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La Namibie a-t-elle été le laboratoire de la Shoah ?

Le gouvernement de Berlin ne rechigne plus à qualifier de « génocide » les massacres commis contre le peuple herero par les troupes de Guillaume II au tout début du XXe siècle. Les descendants des colons allemands, eux, nient farouchement cette thèse. Avec, parfois, des arguments dignes d’intérêt.

 


© Ullstein bild / Getty

Au début de l'année 1904, les Hereros se soulèvent contre le colonisateur allemand. L'insurrection est durement réprimée et les prisonniers sont parqués dans des camps de concentration.

Était-ce un génocide ? « Pas du tout ! rétorque Hinrich Schneider-­Waterberg. La puissance coloniale allemande n’avait pas le projet d’exterminer le peuple herero. » Le vieil homme est assis sous la véranda de sa ferme, dans le nord de la Namibie, et contemple l’imposant massif rocheux qui a donné son nom à sa famille : le Waterberg, « la montagne de l’eau ». Les parois à pic rougeoient dans la lumière du matin. À leur pied, des plaines à perte de vue. « C’est une terre marquée par l’histoire. C’est ici qu’en 1904 a commencé ce qui a prétendument débouché sur un génocide », explique Schneider-Waterberg en se rendant, appuyé sur une canne, dans sa bibliothèque. Aux murs, une trentaine de vieilles cartes du pays, partout des piles de papiers, des documents, des livres d’histoire – rien que sa collection concernant la Namibie comporte plus d’un millier d’ouvrages. C’est ici qu'il s’est plongé dans l’histoire de son pays, c’est ici que se trouvent les sources de son livre controversé Der Wahrheit eine Gasse, une tentative de réfuter la thèse d’un génocide allemand. Ancien agriculteur, longtemps homme politique et historien à ses heures perdues, Hinrich Schneider-Waterberg est un sympathique monsieur de 84 ans. Le crépuscule de sa vie, il le passe dans sa ferme au nom sonore d’Okosongo­mingo, « le lieu du jeune troupeau » dans la langue des Hereros. Il a consacré deux décennies à corriger ce qu’il considère comme une manière tendancieuse et fausse d’écrire l’histoire de la guerre de 1904-1907 contre les Hereros, mais il a parfois le sentiment de combattre des moulins à vent. « Il règne un monopole de l’interprétation faite par les historiens progressistes, dit-il. Leur version a même envahi les manuels scolaires. » Voici, en bref, à quoi ressemble cette version proposée aujourd’hui aux écoliers allemands : au début de 1904, les Hereros se soulèvent contre le ­régime colo­nial ­allemand dans l’actuelle Namibie. En août, après avoir encerclé les insurgés au pied du Waterberg, les troupes allemandes les repoussent vers le territoire désertique d’Omaheke et les bouclent sur un vaste périmètre. Plus possible d’en sortir : des milliers et des milliers de ­Hereros meurent de faim et de soif.   carte hereros   Dans un message de l’état-major à Berlin, qui coordonnait la campagne, on lit : « L’Omaheke, où l’on ne peut trouver d’eau, devrait achever ce que les armes allemandes ont commencé : l’anéantissement du peuple herero. » Soixante mille personnes auraient péri ; certaines estimations montent jusqu’à 80 000. Le nombre exact des victimes n’est certes pas établi, mais, selon l’historien de la colonisation Jürgen Zimmerer, l’attitude de l’armée allemande peut, elle, être qualifiée sans hésitation de génocidaire. Il s’appuie sur une proclamation du 2 octobre 1904, dans laquelle le général Lothar von Trotha, commandant en chef des troupes coloniales, décrétait : « À l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero, armé ou non, accompagné de bétail ou non, sera abattu, je ne recueille plus de femmes ni d’enfants, refoulez-les vers leur peuple ou faites-leur tirer dessus. » Zimmerer voit là un « ordre d’anéantissement ». Un officier des troupes coloniales décrit les souffrances des victimes avec des mots sans appel : « Le râle des mourants et les cris enragés de ceux qui devenaient fous [...] se perdaient dans l’immensité. » Ces événements effroyables trouvent un écho jusqu’à aujourd’hui. Après la résolution du Bundestag sur le génocide arménien, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l’Allemagne devrait d’abord rendre compte de l’extermination de plus de 100 000 Hereros dans le Sud-Ouest africain allemand (1). Le mouvement « Völkermord verjährt nicht! » (« Un génocide n’est jamais prescrit ! ») appelle le gouvernement fédéral à reconnaître les crimes allemands dans l’actuelle Namibie comme un génocide et à dédommager les descendants des victimes. Jusqu’à présent, plus de 3 700 citoyens ont signé cet appel, dont des historiens de renom, des africanistes, des responsables politiques et des représentants d’organisations humanitaires. « Ces gens ne font que recracher l’histoire falsifiée qui s’est imposée, ­estime Schneider-Waterberg. Mais ce qui s’est effectivement passé, ils n’en ont ­aucune idée. Et ils ne souhaitent même pas le ­savoir. » Il pense par exemple à des hommes politiques comme ­Niema Movassat. Ce député du parti Die Linke (« la gauche ») a voulu en 2015, à l’instigation de son groupe parlementaire, pousser le Bundestag à reconnaître les forfaits des troupes colo­niales allemandes dans le Sud-Ouest africain et à s’excuser pour ces crimes. Au cours des recherches qu’il avait ­menées en ­Namibie, Movassat avait passé la nuit à la ferme d’Okosongo­mingo mais évité de rencontrer Schnei­der-­Waterberg – cela aurait ébranlé, selon ce dernier, l’interprétation de l’histoire qui prévaut depuis cinquante ans. Cette interprétation vient pour l’essen­tiel de Horst Drechsler, un historien marxiste est-allemand pour qui il s’agissait, de son propre aveu, de démasquer le colonialisme honni sous toutes ses formes – les chercheurs remplissaient en cela la mission anti-impérialiste ­assignée par le 22e congrès du Parti communiste soviétique, comme il l’écrivait en préface de son étude. Dans le combat idéologique de la Guerre froide, Drechsler avait surtout en ligne de mire la RFA et sa « pénétration néocoloniale » en Afrique. Par ailleurs, la culpabilité des crimes coloniaux devait être attribuée exclu­sivement à une Allemagne de l’Ouest irrécupérable. Dans son mémoire de qualification pour l’enseignement supérieur, édité en 1966 (2), Drechsler se réfère principalement au sulfureux Blue Book. Ce rapport date de mai 1918. Les Britanniques y décrivent les agissements des Allemands dans le Sud-Ouest africain comme particulièrement cruels afin de pouvoir leur ­dénier ­l’année suivante, lors des négociations de paix à Versailles, l’aptitude ­morale indispensable à toute puissance ­coloniale. En 1926, le gouvernement britannique fit mettre au pilon le « Livre bleu » – il avait rempli sa mission de propagande antiallemande. L’ouvrage serait « d’une piètre valeur historique », à en croire l’historien américain William Roger Louis, qui a publié la monumentale Oxford History of the British Empire. Cela, même Drechsler l’admet, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que le « Livre bleu » constitue une « représentation dans l’ensemble fiable » des événements. Il se fonde sur ce pamphlet pour conclure que l’« impérialisme allemand » a étrenné les « méthodes génocidaires ».   Les jugements de Drechsler ont été repris sans réserve par la plupart des historiens de la colonisation et amplifiés dans les ouvrages de vulgarisation. The Kaiser’s Holocaust : c’est ainsi que le journaliste et historien anglo-nigérian David Olusoga a intitulé l’ouvrage dans lequel il présente la « stratégie d’extermination » en œuvre dans le Sud-Ouest africain comme le prélude à l’anéantissement des juifs par le régime nazi (3). Cette thèse de la continuité est aussi défendue par l’historien Jürgen Zimmerer : il trace une ligne qui, de l’Afrique, conduit à Auschwitz. C’est une historienne de la gauche libé­rale, Brigitte Lau, qui, en 1989, a pour la première fois remis en cause de façon décisive cette chaîne de causalité. À partir de 1991, elle a dirigé les archives nationales namibiennes à Windhoek et y a mené sept ans durant des recherches sur la guerre contre les Hereros. Elle trouvait la documentation à l’appui de la thèse du génocide « terriblement incomplète » et en vint à la conclusion qu’il n’y avait pas de preuve d’une « politique génocidaire effectivement mise en œuvre ». Brigitte Lau est morte dans un acci­dent de voiture en 1996. Cette non-conformiste est restée jusqu’à sa mort en butte à l’hostilité des historiens progressistes. Hinrich Schneider-­Waterberg se veut son héritier. Lui aussi entend « démasquer le mythe du génocide ». En cela, il est le porte-parole de la plupart des descendants de colons allemands. Ils sont à peu près 16 000 à vivre encore dans l’actuelle Namibie, une minorité en voie de disparition mais prospère. La génération des anciens affiche une germanité surannée, beaucoup se désignent encore aujourd’hui comme des Südwester (« Allemands du Sud-Ouest ») et magni­fient l’histoire coloniale. Quand on aborde avec eux le sujet du génocide, ils restent sur la défensive et, pour certains, réagissent avec agressivité. Le reproche de génocide porte un coup à l’image que ces Allemands de Namibie se font d’eux-mêmes, explique l’historien Joachim Zeller, qui est né à Swakopmund. Ils voient dans leurs ­ancêtres des pionniers qui jadis ont pris possession d’une terra nullius, une terre qui n’appartenait à personne. Ils sont fiers des réalisations de leurs grands-parents, des villes, des rues, des lignes de chemin de fer, des écoles et des hôpitaux qu’ils ont construits. Que l’on puisse accuser leurs ancêtres de crimes de guerre, pire : d’avoir commis le premier génocide du XXe siècle, beaucoup ne le supportent pas.   Que s’est-il vraiment passé sur la sombre scène de l’histoire namibienne ? C’est la question qui obsède Hinrich Schneider-Waterberg, et il tente de démontrer que beaucoup de choses n’ont pas eu lieu comme on l’a cru.
« Omuinjo uetu uri mongombe – notre vie est dans le bœuf », disent les Hereros. La peste bovine de 1896-1897, qui emporte une grande partie des troupeaux, menace l’existence de ce peuple. Dans le même temps, la terre ancestrale ne cesse de se réduire, les colons allemands en ayant accaparé par la force d’immenses pans ou se les étant arrogés au moyen d’escroqueries. Souvent aussi, les terres ont été bradées par des chefs locaux. De plus en plus de gens souffrent de malnutrition et de maladies, les communautés se désintègrent. Sans bétail et sans pâture, beaucoup sont contraints de travailler comme esclaves salariés pour les Blancs. Ils sont exploités, humiliés, maltraités. D’innombrables notes de missionnaires témoignent du racisme dont fait preuve le colon allemand. Le 12 janvier 1904, Samuel Maharero, le plus influent des chefs hereros, ordonne : « Tuez tous les Allemands ! » Le soir même, ses guerriers se soulèvent contre la domination étrangère. Ils ­assassinent 123 colons, commerçants et soldats – et déchaînent le furor ­teutonicus. Dans une lettre à la Société des missions du Rhin, le père August Elger évoque la « soif de sang contre les ­Hereros » ; on n’entend plus parler que d’« en ­finir, pendre, flinguer jusqu’au dernier homme ». Il règne une atmosphère de pogrom. Le gouverneur Theodor Leutwein, plus modéré, est démis de ses fonctions de commandant des troupes coloniales et remplacé par Lothar von Trotha, un partisan de la ­manière forte qui a déjà démontré sa brutalité en réprimant des soulèvements en Chine et en Afrique de l’Est. Ce général ne laisse subsister aucun doute sur le sens de sa mission : « Je crois que la nation [des Hereros] en tant que telle doit être anéantie. » L’opération militaire décisive contre la rébellion débuta le 11 août 1904 à 6 heures du matin, au pied du Waterberg, où les Hereros avaient réuni leurs troupes. « C’est là qu’avance le principal détachement, sous les ordres du général Trotha », raconte Schneider-Waterberg. Il se tient sur une butte au-dessus de l’omuramba, un lit de rivière asséché, et contemple le Waterberg, à 15 kilomètres de là. Tout autour, une savane couverte d’arbustes épineux touffus, qui empêche de voir à plus de 40 mètres. ­Schneider-Waterberg estime que c’est sur ce terrain sans visi­bilité que les 1 600 soldats allemands, avec leurs 30 pièces d’artillerie et leurs 12 mitrailleuses, ont fait face aux 6 000 guerriers hereros. « Ils pouvaient se déplacer beaucoup plus rapidement dans la brousse et étaient très supérieurs en nombre. S’ils avaient eu conscience de leurs atouts, ils auraient sans doute pu remporter la bataille. » Grâce à leur tactique de guérilla, les Hereros donnèrent du fil à retordre aux Allemands. Ils réussirent même à vaincre une unité du 1er régiment qui s’était égarée. Un petit cimetière près de la ferme Hamakari témoigne du désastre, dix tombes de cavaliers du détachement placé sous les ordres du commandant Hermann von der Heyde ; ce sont celles des premiers morts de la bataille du Water­berg. Une patrouille de reconnaissance rapporta à Trotha que les ennemis avaient organisé des danses de victoire dans la nuit qui avait suivi. Cinq jours plus tard, le général Trotha câble à Berlin : « Ennemi, après combat du 11, en complète déroute […] Nos troupes ont […] combattu avec la plus grande bravoure. » Une annonce de victoire. En réalité, la grande bataille décisive avait été au mieux indécise. Ce fut une suite d’escarmouches, ­d’offensives et de contre-offensives. C’est ce que l’on découvre en lisant les rapports de guerre publiés dans le Deutsch-­Südwestafrikanische Zeitung, dont les numéros jaunis sont conservés à la biblio­thèque Sam Cohen de ­Swakopmund. Le soleil donne à la brousse une couleur d’ambre, l’atmosphère du soir enveloppe les abreuvoirs d’Onguera. C’est ici que le 11 août, au crépuscule, les chefs hereros se seraient réunis et auraient décidé de se retirer avec leurs guerriers, leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. Trotha informe l’état-major que la grande masse des ennemis a été « dispersée » et bat « en retraite de tous côtés ». L’adversaire qu’il voulait encercler et anéantir s’est échappé.   encadre hereros   Hermann von der Heyde, le commandant du détachement qui s’était fait surprendre, avait averti ­Trotha la veille de la percée ennemie. Horst Drechsler, l’historien est-allemand, a ­reconstitué à partir de là ce qu’il inter­prète comme une stratégie perfide : ­Trotha aurait prévu la percée des Hereros et fait en sorte de les repousser tout de suite dans l’Omaheke avant de ceinturer ce territoire désertique d’un cordon de 150 kilomètres. « Un tel crime ne peut qu’être qualifié de génocide », assène Drechsler. Mais comment des troupes épuisées, décimées par les maladies et relativement peu nombreuses, qui n’entreprirent de poursuivre l’ennemi qu’au bout de deux semaines, auraient-elles pu mettre sur pied une chaîne infranchissable ? Dans son livre Sturm über Südwest (« Tempête sur le Sud-Ouest »), ­Walter Nuhn a analysé l’état déplo­rable des bataillons allemands qui étaient menés par des officiers arrogants sans expérience de l’Afrique (4). Beaucoup de soldats venaient du corps expéditionnaire de la Marine, beaucoup n’étaient pas ­habitués au climat tropical et furent mis hors de combat par des maladies comme le typhus ou la dysenterie. À cela vint s’ajouter une série de défaillances mili­taires : un mauvais équipement, des lignes de ravitaillement défectueuses, un manque de munitions, des cartes inexactes, des guides locaux peu fiables, une communication aléatoire par héliographes ou par ballons. Comment cette piteuse bande de moins de 2 000 hommes a-t-elle pu se transformer en une machine meurtrière, capable de perpétrer un génocide ? Cette question, l’archiviste Brigitte Lau se l’était elle aussi posée en épluchant les 4 000 pages du Rapport sanitaire sur les troupes coloniales impériales dans le Sud-Ouest africain. Ce compte ­rendu ­minutieux donne à voir « une image ­détaillée, même si elle reste en partie ­cachée, de la misère, de l’incompétence et des faiblesses » des troupes allemandes. Malgré tout, le général Trotha n’aurait cessé de télégraphier des messages où il se vantait de ses succès afin de passer pour un glorieux vainqueur, ce qui convenait parfaitement à l’état-major, explique Schneider-­Waterberg. « Mais dans son journal, on lit ce qu’il en était vraiment. » Les notes personnelles du commandant en chef sont restées inédites jusqu’à aujourd’hui, et Schneider-Waterberg fait partie des rares contemporains à qui les descendants de Trotha ont permis d’y ­jeter un œil. « Ce journal se lit par ­moments comme un protocole de l’échec. » Date du 6 septembre : « On rouspète à l’état-major. » La faim et la soif tenaillent les soldats, ils sont démoralisés par les tentatives, fatigantes et largement inutiles, de prendre en chasse l’ennemi. Le 19 septembre, Trotha se demande : « Où sont passés les Hereros ? » Et, le 30 septembre, il écrit : « J’ai arrêté de les poursuivre. Basta ! […] Nous arrivons au bout de nos provisions. » Deux jours plus tard, le général donne le tristement célèbre ordre d’anéantissement, qui est cité comme la preuve principale d’un génocide déli­béré : ­tirez sur tout ce qui bouge, femmes et enfants compris ! On laisse ­volontiers de côté un post-scriptum pourtant important quand on veut porter un jugement rétrospectif sur les événements. Trotha précisait que son ordre de tirer devait être entendu ainsi : « Qu’on leur tire au-dessus pour les obliger à courir. » Ces instructions peuvent aussi être ­interprétées autrement : comme un aveu d’échec – échec que Trotha essaie de dissimuler par ses menaces meurtrières. C’est ce que suggère son journal, où il écrit, à la date du 1er octobre : « Après-midi, proclamation contre les Hereros fabriquée. » Trotha qualifie son ordre de fabrication – un artifice en somme. Il semble qu’il ait lui-même douté de son efficacité. L’ordre du général ne resta en vigueur que neuf semaines avant d’être révoqué à l’instigation de Bernhard von Bülow. Celui qui était alors chancelier du Reich raconte dans ses souvenirs comment il avait expliqué à l’empereur qu’on ne pouvait en aucun cas accéder à la proposition de Trotha. Ses projets, d’après Bülow, étaient militairement inapplicables et ils allaient à l’encontre des principes du christianisme et de l’humanité. Sa Majesté avait d’abord été agacée, mais, après quelques hésitations, elle avait acquiescé. Le 8 décembre 1904, l’empereur Guillaume II donne pour consigne au général de révoquer son ordre et d’accorder la grâce aux Hereros qui se rendraient. Ce fut un tournant dans la politique du Sud-Ouest africain. Le chancelier accepta même que des missionnaires allemands fassent office de médiateurs pour empêcher l’extermination du peuple herero. Trotha aurait, paraît-il, fulminé. L’homme était le prototype du militaire prussien, il passait au sein du corps des officiers pour assoiffé de pouvoir, impitoyable et sans cœur. Drechsler le qualifie de « boucher en uniforme ». En novembre 1905, Trotha fut relevé de son commandement après en avoir fait lui-même la demande – une fin de carrière sans gloire. Ce commandant sanguinaire était obsédé par l’idée démente d’une guerre raciale contre les « nègres » ; il nourrissait d’indubitables intentions ­génocidaires. Cependant, l’idée d’un projet de géno­cide conçu par le gouvernement du Reich et qui aurait été mené à bien sous sa direction ne tient pas plus la route que la thèse selon laquelle l’Allemagne aurait alors pris une voie particulière [Sonderweg] débouchant sur le nazisme et culminant avec l’Holocauste. Toutes les puissances coloniales ont répandu sur les territoires conquis le meurtre et la terreur : les Espagnols à Cuba, les Belges au Congo, les Britanniques au Soudan, en Afrique du Sud ou en Tasmanie. À l’époque des déchaînements de violence coloniaux, l’anéantissement de populations civiles était « partie intégrante de l’entreprise de soumission et de domination », il n’y a pas eu de « tabou brisé » par les Allemands, estime l’historien Robert Gerwarth. Il est incontestable néanmoins que les troupes allemandes se sont rendues coupables de très graves crimes de guerre. Pendant la répression des soulèvements, à Swakopmund et sur l’île aux Requins, face à Lüderitz, des Hereros, des Namas et des membres d’autres tribus qui avaient été faits prisonniers ou qui s’étaient rendus furent parqués dans des camps – des camps de concentration. Cette désignation, les Allemands l’avaient empruntée aux Anglais, qui furent les premiers, pendant la guerre des Boers, de 1899 à 1902, à mettre sur pied des concentration camps. Dans le Sud-Ouest africain allemand aussi, les autochtones subirent des conditions de détention inhumaines, souffrirent de la faim, furent fouettés et maltraités, durent accomplir du travail forcé. Beaucoup moururent d’épuisement et de maladies.   Le commandant Ludwig von Estorff, un officier pieux et progressiste pour l’époque, avait déjà critiqué, pendant la campagne mili­taire, la « politique aussi cruelle que démente » de Trotha. Il fit fermer le camp de concentration de l’île aux Requins. Sur les 17 000 prisonniers, 7 682 ne survécurent pas à leur détention dans les camps – les statistiques des bureaucrates du Reich sont sur ce point très précises. Le nombre total de pertes humaines reste, lui, inconnu. Des milliers de ­Hereros moururent de soif dans l’Omaheke – et des milliers réussirent à fuir. Les missionnaires parlent de groupes importants qui seraient parvenus à atteindre l’ouest ou le nord du pays, le Kakaoveld, le Kavango ou l’Ovamboland. D’après le gouvernement britannique, 1 800 fugitifs auraient traversé avant la fin novembre 1904 le désert prétendument infranchissable et passé la frontière du protectorat britannique du Bechuanaland. Schneider-Waterberg a découvert en faisant des recherches aux archives natio­nales britanniques de Londres un écrit de Samuel Maharero, daté du 28 septembre 1904. Le chef de l’insurrection y demande l’asile au Bechuanaland. Lui et son groupe auraient effectué la pénible traversée de l’Omaheke en huit jours, rapporte dans une conversation ultérieure Hija Usino, qui participa lui-même à cette marche. Selon lui, cela prouve que le désert du Kalahari n’était pas si inhospitalier qu’on le décrit habituellement. Les Hereros connaissaient sans doute tous les points d’eau et parcouraient l’Omaheke depuis des générations. D’après les estimations de l’ethnologue Katesa Schlosser, à peu près 5 000 Hereros vivaient au Bechuanaland en 1936. Horst Drechsler lui reproche de vouloir « minimiser » l’extermination de ce peuple. Il en déduit qu’« une part infime des 80 000 Hereros » ont survécu à leur déportation dans le désert, mais mentionne à d’autres moments 15 000 Here­ros internés dans les camps de concentration. Le chiffre élevé de la population qu’il avance sans preuve est en criante contradiction avec les estimations d’un missionnaire allemand auprès des ­Hereros : d’après celui-ci, avant la guerre, leur nombre « ne s’élevait pas à plus de 35 000 » et, en 1906, ils étaient « entre 23 000 et 25 000 ». « Ainsi, conclut le missionnaire Friedrich Bernsmann, 10 000 à 12 000 auraient péri à la suite de l’insurrection. »   Tous ces chiffres restent pure spéculation, car il n’y a pas de données démographiques fiables, écrivit l’historienne Brigitte Lau après avoir passé au crible toutes les sources disponibles dans les archives nationales namibiennes. Elle ne contestait pas que des milliers de Hereros avaient succombé dans des circonstances atroces au milieu de l’Omaheke, mais elle parlait d’un « exode national » que les chefs de ce peuple fier auraient décidé pour échapper à l’oppression colo­niale. Lau remet en question tous les chiffres : le nombre total de Hereros avant la guerre, celui des survivants, les effectifs des troupes allemandes. Elle qualifie l’effort pour inférer un génocide de toutes ces « incertaines certitudes » d’« absurdité historique ». « Où sont les restes des victimes ? », s’étonne Schneider-Waterberg. « Au fil des décennies, on aurait dû découvrir d’innombrables ossements. » À l’en croire, les recherches menées en 2003 par un groupe de Hereros seraient restées vaines et il n’y aurait jamais eu de fouilles systématiques. « Sans compter qu’aucun des théoriciens du génocide n’a interrogé des témoins hereros ; ­aucun ne comprend leur langue. » Schneider-Waterberg parle assez bien l’otjiherero. Il s’est souvent entretenu avec des chefs de tribu sur le passé. Avec ­David Kambazembi, par exemple, ce chef d’une maison royale décédé en 2006, aux funérailles duquel il a eu le droit de prononcer une oraison funèbre, un très grand honneur pour un Blanc. Kambazembi lui avait parlé d’anciens guerriers, des vétérans du combat de libération, qui se vantaient d’avoir remporté la bataille du Waterberg. Dans son livre, l’historien est-allemand Drechsler fait l’éloge de « la guerre particulièrement humaine » menée par les Hereros. Les troupes allemandes, en revanche, sont présentées comme dépour­vues d’humanité. Une « perspective purement européocentrée, juge Schneider-Waterberg. D’un côté les nobles Africains, de l’autre les Allemands barbares. En vérité, la guerre fut menée avec la plus grande brutalité par les deux camps. » Dans une discussion que j’ai eue avec le vieux David Kambazembi, en 2004, il fut question des atrocités commises par les colons allemands, mais le chef ­herero n’employa pas le terme de génocide. « Nous voulons obtenir réparation, après quoi nous pourrons enfin nous ­réconcilier. » Depuis l’indépendance de la Namibie, en 1990, les représentants de son peuple ont demandé à l’Allemagne de reconnaître sa culpabilité et de payer des répa­rations à hauteur de plusieurs milliards d’euros. Le gouvernement fédéral rejette jusqu’à présent ces deux exigences, recourant parfois à des échappatoires ­lamentables. Les événements qui s’étaient ­déroulés à l’époque « sont condamnables », mais ils remontaient à trop loin, a expliqué le président de la République Roman Herzog en 1998, lors d’une visite d’État à Windhoek. Seule Heidemarie Wieczorek-Zeul, l’ancienne ministre fédérale de la Coopération économique, a demandé, en août 2004, à l’occasion d’une fête commémorative au pied du Waterberg, « au nom de Notre Père commun, le pardon pour nos fautes ». Mais elle a repoussé les exigences de réparations, promettant à la place d’augmenter l’aide au développement. Cela ressemble fort au paiement d’indulgences. Il y a six ans, des crânes de Hereros qui se trouvaient à Berlin et à Fribourg et qui avaient été dérobés pour des études sur les races ont été restitués à la Namibie. En juillet 2015, le ministère des Affaires étrangères s’est résolu à qualifier les atrocités commises entre 1904 et 1908 de « crimes de guerre et génocide ». Depuis novembre 2015, des chargés de mission des gouvernements namibien et allemand s’efforcent d’aboutir à un consensus sur ce chapitre sombre de l’histoire coloniale allemande. « Le gouvernement namibien et nous souhaitons nous mettre d’accord, d’ici la fin de l’année, sur un texte commun », a déclaré Ruprecht Polenz, le chargé de mission du ministère des Affaires étrangères. Il est aussi question d’une commission d’historiens (5). Les spécialistes ne pourront sans doute pas se mettre d’accord, ils sont divisés en deux camps irréconciliables. Hinrich Schneider-Waterberg espère néanmoins « que les fictions céderont enfin le pas aux faits ». Ce qu’un autodidacte comme lui a découvert est remarquable : il s’appuie sur des sources insuffisamment explorées avant lui pour mettre en doute la thèse du génocide échafaudée par l’anti-impérialiste Horst Drechsler. Les arguments de Schneider-Waterberg seraient toutefois plus convaincants s’il ne s’enferrait pas sans cesse dans des considérations idéologiques. Il flaire un « cartel » d’historiens politiquement corrects et « raffolant de l’idée de génocide », voire une conspiration de soixante-huitards qui entretiennent un « culte de la culpabilité » allemande. Ces marques de ressentiment le font apparaître de temps en temps comme un vieil homme incorrigible qui continue à mener les combats obsolètes de la Guerre froide. C’est sans doute là aussi l'une des raisons pour lesquelles beaucoup d’historiens ignorent les résultats probants de ses recherches et évitent de discuter avec lui. Chaque jour, il se tient donc seul dans sa bibliothèque et contemple le Waterberg, au loin. Mais ce témoin du passé restera muet à jamais.   — Cet article est paru dans Der Spiegel le 11 juin 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.   Pour aller plus loin, lire le débat entre les deux historiens Bartholomäus Grill et Jürgen Zimmerer.
LE LIVRE
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Der Wahrheit eine Gasse de Hinrich Schneider-Waterberg, Buchdepot, 2004

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