Le dangereux pouvoir de la musique
par Richard Taruskin

Le dangereux pouvoir de la musique

De Platon à Goebbels, de Jdanov à Khomeiny et aux talibans, le pouvoir de la musique n’a cessé de préoccuper les hérauts de l’État totalitaire. Entre la censure et l’interdiction totale, leur cœur balance. Le rejet viscéral associé à cette démarche dans nos vieilles démocraties ne doit pas pour autant conduire à l’extrême inverse, la position consistant à tout accepter sans contrôle. Controverse sur fond d’opéra et de 11-Septembre.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2010. Par Richard Taruskin
Et en plus, les talibans détestent la musique. Lors d’un entretien publié en octobre dernier dans le Guardian britannique, l’ethnomusicologue John Baily décrivait le phénomène en détail. Après leur arrivée au pouvoir en 1996, les intégristes islamiques ont lancé des opérations de traque et de destruction systématique des instruments de musique et des magnétophones, brûlés en public. Des poteaux enrubannés des bandes audio et vidéo confisquées achevaient de rappeler l’interdiction de toute pratique musicale, imposée par le régime en raison d’une maxime prêtée au prophète Mahomet : « Celui qui écoute de la musique et des chansons en ce monde aura du plomb fondu coulé dans les oreilles le Jour final (1). » Les musiciens pris sur le fait étaient corrigés à coup d’instruments et jetés en prison pour des peines pouvant aller jusqu’à quarante jours. Pour les femmes, une autre voie d’accès à la vie publique était désormais fermée. Les psalmodies rituelles étaient les seuls sons un tant soit peu musicaux diffusés par la radio des talibans – un art pourtant fort distinct de la « musique », aussi bien sur le plan conceptuel que linguistique, dans la pensée islamique comme dans nombre d’autres cultures. Rien là, pourtant, de bien nouveau ! Les utopistes, les puritains et les totalitaires de tout poil ont toujours cherché à policer la musique, sinon à l’interdire franchement. L’ayatollah Khomeiny l’a bannie de la radio et de la télévision iraniennes en 1979, pour ses effets comparables, disait-il, à ceux de l’opium, « étourdissant ceux qui l’écoutent, réduisant leur cerveau à l’inaction et à la frivolité ». La tradition « occidentale » s’est montrée tout aussi suspicieuse envers cet art. Au IVe siècle, saint Augustin confessait que le plaisir sensuel des mélodies d’église mettait sa raison en péril. Au XIIe siècle, Jean de Salisbury se plaignait de voir les minauderies lascives des chanteurs de Notre-Dame susciter plus d’« excitation dans les reins que de dévotion dans le cerveau ». En Angleterre et en Suisse, les réformateurs protestants saisissaient et brûlaient les livres contenant des « chansonnettes papistes » avec un zèle tout talibanesque. Bien après eux, le patriarche orthodoxe de Moscou jetait au bûcher les instruments de musique, tenus pour des incarnations du paganisme. La méfiance de la religion envers le quatrième art provient souvent d’une méfiance envers ses émissaires, surtout quand il s’agit de femmes. Saint Jean Chrysostome, illustre Père de l’Église orthodoxe grecque, déplorait que la célébration des mariages s’accompagnât de « danses, flûtes, cymbales, et paroles et chansons impudiques sorties des lèvres de filles fardées », apportant avec elles l’« immense tas d’ordures du démon ». Au début de ma carrière de professeur de musique, un jeune homme hassidique portant papillotes et gabardine vint me voir dès le premier jour pour me dire qu’il était prêt à suivre mon cours mais qu’il s’assiérait près de la porte ; il m’incombait de le prévenir avant de passer un disque contenant le son d’une voix féminine, pour lui permettre de lui échapper en filant dans le hall. Je lui ai répondu de ne surtout pas me faire cet honneur. Les penseurs laïcs ne se sont pas montrés moins circonspects. Dans un célèbre passage de La République de Platon, Socrate plaide pour le bannissement de la plupart des formes musicales parce que « rien ne plonge plus profondément au cœur de l’âme que le rythme et l’harmonie ; que rien ne la touche avec plus de force en y portant l’élégance qui en fait la noblesse, dans le cas où la culture musicale a été correctement conduite ; tandis que c’est le contraire si tel n’a pas été le cas (2) ». Si Platon écrivait aujourd’hui – ou s’il avait moins de goût pour l’euphémisme –, il remplacerait l’âme par le corps. Car, sans l’ombre d’un doute, c’est la réaction corporelle irrésistible suscitée par la musique qui lui donne une influence si puissante sur le comportement, donc sur la morale et les croyances.   Tolstoï comparait les effets de la musique à ceux de l’hypnose Voilà ce qui distingue cet art de la littérature ou de la peinture, et lui vaut l’attention particulière des censeurs. Dans la même veine que les critiques de Khomeiny, Tolstoï comparait les effets de la musique à ceux de l’hypnose. Et seul le malaise créé par l’affinité de la musique avec les aspects les plus grossiers de notre nature animale a pu conduire tant de compositeurs modernistes à mettre une distance dégoûtée entre leur art cérébral et une culture populaire viscéralement attirante. Quoi qu’il en soit, le mélange platonicien de respect et de suspicion face à l’étrange pouvoir de la musique sur nos esprits et sur nos corps s’est répercuté à travers les âges ; partout où les gouvernements ont tenté de la museler au nom de l’ordre public – ou au moins d’empêcher qu’elle ne le perturbe. Les propos du philosophe ont trouvé leur plus forte résonance dans les États totalitaires du XXe siècle, désireux de faire des arts des véhicules de propagande. Voici ce que l’un des héritiers de Platon, Joseph Goebbels, répliqua au chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, qui plaidait pour une certaine modération dans l’application de la politique artistique nazie : « L’art, au sens absolu, tel que le conçoit la démocratie libérale, ne doit pas exister. Toute tentative de le servir pourrait, en dernière analyse, conduire un peuple à perdre sa relation profonde avec l’art, et l’artiste à s’isoler des dynamiques de son temps, enfermé dans la cellule sans air de “l’art pour l’art”. L’art doit être de qualité mais, plus encore, il doit être conscient de ses responsabilités, compétent, proche du peuple et d’esprit combatif. » Les Soviétiques, théoriquement ennemis des nazis, ont commis le même genre de propos et de directives politiques. Les affreux souvenirs des procès de 1948 organisés par Andreï Jdanov, de facto commissaire culturel de Staline, où les principaux compositeurs soviétiques (dont Prokofiev et Chostakovitch) furent accusés de « formalisme dépravé », nourrissent la manie contemporaine, absurde, de faire passer ces auteurs pour des dissidents. La similitude des visions nazie et soviétique de l’art est l’une des raisons pour lesquelles les classifications politiques tendent désormais à regrouper les anciennes extrême droite et extrême gauche, par opposition à la « démocratie libérale » qui semblait avoir eu raison de tous ses adversaires, jusqu’au 11-Septembre. C’est sans doute pourquoi l’interdit taliban sur les spectacles musicaux, qui n’a pourtant rien d’un grand événement à l’échelle de l’histoire, a suscité tant de commentaires. Il symbolise la survivance d’élans que nous avions naïvement cru définitivement éteints. Tout ce qui évoque à la fois les nazis, les Soviétiques, et désormais les talibans, n’a guère de chance d’éveiller la moindre sympathie en Occident. Il existe aujourd’hui dans nos sociétés une quasi-unanimité sur ce point : en matière d’art, le laisser-faire est la seule voie possible – assorti, au mépris de toute logique, de subventions. Mais qui prend…
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