L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

« Il y a bien eu intention d’anéantir » en Namibie

Pour nombre d’historiens, le concept de génocide peut s’appliquer aux événements de 1904-1908 en Namibie. Entretien.

 


© Ullstein bild / Getty

En 1905, les troupes coloniales allemandes acheminent des prisonniers de guerre hereros par rail vers les camps de concentration de Swakopmund et de Windhoek.

Les historiens allemands ont vivement réagi à l’article de Bartholomäus Grill. Ce dernier a engagé le débat avec l’un des plus critiques, Jürgen Zimmerer. Bartholomäus Grill : Monsieur ­Zimmerer, qu’est-ce qui vous dérange dans l’article où je remets en cause la classification des crimes de guerre alle­mands en Namibie comme génocide ? Jürgen Zimmerer : Je ne comprends pas qu’un correspondant en Afrique de premier plan comme vous reprenne sans esprit critique l’historiographie des colons. Vous annoncez en outre de nouvelles découvertes que vous ne présentez pas par la suite. B. G. : J’ai lu les ouvrages de référence et découvert de nouvelles sources, des lettres de soldats, des journaux inédits, des récits de missionnaires. Et je me suis mis à avoir des doutes sur la thèse du ­génocide, que j’avais longtemps ­défendue. J. Z. : Mais vous caricaturez les travaux des chercheurs et vous accordez une grande place au journaliste et agriculteur namibien Hinrich Schneider-­Waterberg. Ses affirmations ont pourtant été réfutées depuis longtemps. Elles formulent, sous formes de questions, une thèse abrupte : ce n’était pas un géno­cide, il existe des documents inédits, les chercheurs se trompent. Mais vous n’avez pas pris la peine de parler avec les historiens qui défendent la thèse du génocide. Nous aurions dû avoir cette conversation bien plus tôt. B. G. : Je n’ai pas formulé de thèse abrupte, mais émis des doutes. Quelles que soient les réserves que l’on puisse avoir vis-à-vis de Schneider-­Waterberg, il a mis au jour plusieurs faits nouveaux que la recherche n’avait pas pris en compte, par exemple le journal de Lothar von Trotha, le commandant en chef des troupes d’occupation alle­mandes. J. Z : Le journal de Trotha n’est pas en accès libre, mais il n’est pas non plus inconnu. Par ailleurs, vous répétez dans votre article des choses fausses. ­Trotha avait ordonné de tirer sur tous les ­Hereros – dans un ajout, il avait néanmoins autorisé à tirer au-dessus de la tête des femmes et des enfants. Vous ­affirmez que les spécialistes auraient passé sous silence cet ajout et écarté les éléments qui n’allaient pas dans leur sens. Je me suis pourtant penché de ­manière ­approfondie sur cet ajout parce que, plusieurs décennies plus tard, le chef des SS, Heinrich Himmler, a émis un ordre identique et que cet ordre confirme en fait ma thèse. B. G. : Dans mon article, j’ai écrit que ce post-scriptum était souvent omis par les historiens. Mais vous n’étiez pas concerné. J. Z. : Ces nuances, votre témoin principal, Schneider-Waterberg, n’en tient pas compte. Il laisse de côté des faits décisifs et vous auriez dû l’évoquer. ­Auriez-vous écrit ainsi à propos de l’Holocauste ? Vous seriez-vous fié aux livres de souvenirs des soldats ? B. G : Bien sûr sur non. L’Holocauste a fait l’objet d’études approfondies et les faits sont incontestables. En ce qui concerne l’époque coloniale, en revanche, il y a des lacunes considérables. Même des chercheurs comme la défunte ­Brigitte Lau ou Andreas Leckl ne souscrivent pas à la thèse du génocide. J. Z. : Leurs positions ne sont pas du tout homogènes et elles ont été pour une part très fortement critiquées par les ­spécialistes. Mais revenons aux inexacti­tudes de votre témoin principal. Il ­reproche aux historiens comme moi d’avoir ignoré qu’en Namibie, en 1904, le droit de la guerre avait été pro­clamé 1. C’est faux, comme vous pouvez le constater en lisant nombre de mes ouvrages, d’autant que cette proclamation constitue pour moi un document clé : Trotha y ordonne en effet que tous les Hereros pris les armes à la main passent en cour martiale et soient fusillés. C’est une étape décisive dans la dérive vers le génocide. L’acte de résistance des Hereros devient un crime passible de la peine de mort. Dès lors, aucune entente n’était plus ­possible. B. G. : Trotha était un criminel de guerre, nous sommes d’accord sur ce point. Mais la vraie question demeure : est-ce que la répression contre le soulèvement herero a débouché sur un géno­cide ? Ou était-ce l’un des débordements de violence comme il y en a eu dans toutes les guerres coloniales européennes ? J. Z. : On dirait que vous voulez les ­excuser. Cette guerre a des caractéristiques des guerres coloniales, mais elle va au-delà : il y a intention d’anéantir. B. G. : Vous appliquez à des événements de 1904 une définition du génocide qui n’existe que depuis 1948. J. Z. : Je m’en sers comme d’une ­catégorie conceptuelle. Selon cette définition, l’intention d’anéantir l’ensemble ou une partie d’un groupe est centrale. Du reste, pour le juriste juif polonais Raphael Lemkin, qui a créé ce concept après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, il était clair qu’on avait aussi perpétré un génocide contre les Hereros et les Namas. B. G. : L’historienne Brigitte Lau estimait que les preuves à l’appui de cette thèse étaient « terriblement incomplètes ». De surcroît, d’innombrables documents ont été détruits par les Sud-Africains. On ne possède pour ainsi dire aucune déclaration de témoins hereros. Sur quoi se fonder ? J. Z. : Il y a des montagnes de documents dans les archives de Windhoek et de Berlin ! Brigitte Lau ­réfutait juste l’idée de génocide, mais elle ne contestait pas les événements en eux-mêmes. Sa position résultait d’une conception trop étroite de ce qu’est un génocide. Elle craignait que cela ne fasse que perpétuer l’image traditionnelle de la colonisation : d’un côté la machine guerrière allemande toute-puissante, de l’autre des Africains impuissants. B. G. : Les historiens allemands renversent souvent cette image : d’un côté les nobles guerriers africains, de l’autre la soldatesque allemande barbare. Mais les Hereros n’étaient pas que des victimes. J. Z. :
ng> Ils ont résisté avec succès. Mais l’argument sert souvent à montrer que les Hereros auraient été responsables de leur destin. C’est tout à fait faux, d’autant qu’est complètement occultée la question de savoir pourquoi les Hereros ont été contraints de résister. Ils se sont soulevés contre une occupation étrangère. B. G. : Vous affirmez que, en 1904, la bataille du Waterberg a été remportée par les troupes coloniales. C’est faux. La bataille fut indécise, elle ne fut une victoire écrasante que dans les rapports de Trotha destinés à l’état-major. J. Z. : Ce ne fut pas une victoire écrasante mais ce fut une victoire. B. G. : Ce n’est pas prouvé, de nombreuses sources contredisent cette affirmation. J. Z. : Après la bataille, les Hereros cessent toute résistance organisée. Ils fuient, se dérobent à la confrontation armée et c’est alors que commence la phase génocidaire proprement dite. Car Trotha ne se contente pas d’une victoire militaire. Il continue de persécuter les ­Hereros et fait ainsi en sorte qu’ils meurent de soif dans le désert d’Omaheke. C’était quelqu’un qui menait une guerre raciale et suivait une logique d’extermination. Berlin lui avait donné carte blanche. B. G. : Malgré tout, je n’arrive pas à distinguer, après la bataille du Waterberg, le début d’une phase génocidaire. L’ennemi en fuite a été poursuivi, la guerre coloniale a continué. Le journal inédit de Trotha montre que cette poursuite a été un désastre. Vous parlez d’une prise en tenaille, d’autres historiens évoquent un verrou infranchissable de 250 kilomètres. Et cela avec les 1 300 à 1 400 soldats que comptaient les troupes coloniales. Il faudra qu’on m’explique comment c’est possible. J. Z.  : La guerre avait été proclamée. Les troupes allemandes se sont lancées à la poursuite des fugitifs. Quand elles rattrapaient des Hereros, elles abattaient aussi les femmes et les enfants. Elles n’ont pas laissé les Hereros en paix jusqu’à ce qu’ils aient franchi les frontières de l’Omaheke, où beaucoup sont morts de soif. B. G. : Les crimes des Allemands ne diffèrent pas de ceux des Français ou des Britanniques. Beaucoup d’officiers étaient contre l’ordre d’anéantissement, seul Trotha a agi avec des intentions clairement génocidaires. On devrait prendre aussi cela en compte quand on dit que l’Empire allemand a commis un génocide. Je ne saurais conclure de tous ces récits contradictoires qu’une machine meurtrière était en marche. J. Z. : Vous devez vous débarrasser de cette image d’une machine meurtrière. En raison de la géographie, il en fallait relativement peu pour anéantir les Hereros. L’ordre de Trotha notamment prouve que cet anéantissement était voulu. C’est ce qu’on appelle un génocide. B. G. : Cet ordre est à mes yeux ­l’expression d’un échec. Trotha sent que ses choix militaires n’étaient pas les bons. Ses rapports à l’état-major peuvent être lus comme les vantardises de César pendant la guerre des Gaules. Sa stratégie d’anéantissement n’a été approuvée que par le chef d’état-major Alfred von Schlieffen. Le gouvernement du Reich ne la soutenait pas et plusieurs de ses officiers étaient contre, à l’instar du commandant Ludwig von Estorff. ­Trotha évoque des gens qui rouspètent au sein de l’état-major. Tout cela n’a pas été exploré, il reste beaucoup de lacunes qui nourrissent mes doutes. J. Z. : Le commandant Estorff fut le seul à se plaindre à Berlin. Sans succès. D’autres ont pu « rouspéter » ; la raison pour laquelle ils l’ont fait n’est pas si évidente. La résistance et la critique à l’égard de la politique d’anéantissement ne sont, du reste, pas un argument contre un projet de génocide, comme nous l’enseigne l’exemple du IIIe Reich. B. G. : Dans les récits de l’époque, on lit que les soldats ont laissé partir beaucoup de prisonniers. Quand on regarde le bilan de la guerre dressé par l’Office ­impérial des colonies, ce qui en ressort, c’est l’image de troupes coloniales ­misérables : le typhus, le manque d’approvisionnement, les mauvaises communications, il était absolument impossible dans de telles conditions de boucler un immense territoire. Je ne conteste pas le fait que beaucoup de personnes sont mortes dans le désert de l’Omaheke, mais nous ignorons combien. Et nous ignorons combien ont réussi à s’échapper. Les estimations vont de 10 000 à 100 000 victimes. De quoi être perplexe. Vous-même comptabilisez 60 000 morts. Comment arrivez-vous à ce chiffre ? J. Z. :  Nous ne disposons que d’esti­mations de la population avant la guerre. Les chercheurs comptabilisent 80 000 personnes, dont 20 000 ont ­survécu. B. G. : Il me semble que les sociétés missionnaires allemandes avaient une meilleure vue d’ensemble. Un missionnaire estime le nombre de Hereros avant la guerre à guère plus de 35 000. J. Z. : Vous prenez l’estimation la plus basse, mais elle ne repose que sur l’avis d’une personne. De toute façon, on ne saurait conclure à partir de chiffres s’il s’agissait d’un génocide ou non. Ce qui compte, c’est la volonté d’anéantis­sement. B. G. : Vous voyez un lien avec les crimes de masse nazis parce que les soldats en Namibie utilisaient déjà le concept de « camps de concentration ». J. Z. : Le lien n’est pas que conceptuel, il est réel ! Aussi bien dans leur fonction de camps de travail forcé que dans l’« anéantissement par négligence » qui y a été pratiqué, on note de surprenants parallèles avec ce qui a eu cours plus tard. Mais ils ne sont qu’un indice parmi beaucoup d’autres. Et, là encore, la logique d’extermination et l’idéologie de l’État raciste sont ce qui compte le plus. B. G. : Des camps de concentration avaient déjà été mis en place par les Espa­gnols à Cuba ou par les Américains aux Philippines. Ce n’est pas une invention allemande. Mais vous tracez une ligne qui mène de Windhoek à Auschwitz. J. Z. : Je suis parvenu à identifier une tradition coloniale. Ce n’est bien sûr pas la seule. Plus important que les camps de concentration, il y a la tradition génocidaire de l’occupation d’un territoire par des colons et l’idée que l’on peut structurer un espace par la « race ». B. G. : L’historien militaire allemand Robert Gerwarth contredit catégoriquement votre thèse. D’après lui, la stratégie d’anéantissement, la politique de la terre brûlée et les autres actes de cruauté ont été employés par toutes les puissances coloniales pour soumettre et dominer des territoires, les Allemands n’ont pas fait pire que les autres. J. Z. : Des éléments de la politique alle­mande se retrouvent ailleurs, mais on ne saurait en déduire qu’il n’y a pas eu de génocide et qu’il n’y a pas de lien avec les crimes du IIIe Reich. B. G. : Pendant la guerre des Boers, 26 000 personnes ont péri dans les camps de concentration britanniques. Était-ce un génocide ? J. Z. : Non, il n’y a pas eu d’intention d’anéantissement. C’était tout simplement de l’incompétence de la part des Britanniques dans les soins apporté aux prisonniers. B. G. : L’historien Jonas Kreienbaum arrive précisément à cette conclusion : il n’y a pas eu davantage une politique intentionnelle d’anéantissement dans le Sud-Ouest africain allemand que dans les camps d’Afrique du Sud. Ce fut un mélange de manque de moyens, d’indifférence raciste et de négligence. Au bout du compte, l’objectif aurait été de mettre fin à la guerre. J. Z. : En ce qui concerne le Sud-Ouest africain, il n’en a pas fourni la preuve. Pour ce qui est de l’île aux Requins, par exemple, je peux démontrer que la négligence était intentionnelle. C’est ce que la recherche appelle, en référence au IIIe Reich, l’« anéantissement par ­négligence ». B. G. : Pas de doute, ce furent de graves crimes contre l’humanité. Mais où voyez-vous un plan d’anéantissement systématique de la part du gouvernement du Reich ? À Berlin régnait la plus grande confusion entre l’état-major, ­l’Office ­impérial des colonies, la Chancellerie et le Parlement, où aucune ­majorité ne s’est jamais prononcée en faveur d’une telle politique. J. Z. : Votre conception du génocide est dépassée. Vous le définissez encore comme un crime d’État, ordonné de tout en haut. La recherche récente met davantage l’accent sur le contexte : qui est vraiment le représentant de l’autorité dans une situation historique donnée ? Dans le Sud-Ouest africain, ce représentant, c’était Trotha, et, à Berlin, on savait ce qu’il faisait. On a mis huit semaines à révoquer son ordre d’extermination et, en décembre 1904, quand cela a été fait, la plupart des Hereros étaient déjà morts. B. G. : J’emprunte ma définition du génocide à Hannah Arendt. Elle est donc datée, je vous l’accorde. Arendt dit que le génocide est le refus de partager la Terre avec un autre peuple. Mais est-ce que l’Empire allemand voulait effectivement faire disparaître tous les Hereros de la surface de la Terre ? J. Z. : Non. Mais, selon la définition de l’ONU, ce n’est pas nécessaire. Il suffit de vouloir détruire un groupe « en totalité ou en partie ». B. G. : L’historienne Gesine Krüger ­affirme que l’on peut critiquer le concept juridique de « génocide » et son application aux guerres coloniales. Je n’ai rien fait d’autre. J. Z. : Gesine Krüger s’est montrée aussi critique que moi à l’égard de votre article. B. G. : Je crois malgré tout qu’appliquer le concept moderne de génocide aux crimes coloniaux est un abus. On ne peut pas l’employer rétroactivement. J. Z. : Mais c’est une pratique courante, par exemple quand il s’agit de juger la politique ottomane vis-à-vis des Arméniens et même l’Holocauste. Bien sûr que le génocide, comme tout autre concept théorique, peut être utilisé comme une catégorie d’analyse historique. Les événements de l’époque remplissent bel et bien les critères permettant de constater depuis 1948 un génocide. Dire qu’il n’est pas possible d’utiliser rétroactivement le concept de génocide, c’est dire en fait aussi qu’on ne peut pas qualifier les crimes du IIIe Reich de génocide. Il est vrai que le gouvernement fédéral ­déclarait, encore en 2012, qu’on ne pouvait appliquer le concept de génocide à des événements antérieurs à la convention de l’ONU de 1948. Mais cela a changé l’an dernier, lorsque le Bundestag a décidé de reconnaître le génocide arménien. La position juridique traditionnelle de l’Allemagne a ainsi été contournée. Si le concept de génocide peut s’appliquer au massacre des Arméniens de 1915, il peut aussi s’appliquer aux années 1904-1908. B. G. : J’ai l’impression que le concept de génocide ne cesse d’être élargi. Par le sociologue américain Daniel Goldhagen, par exemple, qui estime le nombre de victimes de génocides au xxe siècle à 175 millions. Si on le suit et qu’on dilate ainsi le concept de génocide, il nous fait réévaluer toute l’histoire humaine. J. Z. : Il y a en effet des chercheurs – Goldhagen n’est pas le seul – qui ­défendent ce genre de position. Pour ma part, je m’en tiens à la convention de l’ONU, pour ne pas perdre toute sélectivité analytique. Quoi qu’il en soit, le concept de génocide est plus large que celui d’Holocauste. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de victimes, mais une certaine pensée raciste, l’idée notamment que des êtres humains sont perçus comme des corps étrangers dont il faut se débarrasser. Ces conceptions biopolitiques existaient déjà dans le Sud-Ouest africain. Elles se sont manifestées à travers l’interdiction des mariages mixtes et une discrimination envers les métis. Il n’est pas difficile de reconnaître là les prodromes des lois raciales de Nuremberg.   — Cet article est paru dans Der Spiegel le 10 décembre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

SUR LE MÊME THÈME

Polémique Pourquoi l’université ne sert à rien
Polémique La Namibie a-t-elle été le laboratoire de la Shoah ?
Polémique De quoi Charlie est-il le nom ?

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.