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Le père fissuré des Albanais

Qui était vraiment Skanderbeg, pourquoi s’est-il converti à l’islam pour ensuite le combattre ? La première biographie savante du héros national albanais a provoqué un tollé. Dans les Balkans, chaque nuance pèse lourd.

Il est rare qu’un historien spécialiste du Moyen-Âge apparaisse sur le devant de la scène. C’est pourtant l’expérience que vient de vivre Oliver Jens Schmitt. Ce Bâlois, qui enseigne à l’université de Vienne, est un fin connaisseur des Balkans. En novembre dernier, paraissait en albanais sa biographie du héros national, Gjergj Kastrioti [George Castriota, en français], plus connu sous le nom de Skanderbeg. Une biographie critique de ce personnage était attendue depuis longtemps. Ce fils d’un seigneur albanais du XVe siècle, pris en otage et élevé à la cour du sultan, s’était converti à l’islam et avait fait rapidement carrière dans les troupes de l’empire (1). Mais, en 1443, il changea une nouvelle fois de camp, se reconvertit au christianisme et combattit pendant un quart de siècle les Ottomans. À la fin du XIXe siècle, le mouvement national albanais en fit un véritable mythe, dont le culte fut entretenu au plus haut point par le régime communiste d’Enver Hoxha, après la Seconde Guerre mondiale. Via l’école obligatoire, la légende s’enracina profondément dans la conscience nationale. Les esprits s’imprégnèrent de l’image canonique de Skanderbeg en chef génial, annonciateur d’Enver Hoxha, dont le combat était interprété comme une guerre de libération nationale. Le culte de Skanderbeg toucha aussi les autres régions peuplées d’Albanais, au Kosovo et en Macédoine. Face à pareille vénération, tout discours critique et fondé sur des critères scientifiques ne pouvait que provoquer des réactions.

L’indignation d’Ismail Kadaré

Peu après la sortie du livre, en novembre dernier, l’écrivain Ismail Kadaré, qui se présente volontiers en prophète des Albanais, ouvrit le ban. À ses yeux, la démythification de Skanderbeg était une attaque contre l’idée de liberté. Des pervers, mus par une pseudo-ambition intellectuelle, se seraient ligués pour saper cette figure symbolique de l’appartenance de l’Albanie à l’Europe. Les lecteurs de Kadaré ne seront gu
re surpris. L’œuvre de l’écrivain a en effet beaucoup contribué – surtout avec Les Tambours de la pluie, consacré à Skanderbeg – à la construction de ces mythes nationaux qu’il considère aujourd’hui menacés. Kadaré est la figure de proue du camp nationaliste pro-européen qui domine le débat public en Albanie ; un camp qui utilise le mythe de Skanderbeg pour attester l’identité européenne du pays. Les deux plus hauts représentants de l’État, le Premier ministre Sali Berisha et le président Bamir Topi, lui ont emboîté le pas. Début décembre, Berisha annonçait que l’effigie de Skanderbeg figurerait symboliquement sur les nouveaux passeports. Et, le 17 janvier, lors de la commémoration solennelle du 541e anniversaire de la mort du héros, le président Topi évoqua dans son discours ces esprits esclaves qui souhaitaient reconsidérer le rôle de Skanderbeg dans l’histoire de l’Albanie et dans celle de l’Europe. Dans les médias et sur Internet, des personnes ne connaissant généralement le livre que par ouï-dire – à l’image de Kadaré – le qualifièrent de « conte » ou de « roman ». La direction du Développement et de la Coopération [du département fédéral des Affaires étrangères suisse] ayant financé la traduction albanaise, le quotidien populaire Sot qualifia d’« ambassade de scélérats » la représentation helvétique. Deux aspects de la biographie ont particulièrement indigné ses adversaires. L’auteur, en s’appuyant sur un ensemble de sources solides, soutient que le second revirement de Skanderbeg et son combat contre les Ottomans étaient motivés par une vendetta lancée après l’assassinat de son père sur ordre du sultan. Ce mobile aux relents archaïques embarrassait manifestement les pourfendeurs de la biographie. Cependant, d’autres voix se sont fait entendre, celles du camp islamique, voire islamiste, beaucoup plus marginal. Non moins nationaliste que l’autre, il considère en revanche que l’islamisation des Albanais a sauvé l’identité nationale du spectre de la slavisation ou de l’hellénisation. Le responsable politique islamiste Abdi Baleta a ainsi publié dans le quotidien ultranationaliste Bota Sot une série d’articles pour défendre le livre. Selon lui, le motif de la vengeance de Skanderbeg prouve son identité albanaise.

Le prénom de la discorde

Le choix fait par l’auteur – en conformité avec les sources contemporaines – de donner au père de Skanderbeg le prénom d’Ivan au lieu de Gjon, son équivalent albanais, a déclenché des réactions littéralement hystériques. Car c’est non seulement le père, mais aussi le fils, que l’auteur transforme ainsi de facto en Serbe, l’arrachant à la nation albanaise. Cette prétendue « désalbanisation » du père de Skanderbeg fut d’ailleurs le principal thème du débat sur Internet. Schmitt ne conteste pourtant à aucun moment l’« albanéité » de Skanderbeg et de son père. Mais il explique qu’ils évoluaient, avec leur famille, dans une région et un milieu où différentes ethnies se mêlaient. La mère de Skanderbeg était slave. Et le fait que cet environnement soit marqué par le christianisme orthodoxe – c’est seulement après s’être reconverti au christianisme que Skanderbeg se rapprocha du catholicisme – dérange les pourfendeurs de la biographie, car ils considèrent non seulement l’islam mais aussi l’orthodoxie comme des éléments non européens. En outre, leurs voisins serbes et grecs, perçus comme ennemis de la nation albanaise, sont identifiés à l’orthodoxie… En tant que symbole national, Skanderbeg a une importance considérable pour l’identité albanaise, même après la fin du communisme. La transformation du pays est inachevée, comme en témoigne la faiblesse de la société civile. L’État et les cercles dirigeants continuent donc à revendiquer le monopole de l’interprétation du passé. Il faudra encore un certain temps avant que l’histoire soit dépassionnée. Cet article a été traduit par Cybèle Bouteiller.
LE LIVRE
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Skënderbeu, K & B, Tirana

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