Le malheur des classes moyennes et comment y remédier
par Don Peck

Le malheur des classes moyennes et comment y remédier

La paupérisation des classes moyennes est devenue un problème crucial, notamment aux États-Unis. Pour inverser la tendance, il faut favoriser l’innovation, agir sur la formation, subventionner les emplois à bas salaires et taxer davantage les riches.

Publié dans le magazine Books, février 2012. Par Don Peck
En octobre 2005, trois experts de Citigroup publièrent un rapport sur le schéma de croissance des États-Unis. Pour vraiment comprendre l’avenir de l’économie et de la Bourse, disaient-ils, mieux valait d’abord reconnaître la réalité : cet animal qu’on appelle le « consommateur américain » n’existe pas et les concepts d’endettement « moyen » et de dépense « moyenne » sont extrêmement trompeurs. Selon eux, l’Amérique est en fait composée de deux groupes bien distincts : les riches, et les autres. Or, en matière de décisions d’investissement, la seconde catégorie n’a aucune importance ; surveiller ses habitudes d’achat ou s’inquiéter de son taux d’épargne relève de la perte de temps. Tout, dans l’économie américaine, se passe au sommet : les 1 % les plus riches gagnent autant que les 60 % d’Américains du bas de l’échelle ; leur patrimoine est égal à la richesse cumulée de 90 % de la population ; et chaque nouvelle année voit passer entre leurs mains et tomber dans leurs poches une part un peu plus grande du trésor national. Cette couche sociale détient, à elle seule ou presque, la clé de la croissance et des profits de demain. Les trois analystes, Ajay Kapur, Niall Macleod et Narendra Singh, ont imaginé un mot pour désigner cet état de choses : ploutonomie. Dans une ploutonomie, écrivaient-ils, « la croissance est générée et en grande partie consommée par une minorité de riches ». L’Amérique a déjà connu cette situation à deux reprises : pendant le Gilded Age (1) de la fin du XIXe siècle et durant les Années folles. À chacune de ces époques, la concentration de la richesse fut simultanément le fruit d’une révolution technologique, d’un mouvement d’intégration planétaire, d’une politique de « laisser-faire » et d’une phase d’« innovation financière ». En 2005, la situation des riches Américains flirtait avec les sommets alors atteints, et Citigroup ne voyait aucune raison de penser qu’ils ne poursuivraient pas, cette fois, leur ascension. Kapur et ses coauteurs se sont trompés dans certaines de leurs prévisions sur la ploutonomie, et leur division de la société en seulement deux groupes s’avère, in fine, trop simple. Mais leur analyse globale reste pertinente. Entre mai 2009 et mai 2011, selon l’institut Gallup, les dépenses des Américains gagnant plus de 90 000 dollars ont augmenté de 16 % ; celles de tous les autres sont restées parfaitement étales. La reprise de la consommation que connaît le pays est apparemment portée par les nantis, non par la majorité de la population. Trois ans après la crise de 2008, les nantis et les instruits ont laissé la récession derrière eux. Le reste de l’Amérique est au point mort, quand il ne recule pas. Souvent, durant une crise, les inégalités de revenus diminuent ; ce ne fut pas le cas pendant la Grande Récession (2). Entre 2007 et 2009 (à défaut de chiffres plus récents), elles se sont même légèrement accentuées. Certes, les 1 % les plus riches ont vu leurs revenus baisser davantage que les autres en 2008, mais ce reflux tenait presque entièrement au krach boursier, qui a entraîné une chute de 50 % des plus-values réalisées. Abstraction faite de cela, même en 2008 cette élite a vu croître sa part du gâteau national. Et, de toute façon, la Bourse s’est ensuite redressée. Même dans la finance, les gros revenus sont de retour. Et Wall Street est resté relativement à l’abri des vagues de licenciements ; entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2010, 8 % des emplois ont été supprimés dans le secteur, contre 27 % dans le BTP et 17 % dans l’industrie. Il est difficile d’ignorer à quel point la récession a affecté très diversement les différentes catégories sociales et les différentes régions du pays. Pour l’essentiel, les salaires ont stagné à l’échelle nationale entre 2009 et 2010, mais ils ont progressé de 11,9 % à Manhattan et de 8,7 % dans la Silicon Valley. En février 2011, dans les régions de Washington et de San Jose (Californie) – véritables repaires des gagnants de la méritocratie américaine –, les offres d’emploi étaient presque aussi nombreuses que les candidats. À Miami et à Detroit, au contraire, on comptait six personnes par poste à pourvoir. En mars, le taux de chômage était globalement de 12 % parmi les diplômés du secondaire, de 4,5 % parmi les titulaires d’un master et de 2 % parmi les superdiplômés (plus de quatre années d’études supérieures). Dans la même veine, la crise de l’immobilier a frappé plus durement les banlieues éloignées et les régions restées abordables comme Phoenix, Las Vegas et les trois quarts de la Floride – autant de Mecque pour les familles de la petite classe moyenne dont les niveaux d’épargne et d’éducation sont modestes. L’élite des cadres supérieurs, regroupés à la périphérie immédiate de villes chères mais capables de résister à la crise (San Francisco, Seattle, Boston et Chicago), a peu perdu en comparaison. Et, bien sûr, les valeurs boursières ayant rebondi à l’inverse des valeurs immobilières, l’Américain moyen a vu s’évaporer une plus grande part de sa richesse que les nantis, dont le patrimoine est diversifié. Selon une étude réalisée en 2010, la famille type de la classe moyenne avait perdu 23 % de ses ressources depuis le début de la récession, contre 12 % pour celle de la classe supérieure. La facilité avec laquelle la haute bourgeoisie et les superdiplômés ont nargué la récession ne doit pas surprendre ; voilà des années qu’ils ont le vent en poupe. Et la crise, en limitant la hausse des salaires moyens, en accélérant les restructurations et les délocalisations, a permis à bien des entreprises de réduire leurs coûts de production, d’augmenter leurs profits et, donc, la rémunération de leurs cadres dirigeants. Anthony Atkinson, économiste à Oxford, a étudié les conséquences sur la distribution des revenus des crises financières qui ont ravagé l’Asie et plusieurs pays nordiques dans les années 1990. Les nantis jouissent en général, au lendemain de la bourrasque, d’une meilleure position économique. Dans la plupart des cas, la baisse des revenus de la classe moyenne se fait sentir bien après la crise, tandis que les 1 % les plus riches se protègent ; ils utilisent leurs réserves de liquidités pour racheter des avoirs à vil prix après l’effondrement du marché, et sortent en possession d’une plus grosse part du gâteau. « Je pense que nous assistons à bien des égards au même processus aux États-Unis » depuis le krach de 2008, confie-t-il. « Warren Buffett n’a pas cessé d’investir. » Les récessions sévères – c’est un de leurs traits saillants – tendent à accélérer les mutations économiques déjà en cours. Les secteurs et les entreprises en déclin font faillite, canalisant les travailleurs et le capital vers les nouveaux métiers ; les villes en déclin dépérissent plus vite, ne laissant que ruines ; les salariés dont les fonctions ont été en partie supplantées par la technologie sont remerciés en masse et jamais rappelés. Le tri toujours plus sélectif des gagnants et des perdants est sans doute la principale tendance économique des quarante dernières années, avec à la clé l’assèchement progressif de la classe moyenne américaine. Le revenu médian a nettement baissé entre 1999 et 2009.   La crise de l’emploi intermédiaire « La Grande Récession a modifié quantitativement mais pas qualitativement la tendance à la polarisation de l’emploi », écrivait David Autor, du MIT, dans un Livre blanc de 2010. Les pertes ont été « bien plus sérieuses pour les postes de cols bleus et de cols blancs moyennement qualifiés que pour les jobs de cols blancs de haut niveau, d’un côté, et les fonctions de service peu qualifiées, de l’autre ». Entre 2007 et 2009, le marché du travail est en effet resté stable pour les professions libérales, les managers et autres ingénieurs. De même que dans les services bas de gamme comme la préparation alimentaire, les soins à la personne et le ménage. En d’autres termes, la récession a détruit pour l’essentiel les emplois de l’entre-deux. Près d’un poste de vendeur et d’employé de bureau sur douze a disparu durant les deux premières années de récession, et un poste d’ouvrier sur six dans la fabrication, la réparation ou l’entretien des machines. Aux yeux de David Autor, l’épuration des emplois à qualification intermédiaire est l’une des évolutions qui remodèlent profondément la société américaine. Voici les autres : la hausse des rémunérations au sommet, la baisse des salaires des moins instruits et le « décrochage des hommes sur le marché du travail ». « Tout cela est antérieur à la crise. Mais les données disponibles laissent penser qu’elle a renforcé ces tendances. » Voilà plus de trente ans que les États-Unis connaissent une profonde mutation, avec le passage à l’économie de services et d’information et l’intégration croissante du pays à un marché unique mondial des biens, du travail et du capital. Dans une certaine mesure, cette transformation a toujours été perturbatrice. Mais le rythme du changement s’est accéléré depuis l’an 2000, et plus encore depuis le krach. Les entreprises ont compris comment exploiter mieux et plus vite la hausse exponentielle de la puissance informatique. Parallèlement, les nouvelles technologies et la libéralisation des échanges rendaient les chaînes logistiques planétaires à la fois plus solides et plus souples – facilitant la délocalisation du travail routinier. Sans oublier que la Chine, l’Inde et les autres pays émergents sont devenus des locomotives économiques. Dans certains domaines, la mue de l’Amérique est quasiment achevée. Le poids du secteur manufacturier s’amenuise depuis plusieurs décennies à mesure que d’autres activités se développent. Mais l’idée que l’on se fait généralement du phénomène – déclin rapide dans les années 1970-1980, puis lente érosion – n’est pas juste, du moins sur le plan de l’emploi. Le nombre de salariés de l’industrie est resté relativement stable de la fin des années 1950 à l’an 2000 environ, avec 17 à 19 millions de personnes. Pendant des dizaines d’années, la hausse de la production a compensé l’impact des délocalisations et des technologies économes en main-d’œuvre. Mais, depuis l’an 2000, l’activité manufacturière américaine a perdu environ un tiers de ses postes, en partie au profit de la Chine. L’industrie n’est pas sur le point de disparaître pour autant, pas plus que l’agriculture n’a disparu depuis l’effondrement de sa population active au XXe siècle. En 2010, les États-Unis étaient la deuxième puissance industrielle et la troisième puissance agricole mondiale. Mais le secteur primaire est aujourd’hui tellement mécanisé qu’il ne fait plus vivre que 2 % environ des Américains. L’industrie semble prendre le même chemin. Une autre phase de la mutation – qui concerne plus directement les cols blancs – ne fait, elle, que commencer. « Les technologies de l’information, explique Autor, ont ceci de particulier qu’elles ont un champ d’application extrêmement large, coûtent de moins en moins cher et sont de mieux en mieux maîtrisées. » Les logiciels peuvent désormais rédiger des textes juridiques standard, par exemple, ou proposer une première lecture de radiographies et autres examens médicaux. Lesquels peuvent aussi être lus et interprétés par des médecins installés à l’autre bout du monde. En 2007, Alan Blinder, ancien vice-président de la Réserve fédérale, estimait que 22 à 29 % des postes américains étaient potentiellement délocalisables au cours des vingt prochaines années. La récession de 2008 n’a fait qu’accentuer le phénomène. La crise financière a certes touché le monde entier, mais les pertes d’emploi ont frappé tout particulièrement les États-Unis. Un poste détruit sur quatre l’a été en Amérique, selon le Fonds monétaire international (FMI). À mesure que les machines et une main-d’œuvre étrangère bon marché récupéraient les fonctions exigeant des compétences limitées, les savoir-faire qui leur sont associés sont devenus moins précieux, et les salariés sans formation universitaire ont souffert. Pour l’essentiel, ces mêmes dynamiques se sont révélées jusqu’à présent une véritable aubaine pour les Américains les mieux formés, détenteurs de capacités analytiques ou créatives exceptionnelles. Les nouvelles technologies complètent plus qu’elles ne remplacent le travail de ceux qui font de la recherche complexe, de l’analyse sophistiquée, de la négociation de haut niveau, du design ou de la création artistique. Et la mondialisation élargit le marché des nouveaux produits et services haut de gamme, avec à la clé des revenus plus élevés pour ceux qui les créent ou les proposent. La rentabilité des études supérieures a progressé ces dernières­ décennies, engendrant une stratification plus marquée des revenus. Mais, même au sein de l’élite méritocratique, l’évolution de l’économie a provoqué une différenciation saisissante. Depuis 1993, plus de la moitié de la hausse du revenu national a été captée par 1 % de la population, et le phénomène s’est accusé au fil du temps : entre 2002 et 2007, sur trois dollars de croissance, les membres de cette strate en ont empoché deux. Près de deux millions de personnes sont entrées à l’université en 2002 – dont 1 630 à Harvard – mais il n’y avait parmi elles qu’un seul Mark Zuckerberg. L’ascension de la super­‑ élite n’est pas le résultat des différences d’éducation. C’est en partie l’effet naturel de l’élargissement des marchés et de la révolution technologique : de plus grosses fortunes se constituent plus vite que jamais. Depuis peu, la pression économique se fait plus forte aux échelons élevés de la hiérarchie éducative, à mesure que la technologie s’améliore et que les pays émergents envoient leurs enfants à l’université. « Il est devenu pertinent de distinguer des autres ceux qui ont achevé un troisième cycle universitaire. Pour eux, le marché du travail est porteur depuis longtemps, et le reste. En revanche, ceux qui n’ont pas dépassé les quatre années d’études supérieures s’en sortent moins bien qu’avant. Ils ont été délogés des postes de management ou de gestion intermédiaires, qui n’exigent pas de compétence très spécialisée et difficile à trouver. Un diplôme universitaire ne protège plus comme autrefois contre la perte d’emploi ou de rémunération. » Nul doute qu’il vaut toujours mieux avoir un diplôme de l’enseignement supérieur que ne pas en avoir. En termes relatifs, la rentabilité d’un master frôle son record historique. Mais cela s’explique surtout par les piètres perspectives d’avenir des moins formés. Tout au long des années 2000, les revenus des diplômés de l’université ont à peine bougé. « Ils ne s’en sortent pas mal », précise Timothy Smeeding, spécialiste des inégalités à l’université du Wisconsin. Mais « la progression des rémunérations est concentrée sur ceux qui ont dépassé le niveau bac + 4 ». Les classes sociales américaines changent et se détachent les unes des autres. Flottant haut dans le ciel, une minuscule élite vogue à l’écart du reste de la population. En dessous, comme en suspension, se tient ce qu’on pourrait appeler la classe moyenne supérieure – des diplômés ordinaires pour qui la flèche de la fortune indique principalement l’immobilité, auxquels on peut ajouter les plus mal lotis des très diplômés, pour qui elle ne pointe que modérément vers le haut. Depuis le krach, cette catégorie est inquiète, et non sans raison. Mais ces angoisses ne doivent pas détourner notre attention d’une autre fracture, bien plus importante, au sein de la société américaine : celle qui sépare les diplômés du supérieur de tous les autres. Quand on vit et travaille dans le monde des supercadres de Boston, Seattle ou Washington, on peut facilement oublier qu’à l’échelle nationale, même parmi les 25-34 ans, les détenteurs d’une formation universitaire ne représentent qu’environ 30 % de la population. On peut aussi facilement oublier que l’appartenance à un foyer jouissant en 2009 d’un revenu de 113 000 dollars vous plaçait parmi les 20 % les plus riches. Les non-cadres ont toujours été le cœur battant de la société américaine : 58 % de la population adulte du pays n’a pas poursuivi d’études après le lycée. Et à mesure que disparaissent les emplois manufacturiers et les emplois de bureau semi-qualifiés, cette vaste classe moyenne intermédiaire est tirée vers le bas. Et ses problèmes sont indissociables de la destinée des hommes dans la nouvelle économie. Les hommes sans formation universitaire ont été les grands perdants de ce changement d’ère : selon l’économiste Michael Greenstone, du MIT, le…
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