La Namibie a-t-elle été le laboratoire de la Shoah ?
par Bartholomäus Grill

La Namibie a-t-elle été le laboratoire de la Shoah ?

Le gouvernement de Berlin ne rechigne plus à qualifier de « génocide » les massacres commis contre le peuple herero par les troupes de Guillaume II au tout début du XXe siècle. Les descendants des colons allemands, eux, nient farouchement cette thèse. Avec, parfois, des arguments dignes d’intérêt.

 

Publié dans le magazine Books, mai / juin 2017. Par Bartholomäus Grill

© Ullstein bild / Getty

Au début de l'année 1904, les Hereros se soulèvent contre le colonisateur allemand. L'insurrection est durement réprimée et les prisonniers sont parqués dans des camps de concentration.

Était-ce un génocide ? « Pas du tout ! rétorque Hinrich Schneider-­Waterberg. La puissance coloniale allemande n’avait pas le projet d’exterminer le peuple herero. » Le vieil homme est assis sous la véranda de sa ferme, dans le nord de la Namibie, et contemple l’imposant massif rocheux qui a donné son nom à sa famille : le Waterberg, « la montagne de l’eau ». Les parois à pic rougeoient dans la lumière du matin. À leur pied, des plaines à perte de vue. « C’est une terre marquée par l’histoire. C’est ici qu’en 1904 a commencé ce qui a prétendument débouché sur un génocide », explique Schneider-Waterberg en se rendant, appuyé sur une canne, dans sa bibliothèque. Aux murs, une trentaine de vieilles cartes du pays, partout des piles de papiers, des documents, des livres d’histoire – rien que sa collection concernant la Namibie comporte plus d’un millier d’ouvrages. C’est ici qu'il s’est plongé dans l’histoire de son pays, c’est ici que se trouvent les sources de son livre controversé Der Wahrheit eine Gasse, une tentative de réfuter la thèse d’un génocide allemand. Ancien agriculteur, longtemps homme politique et historien à ses heures perdues, Hinrich Schneider-Waterberg est un sympathique monsieur de 84 ans. Le crépuscule de sa vie, il le passe dans sa ferme au nom sonore d’Okosongo­mingo, « le lieu du jeune troupeau » dans la langue des Hereros. Il a consacré deux décennies à corriger ce qu’il considère comme une manière tendancieuse et fausse d’écrire l’histoire de la guerre de 1904-1907 contre les Hereros, mais il a parfois le sentiment de combattre des moulins à vent. « Il règne un monopole de l’interprétation faite par les historiens progressistes, dit-il. Leur version a même envahi les manuels scolaires. » Voici, en bref, à quoi ressemble cette version proposée aujourd’hui aux écoliers allemands : au début de 1904, les Hereros se soulèvent contre le ­régime colo­nial ­allemand dans l’actuelle Namibie. En août, après avoir encerclé les insurgés au pied du Waterberg, les troupes allemandes les repoussent vers le territoire désertique d’Omaheke et les bouclent sur un vaste périmètre. Plus possible d’en sortir : des milliers et des milliers de ­Hereros meurent de faim et de soif.     Dans un message de l’état-major à Berlin, qui coordonnait la campagne, on lit : « L’Omaheke, où l’on ne peut trouver d’eau, devrait achever ce que les armes allemandes ont commencé : l’anéantissement du peuple herero. » Soixante mille personnes auraient péri ; certaines estimations montent jusqu’à 80 000. Le nombre exact des victimes n’est certes pas établi, mais, selon l’historien de la colonisation Jürgen Zimmerer, l’attitude de l’armée allemande peut, elle, être qualifiée sans hésitation de génocidaire. Il s’appuie sur une proclamation du 2 octobre 1904, dans laquelle le général Lothar von Trotha, commandant en chef des troupes coloniales, décrétait : « À l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero, armé ou non, accompagné de bétail ou non, sera abattu, je ne recueille plus de femmes ni d’enfants, refoulez-les vers leur peuple ou faites-leur tirer dessus. » Zimmerer voit là un « ordre d’anéantissement ». Un officier des troupes coloniales décrit les souffrances des victimes avec des mots sans appel : « Le râle des mourants et les cris enragés de ceux qui devenaient fous [...] se perdaient dans l’immensité. » Ces événements effroyables trouvent un écho jusqu’à aujourd’hui. Après la résolution du Bundestag sur le génocide arménien, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l’Allemagne devrait d’abord rendre compte de l’extermination de plus de 100 000 Hereros dans le Sud-Ouest africain allemand (1). Le mouvement « Völkermord verjährt nicht! » (« Un génocide n’est jamais prescrit ! ») appelle le gouvernement fédéral à reconnaître les crimes allemands dans l’actuelle Namibie comme un génocide et à dédommager les descendants des victimes. Jusqu’à présent, plus de 3 700 citoyens ont signé cet appel, dont des historiens de renom, des africanistes, des responsables politiques et des représentants d’organisations humanitaires. « Ces gens ne font que recracher l’histoire falsifiée qui s’est imposée, ­estime Schneider-Waterberg. Mais ce qui s’est effectivement passé, ils n’en ont ­aucune idée. Et ils ne souhaitent même pas le ­savoir. » Il pense par exemple à des hommes politiques comme ­Niema Movassat. Ce député du parti Die Linke (« la gauche ») a voulu en 2015, à l’instigation de son groupe parlementaire, pousser le Bundestag à reconnaître les forfaits des troupes colo­niales allemandes dans le Sud-Ouest africain et à s’excuser pour ces crimes. Au cours des recherches qu’il avait ­menées en ­Namibie, Movassat avait passé la nuit à la ferme d’Okosongo­mingo mais évité de rencontrer Schnei­der-­Waterberg – cela aurait ébranlé, selon ce dernier, l’interprétation de l’histoire qui prévaut depuis cinquante ans. Cette interprétation vient pour l’essen­tiel de Horst Drechsler, un historien marxiste est-allemand pour qui il s’agissait, de son propre aveu, de démasquer le colonialisme honni sous toutes ses formes – les chercheurs remplissaient en cela la mission anti-impérialiste ­assignée par le 22e congrès du Parti communiste soviétique, comme il l’écrivait en préface de son étude. Dans le combat idéologique de la Guerre froide, Drechsler avait surtout en ligne de mire la RFA et sa « pénétration néocoloniale » en Afrique. Par ailleurs, la culpabilité des crimes coloniaux devait être attribuée exclu­sivement à une Allemagne de l’Ouest irrécupérable. Dans son mémoire de qualification pour l’enseignement supérieur, édité en 1966 (2), Drechsler se réfère principalement au sulfureux Blue Book. Ce rapport date de mai 1918. Les Britanniques y décrivent les agissements des Allemands dans le Sud-Ouest africain comme particulièrement cruels afin de pouvoir leur ­dénier ­l’année suivante, lors des négociations de paix à Versailles, l’aptitude ­morale indispensable à toute puissance ­coloniale. En 1926, le gouvernement britannique fit mettre au pilon le « Livre bleu » – il avait rempli sa mission de propagande antiallemande. L’ouvrage serait « d’une piètre valeur historique », à en croire l’historien américain William Roger Louis, qui a publié la monumentale Oxford History of the British Empire. Cela, même Drechsler l’admet, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que le « Livre bleu » constitue une « représentation dans l’ensemble fiable » des événements. Il se fonde sur ce pamphlet pour conclure que l’« impérialisme allemand » a étrenné les « méthodes génocidaires ».   Les jugements de Drechsler ont été repris sans réserve par la plupart des historiens de la colonisation et amplifiés dans les ouvrages de vulgarisation. The Kaiser’s Holocaust : c’est ainsi que le journaliste et historien anglo-nigérian David Olusoga a intitulé l’ouvrage dans lequel il présente la « stratégie d’extermination » en œuvre dans le Sud-Ouest africain comme le prélude à l’anéantissement des juifs par le régime nazi (3). Cette thèse de la continuité est aussi défendue par l’historien Jürgen Zimmerer : il trace une ligne qui, de l’Afrique, conduit à Auschwitz. C’est une historienne de la gauche libé­rale, Brigitte Lau, qui, en 1989, a pour la première fois remis en cause de façon décisive cette chaîne de causalité. À partir de 1991, elle a dirigé les archives nationales namibiennes à Windhoek et y a mené sept ans durant des recherches sur la guerre contre les Hereros. Elle trouvait la documentation à l’appui de la thèse du génocide « terriblement incomplète » et en vint à la conclusion qu’il n’y avait pas de preuve d’une « politique génocidaire effectivement mise en œuvre ». Brigitte Lau est morte dans un acci­dent de voiture en 1996. Cette non-conformiste est restée jusqu’à sa mort en butte à l’hostilité des historiens progressistes. Hinrich Schneider-­Waterberg se veut son héritier. Lui aussi entend « démasquer le mythe du génocide ». En cela, il est le porte-parole de la plupart des descendants de colons allemands. Ils sont à peu près 16 000 à vivre encore dans l’actuelle Namibie, une minorité en voie de disparition mais prospère. La génération des anciens affiche une germanité surannée, beaucoup se désignent encore aujourd’hui comme des Südwester (« Allemands du Sud-Ouest ») et magni­fient l’histoire coloniale. Quand on aborde avec eux le sujet du génocide, ils restent sur la défensive et, pour certains, réagissent avec agressivité. Le reproche de génocide porte un coup à l’image que ces Allemands de Namibie se font d’eux-mêmes, explique l’historien Joachim Zeller, qui est né à Swakopmund. Ils voient dans leurs ­ancêtres des pionniers qui jadis ont pris possession d’une terra nullius, une terre qui n’appartenait à personne. Ils sont fiers des réalisations de leurs grands-parents, des villes, des rues, des lignes de chemin de fer, des écoles et des hôpitaux qu’ils ont construits. Que l’on puisse accuser leurs ancêtres de crimes de guerre, pire : d’avoir commis le premier génocide du XXe siècle, beaucoup ne le supportent pas.   Que s’est-il vraiment passé sur la sombre scène de l’histoire namibienne ? C’est la question qui obsède Hinrich Schneider-Waterberg, et il tente de démontrer que beaucoup de choses n’ont pas eu lieu comme on l’a cru. « Omuinjo uetu uri mongombe – notre vie est dans le bœuf », disent les Hereros. La peste bovine de 1896-1897, qui emporte une grande partie des troupeaux, menace l’existence de ce peuple. Dans le même temps, la terre ancestrale ne cesse de se réduire, les colons allemands en ayant accaparé par la force d’immenses pans ou se les étant arrogés au moyen d’escroqueries. Souvent aussi, les terres ont été bradées par des chefs locaux. De plus en plus de gens souffrent de malnutrition et de maladies, les communautés se désintègrent. Sans bétail et sans pâture, beaucoup sont contraints de travailler comme esclaves salariés pour les Blancs. Ils sont exploités, humiliés, maltraités. D’innombrables notes de missionnaires témoignent du racisme dont fait preuve le colon allemand. Le 12 janvier 1904, Samuel Maharero, le plus influent des chefs hereros, ordonne : « Tuez tous les Allemands ! » Le soir même, ses guerriers se soulèvent contre la domination étrangère. Ils ­assassinent 123 colons, commerçants et soldats – et déchaînent le furor ­teutonicus. Dans une lettre à la Société des missions du Rhin, le père August Elger évoque la « soif de sang contre les ­Hereros » ; on n’entend plus parler que d’« en ­finir, pendre, flinguer jusqu’au dernier homme ». Il règne une atmosphère de pogrom. Le gouverneur Theodor Leutwein, plus modéré, est démis de ses fonctions de commandant des troupes coloniales et remplacé par Lothar von Trotha, un partisan de la ­manière forte qui a déjà démontré sa brutalité en réprimant des soulèvements en Chine et en Afrique de l’Est. Ce général ne laisse subsister aucun…
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