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Le malheur des classes moyennes et comment y remédier

La paupérisation des classes moyennes est devenue un problème crucial, notamment aux États-Unis. Pour inverser la tendance, il faut favoriser l’innovation, agir sur la formation, subventionner les emplois à bas salaires et taxer davantage les riches.

En octobre 2005, trois experts de Citigroup publièrent un rapport sur le schéma de croissance des États-Unis. Pour vraiment comprendre l’avenir de l’économie et de la Bourse, disaient-ils, mieux valait d’abord reconnaître la réalité : cet animal qu’on appelle le « consommateur américain » n’existe pas et les concepts d’endettement « moyen » et de dépense « moyenne » sont extrêmement trompeurs. Selon eux, l’Amérique est en fait composée de deux groupes bien distincts : les riches, et les autres. Or, en matière de décisions d’investissement, la seconde catégorie n’a aucune importance ; surveiller ses habitudes d’achat ou s’inquiéter de son taux d’épargne relève de la perte de temps. Tout, dans l’économie américaine, se passe au sommet : les 1 % les plus riches gagnent autant que les 60 % d’Américains du bas de l’échelle ; leur patrimoine est égal à la richesse cumulée de 90 % de la population ; et chaque nouvelle année voit passer entre leurs mains et tomber dans leurs poches une part un peu plus grande du trésor national. Cette couche sociale détient, à elle seule ou presque, la clé de la croissance et des profits de demain.

Les trois analystes, Ajay Kapur, Niall Macleod et Narendra Singh, ont imaginé un mot pour désigner cet état de choses : ploutonomie. Dans une ploutonomie, écrivaient-ils, « la croissance est générée et en grande partie consommée par une minorité de riches ». L’Amérique a déjà connu cette situation à deux reprises : pendant le Gilded Age (1) de la fin du XIXe siècle et durant les Années folles. À chacune de ces époques, la concentration de la richesse fut simultanément le fruit d’une révolution technologique, d’un mouvement d’intégration planétaire, d’une politique de « laisser-faire » et d’une phase d’« innovation financière ». En 2005, la situation des riches Américains flirtait avec les sommets alors atteints, et Citigroup ne voyait aucune raison de penser qu’ils ne poursuivraient pas, cette fois, leur ascension.

Kapur et ses coauteurs se sont trompés dans certaines de leurs prévisions sur la ploutonomie, et leur division de la société en seulement deux groupes s’avère, in fine, trop simple. Mais leur analyse globale reste pertinente. Entre mai 2009 et mai 2011, selon l’institut Gallup, les dépenses des Américains gagnant plus de 90 000 dollars ont augmenté de 16 % ; celles de tous les autres sont restées parfaitement étales. La reprise de la consommation que connaît le pays est apparemment portée par les nantis, non par la majorité de la population. Trois ans après la crise de 2008, les nantis et les instruits ont laissé la récession derrière eux. Le reste de l’Amérique est au point mort, quand il ne recule pas.

Souvent, durant une crise, les inégalités de revenus diminuent ; ce ne fut pas le cas pendant la Grande Récession (2). Entre 2007 et 2009 (à défaut de chiffres plus récents), elles se sont même légèrement accentuées. Certes, les 1 % les plus riches ont vu leurs revenus baisser davantage que les autres en 2008, mais ce reflux tenait presque entièrement au krach boursier, qui a entraîné une chute de 50 % des plus-values réalisées. Abstraction faite de cela, même en 2008 cette élite a vu croître sa part du gâteau national. Et, de toute façon, la Bourse s’est ensuite redressée.

Même dans la finance, les gros revenus sont de retour. Et Wall Street est resté relativement à l’abri des vagues de licenciements ; entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2010, 8 % des emplois ont été supprimés dans le secteur, contre 27 % dans le BTP et 17 % dans l’industrie.

Il est difficile d’ignorer à quel point la récession a affecté très diversement les différentes catégories sociales et les différentes régions du pays. Pour l’essentiel, les salaires ont stagné à l’échelle nationale entre 2009 et 2010, mais ils ont progressé de 11,9 % à Manhattan et de 8,7 % dans la Silicon Valley. En février 2011, dans les régions de Washington et de San Jose (Californie) – véritables repaires des gagnants de la méritocratie américaine –, les offres d’emploi étaient presque aussi nombreuses que les candidats. À Miami et à Detroit, au contraire, on comptait six personnes par poste à pourvoir. En mars, le taux de chômage était globalement de 12 % parmi les diplômés du secondaire, de 4,5 % parmi les titulaires d’un master et de 2 % parmi les superdiplômés (plus de quatre années d’études supérieures).

Dans la même veine, la crise de l’immobilier a frappé plus durement les banlieues éloignées et les régions restées abordables comme Phoenix, Las Vegas et les trois quarts de la Floride – autant de Mecque pour les familles de la petite classe moyenne dont les niveaux d’épargne et d’éducation sont modestes. L’élite des cadres supérieurs, regroupés à la périphérie immédiate de villes chères mais capables de résister à la crise (San Francisco, Seattle, Boston et Chicago), a peu perdu en comparaison. Et, bien sûr, les valeurs boursières ayant rebondi à l’inverse des valeurs immobilières, l’Américain moyen a vu s’évaporer une plus grande part de sa richesse que les nantis, dont le patrimoine est diversifié. Selon une étude réalisée en 2010, la famille type de la classe moyenne avait perdu 23 % de ses ressources depuis le début de la récession, contre 12 % pour celle de la classe supérieure.

La facilité avec laquelle la haute bourgeoisie et les superdiplômés ont nargué la récession ne doit pas surprendre ; voilà des années qu’ils ont le vent en poupe. Et la crise, en limitant la hausse des salaires moyens, en accélérant les restructurations et les délocalisations, a permis à bien des entreprises de réduire leurs coûts de production, d’augmenter leurs profits et, donc, la rémunération de leurs cadres dirigeants.

Anthony Atkinson, économiste à Oxford, a étudié les conséquences sur la distribution des revenus des crises financières qui ont ravagé l’Asie et plusieurs pays nordiques dans les années 1990. Les nantis jouissent en général, au lendemain de la bourrasque, d’une meilleure position économique. Dans la plupart des cas, la baisse des revenus de la classe moyenne se fait sentir bien après la crise, tandis que les 1 % les plus riches se protègent ; ils utilisent leurs réserves de liquidités pour racheter des avoirs à vil prix après l’effondrement du marché, et sortent en possession d’une plus grosse part du gâteau. « Je pense que nous assistons à bien des égards au même processus aux États-Unis » depuis le krach de 2008, confie-t-il. « Warren Buffett n’a pas cessé d’investir. »

Les récessions sévères – c’est un de leurs traits saillants – tendent à accélérer les mutations économiques déjà en cours. Les secteurs et les entreprises en déclin font faillite, canalisant les travailleurs et le capital vers les nouveaux métiers ; les villes en déclin dépérissent plus vite, ne laissant que ruines ; les salariés dont les fonctions ont été en partie supplantées par la technologie sont remerciés en masse et jamais rappelés.

Le tri toujours plus sélectif des gagnants et des perdants est sans doute la principale tendance économique des quarante dernières années, avec à la clé l’assèchement progressif de la classe moyenne américaine. Le revenu médian a nettement baissé entre 1999 et 2009.

 

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La crise de l’emploi intermédiaire

« La Grande Récession a modifié quantitativement mais pas qualitativement la tendance à la polarisation de l’emploi », écrivait David Autor, du MIT, dans un Livre blanc de 2010. Les pertes ont été « bien plus sérieuses pour les postes de cols bleus et de cols blancs moyennement qualifiés que pour les jobs de cols blancs de haut niveau, d’un côté, et les fonctions de service peu qualifiées, de l’autre ». Entre 2007 et 2009, le marché du travail est en effet resté stable pour les professions libérales, les managers et autres ingénieurs. De même que dans les services bas de gamme comme la préparation alimentaire, les soins à la personne et le ménage. En d’autres termes, la récession a détruit pour l’essentiel les emplois de l’entre-deux. Près d’un poste de vendeur et d’employé de bureau sur douze a disparu durant les deux premières années de récession, et un poste d’ouvrier sur six dans la fabrication, la réparation ou l’entretien des machines. Aux yeux de David Autor, l’épuration des emplois à qualification intermédiaire est l’une des évolutions qui remodèlent profondément la société américaine. Voici les autres : la hausse des rémunérations au sommet, la baisse des salaires des moins instruits et le « décrochage des hommes sur le marché du travail ». « Tout cela est antérieur à la crise. Mais les données disponibles laissent penser qu’elle a renforcé ces tendances. »

Voilà plus de trente ans que les États-Unis connaissent une profonde mutation, avec le passage à l’économie de services et d’information et l’intégration croissante du pays à un marché unique mondial des biens, du travail et du capital. Dans une certaine mesure, cette transformation a toujours été perturbatrice. Mais le rythme du changement s’est accéléré depuis l’an 2000, et plus encore depuis le krach. Les entreprises ont compris comment exploiter mieux et plus vite la hausse exponentielle de la puissance informatique. Parallèlement, les nouvelles technologies et la libéralisation des échanges rendaient les chaînes logistiques planétaires à la fois plus solides et plus souples – facilitant la délocalisation du travail routinier. Sans oublier que la Chine, l’Inde et les autres pays émergents sont devenus des locomotives économiques.

Dans certains domaines, la mue de l’Amérique est quasiment achevée. Le poids du secteur manufacturier s’amenuise depuis plusieurs décennies à mesure que d’autres activités se développent. Mais l’idée que l’on se fait généralement du phénomène – déclin rapide dans les années 1970-1980, puis lente érosion – n’est pas juste, du moins sur le plan de l’emploi. Le nombre de salariés de l’industrie est resté relativement stable de la fin des années 1950 à l’an 2000 environ, avec 17 à 19 millions de personnes. Pendant des dizaines d’années, la hausse de la production a compensé l’impact des délocalisations et des technologies économes en main-d’œuvre. Mais, depuis l’an 2000, l’activité manufacturière américaine a perdu environ un tiers de ses postes, en partie au profit de la Chine. L’industrie n’est pas sur le point de disparaître pour autant, pas plus que l’agriculture n’a disparu depuis l’effondrement de sa population active au XXe siècle. En 2010, les États-Unis étaient la deuxième puissance industrielle et la troisième puissance agricole mondiale. Mais le secteur primaire est aujourd’hui tellement mécanisé qu’il ne fait plus vivre que 2 % environ des Américains. L’industrie semble prendre le même chemin.

Une autre phase de la mutation – qui concerne plus directement les cols blancs – ne fait, elle, que commencer. « Les technologies de l’information, explique Autor, ont ceci de particulier qu’elles ont un champ d’application extrêmement large, coûtent de moins en moins cher et sont de mieux en mieux maîtrisées. » Les logiciels peuvent désormais rédiger des textes juridiques standard, par exemple, ou proposer une première lecture de radiographies et autres examens médicaux. Lesquels peuvent aussi être lus et interprétés par des médecins installés à l’autre bout du monde.

En 2007, Alan Blinder, ancien vice-président de la Réserve fédérale, estimait que 22 à 29 % des postes américains étaient potentiellement délocalisables au cours des vingt prochaines années. La récession de 2008 n’a fait qu’accentuer le phénomène. La crise financière a certes touché le monde entier, mais les pertes d’emploi ont frappé tout particulièrement les États-Unis. Un poste détruit sur quatre l’a été en Amérique, selon le Fonds monétaire international (FMI). À mesure que les machines et une main-d’œuvre étrangère bon marché récupéraient les fonctions exigeant des compétences limitées, les savoir-faire qui leur sont associés sont devenus moins précieux, et les salariés sans formation universitaire ont souffert.

Pour l’essentiel, ces mêmes dynamiques se sont révélées jusqu’à présent une véritable aubaine pour les Américains les mieux formés, détenteurs de capacités analytiques ou créatives exceptionnelles. Les nouvelles technologies complètent plus qu’elles ne remplacent le travail de ceux qui font de la recherche complexe, de l’analyse sophistiquée, de la négociation de haut niveau, du design ou de la création artistique. Et la mondialisation élargit le marché des nouveaux produits et services haut de gamme, avec à la clé des revenus plus élevés pour ceux qui les créent ou les proposent.

La rentabilité des études supérieures a progressé ces dernières­ décennies, engendrant une stratification plus marquée des revenus. Mais, même au sein de l’élite méritocratique, l’évolution de l’économie a provoqué une différenciation saisissante. Depuis 1993, plus de la moitié de la hausse du revenu national a été captée par 1 % de la population, et le phénomène s’est accusé au fil du temps : entre 2002 et 2007, sur trois dollars de croissance, les membres de cette strate en ont empoché deux. Près de deux millions de personnes sont entrées à l’université en 2002 – dont 1 630 à Harvard – mais il n’y avait parmi elles qu’un seul Mark Zuckerberg. L’ascension de la super­‑
élite n’est pas le résultat des différences d’éducation. C’est en partie l’effet naturel de l’élargissement des marchés et de la révolution technologique : de plus grosses fortunes se constituent plus vite que jamais.

Depuis peu, la pression économique se fait plus forte aux échelons élevés de la hiérarchie éducative, à mesure que la technologie s’améliore et que les pays émergents envoient leurs enfants à l’université. « Il est devenu pertinent de distinguer des autres ceux qui ont achevé un troisième cycle universitaire. Pour eux, le marché du travail est porteur depuis longtemps, et le reste. En revanche, ceux qui n’ont pas dépassé les quatre années d’études supérieures s’en sortent moins bien qu’avant. Ils ont été délogés des postes de management ou de gestion intermédiaires, qui n’exigent pas de compétence très spécialisée et difficile à trouver. Un diplôme universitaire ne protège plus comme autrefois contre la perte d’emploi ou de rémunération. » Nul doute qu’il vaut toujours mieux avoir un diplôme de l’enseignement supérieur que ne pas en avoir. En termes relatifs, la rentabilité d’un master frôle son record historique. Mais cela s’explique surtout par les piètres perspectives d’avenir des moins formés. Tout au long des années 2000, les revenus des diplômés de l’université ont à peine bougé. « Ils ne s’en sortent pas mal », précise Timothy Smeeding, spécialiste des inégalités à l’université du Wisconsin. Mais « la progression des rémunérations est concentrée sur ceux qui ont dépassé le niveau bac + 4 ».

Les classes sociales américaines changent et se détachent les unes des autres. Flottant haut dans le ciel, une minuscule élite vogue à l’écart du reste de la population. En dessous, comme en suspension, se tient ce qu’on pourrait appeler la classe moyenne supérieure – des diplômés ordinaires pour qui la flèche de la fortune indique principalement l’immobilité, auxquels on peut ajouter les plus mal lotis des très diplômés, pour qui elle ne pointe que modérément vers le haut. Depuis le krach, cette catégorie est inquiète, et non sans raison. Mais ces angoisses ne doivent pas détourner notre attention d’une autre fracture, bien plus importante, au sein de la société américaine : celle qui sépare les diplômés du supérieur de tous les autres.

Quand on vit et travaille dans le monde des supercadres de Boston, Seattle ou Washington, on peut facilement oublier qu’à l’échelle nationale, même parmi les 25-34 ans, les détenteurs d’une formation universitaire ne représentent qu’environ 30 % de la population. On peut aussi facilement oublier que l’appartenance à un foyer jouissant en 2009 d’un revenu de 113 000 dollars vous plaçait parmi les 20 % les plus riches. Les non-cadres ont toujours été le cœur battant de la société américaine : 58 % de la population adulte du pays n’a pas poursuivi d’études après le lycée. Et à mesure que disparaissent les emplois manufacturiers et les emplois de bureau semi-qualifiés, cette vaste classe moyenne intermédiaire est tirée vers le bas. Et ses problèmes sont indissociables de la destinée des hommes dans la nouvelle économie. Les hommes sans formation universitaire ont été les grands perdants de ce changement d’ère : selon l’économiste Michael Greenstone, du MIT, le salaire réel médian masculin a chuté de 32 % depuis son maximum de 1973, si l’on tient compte de ceux qui ont été définitivement écartés du monde du travail. Or les difficultés des hommes ont amplifié les nombreux problèmes – économiques, mais aussi sociaux et culturels – auxquels est aujourd’hui confronté le pays.

Depuis le milieu des années 1980, selon l’économiste Lawrence Katz, de Harvard, le marché du travail donne beaucoup plus de valeur aux compétences créatives, analytiques et relationnelles, et le salaire des hommes sans diplôme universitaire est singulièrement menacé. « Et je pense que cette récession aggrave » le phénomène, ajoute Katz. Dans les années 2000, le BTP offrait encore des débouchés à des jeunes gens qui seraient allés dans l’industrie une génération auparavant. Mais il est difficile d’imaginer un nouveau boom de la construction venir bientôt à leur secours.

La façon dont les hommes, pris globalement, ont réagi au déclin du travail ouvrier est l’une des grandes énigmes de ces trente dernières années. Pour la plupart, ils n’ont cherché ni à faire des études ni à occuper les emplois de services. La proportion de jeunes hommes ayant fréquenté l’université pendant quatre ans est aujourd’hui sensiblement la même qu’en 1980. Et, comme le notaient en 2004 les sociologues Maria Charles et David Grusky dans leur livre Occupational Ghettos, de nombreux secteurs et métiers restent étonnamment clivés sexuellement, les hommes continuant à chercher du travail dans des métiers manuels en déclin, les femmes­ « se pressant dans les activités non manuelles qui sont, en moyenne, mieux payées et plus prestigieuses ».

En 2001 encore, l’industrie employait presque autant de personnes que la santé et l’éducation réunies (environ 16 millions). Mais depuis, ces deux derniers secteurs, majoritairement féminins, ont gagné environ 4 millions d’emplois, tandis que le l’activité manufacturière en perdait à peu près autant. Or les hommes ne se sont pas engagés dans ces deux domaines ; en 2009, ils n’occupaient qu’un quart des postes environ dans ces métiers en plein essor, exactement comme au début de la décennie. Ils ont dans le même temps conforté leur emprise sur l’industrie ; ce secteur en déclin était encore plus souvent masculin en 2009 qu’au début de la décennie.

« Je suis très inquiet » pour les hommes peu qualifiés, affirme Bruce Weinberg, économiste à l’Ohio State University. En 1967, 97 % des Américains mâles âgés de 30 à 50 ans et dépourvus de formation universitaire travaillaient ; en 2010, ils n’étaient plus que 76 %. Les recherches de Weinberg montrent que, là où les « compétences humaines » comptent de plus en plus, les postes ont tendance à être captés par les femmes. Catégorie large s’il en est. Dans son document de travail « People People », Weinberg et ses deux coauteurs affirment que les qualités relationnelles sont ainsi de plus en plus valorisées dans les activités centrées sur l’usage de l’outil informatique, et où le travail d’équipe est important. Or ces deux éléments sont de plus en plus au cœur du monde du travail.

Il va sans dire que bien des hommes possèdent d’excellentes compétences humaines et réussissent leurs études. Dans leur ensemble, ils gagnent encore plus que les femmes, notamment en raison de la discrimination persistante (3). Mais bon nombre d’entre eux tirent difficilement leur épingle du nouveau jeu économique et peinent à s’adapter. C’est flagrant dans les quartiers populaires en déliquescence de tout le pays. C’est là que les rôles sexuels, la dynamique familiale et la nature du vivre-ensemble changent dans le sillage de la crise de 2008.

 

Dysfonctionnement familial

Les femmes ont tendance à ne pas se marier (ou à rester mariées) avec des hommes sans emploi ou en situation précaire – bien qu’elles aient des enfants avec eux. Des enfants qui traversent généralement une phase difficile quand, chose fréquente, leurs parents se séparent. Le sociologue William Julius Wilson, de Harvard, a établi un lien de cause à effet entre la disparition des emplois manufacturiers des centres-villes dans les années 1970 et la plupart des problèmes sociaux qui ont surgi ensuite [lire notre entretien avec William Julius Wilson, Books, n°11, janvier-février 2010]. Aujourd’hui, dans les zones les moins bien loties du pays, nous assistons peut-être à la formation d’un quart-monde plus vaste encore, majoritairement masculin, avec les problèmes culturels que cela engendre.

Ces maux sociaux se sont aussi insinués dans la petite classe moyenne. Dans une enquête sur la famille américaine, publiée fin 2010, le sociologue W. Bradford Wilcox­ notait que, dans les milieux où l’on ne possède qu’un diplôme de fin d’études secondaires, de nombreux indicateurs de dysfonctionnement familial sont passés au rouge. « La vie de famille des Américains moyennement instruits [qui ressemblait de près à celle des diplômés de l’université dans les années 1970] évoque aujourd’hui de plus en plus celle des Américains qui ont décroché du système scolaire, avec ses difficultés financières, ses crises de couple, ses foyers monoparentaux et ses enfants perturbés. »

À la fin des années 1990, 37 % des couples possédant un niveau d’instruction moyen divorçaient ou se séparaient moins de dix ans après leur premier mariage, un chiffre comparable à celui des ménages sans instruction, et trois fois plus élevé que celui des foyers les mieux formés. Dans les années 2000, le pourcentage de mariages « très heureux » dans cette catégorie intermédiaire – identique, dans les années 1970, à celui des plus diplômés – se rapprochait aussi de celui des moins scolarisés. Entre 2006 et 2008, 44 % des enfants naissaient hors mariage dans cette catégorie, pas si loin du chiffre de 54 % observé chez les mères sans instruction du tout ; alors que cela ne concernait que 6 % des bébés quand les mères sont diplômées de l’enseignement supérieur.

Un stéréotype a la vie dure aux États-Unis : c’est parmi les cols bleus et dans les petites villes – et plus généralement parmi ceux qui n’ont pas fait d’études après le lycée – que le sentiment religieux serait le plus fort. Et c’était vrai dans les années 1970. Depuis, la pratique s’est effondrée chez les Américains dotés d’une instruction moyenne, et elle est beaucoup plus répandue au sein de l’élite. Il en va de même en matière d’engagement civique. Les lycéens de familles aisées sont plus souvent bénévoles, fréquentent davantage l’église, affichent de plus hautes ambitions intellectuelles qu’autrefois ; et ils font preuve de la même confiance envers autrui que ceux de la génération précédente ; leurs pairs issus de foyers plus démunis sont, eux, moins impliqués sur tous ces plans. Un gouffre culturel sépare désormais la classe moyenne traditionnelle et le tiers supérieur de la société.

Certains des bouleversements les plus significatifs sur le plan des valeurs se sont accélérés au cours de la décennie écoulée, à mesure que l’horizon s’assombrissait pour la petite classe moyenne. Le nombre de couples non mariés est en augmentation constante depuis les années 1970, par exemple, mais il n’a réellement explosé qu’au cours de la dernière décennie, doublant presque entre 2000 et 2009, passant de 3,8 à 6,7 millions de personnes. Et le chiffre a encore progressé de près de 1 million entre 2009 à 2010. Dans 6 couples non mariés sur 10, l’un des deux partenaires au moins ne travaillait pas, proportion beaucoup plus élevée que par le passé.

En définitive, l’évolution de la méritocratie elle-même semble être au moins en partie responsable de l’abîme culturel croissant qui sépare les Américains très instruits du reste de la société. Depuis trente ans, comme l’a montré le journaliste Bill Bishop dans The Big Sort [« Le grand tri »], la segmentation des quartiers américains par niveau de revenu et d’études n’a cessé de s’affiner, phénomène qui a lui-même renforcé la différenciation des modes de vie. Dans les milieux très instruits, les familles sont généralement intactes, les idéaux éducatifs restent forts et les modèles positifs abondent. Tout cela ne va plus de soi dans les zones qui comptent peu de diplômés de l’enseignement supérieur. Les leaders naturels de ces communautés – les gagnants de la méritocratie qui réussissent à l’école et vont dans des universités sélectives – les quittent en général définitivement peu après leur vingtième anniversaire.

Une véritable sortie de crise ne peut donc consister seulement à remettre l’économie sur les rails où elle était ; il s’agit de changer de voie. Aucune action ni prescription politique ne peut résoudre à elle seule les différents problèmes qu’affronte aujourd’hui la classe moyenne, mais nous pouvons améliorer la situation en combinant les approches destinées à doper la croissance et celles destinées à mieux en partager les fruits. La plupart des évolutions économiques profondes que la récession a révélées ou accélérées mettront des décennies à se déployer pleinement. Nous pouvons nous adapter, à condition de commencer maintenant.

Avant d’évoquer quelques propositions, il faut commencer par un réexamen de la manière dont la mondialisation affecte la société. En 2010, le McKinsey Global Institute publiait un rapport exposant en détail la puissance des multinationales américaines – et leur importance pour l’économie du pays. En 2007, les géants ayant leur siège aux États-Unis employaient 19 % des salariés du secteur privé, engrangeaient 25 % des bénéfices bruts et versaient 25 % des salaires. Ils justifiaient aussi des trois quarts des dépenses de R&D environ. Depuis 1990, ils ont aussi engendré 31 % de la croissance du PIB.

Malgré leur stature de colosse, les multinationales ont fait œuvre lilliputienne sur le plan de l’emploi. On leur doit 41 % des gains de productivité réalisés au cours des vingt dernières années, mais 11 % seulement des créations de postes. Et le tableau a pris encore plus mauvaise tournure dans la seconde moitié de la période : de 1999 à 2008, les multinationales américaines ont ainsi supprimé environ 1,9 million d’emplois aux États-Unis, mais en ont créé environ 2,4 millions à l’étranger, selon l’économiste Martin Sullivan. Ces chiffres sont porteurs de deux leçons. D’une part, nous ne pouvons pas faire comme si la mondialisation n’existait pas ou tourner le dos au libre-échange ; ce serait nous appauvrir. D’autre part, même si la prospérité des États-Unis est liée à la globalisation, la manière dont l’économie américaine s’est adaptée à l’interdépendance croissante a en partie mal tourné.

Depuis les années 1970, en particulier, le pays mise sur l’innovation permanente, en acceptant le transfert rapide de la production vers d’autres pays dès que les biens parviennent à maturité et que leur fabrication relève de la routine ; avec en filigrane l’idée que la création de biens et de services toujours plus nouveaux compense largement l’érosion. Cette stratégie s’est parfois avérée très payante. Dans les années 1990, elle a permis à l’économie de se développer très vite et de créer de nouveaux emplois de qualité du haut en bas de l’échelle pour remplacer les jobs perdus, entraînant une forte hausse des revenus pour la plupart des Américains. Mais, ces derniers temps, la mécanique s’est enrayée. Notamment, selon l’économiste Michael Mandel, parce que l’Amérique ne jouit plus du fruit de ses innovations aussi longtemps qu’autrefois. Les compétences, la R&D et le savoir-faire se déprécient aujourd’hui plus vite qu’il y a encore quinze ans, car la communication à l’échelle mondiale se fait plus rapidement, les liaisons sont plus souples et le capital humain plus répandu.

Dans ces conditions, les phases d’expansion sont plus éphémères que par le passé. Selon des prévisions officielles faites en 1999, 155 000 nouveaux emplois devaient être créés en dix ans, aux États-Unis, dans la production d’ordinateurs ; en réalité, 500 000 postes ont été détruits. Idem dans le domaine du traitement de données. Nous avons dès lors besoin de plus d’innovations qu’avant pour maintenir le taux de croissance.

Or nous avons assisté, dans les années 2000, à un ralentissement spectaculaire de l’innovation. C’est peut-être simple malchance – les véritables percées qui créent des catégories entières de biens et de services sont difficiles à prévoir, et les longues périodes d’aridité ne sont pas rares. Dans un livre récent, The Great Stagnation [« La grande stagnation »], l’économiste Tyler Cowen affirme que la science elle-même – ou du moins celle qui a des applications commerciales – progresse plus lentement depuis plusieurs décennies, et consomme pour ce faire de plus en plus de ressources.

L’Amérique jouit d’énormes atouts en matière d’innovation. Des centres névralgiques comme la Silicon Valley, le Triangle de la recherche en Caroline du Nord et la route 128 – le corridor high-tech du Massachusetts – sont difficiles à reproduire, et les États-Unis en comptent beaucoup. Les étudiants du monde entier continuent d’affluer dans le pays et, depuis quinze ans, les savants et ingénieurs étrangers qui passent leur doctorat en Amérique y restent plus longtemps. L’Amérique tient toujours le haut du pavé, à l’échelle mondiale, pour le nombre d’ingénieurs qualifiés, de scientifiques et de managers de haut niveau installés sur son territoire.

 

Priorité à l’investissement

Il reste à mieux exploiter ces atouts pour accélérer le rythme de l’innovation, notamment en donnant à l’investissement la priorité sur la consommation. Cela signifie, entre autres, que l’État et le secteur privé financent davantage tant la recherche fondamentale que la R&D. Edmund Phelps et Leo Tilman, professeurs à l’université Columbia, ont proposé la création d’une Banque nationale de l’innovation qui financerait les start-up les plus imaginatives, ou leur consentirait des prêts, en injectant plus d’argent que ne le ferait un fonds de capital-risque, et à un moindre coût. Écarter les obstacles bureaucratiques à l’innovation est aussi important que d’orienter vers elle plus de fonds publics. Il est toujours difficile de trouver le bon équilibre en matière de régulation, mais Michael Mandel suggère une règle empirique simple : pour les nouveaux secteurs émergents, qui sont à l’avant-garde de l’économie et peuvent engendrer de véritables vagues de croissance, mieux vaut une régulation légère permettant l’expérimentation créatrice. L’expansion rapide d’Internet dans les années 1990 est un bon exemple des avantages que cela présente pour un secteur dans l’enfance ; les technologies vertes, le sans-fil et les techniques de réseau social méritent peut-être aujourd’hui un traitement similaire.

Nous devons aussi nous efforcer de maintenir plus longtemps sur le territoire la production de nouveaux produits à forte valeur ajoutée. Les mesures protectionnistes sont souvent contre-productives. Mais un taux de change équitable peut faire la différence. Tout au long des années 2000 et aujourd’hui encore, la Chine a tout fait pour conserver une monnaie sous-évaluée face au dollar, au détriment l’industrie américaine. Nous devons exiger de Pékin un réajustement monétaire.

Étant donné certaines des tendances à l’œuvre sur le marché du travail depuis dix ans, parier sur la technologie, l’innovation et la mondialisation peut paraître aberrant. Et cette stratégie n’est évidemment pas une panacée. Mais, sans une économie dynamique et inventive, tous les horizons s’assombrissent. Pour les cadres supérieurs en particulier, la moindre valorisation de l’innovation et le retour à une croissance économique plus soutenue résoudraient bien des problèmes et relanceraient probablement la hausse des salaires. Cela étant, même en période d’expansion, il restera toujours des gens sans l’instruction et les compétences nécessaires pour réussir sur un marché pur et mondialisé, avec d’énormes réserves de main-d’œuvre dans les pays émergents. Même si la croissance est forte, c’est ce que nous ferons pour les Américains moyennement instruits qui décidera probablement du fait que les États-Unis restent ou non un pays de classes moyennes.

Durant les trois quarts du XXe siècle, écrivent les économistes Claudia Goldin et Lawrence Katz dans The Race Between Education and Technology [« La course entre instruction et technologie »], la plupart des Américains ont prospéré et les inégalités se sont réduites car le niveau de formation progressait plus vite encore que le progrès technologique ; le réservoir d’individus capables de tirer profit de ces avancées était donc toujours plus vaste, les autres restant relativement peu nombreux.

Il ne peut y avoir meilleur remède aux récents maux du pays que le développement des compétences dans l’ensemble de la population. À l’évidence, nous pouvons mieux faire. Environ 30 % des jeunes adultes achèvent aujourd’hui des études universitaires, mais ce chiffre est de 50 % pour les enfants de parents fortunés. En améliorant l’instruction primaire et secondaire, en favorisant la stabilité familiale et en facilitant l’accès à l’université sur le plan financier, nous pourrions sans doute, à terme, permettre à 50 % des Américains d’avoir un diplôme de l’enseignement supérieur. Cela étant, l’expérience de ces trente dernières années incite à penser que cette évolution sera lente et difficile : de 1979 à 2009, le pourcentage des 25-29 ans qui sont allés jusqu’au master est passé de 23,1 % à 30,6 %, soit 1 % de plus tous les quatre ans. Et en fin de compte, bien sûr, la proportion de diplômés de l’université risque de plafonner assez vite. Il fut un temps où l’école primaire était la pierre angulaire sur laquelle s’est construite une vaste classe moyenne en Amérique. Puis ce fut le lycée. L’université ne pourra peut-être jamais avoir une portée aussi universelle. En tout cas, l’enseignement supérieur ne saurait être la réponse unique aux malheurs de la classe moyenne dans les dix ou vingt prochaines années, puisque la plupart des ses membres ne seront pas titulaires d’un master ou de son équivalent.

L’un des aspects les plus pernicieux de la méritocratie telle que nous l’entendons aujourd’hui tient à cette façon que nous avons d’assimiler la valeur à la réussite scolaire, assortie de la conviction que les enfants qui ont des difficultés en classe ne peuvent s’attendre à réussir en dehors de l’école. Cette conception étriquée du potentiel humain dessert terriblement une grande partie de la population. Les bourses, les prêts et les crédits d’impôt accordés aux étudiants représentent environ 160 milliards de dollars par an ; en comparaison, l’ensemble des dépenses publiques en faveur de l’emploi et de la formation professionnelle atteignaient 7 milliards par an en 2004, soit un déclin de 75 % environ depuis 1978 en valeur corrigée de l’inflation.

Nous devons créer des voies d’accès à la classe moyenne qui ne passent pas par l’obtention d’un diplôme universitaire. De ce point de vue, comme le notent Ron Haskins et Isabel Sawhill dans Creating an Opportunity Society [« Créer une société du possible »], les career academies représentent une approche prometteuse : ces établissements qui accueillent de 100 à 150 élèves, au sein de lycées plus grands, proposent un cursus mélangeant programme classique et enseignements techniques conçus pour développer des compétences professionnelles. Quelque 2 500 académies fonctionnent déjà à travers le pays. L’enseignement professionnel a mauvaise réputation aux États-Unis, notamment parce qu’on le soupçonne souvent d’interdire l’accès aux études supérieures. En réalité, les élèves des career academies sont aussi nombreux que les autres lycéens à poursuivre ensuite un cursus universitaire. Et une récente étude montre que les hommes ayant suivi ce type de trajectoire gagnaient, en moyenne, nettement plus que ceux issus d’un lycée standard. Ils ont 33 % de chances en plus d’être mariés, et 36 % de risques en moins d’être des pères absentéistes.

Il faudrait étendre le système des career academies, tout comme les filières d’apprentissage et les autres programmes de ce genre. Car, même dans le pire des scénarios, les emplois « intermédiaires » ne sont pas près de disparaître. De nombreux postes du bâtiment et de l’industrie réapparaîtront (4). Et il existe énormément d’emplois à revenu moyen – ambulancier, aide-soignant, technicien en radiologie, plombier, etc. – que le libre-échange et la technologie ne peuvent remplacer. Or ces activités se développeront probablement. Une main-d’œuvre mieux formée, c’est une croissance plus rapide et plus efficace, des produits et des services de meilleure qualité, et des salaires plus élevés.

 

Petits boulots

Cela dit, l’évolution générale du marché du travail aux États-Unis incite à penser que les Américains, au cours des dix ou vingt prochaines années, devront plus souvent accepter des jobs traditionnellement peu qualifiés et mal payés. De 1999 à 2007, relève David Autor, la part des « petits boulots » sur le marché du travail a augmenté substantiellement. Et, en 2010, les trois quarts des créations de postes émanaient de secteurs où le salaire horaire moyen est inférieur à 15 dollars. L’un des principaux défis consistera dans les prochaines années à rendre plus sûrs et plus épanouissants les métiers du bas de l’échelle. Afin qu’ils ressemblent davantage à des emplois de la classe moyenne.

Quelle que soit l’évolution du taux de chômage à court et moyen terme, le problème à long terme ne sera pas le manque d’emplois. Le problème, c’est que la valeur marchande des postes peu ou moyennement qualifiés, et donc les salaires que les employeurs peuvent proposer pour les occuper, sera si faible que peu d’Américains les accepteront avec enthousiasme. Les mauvais emplois mal payés sont l’une des raisons pour lesquelles, en bas de l’échelle, tant de gens vont et viennent sur le marché du travail ; et cette instabilité engendre à son tour de graves problèmes sociaux et familiaux.

Les économistes américains, de gauche comme de droite, préconisent depuis longtemps de subventionner les emplois à bas salaires pour favoriser l’intégration sociale : une convention serait proposée à quiconque accepte un emploi, quel que soit son niveau de qualification. C’est d’ailleurs précisément ce que fait l’Earned Income Tax Credit, créé en 1975 et plusieurs fois remanié depuis. C’est le meilleur programme anti-pauvreté du pays, mais il s’adresse uniquement aux familles. Il nous faut soutenir davantage les travailleurs sans enfants à charge. C’est une question d’équité fondamentale. C’est aussi une façon de s’attaquer directement à certains des problèmes sociaux les plus graves en train d’éclore aux États-Unis. Mieux récompenser le travail, c’est encourager les jeunes les moins qualifiés – les hommes en particulier – à nouer très tôt des liens solides avec le monde du travail, et améliorer leurs perspectives. Avoir une meilleure situation financière les aiderait en outre à se marier. En tant que société, nous devrions nous soucier bien davantage de la réussite de la majorité des Américains que de l’ampleur des gains au sommet. Mais les inégalités extrêmes de revenus provoquent un clivage culturel malsain à court terme, et corrosif à long terme. Et les plus puissantes dynamiques économiques de notre temps continueront probablement à concentrer la fortune au sommet et à faire pression sur les couches intermédiaires. Il est difficile d’imaginer une réponse adéquate aux problèmes du moment qui ne passe pas par une redistribution des richesses.

Il semble inévitable d’augmenter un tant soit peu les impôts – sous une forme ou sous une autre. La tranche maximale d’imposition, de 91 % en 1960, est passée à 70 % en 1980, 50 % en 1986, et 39,6 % en 2000 ; elle est aujourd’hui de 35 %. Les dividendes sont imposés à 15 %. La taxe sur la plus-value immobilière a été supprimée. Les plus riches devraient payer beaucoup plus d’impôts qu’ils ne le font. Même une tranche maximale à 50 % pour les revenus à sept chiffres serait encore très inférieure au niveau atteint dans l’après-guerre.

Les riches ne le sont pas devenus en vivant en apesanteur. Le progrès technologique, la libéralisation des échanges, l’élargissement des marchés – et les politiques qui accompagnent cette évolution – profitent à certains et nuisent aux autres. La théorie économique est claire : les gagnants gagnent plus que ne perdent les perdants. Même en compensant entièrement les pertes de ceux qui souffrent de ces dynamiques, la société dans son ensemble y gagne encore. Ce précepte guide le gouvernement américain depuis trente ans. Mais, en pratique, les perdants sont rarement dédommagés, jamais entièrement et jamais pendant très longtemps.

Alors que les gagnants vivent plus que jamais à l’écart des perdants, l’idée de dédommager les pertes des seconds en puisant dans les poches des premiers rencontre une résistance farouche car cela irait à l’encontre d’une autre théorie économique, en décourageant les gagnants et en étouffant leur esprit d’entreprise ; on nous rappelle aussi que certains pourraient même quitter le pays. Au gré d’une sorte de valse-hésitation, sans doute inconsciente, de nombreux membres de l’élite ont soutenu les politiques en leur faveur, en faisant miroiter à la société des gains théoriques, puis ont écarté toute mesure permettant de les distribuer largement.

L’Amérique continue d’attirer les talents, pour des raisons qui vont bien au-delà du code des impôts ; et, si l’on en juge par les normes internationales, aucune des propositions fiscales faites ici ne serait une charge trop lourde pour les plus hauts revenus. Si quelques financiers choisissent de décamper dans un micro-État insulaire, en quête de la plus petite imposition possible, souhaitons-leur donc bonne chance.

Dans les discours politiques et dans les médias, l’« avenir de la classe moyenne » est souvent synonyme d’« avenir de l’Amérique ». Mais les deux ne se recoupent pas. La dimension de la classe moyenne n’a cessé de changer au fil du temps, tout comme les inégalités de revenus. L’après-guerre fut extraordinairement favorable à cette catégorie, mais cet heureux hasard est une anomalie historique, qui a peu de chances de se reproduire.

Mais si cette période fut exceptionnellement généreuse envers la classe moyenne, celle que nous vivons paraît exceptionnellement cruelle. Les principales dynamiques de notre époque créent naturellement la division ; sans un effort de grande ampleur pour les contenir, la polarisation économique et culturelle se poursuivra sans doute. Les catégories intermédiaires sont peut-être assez riches aujourd’hui pour affronter la bourrasque avec sérénité. La ploutonomie s’avérera peut-être stable à long terme. Mais quelle que soit leur classe sociale, bien peu d’Américains ont très envie de voir ça.

 

Cet article, tiré du livre de Don Peck, est paru dans The Atlantic en septembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Notes

1| L’expression Gilded Age (« Âge plaqué or ») a été forgée par les écrivains Mark Twain et Charles Dudley Warner dans leur livre The Gilded Age, A Tale of To-Day (« L’Âge d’or, un conte moderne »), où ils se moquent de la cupidité et de la corruption qui caractérisent la période de prospérité de la fin du XIXe siècle aux États-Unis.

2| Grande Récession est le terme utilisé aux États-Unis pour désigner la crise engendrée par l’éclatement de la bulle immobilière en 2008.

3| Globalement, le taux de chômage des hommes est sensiblement le même que celui des femmes : 8?% contre 7,9?% en décembre 2011 (www.bls.gov).

4| Les dernières statistiques indiquent d’ailleurs une reprise de l’emploi industriel, avec 240?000 créations de postes en 2011 (www.bls.gov).

LE LIVRE
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Fauchés de Don Peck, Crown Publishing Group

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