Pourquoi l’université ne sert à rien
par Bryan Caplan

Pourquoi l’université ne sert à rien

Pour prétendre à un bon salaire, les études supérieures sont un passage quasi obligé. Pourtant, elles n’apprennent rien qui soit utile sur le marché du travail et coûtent cher au contribuable. Au final, elles ne sont qu’une immense perte de temps pour les étudiants.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Bryan Caplan

© Joe Buglewicz/The New York Times/Redux/Rea

Les diplômés du supérieur gagnent en moyenne 73 % de plus que ceux qui ne sont pas allés au-delà du secondaire. D’où une course aux titres universitaires.

Cela fait plus de quarante ans que je fréquente l’école. Il y a d’abord eu le jardin d’enfants, l’école maternelle, l’école primaire, le collège et le lycée. Puis un premier cycle universitaire à l’Université de Californie à Berkeley, suivi d’un doctorat à Princeton. L’étape suivante a été ce que l’on pourrait appeler mon premier « vrai » travail – comme professeur d’économie à l’Université George-Mason. Maintenant que je suis titularisé, j’ai un travail de rêve à vie. À titre personnel, je n’ai aucune raison d’en vouloir à notre système d’enseignement supérieur. Et, pourtant, l’expérience de toute une vie plus un quart de siècle de lectures et de réflexion m’ont convaincu que c’est un énorme gaspillage de temps et d’argent. Lorsque des politiques s’engagent à envoyer davantage d’Américains à l’université, je ne peux m’empêcher de m’étrangler : « Pourquoi ? Vous voulez qu’on gaspille encore plus ? » Comment, me direz-vous, peut-on oser dire que les études supérieures ne servent à rien à une époque où le retour sur investissement est plus important que jamais ? L’avantage salarial procuré par le diplôme a bondi à 73 % – c’est-à-dire que les diplômés du supérieur gagnent en moyenne 73 % de plus que ceux qui ne sont pas allés au-delà du secondaire. Cet avantage était de 50 % à la fin des ­années 1970. La question cruciale n’est pas, cependant, de savoir si cela paie de faire des études supérieures, mais pourquoi. La réponse habituelle, toute simple, est qu’on y acquiert des compétences professionnelles utiles. Mais c’est une façon d’esquiver les questions embarrassantes. En premier lieu celle-ci : dès la ­maternelle, les élèves passent des milliers d’heures à étudier des sujets sans rapport avec le marché du travail actuel. Pourquoi les cours d’anglais portent-ils sur la littérature et la poésie et non sur la rédaction technique et commerciale ? Pourquoi les cours de maths avancés nous ennuient-ils avec des démonstrations que presque aucun élève ne peut suivre ? En quelles circonstances l’élève moyen utilisera-t-il l’histoire, la trigonométrie, les arts plastiques, la musique, la physique, le latin ? Le pitre qui fait rigoler la classe en ­demandant ce que tout ça a à voir avec la vraie vie n’a pas totalement tort. Le décalage entre les cursus universitaires et le marché du travail a une explication toute prosaïque : les professeurs enseignent ce qu’ils connaissent – et la plupart ont une connaissance du monde de l’entreprise aussi limitée que la mienne. Mais cela ne fait que compliquer le casse-tête. Si les universités ont pour but de doper la future rémunération de leurs étudiants en leur inculquant des compétences professionnelles, pourquoi confient-ils la formation de ces étudiants à des personnes si éloignées du monde réel ? Parce que, en dépit du gouffre entre ce que les étudiants apprennent et ce que les travailleurs font, la réussite universitaire constitue un prédicteur de la productivité du travailleur. Supposez que votre cabinet d’avocats recherche un stagiaire pour l’été. Un étudiant en droit avec un doctorat de philosophie obtenu à Stanford postule. Qu’en déduisez-vous ? Le candidat est sans doute brillant, travailleur et prêt à supporter une bonne dose de tâches ­ennuyeuses. Si vous cherchez ce genre de profil – et quel employeur ne le chercherait pas ? –, vous lui proposerez le stage tout en ­sachant pertinemment que rien de ce que votre philosophe a appris à Stanford ne lui servira pour cet emploi. Le marché du travail ne vous paie pas pour les matières inutiles que vous maîtrisez ; il vous paie pour les qualités que vous manifestez en les maîtrisant. Ce n’est pas là une idée extravagante. ­Michael Spence, Kenneth Arrow et ­Joseph Stiglitz – tous Prix Nobel d’économie – ont apporté des contributions majeures à cette théorie du signal. Tout étudiant qui fournit l’effort minimal pour obtenir de bonnes notes y adhère tacitement. Pourtant, le « signal » ne joue pratiquement aucun rôle dans le débat public ou l’élaboration des politiques. Notre société continue à inciter toujours plus d’étudiants à aller encore plus loin dans leurs études. Ce qui en résulte, ce ne sont pas de meilleurs emplois ou un niveau de compétences plus élevé, mais une course aux titres universitaires. Qu’on ne s’y méprenne pas : je ne nie pas, loin de là, que l’éducation confère certaines compétences qui ont une valeur sur le marché, en l’occurrence les savoirs de base. Néanmoins, je suis convaincu que le « signal » compte pour moitié au moins dans l’avantage salarial que procurent les études supérieures. L’essentiel de l’avantage vient du ­diplôme. Supposons que vous abandonniez vos études au bout d’un an. Vous aurez droit à un salaire plus élevé que quelqu’un qui n’est jamais allé à l’université, mais l’avantage sera loin de représenter 25 % de celui que vous auriez obtenu au terme de quatre années d’études. De même, la prime à l’issue de la deuxième année équivaudra à bien moins de 50 % de celle que vous auriez perçue avec un diplôme de premier cycle en main, et la prime à l’issue de la troisième année sera loin d’en représenter 75 %. De fait, en moyenne, la dernière année d’études procure plus de deux fois la hausse salariale des première, deuxième et troisième années cumulées. À moins que les universités ne repous­sent à la toute fin de leur cursus la préparation au marché du travail, le « signal » est à peu près l’unique explication. Il s’ensuit un énorme gaspillage de ressources – du temps et de l’argent qui auraient été bien mieux dépensés à préparer les étudiants à des emplois qu’ils ont de bonnes chances d’occuper. Le point de vue classique – l’éducation rapporte parce que les étudiants apprennent – part du principe que l’étudiant type acquiert et engrange une grande quantité de connaissances. C’est faux. Les enseignants se plaignent souvent du désapprentissage qu’entraînent les grandes vacances. Or ce désapprentissage estival n’est qu’un cas particulier du problème de l’oubli progressif : les êtres humains ont du mal à garder en mémoire des connaissances qu’ils utilisent rarement. Bien entendu, certains diplômés utilisent ce qu’ils ont appris et du coup le retiennent – c’est le cas par exemple des ingénieurs et d’autres professions nécessitant des compétences mathématiques. Mais, quand on évalue ce dont le diplômé moyen se souvient au bout de quelques années, les résultats sont pour le moins décourageants. En 2003, le ministère américain de l’Éducation a procédé à une évaluation nationale des compétences en lecture et en écriture des adultes à partir d’un échantillon de 18 000 personnes. Le degré d’ignorance qu’a ­révélé l’enquête est atterrant. Moins d’un tiers des diplômés du supérieur avaient des compétences « élevées », et près d’un cinquième en avaient de « faibles » ou « très faibles ». On ne peut pas imputer ces résultats à la difficulté des questions posées. De nombreux diplômés du supérieur étaient incapables de comprendre un tableau expliquant que le coût annuel de l’assurance santé variait selon les revenus et la taille du ménage, ou de résumer l’expérience professionnelle requise pour un emploi, ou même de trouver l’heure…
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Commentaire

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  1. Marie dit :

    Ce titre est surprenant… »autre temps, autre lieu » me permets-je d’écrire. Mon expérience? Exactement l’opposé de ce qui est exprimé dans ce titre. Titulaire d’un bac lettres classiques-sciences, j’ai découvert les « sciences économiques » à l’Université et ai poursuivi jusqu’au doctorat, sans soutenir de thèse, la vie m’offrant autre chose. …J’ai ensuite fait carrière dans l’enseignement, l’intérêt dépendant de mon auditoire. J’ai refusé l’entreprise, ainsi qu’un emploi de « chercheuse » dans le domaine de l’écologie naissante. Je vais lire avec curiosité votre publication au titre ravageur, qui semble occulter la culture au sens large et la formation de l’esprit. J’ajoute enfin que l’horizon qui me fut ouvert à l’Université vint élargir en complétude ce que latin, grec et maths avaient éveillé et semé en moi, sans concurrence…aucune.