lorsqu’on pouvait lui rendre visite en personne, tout comme il était selon lui futile d’écouter le disque d’un chanteur encore vivant. Même si la soirée était donnée en l’honneur de Serge de Diaghilev, le principal objectif des Schiff était de présenter Proust à James Joyce, dont l’Ulysse était paru trois mois auparavant. Ils se comportaient comme les gardiens d’un zoo faisant entrer dans une même cage deux animaux rares et capricieux, dans l’espoir de voir quelque merveille naître de leur brève union : un bon mot, une discussion fascinante, une amitié durable. Le décor était planté pour la rencontre mémorable de deux esprits modernistes. Le repas avait déjà été desservi, lors­qu’un ivrogne mal fagoté fit irruption, s’assit à côté de Sydney Schiff et, selon l’un des convives, « resta là sans mot dire, la tête entre les mains, devant une coupe de champagne ». Plus tard, on l’entendit ronfler. C’était l’auteur d’Ulysse. Puis, entre deux et trois heures du matin, une petite silhouette soignée, enveloppée dans un manteau de fourrure, se faufila dans le salon. Si l’on en croit le même témoin, l’homme ressemblait un peu à un rat, « trop lustré, trop humide, trop gominé ». C’était l’auteur de À la recherche du temps perdu. Joyce et Proust ne furent pas à la hauteur de cette occasion historique : il n’y eut pas de conversation brillante, et les deux écrivains ne se revirent jamais. Ce qui n’empêcha pas les commères et les mémorialistes d’inventer ensuite leur dialogue. Davenport-Hines en donne six versions différentes, la plus ennuyeuse étant celle que Joyce a lui-même confiée à son ami Frank Budgen : « Notre conversation s’est résumée au mot “non”. Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu non. Notre hôtesse lui a demandé s’il avait lu telle ou telle partie d’Ulysse, il a répondu non. Et ainsi de suite. C’était évidemment une situation impossible. » Le retour en taxi fut à peine plus mémorable. Joyce alluma une cigarette et ouvrit la vitre. Proust, qui avait horreur des courants d’air, n’arrêta pas de jacasser, sans un regard pour Joyce. Lorsqu’ils arrivèrent devant chez lui, rue Hamelin, l’auteur d’Ulysse tenta de se faire inviter, mais Proust insista : « Permettez que mon taxi vous reconduise. » On sait en fait très peu de choses du banquet au Majestic. Fait inhabituel pour un événement de ce genre, ni la liste des invités ni le menu ne furent publiés dans la presse. La soirée a surtout ici valeur de procédé narratif ; elle permet de présenter la personnalité excentrique de Marcel Proust à travers le regard des autres, avant que le récit plonge dans les arcanes de son cerveau. C’est une approche admirablement proustienne de la biographie : anecdotes et potins esquissent le portrait du sujet sous différents angles, avant que soient dévoilées ses idiosyncrasies réelles, bien plus étranges. La structure du livre reflète aussi celle de la Recherche. Tout comme le narrateur de Proust écrit avec le sentiment de sa mort imminente, Davenport-Hines commence son récit disert, passionné et scrupuleux avec cet événement qui fut « l’apogée de la vie sociale de Proust dans la dernière année de sa vie ». Six mois jour pour jour après la soirée du Majestic, le 18 novembre 1922, non sans avoir apporté d’ultimes corrections à la scène décrivant l’agonie de l’un de ses personnages, Marcel Proust mourut de septicémie. L’appartement qu’il avait regagné après la réception devait être sa dernière­ demeure. Celui qu’il occupait précédemment­, au 102, boulevard Haussmann, et où il avait vécu pendant près de treize ans, était déjà entré dans la légende du Paris littéraire. Le comparant à son propre logis survolté, Joyce enviait ce refuge béni : « Un appartement confortable près de l’Étoile, un appartement dont le plancher et les murs étaient recouverts de liège pour assurer une tranquillité parfaite. » Ces fameuses plaques de liège étaient la caractéristique la plus connue d’un environnement artificiel, entièrement dédié à la rédaction d’un roman. Mais pourquoi Proust l’hypersensible vivait-il dans un lieu exposé au bruit de la circulation et des voisins, à l’odeur âcre de la lessive et au pollen des marronniers du boulevard, qui exacerbait son asthme ? Il était assez riche pour s’offrir une villa en banlieue. Il avait chauffeur et téléphone. Et, avec ses 450 kilomètres de tubes pneumatiques et son armée de coursiers à bicyclette, le service postal parisien était assez efficace pour satisfaire les besoins de n’importe quel écrivain.   Le laboratoire des souvenirs À vrai dire, comme le souligne Davenport-Hines, Proust n’avait rien contre les voisins. Lorsqu’il habitait boulevard Haussmann, il aimait écouter les échos…
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