L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Le dangereux calcul du Pakistan

Sauvegarder cet article

« La stratégie de l’administration Bush a engendré en Asie centrale et du Sud une crise bien plus grave qu’elle ne l’était avant le 11-Septembre », écrit le journaliste pakistanais Ahmed Rashid. On ne peut que souscrire à ce point de vue, estime William Dalrymple. Mais ce que montre aussi ce brillant ouvrage, c’est l’immense responsabilité de l’armée pakistanaise, qui dirige de facto le pays. Depuis plus de vingt ans, son principal service de renseignement, l’ISI, soutient les djihadistes dans le but de dominer l’Afghanistan, à l’ouest, et de déstabiliser l’armée indienne en entretenant le conflit du Cachemire. Le 11-Septembre n’y a rien changé. Au nom de l’idée mythique que l’Inde est son principal ennemi, le Pakistan a financé, armé, entraîné les talibans. Un jeu qu’il risque de payer très cher.

Lahore, Pakistan. Le calme relatif qui règne en Irak ces derniers temps, conjugué au spectacle de l’élection présidentielle américaine, a détourné le monde du cataclysme en train d’emporter très rapidement les intérêts occidentaux dans une région qui n’aurait jamais dû cesser d’être au cœur de la riposte aux attentats du 11-Septembre : le fief dont jouissent al-Qaida et les talibans de part et d’autre de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Et sur ce front, la situation pourrait difficilement être pire. Les talibans se sont réorganisés, ont franchi leurs sanctuaires des zones frontalières et sont aujourd’hui aux portes de Kaboul, menaçant d’encercler et d’étrangler la capitale exactement comme les moudjahidin soutenus par les États-Unis l’avaient fait à la fin des années 1980 contre le régime prosoviétique. Comme dans un vieux film, les tanks, les véhicules blindés et les hélicoptères sont à nouveau les seuls à pouvoir s’aventurer hors de la capitale afghane. Les talibans contrôlent aujourd’hui 70 % du pays – contre un peu plus de 50 % en novembre 2007. Là, ils prélèvent l’impôt, appliquent la charia et dispensent la justice expéditive que l’on sait ; mais ils endiguent aussi, dans une certaine mesure, la vague de criminalité et de corruption qui caractérise le régime du président Hamid Karzaï. C’est l’une des principales raisons de leur popularité croissante. Leur sphère d’influence s’étend chaque mois davantage.

Fuir Peshawar

Mais l’effet boomerang du conflit afghan au Pakistan est plus grave encore. En moins de huit mois, le nouveau gouvernement d’Asif Ali Zardari a perdu, de fait, le contrôle de la majeure partie de la Province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP) au profit des « talibans pakistanais », coalition informelle de nationalistes, d’islamistes, et de tribus pachtounes révoltées, sous le commandement formel de Baitullah Mehsud. Certes, bien peu d’observateurs avaient placé d’immenses espoirs en la personne du play-boy Zardari, veuf de Benazir Bhutto et notoirement corrompu. Mais la rapidité à laquelle l’effondrement s’est produit, sous sa gouverne, a stupéfié. Dans la majeure partie de la NWFP – un cinquième environ du Pakistan –, les femmes sont désormais obligées de porter la burqa, la musique s’est tue, les barbiers n’ont plus le droit de raser les barbes et plus de cent quarante écoles de filles ont explosé ou brûlé. Une grande partie de l’élite de Peshawar, la capitale provinciale, a fui pour les cieux relativement sûrs et tolérants de Lahore et de Karachi, tandis que des dizaines de milliers d’habitants des zones tribales qui longent la frontière afghane ont fui les incessants tirs de missiles américains et autres tirs d’artillerie pakistanais pour se réfugier dans les camps de toile qui enserrent désormais Peshawar (voir la carte) (1). Bien sûr, les zones tribales n’ont jamais été véritablement contrôlées par le gouvernement central et ont toujours été indociles, mais elles sont aujourd’hui radicalisées comme jamais. Le déluge de feu déversé par les drones américains et l’armée pakistanaise a fait de nombreuses victimes civiles et un flot ininterrompu d’hommes en colère vient grossir chaque jour les rangs de l’insurrection. Ailleurs au Pakistan, l’extrémisme religieux et politique anti-occidental est en plein essor.

Un attentat made in Pakistan

La manifestation la plus inquiétante de cette dégradation fut la facilité avec laquelle un groupe djihadiste parfaitement entraîné a pu attaquer l’Inde en novembre 2008, très vraisemblablement équipé au Pakistan par le Lashkar-e-Tayyeba, organisation créée pour rétablir la souveraineté musulmane sur le Cachemire et officiellement interdite (2). Les assaillants ont tué 173 civils à Bombay, en ont blessé plus de 600 autres, amenant une fois de plus les deux puissances nucléaires rivales au seuil de la guerre. Ils sont arrivés par la mer après avoir emprunté des bateaux dans des villages de pêcheurs de la côte du Makran, ceux-là même d’où s’étaient évaporés un certain nombre de membres supposés d’al-Qaida, après l’assaut américain sur la grotte de Tora Bora en décembre 2001. Lors de mon dernier voyage au Pakistan, en novembre 2008, j’avais l’intention de me rendre à Peshawar, à la fois capitale de la NWFP et centre administratif des zones tribales. Pour la première fois en vingt-cinq ans, mes amis journalistes pakistanais m’ont conseillé de ne pas même essayer. En une semaine, une série d’événements sans précédent allait achever de me convaincre. Le lundi 11 novembre, une soixantaine de talibans pakistanais dévalisaient treize camions de matériel militaire et une flottille de véhicules blindés destinés aux troupes américaines en Afghanistan alors qu’ils franchissaient la passe de Khyber, le col stratégique qui relie le Pakistan à l’Afghanistan. Vingt-six personnes étaient kidnappées. Le lendemain, le gouverneur et certains ministres de la province échappaient de peu à un attentat suicide. Trois personnes étaient tuées. Le mercredi, des tireurs non identifiés abattaient Stephen Vance, un travailleur humanitaire américain, et enlevaient un diplomate iranien, qui rejoignait ainsi les ingénieurs chinois, camionneurs pakistanais et autres diplomates afghans otages des talibans. Le jeudi, deux journalistes – l’un japonais, l’autre afghan – étaient blessés par balle. Peshawar semblait devenir aussi violente que Bagdad au pire de l’insurrection [en 2006]. Ces événements se déroulèrent dans le vide de pouvoir laissé par la fuite momentanée d’Asfandyar Wali Khan, le Premier ministre de la NWFP. Le 2 octobre, un attentat suicide avait tué trois de ses invités et un membre de son équipe pendant qu’il accueillait les visiteurs à l’occasion de l’Aïd, la fête qui marque la fin du Ramadan. Pris de panique, il avait aussitôt fui la province à bord d’un hélicoptère dépêché par Zardari, s’envolant ensuite pour la Grande-Bretagne. Il ne fut convaincu de rentrer qu’à grand-peine. En février 2008, le parti nationaliste [pachtoune] de tendance laïque dirigé par Asfandyar (le Parti national Awami) avait remporté les élections provinciales à une écrasante majorité, brisant ainsi le pouvoir de la MMA, coalition de formations islamistes jouant un rôle politique majeur dans cette province qu’elle gouvernait depuis cinq ans. L’élection avait semblé porter un espoir d’instauration d’une démocratie laïque au Pakistan ; espoir vite anéanti par l’avancée apparemment inexorable des talibans pakistanais au-delà de leur fief des zones tribales. Depuis, plusieurs autres attentats suicides et de nombreuses attaques téméraires contre des convois et des dépôts américains ont eu lieu à Peshawar et dans les environs. Loin de la frontière, à Lahore, capitale culturelle de la riche province du Pendjab, les membres de l’élite progressiste n’avaient jamais été aussi déprimés. Le soir même de mon arrivée, j’ai rendu visite à Najam Sethi et son épouse Jugnu, rédacteurs en chef du Daily Times et du Friday Times, qui sont dans le collimateur des talibans. Trois semaines plus tôt, ils avaient commencé à recevoir des menaces leur enjoignant de cesser d’attaquer les intérêts islamistes dans leurs colonnes. Un message de ce genre était arrivé le matin même. Tous deux ont courageusement survécu à des années de harcèlement des différents gouvernements et des services de police, mais ils se sentent désormais démunis face à ces menaces anonymes. Une autre vieille amie, Asma Jahangir, remarquable militante des droits de l’homme, avait aussi reçu des avertissements par fax. Asma, qui avait vaillamment combattu les gouvernements militaires successifs, ne savait plus quoi faire : « Si l’on est menacé par le gouvernement, on peut aller en justice. Avec les acteurs non étatiques, quand les membres du gouvernement eux-mêmes ne sont pas non plus en sécurité, à qui faire appel ? »

Un désastre pour l’Occident

Ces événements illustrent de manière spectaculaire la thèse centrale du livre brillant et enflammé d’Ahmed Rashid, Descent Into Chaos. Sept ans après le 11-Septembre, insiste-t-il, « la guerre des États-Unis contre le terrorisme a fait naître un monde bien plus instable qu’il ne l’était » : « Loin d’avoir diminué, la menace d’al-Qaida et de ses succédanés s’est amplifiée. L’invasion américaine de deux pays musulmans […] n’[est], pour l’instant, parvenue à endiguer ni l’organisation originelle ni la menace qui émane désormais de ses émules […] des villes britanniques ou françaises, mobilisés via Internet. […] L’Afghanistan côtoie une nouvelle fois l’abîme de l’e
ffondrement de l’État. Les talibans ont réussi un retour spectaculaire […]. L’effondrement du Pakistan fut plus lent mais tout aussi sanglant […] En 2007, 56 attentats suicides ont eu lieu, coûtant la vie à 640 personnes, au lieu de sept l’année précédente (3). […] La puissance américaine est en lambeaux […], sa crédibilité en ruine […]. Au final, la stratégie de l’administration Bush a engendré en Asie centrale et du Sud une crise bien plus grave qu’elle ne l’était avant le 11-Septembre. » Il est difficile de contester le moindre élément de ce constat. Huit années de politique étrangère néoconservatrice se sont révélées un désastre absolu pour les intérêts américains dans le monde musulman, avec pour résultat l’ascension de l’Iran au rang de puissance régionale majeure, la progression du Hamas et du Hezbollah, le naufrage de l’Irak et l’implosion en cours de l’Afghanistan et du Pakistan, l’évolution probablement la plus dangereuse de toutes. Ahmed Rashid fait depuis longtemps autorité sur les réalités politiques du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Asie centrale, et son accueillante demeure de Lahore est devenue depuis tout aussi longtemps la première étape des journalistes et des auteurs de passage. L’attention du monde entier s’est portée sur lui après le 11-Septembre, quand son livre L’Ombre des talibans était apparu comme le seul ouvrage véritablement sérieux sur le régime qui avait offert l’asile à al-Qaida. Dans son nouvel ouvrage, Ahmed Rashid offre une analyse acérée des causes du terrorisme dans la région, et de la façon dont l’administration Bush a tenté d’étouffer les études précises sur le sujet, rendant impossible « toute discussion ou compréhension des “racines profondes” du terrorisme – la pauvreté croissante, la répression et le sentiment d’injustice […]. Bush a plus fait pour aveugler les Américains en politique internationale que n’importe quel autre dirigeant des États-Unis de ces dernières décennies ».

Une politique américaine honnie

Le terrorisme fut présenté par l’administration comme le résultat d’un « soudain antiaméricanisme mondial plutôt que des échecs passés de la politique américaine ». Le discours du Président devant le Congrès, prétendant que le monde haïssait l’Amérique parce qu’« ils détestent nos libertés », faisait semblant de ne pas voir l’évidence : le rejet de la politique étrangère américaine, tout particulièrement au Moyen-Orient. Comme l’a justement fait remarquer le Conseil scientifique du ministère de la Défense après le discours de Bush : « Les musulmans “ne haïssent pas notre liberté”, ils haïssent notre politique. » La profonde hostilité de la presse et du gouvernement des États-Unis envers l’islam a singulièrement compliqué la tâche des modérés dans le monde musulman. Comment auraient-ils pu contester l’idée que l’Amérique était engagée dans une guerre de civilisation contre l’islam, quand bien des membres de l’administration le croyaient manifestement eux aussi ? Cette hostilité a eu également un effet délétère sur les décisions. En attisant l’hystérie collective et en soutenant la thèse d’un monde islamique consumé de haine envers les États-Unis, on a engendré dans la population ce sentiment implicite : « Puisqu’ils nous haïssent, les Américains doivent haïr les musulmans en retour et se venger non seulement des terroristes mais de l’islam en général, explique Ahmed Rashid. Il devenait dès lors quasiment impossible de gagner l’opinion américaine à la nécessité de soutenir à long terme la construction nationale. » Mais Ahmed Rashid ne se contente pas d’imputer le désastre à l’« arrogance et à l’ignorance » de l’administration américaine, bien conscient de l’immense responsabilité incombant à l’armée pakistanaise et à son principal service de renseignement, l’ISI (Inter Services Intelligence). L’agence a, pendant plus de vingt ans, délibérément et inlassablement financé et couvé d’innombrables groupes islamistes pour servir ses propres desseins. Depuis l’époque de la résistance antisoviétique, l’armée pakistanaise considère en effet les djihadistes comme un instrument ingénieux et rentable, à la fois pour dominer l’Afghanistan – un but atteint avec le retrait de l’Armée rouge en 1989 – et pour enliser l’armée indienne au Cachemire – chose faite depuis les années 1990. Si les services « encouragent les Cachemiris, cela se comprend », m’avait d’ailleurs expliqué un jour Hamid Gul, l’ancien directeur de l’ISI et principal inventeur de cette stratégie : « La population du Cachemire s’est soulevée conformément à la charte des Nations unies et c’est l’objectif national du Pakistan de l’aider à se libérer. Si les djihadistes décident d’aller contenir l’Inde, immobilisant son armée sur son propre sol au nom d’une cause légitime, pourquoi ne les soutiendrions-nous pas ? »

L’efficacité des djihadistes

Pour Gul, l’utilité des militants islamistes allait de soi. Et il n’était pas le seul à le penser. Comme l’écrit Steve Coll dans Ghost Wars, « chaque général pakistanais, religieux ou non, a cru en l’utilité des djihadistes à partir de 1999 [après la défaite pakistanaise lors du conflit de Kargil avec l’Inde], parce qu’ils s’étaient montrés depuis longtemps la seule force capable d’inquiéter, de déstabiliser et d’immobiliser une armée indienne dominée par les hindous. Une dizaine de divisions indiennes environ avaient été coincées au Cachemire à la fin des années 1990 par quelques milliers de combattants bien entraînés et candidats au paradis. Que pouvait demander de plus le Pakistan ? (4) » Et nombre de militaires continuent de penser, pour cette raison même, que les djihadistes sont la meilleure arme contre la domination indienne, meilleure même que la bombe nucléaire. Soutenir une multitude de groupes combattants en Afghanistan et au Cachemire n’est pas tant une lubie religieuse ou idéologique qu’un impératif pratique et patriotique – une stratégie de survie essentielle pour un État pakistanais qu’ils considèrent menacé par la puissance croissante de l’Inde et son alliance avec le régime hostile d’Hamid Karzaï à Kaboul (5). Jusqu’à ces derniers temps, les hauts gradés étaient d’ailleurs persuadés de pouvoir contrôler les militants qu’ils avaient eux-mêmes parrainés. En 1999, l’Inde a ainsi rendu publique une conversation enregistrée entre le chef de l’État, le général Pervez Musharraf, et son chef d’état-major, Muhammad Aziz Khan ; on entend Aziz y déclarer que l’armée tient les djihadistes par les tootis (les parties intimes). Mais les groupes radicaux ont de plus en plus suivi leur propre programme, envoyant leurs kamikazes non seulement contre les minorités religieuses pakistanaises et leurs dirigeants politiques mais aussi contre le quartier général de l’ISI lui-même ; apparemment pour se venger du soutien officiel de l’armée à la guerre américaine contre le terrorisme et des attaques des militaires pakistanais contre les fiefs talibans des zones tribales. Ironie de l’histoire, comme le montre Rashid, ce sont précisément les groupes créés par l’ISI qui retournent aujourd’hui leurs armes contre leur créateur, tout en lançant impudemment des équipes parfaitement entraînées et équipées en territoire indien. C’est le général Zia ul-Haq, à la tête du régime de 1977 à 1988, qui a conclu l’alliance fatidique entre les conservateurs militaires pakistanais et les mollahs, tout aussi réactionnaires, conduisant à l’utilisation des islamistes radicaux dans le djihad antisoviétique en Afghanistan. Leur recrutement était toujours contrôlé par l’ISI, mais financé conjointement par la CIA et les services secrets saoudiens. Cette période cruciale de l’ère Zia est brillamment racontée dans l’histoire de l’armée pakistanaise écrite par Shuja Nawaz, frère d’un ancien chef d’état-major pakistanais (6). Un des passages les plus révélateurs du livre décrit l’« atmosphère étrangement non militaire » qui régnait dans les locaux de l’ISI au début des années 1990, à la fin du règne d’un de ses patrons les plus ouvertement islamistes, le lieutenant général Javed Nasir, nommé par Zia. Quand son successeur est arrivé pour prendre la relève, il a trouvé « des couloirs remplis de civils barbus en shalwar », le vêtement traditionnel, « souvent attaché au-dessus de la cheville, signe distinctif des membres ultra-orthodoxes de la Jama’at-ul Tabligh, dont Nasir était membre (7) ». Le livre de Rashid commence là où se termine celui de Shuja Nawaz. Descent Into Chaos fait œuvre pionnière en révélant à quel point l’armée et l’ISI ont poursuivi cette politique hypocrite et dangereuse de soutien aux groupes islamiques radicaux après le 11-Septembre, malgré les nombreuses dénégations du président Musharraf. La vitesse à laquelle les États-Unis se sont désintéressés de l’Afghanistan, une fois l’invasion réussie, pour se lancer dans un projet d’attaque contre l’Irak n’ayant aucun rapport avec al-Qaida, a convaincu les militaires pakistanais que Washington n’envisageait pas sérieusement un engagement de long terme aux côtés du régime d’Hamid Karzaï. Ils ont donc gardé les talibans en réserve, prêts à l’usage pour rétablir un régime propakistanais à Kaboul, dès que les Américains regarderaient ailleurs et que le régime Karzaï serait en miettes. Quelques mois à peine après le 11-Septembre, l’ISI donnait ainsi refuge au leadership taliban au grand complet, après leur fuite d’Afghanistan. Le mollah Omar était mis en lieu sûr dans la ville de Quetta, au Baloutchistan, près de la frontière afghane, tandis que sa milice était accueillie dans une banlieue tentaculaire de la ville. Gulbuddin Hekmatyar, le leader du Hizb-e-Islami, une milice moudjahidine radicale, a été convaincu de rentrer de son exil iranien et autorisé à agir librement en dehors de Peshawar. Jalaluddin Haqqani, un des commandants talibans les plus violents, trouvait refuge grâce à l’ISI au Nord-Waziristan, l’une des zones tribales.

L’alliance des militaires et des mollahs

Pour garder le contact avec ces groupes en échappant au radar des services de renseignement occidentaux, les Pakistanais ont créé une nouvelle organisation clandestine. Composée d’anciens instructeurs de l’ISI et d’officiers pachtounes [ethnie majoritaire de part et d’autre de la frontière pakistano-afghane] à la retraite, elle armait et entraînait les talibans dans des camps aux alentours de Quetta. Au vu du niveau d’entraînement des djihadistes responsables des attentats de Bombay, il se pourrait qu’un dispositif similaire impliquant d’anciens officiers de l’ISI ait également servi à préparer le commando. Dès 2004, les États-Unis avaient filmé des camions de l’armée pakistanaise déposant des combattants talibans à la frontière afghane pour les récupérer quelques jours plus tard, tandis qu’un système d’écoute radio installé sur la base de Bagram [dans le sud de l’Afghanistan] interceptait une communication entre des commandants talibans et des officiers de l’armée pakistanaise basés à la frontière, assurant aux premiers un passage sûr de la frontière. Dès 2005, les talibans, secrètement soutenus par le Pakistan, se lançaient à l’assaut des troupes de l’OTAN en Afghanistan. « Sept ans après le 11-Septembre, note Ahmed Rashid en conclusion, le mollah Omar et les membres de l’ancienne choura [assemblée consultative] des talibans afghans vivent toujours dans la province du Baloutchistan. Les leaders talibans afghans et pakistanais résident plus au nord, dans les zones tribales, tout comme les milices de Jalaluddin Haqqani et de Gulbuddin Hekmatyar. Al-Qaida dispose d’un sanctuaire dans les zones tribales, où ses membres vivent entourés d’une kyrielle de groupes terroristes asiatiques et arabes dont les ramifications s’étendent à présent jusqu’en Europe et aux États-Unis. » Les atermoiements de Zardari après les attentats de Bombay ont rappelé à quel point le double jeu de l’armée pakistanaise, courtisant à la fois les États-Unis et les groupes djihadistes, restait de mise. Au cours des dix dernières années, Hafiz Muhammad Saeed, le fondateur du Lashkar-e-Tayyeba, a été autorisé à opérer depuis Muridke, près de Lahore. Même si le Lashkar a été officiellement interdit sous la pression américaine [en 2002], le mouvement continue en réalité de fonctionner sous le nom de Jamaat-ud Daawa, et Saeed incite toujours ouvertement à la violence contre l’Inde et des cibles occidentales. Même aujourd’hui, après les attentats de Bombay, et bien que Saeed soit désormais assigné à résidence pour les avoir commandités (une accusation qu’il réfute), les madrasas et les locaux de son organisation sont toujours ouverts et semblent bénéficier de la protection des autorités pakistanaises. Le Premier ministre paraît bel et bien être dans un « état de déni » concernant l’implication de groupes djihadistes pakistanais dans les massacres de Bombay, pour reprendre l’expression du ministre indien des Affaires étrangères, Pranab Mukherjee. C’est une logique dangereuse. Selon des informateurs au sein de l’armée, le général Ashfaq Kayani, l’actuel chef d’état-major, déjà engagé dans un conflit d’envergure avec les talibans pakistanais dans les zones tribales, ne s’estime pas suffisamment fort pour ouvrir un autre front contre les djihadistes au Pendjab ; quant à Zardari, il ne peut se permettre de céder publiquement à la pression indienne. C’est ce cercle vicieux trop classique en Asie du Sud qui permet au Lashkar de continuer à fonctionner, n’étant entravé que de manière cosmétique et dans le seul but d’impressionner les États-Unis. Mais, faute d’une action ferme contre ces groupes et faute de fermer les camps d’entraînement, l’effondrement de l’État pakistanais se poursuivra, emportant avec lui les intérêts occidentaux dans la région.

Le soufisme contre l’islam extrémiste

Un certain nombre de facteurs seront décisifs pour l’avenir. Seul un changement radical de politique sous l’impulsion de Barack Obama pourrait laisser espérer, selon Ahmed Rashid, un début de retournement de la situation : « L’Asie centrale et l’Asie du Sud ne connaîtront de stabilité que si une entente globale émerge entre les différents acteurs, qui puisse aider la région à résoudre ses problèmes, qu’il s’agisse de résoudre le conflit du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ou de financer de vastes programmes en matière d’éducation et de création d’emplois dans les régions frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan et dans celles qui longent leurs frontières avec l’Asie centrale. » Comme l’a laissé entendre Obama, une telle approche pourrait être assortie de négociations avec certains éléments des talibans afghans. La réforme de l’ISI et de l’armée pakistanaise est, bien entendu, le deuxième facteur. Les officiers supérieurs doivent en finir avec leur obsession de saigner l’Inde en utilisant les djihadistes et comprendre à quel point cette politique nuit au Pakistan lui-même, menacé de devenir un clone de l’Afghanistan des talibans plutôt qu’un partenaire potentiel de la future superpuissance indienne. Un troisième facteur, qui n’est pas évoqué par Rashid, dépend de la capacité à arrêter la progression de l’islam wahhabite diffusé par les madrasas et financé par l’Arabie Saoudite, directement responsable de la radicalisation antioccidentale (8). Au cours de ma dernière visite au Pakistan, la situation était très claire : tandis que le Nord-Ouest dominé par les wahhabites était sur le point de tomber aux mains des talibans, ce n’était pas le cas de la province du Sind, à majorité soufie, aujourd’hui plus calme et plus sûre qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps. Ici, dans le sud du Pakistan, à la frontière indienne, l’islam soufi continue d’offrir un puissant antidote à l’islam puritain fondamentaliste des mollahs wahhabites, qui prônent l’intolérance vis-à-vis des autres croyances. En visite au célèbre mausolée soufi de Sehwan, j’ai été étonné par la haine envers les mollahs qu’exprime une population qui recherche la tutelle des grands saints comme Lal Shabaz Qalander et déteste les wahhabites qui considèrent cet islam populaire comme une forme de shirk, d’hérésie : « Tous ces mollahs devraient être maudits, m’a déclaré un vieux soufi avec lequel je discutais dans le mausolée. Ils lisent leurs livres mais ils ne comprennent pas le véritable message d’amour du Prophète. Des hommes aussi aveugles ne sont même pas capables de voir le soleil briller. » Les Saoudiens ont massivement investi dans les madrasas wahhabites de la NWFP et du Pendjab, bouleversant la culture religieuse de la région. La culture soufie tolérante du Sind a réussi à résister à ce radicalisme importé. Voici un mouvement de résistance musulman parfaitement indigène, qui s’enracine dans la culture de l’Asie du Sud. Mais son importance ne doit pas être surestimée. Pourrait-il avoir un impact politique dans un pays encore dominé par une armée qui continue de financer et d’entraîner les groupes djihadistes ? C’est l’une des maigres raisons d’espérer qui restent dans le paysage politique de plus en plus sombre de ce pays stratégique majeur. Ce texte est paru dans le 12 février 2009.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le retour des Talibans de La guerre sans fin du Bastar, Viking

SUR LE MÊME THÈME

Géopolitique Les Balkans, miroir de nos peurs
Géopolitique Qui a peur du grand méchant russe ?
Géopolitique La guerre sans fin du Bastar

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.