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Hitler, le plus grand acteur d’Europe

Ayant fait disparaître presque tous les documents le concernant, l’homme Hitler a été négligé par les historiens. La découverte de nouvelles archives permet enfin de mieux approcher cette personnalité jugée impénétrable, même par ses proches collaborateurs. S’y révèlent un acteur consommé et un psychologue machiavélique aux antipodes du « dément » aux colères irrationnelles que l’on se plaît à décrire.


Adolf Hitler, 1936, Bundesarchiv, Bild 146-1990-048-29A / Heinrich Hoffmann
En novembre 1938, deux semaines après la Nuit de cristal – au cours de laquelle des synagogues avaient été incendiées sur tout le territoire du Reich –, le nouvel ambassadeur de France en Allemagne se rendit au Berghof sur l’Obersalzberg, la résidence secondaire du Führer, pour lui remettre ses lettres de créance. Robert Coulondre se souvient, une décennie plus tard, qu’il s’attendait à trouver un Jupiter tonnant dans son château. Au lieu de cela, il fit la rencontre d’« un homme simple et doux, presque timide, dans sa maison de campagne ». Le diplomate en fut tout décontenancé. « J’avais entendu à la radio la voix rauque, criarde, menaçante, revendicatrice du Führer et je me retrouve face à un Hitler à la voix chaleureuse, calme, amicale. Lequel était le vrai ? Ou l’étaient-ils tous deux ? » Une étrange question, nous semble-­t-il aujourd’hui. Car nous savons, et jusqu’à la nausée, qui était cet homme, responsable d’avoir massacré des peuples entiers et précipité le monde dans une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. Nous avons tout lu, tout vu sur lui. Et pourtant. Ce personnage historique, presque soixante-dix ans après son suicide dans son bunker berlinois, n’est-il pas depuis longtemps ravalé au rang de spectre monstrueux ? De synonyme du mal absolu ? Quand on n’en fait pas, au contraire, une figure risible, comme dans les bandes dessinées et les petits films d’animation de Walter Moers, ou dans le surprenant bestseller de Timur Vernes « Il est de retour » (1) ? 1. Un être double Des bibliothèques entières ont été écrites sur le régime meurtrier instauré par les nazis, sur la guerre et l’Holocauste, mais les auteurs ont eu tendance à faire de la personne d’Adolf Hitler un stéréotype et, par là même, curieusement, à l’escamoter. Car il n’était ni le Mal incarné, ni un épouvantail grotesque, comme l’artiste Jonathan Meese veut nous le faire croire quand il imite le salut hitlérien au cours d’une « performance » (2). Il n’était pas davantage une simple figure dans laquelle se projetaient des masses déchaînées, ni une marionnette animée par l’esprit d’une époque frappée du traumatisme de la Première Guerre mondiale. Peut-on vraiment comprendre la catastrophe, unique dans l’histoire, que fut le nazisme sans comprendre Hitler lui-même ? Sans expliquer la manière dont il fonctionnait : ses techniques pour prendre le pouvoir, sa pensée – et, surtout, sa personnalité ? C’est peut-être plus difficile que pour d’autres personnages historiques – notamment parce que le dictateur a fait disparaître la quasi-totalité des documents personnels le concernant. Dès les années 1930, il ordonna de mettre en sécurité tout ce qui pouvait apporter des informations sur son enfance et son adolescence à Linz, sa jeunesse à Vienne et à Munich ou son expérience de soldat pendant la Première Guerre mondiale. En avril 1945, quelques jours avant son suicide, il ordonna de brûler en urgence les papiers personnels qui se trouvaient encore dans les armoires blindées de la chancellerie, dans son appartement munichois et sur l’Obersalzberg. Ne subsistent que quelques lettres et autres documents écrits de sa main, et une poignée de témoignages de contemporains, qui se contredisent les uns les autres [lire ci-dessous « Des sources inexploitées »]. Hitler est une énigme, il l’était même pour ses plus proches collaborateurs. Otto Dietrich, chef du service de presse du Reich, le qualifie dans ses Mémoires de « personnalité impénétrable », de « sphinx ». De son côté, Ernst Hanfstaengl, qui fit partie du premier cercle d’Hitler dans les années 1920, se souvient n’avoir jamais réussi à « découvrir une clé permettant d’accéder aux tréfonds du psychisme de cet homme ». Déchiffrer le caractère d’Hitler comme un code génétique – c’est sans doute impossible. Aussi impossible qu’une psychanalyse post mortem ou une pathogenèse qui ne tienne pas compte des théories sur le fascisme. En revanche, il est possible de rassembler tous les fragments qui nous sont parvenus pour former une image de sa personnalité. Il ne s’agit pas de révéler, à la manière des ouvrages sensationnalistes, un « Hitler privé », mais de comprendre comment il agissait et fonctionnait. Et, surtout, d’entrevoir comment Hitler a pu galvaniser tant de personnes et en faire des complices enthousiastes de ses crimes effroyables. Car, s’il n’avait vraiment été que ce « dément », ce braillard fanatique, ce vulgaire trublion, ce clown grotesque qu’on nous sert aujourd’hui jusqu’à plus soif, il aurait très vite disparu de la scène, comme tant d’autres agitateurs populistes qui, dans les années 1920, gravitaient autour de la droite radicale. Jusqu’à présent, les biographes ont fait de nécessité vertu en déduisant du caractère apparemment insondable de la psyché hitlérienne la vacuité de son existence en dehors de la politique. Le journaliste Joachim Fest parlait, en 1973, du « vide humain » qui l’entourait et certifiait : « Il n’avait pas de vie privée (3). »L’historien britannique Ian Kershaw enfonça le clou : « Si l’on retranche tout ce qui touche à la politique chez lui, expliquait-il lors de la parution du premier volume de sa biographie, en 1998, il ne reste pratiquement rien. C’est en quelque sorte une coquille vide (4). » À y regarder de plus près, il apparaît cependant que ce vide lui-même était fabriqué de toutes pièces. Hitler a cherché à dissimuler les détails concernant sa vie pour se construire l’image d’un homme politique en parfaite adéquation avec son rôle de « Führer », qui avait renoncé à tout bonheur privé, à toute attache avec qui que ce soit, pour pouvoir se consacrer à sa mission de régénération du peuple allemand. Si l’on ne veut pas être dupe de cette mise en scène, il faut regarder derrière le rideau qui sépare l’image officielle d’Hitler, le rôle qu’il avait endossé, de sa personne réelle. Le brillant journaliste Konrad Heiden, qui, en 1936-1937, publia en exil la première biographie du leader nazi, le décrit comme un « être double (5) ». Hitler, selon lui, aurait, tel un médium, créé un second lui-même : « Au repos, celui-ci se tenait tapi dans le Hitler normal ; dans les moments d’exaltation, il surgissait et le recouvrait d’un masque plus grand que nature. » D’anciens compagnons de route du dictateur ont confirmé l’existence de cette double personnalité si particulière. Car ceux qui se sont trouvés en sa présence n’en ont généralement pas été très impressionnés. À l’issue d’une rencontre en 1931, l’industriel Günther Quandt le qualifie de « Monsieur Tout-le-Monde ». La journaliste américaine Dorothy Thompson, à qui le Führer accorda une interview dans sa suite de l’hôtel Kaiser­hof, à Berlin, en novembre de la même année, vit en lui « le prototype de l’homme de petite taille ». Et même le comte Lutz Schwerin von Krosigk, resté à son poste de ministre des Finances après le 30 janvier 1933, lui trouvait une apparence plutôt quelconque : « Ses traits n’avaient rien d’harmonieux, mais pas non plus cette irrégularité qui témoigne d’un esprit singulier. Ses mèches retombant sur son front, et son bout de moustache large d’à peine deux doigts lui donnaient l’air d’un cabotin. » 2. Un évangéliste devant ses ouailles C’était en somme un homme insipide avec une curieuse petite moustache. Mais, à la tribune, il se métamorphosait en un démagogue tel que l’histoire allemande n’en avait encore jamais connu. Hitler, qu’on a volontiers caricaturé (à tort) comme un agitateur de bistrot, était un faux impulsif. Aucune place n’était laissée, dans ses discours, à l’improvisation. Même dans les moments de transe apparente, il calculait froidement l’effet de ses phrases. « C’était peut-être le talent le plus étonnant de ce tribun-né : le mélange de feu et de glace », observe Schwerin von Krosigk. D’innombrables documentaires télévisés nous montrent ces scènes bien connues où on le voit beugler. Dans les faits, pourtant, il commençait la plupart de ses allocutions sur un ton calme, presque hésitant, comme s’il cherchait à prendre le pouls du public. Lorsqu’il était sûr de son approbation, et alors seulement, il se détendait, son ton et son vocabulaire gagnaient en agressivité. Et plus les applaudissements et les acclamations lui confirmaient que la mayonnaise avait pris, plus il accélérait le rythme et haussait la voix. Son excitation apparente se transmettait à l’assemblée, jusqu’à ce que la salle entière, après un ultime et sauvage crescendo, se retrouve dans un état d’ivresse extatique. Le résultat obtenu reste incompréhensible lorsqu’on se contente de regarder les dernières minutes de ses discours. Konrad Heiden parlait d’un « incomparable baromètre à mesurer l’état d’esprit des masses », Ernst Hanf­staengl d’un « virtuose quand il s’agissait de jouer sur ce clavier qu’est l’âme des masses ». Au cours de la période fiévreuse qui s’étend des années 1920 au début des années 1930, Hitler n’eut pas son pareil pour exprimer ce que son public pensait et ressentait, en se servant de ses peurs ou en jouant sur ses aspirations, ses préjugés et ses ressentiments. Un jour de la fin 1931, le journaliste américain Hubert R. Knickerbocker n’avait vu en Hitler, rencontré le matin à la Maison brune, le quartier général du Parti nazi, qu’un homme politique poli et discret ; il fut estomaqué de l’entendre haranguer la foule le soir même au cirque Krone, la plus grande salle de Munich. « C’était un évangéliste devant ses ouailles, note Knickerbocker. Avec lui, la foule conspuait les Français. Avec lui, elle sifflait la République. Ces huit mille personnes étaient un instrument sur lequel Hitler jouait une symphonie de passion nationale. » L’orateur ne prêchait pas seulement des convertis. L’assemblée qui se tint le soir du putsch du 8 novembre 1923 au Bürgerbräukeller est particulièrement révélatrice de sa force de conviction (6). La plupart des personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient de nombreux hommes politiques bavarois de premier plan et des bourgeois fortunés, firent clairement savoir que l’occupation de la salle par les nazis les indignait. Jusqu’à ce qu’Hitler les retourne en sa faveur par son discours véhément. « C’était presque comme un abracadabra, un coup de baguette magique », se souvient l’historien Karl Alexander von Müller, témoin de la scène. Rudolf Hess, secrétaire particulier du Führer à partir de 1925, a décrit l’effet produit par Hitler sur une assemblée de patrons de la Ruhr. La rencontre eut lieu en avril 1927 à Essen. Les entrepreneurs l’accueillirent d’abord par un « silence glacial ». Deux heures plus tard, il les avait si bien gagnés à sa cause que la salle éclatait en un tonnerre d’applaudissements enthousiastes. « On se serait cru au cirque Krone et non parmi de respectables hommes d’affaires. » Même un observateur aussi froid qu’André François-Poncet, le prédécesseur de Coulondre au poste d’ambassadeur de France, fut frappé lorsqu’il assista au congrès de Nuremberg de 1935 par l’« intuition merveilleuse » avec laquelle Hitler saisissait les sentiments du public : « Pour chacun il avait un mot adéquat. Tour à tour mordant, pathétique, familier et impérieux, il donnait dans tous les registres. » L’orateur Hitler savait aussi se mettre lui-même en scène. Il avait créé précisément à cet effet la moustache qui le symbolise encore aujourd’hui, comme une marque distinctive. Dès ses débuts à Munich, il prophétisait qu’elle deviendrait à la mode. « Dans l’un de ses rares accès de spontanéité, il a affirmé un jour qu’il était le plus grand acteur d’Europe », se souvient Schwerin von Krosigk. C’était de la pure mégalomanie, mais il n’en demeure pas moins qu’Hitler maîtrisait l’art de se glisser dans des rôles différents, aussi bien lors de vastes rassemblements que dans des cercles plus intimes. 3. Le « sympathique monsieur Hitler » Dans le salon berlinois d’Helene Bechstein, la femme du fabricant de pianos, ou dans le palais du couple d’éditeurs munichois Hugo et Elsa Bruckmann – des soutiens de la première heure – il se fondait dans le décor et jouait le rôle du bon bourgeois en costume-cravate. Lors des rassemblements et des congrès du Parti, il endossait sa chemise brune et se présentait en guerrier ne faisant pas mystère de son dédain, précisément, pour ce genre de salon. D’homme à homme, il pouvait se montrer extrêmement aimable. Il pouvait déployer, dans le but de séduire quelqu’un, un charme tout simplement envoûtant. Même lorsqu’il s’entretenait avec des personnes qu’il méprisait profondément, il n’avait aucune difficulté à feindre une authentique sympathie, vis-à-vis des Hohenzollern par exemple. En octobre 1931, il embobina si habilement la seconde épouse de Guillaume II, l’« imp
ératrice » Hermine, que celle-ci s’enticha du « sympathique monsieur Hitler ». Le Führer ne rechignait pas non plus à affubler d’un « Sa Majesté impériale » le prince Auguste-Guillaume. Auwi, comme on surnommait ce quatrième fils de l’ancien empereur, rendit d’ailleurs avant 1933 d’utiles services aux nazis, en incitant l’aristocratie à adhérer au « mouvement ». Après son arrivée au pouvoir, le chancelier nazi n’eut plus besoin de ce prince particulièrement naïf et ne tarda pas à le marginaliser. Hitler pouvait aussi verser des larmes à volonté, comme lorsque, au mois d’août 1930, il regagna à sa cause les SA de Berlin en révolte contre lui, à l’issue d’une impressionnante mise en scène devant 2 000 d’entre eux. Ou lorsque, au matin du 30 janvier 1933, peu avant de prêter serment comme nouveau chancelier, il accourut, apparemment très ému, auprès de Theodor Duesterberg, l’un des principaux dirigeants de la puissance organisation paramilitaire du Stahlhelm (7), pour s’excuser de ce que les organes de presse du Parti lui avaient reproché son origine juive. On a pu qualifier Hitler de « maître ès tromperies », et c’est bien ce talent de dissimulateur hors du commun qui rend si difficile de saisir la vérité profonde de cet homme. En authentique comédien, Hitler maîtrisait également le répertoire comique. Il aimait imiter la façon de parler précipitée et souvent répétitive, ainsi que l’accent bavarois, de Max Amann, directeur de la maison d’édition nazie Eher, qui avait notamment publié Mein Kampf [en 1925]. Son don pour les mimiques et les imitations n’épargnait pas les chefs d’État étrangers. Albert Speer, l’architecte chéri du Führer, qui plus tard fut aussi son ministre de l’Armement, se souvient en ces termes  de la manière dont le dirigeant nazi parodia les attitudes du Duce après la visite de Mussolini à Berlin en septembre 1937 : « Le menton en avant, la main droite appuyée contre la hanche, l’affectation dans le maintien. Là-dessus il se mit à hurler, au milieu des rires zélés de l’assistance, quelques mots italiens ou sonnant italiens, comme “Giovinezza”, “Patria”, “Victoria”, “Makkaroni”, “Bellezza”, “Belcanto” et “Basta”. C’était très drôle. » Autant Hitler pouvait se montrer flexible dans son répertoire, autant il devait, jusqu’à la fin, se montrer d’une intransigeance absolue dans sa ligne idéologique. Celle-ci avait pris la forme, à partir du début des années 1920, d’une « vision du monde » rigide. En faisaient partie son antisémitisme fanatique et son expansionnisme – qui allait bien au-delà de la simple révision du traité de Versailles. Il lui arriva, bien entendu, de mettre son obsession antisémite en sourdine, pour des raisons tactiques, par exemple pendant la campagne électorale de 1932 ; mais « éloigner » les Juifs d’Allemagne demeurait l’un des buts de sa vie. Il en allait de même pour son deuxième objectif, qu’il poursuivit lui aussi opiniâtrement : la conquête d’un « espace vital à l’Est ». Cela signifiait l’annexion des pays voisins, la colonisation de l’Union soviétique et la réduction en esclavage, ou plutôt l’anéantissement, de la « race slave ». C’était un fanatique borné – il rejetait tout ce qui n’obéissait pas à sa vision préconçue du monde. Comme le remarque Karl Alexander von Müller, « le savoir pour le savoir lui était étranger ». Et l’on peut sans doute dire : cela ne l’intéressait pas. Hitler avait peu fréquenté l’école, encore moins l’université. Il tentait de rattraper ses lacunes par des lectures compulsives [lire « Quand le diable est-il entré en lui ? » p. 36]. C’était l’autodidacte par excellence, qui aimait faire étalage de sa culture devant les diplômés de son entourage. Sa mémoire d’éléphant lui était d’une grande utilité. Il lisait les livres et les journaux et en absorbait le contenu avec une rapidité stupéfiante. Sa mémoire des chiffres était tout aussi impressionnante – et redoutée des militaires –, qu’il fût question du calibre, du mécanisme et de la distance de tir d’une pièce d’artillerie ou de la taille, de la vitesse et du blindage d’un navire de guerre. Hitler avait acquis d’« énormes connaissances » dans tous les domaines, s’enthousiasmait Rudolf Hess. Et même Goebbels, un adorateur certes inconditionnel du Führer, faisait montre d’un émerveillement toujours renouvelé : « Il lit beaucoup et en sait beaucoup. C’est un esprit universel. » Mais la culture d’Hitler avait beau être étendue, elle n’en demeurait pas moins lacunaire et sélective. Le complexe d’infériorité de l’ancien cancre était profondément enraciné en lui et le rendait ombrageux vis-à-vis de tous ceux qui disposaient d’un vrai savoir de spécialiste et le lui faisaient sentir. Son aversion pour les intellectuels, les professeurs et les enseignants était particulièrement prononcée. « La grande majorité de ceux qui se nomment les “lettrés”, maugréait-il au début des années 1930, sont des esprits superficiels qui appartiennent au demi-monde, des incapables prétentieux et arrogants qui n’ont pas même conscience du ridicule de leur nullité. » Il prétendait constamment en savoir davantage que les savants, et les traitait avec mépris. Durant ses années munichoises, il était très délicat de lui faire remarquer les lacunes de sa formation. Hanfstaengl s’efforça en vain, après qu’Hitler eut été libéré de la prison de Landsberg fin 1924, de le convaincre d’apprendre l’anglais. Bien qu’il proposât de le lui enseigner lui-même deux après-midi par semaine, Hitler n’en démordit pas : « Ma langue, c’est l’allemand, et elle me suffit. » Même les tentatives pour le pousser à voyager et à découvrir le monde sous un autre jour échouèrent. En 1928, des membres du Parti installés en Argentine l’invitèrent à se rendre en Amérique du Sud. « Comme ce serait excitant, comme son regard s’élargirait », s’enthousiasma Rudolf Hess. Mais Hitler trouvait toujours de nouveaux faux-fuyants. Un jour, il prétendait ne pas avoir de temps pour ce genre de choses, un autre que ses adversaires pourraient profiter de son absence pour fomenter un putsch contre lui. Voilà pourquoi l’homme qui arrive au pouvoir en 1933 n’a absolument rien vu du monde – à l’exception de ses quatre années de guerre en France. 4. Hanté par la crainte du faux pas Le parvenu Hitler vivait dans la crainte de n’être pas pris au sérieux ou de se ridiculiser. Lors de la réception organisée par le président Hindenburg, le 9 février 1933, pour le corps diplomatique, le comportement mal assuré et même maladroit du nouveau chancelier sauta aux yeux de tous. « L’ancien caporal, quelque peu gauche et renfrogné, semblait se sentir assez mal à l’aise dans son rôle, remarqua Bella Fromm, la journaliste du Vossische Zeitung. Ses basques le gênaient. Il n’arrêtait pas de porter sa main là où se situe d’ordinaire le ceinturon de l’uniforme, et chaque fois sa mauvaise humeur augmentait, car il ne trouvait pas l’appui frais et réconfortant dont il avait l’habitude. » Même quand les premiers succès de son régime, à l’intérieur comme à l’extérieur, lui eurent donné de l’assurance, il resta nerveux avant les réceptions officielles. Il était hanté, comme le reconnaît sa secrétaire Christa Schroeder, par la « crainte du faux pas ». Aussi s’occupait-il du moindre détail, vérifiait la mise de table, contrôlait lui-même la disposition des fleurs. Ce manque d’aisance explique sans doute aussi ce besoin compulsif qu’il avait de parler. Souvent, un simple mot suffisait : il rebondissait dessus et se lançait dans l’un de ces monologues qui étaient aussi redoutés de ses collaborateurs du Parti que, plus tard, de ses généraux. De son auditoire, Hitler n’attendait qu’un intérêt approbateur, on pouvait tout au plus hasarder de temps en temps une petite objection, prétexte à de nouvelles envolées interminables. En privé, Hitler pouvait néanmoins montrer un visage différent. Il lui arrivait de raconter de manière soudain divertissante son expérience de la guerre – son thème favori – ou les débuts modestes du Parti [lire « La métamorphose du petit soldat », p. 34]. Il se transformait alors en un père de famille plein de sollicitude, d’humeur taquine, et tout à fait réceptif aux anecdotes et bons mots d’autrui. Cela ne changeait rien au fait que, d’une suspicion maladive, il ne s’ouvrait jamais aux autres et n’accordait sa confiance à personne. Speer se souvient qu’il lui arriva de croire, pendant leur collaboration, s’être rapproché d’Hitler, mais découvrait à chaque fois que c’était illusoire. « Par crainte qu’on accueille ses manières plus cordiales avec réserve, il érigeait aussitôt un mur infranchissable pour se défendre. » Ce besoin de garder ses distances faisait écho à sa conviction d’être un élu de la Providence. Il voulait s’envelopper d’une aura d’inaccessibilité. Peu de membres de son entourage le tutoyaient. Il n’eut jamais de véritable ami, uniquement des complices. C’est parmi ses camarades des premières luttes, ceux qui se réunissaient au café Heck de la Galeriestrasse à Munich, qu’il se sentait le mieux. En leur compagnie, il pouvait tenir sa cour en toute décontraction. Mais, après son arrivée au pouvoir, il coupa les ponts. Le ton de franche camaraderie que, par habitude, ses vieux compagnons affichaient avec lui ne convenait plus à son nouveau rôle. Désormais, il était le Sauveur de l’Allemagne. 5. Familles de substitution Après 1933, Hitler ne cessa de déplorer qu’il n’avait « plus de vie privée depuis longtemps ». Mais ces jérémiades étaient une manifestation supplémentaire de son hypocrisie et de sa mise en scène permanente de soi. Il s’agissait en fait de soustraire la réalité de son existence à la curiosité du public pour corroborer le mythe d’un Führer solitaire consacrant ses journées et ses nuits au service de son peuple. Car, quelle que fût la distance qu’il maintenait avec autrui, certains cercles n’en jouaient pas moins le rôle de familles de substitution. Ainsi du foyer de son photographe personnel Heinrich Hoffmann, dont il continua à fréquenter assidûment la villa munichoise, même après 1933. C’est également comme un ami de la maison qu’Hitler était reçu par les Wagner à Bayreuth. Il affichait une grande familiarité non seulement avec la toute-puissante Winifred Wagner, qu’il tutoyait depuis 1926, mais aussi avec ses quatre enfants (8). Il se laissait volontiers photographier par eux, les emmenait en balade dans sa grosse Mercedes et leur racontait des histoires le soir au coucher. « Il était tout à fait touchant avec les petits », se souvient Winifred Wagner, qui resta toute sa vie une incorrigible admiratrice. À Berlin, c’est à la famille Goebbels que se joignait Hitler. À la fin de l’été 1931, il avait fait la rencontre de Magda Quandt à l’hôtel Kaiserhof et aussitôt noué avec elle une intense amitié amoureuse. Il ne tarda cependant pas à apprendre que, même si elle était séparée de l’industriel Günther Quandt, Magda était déjà liée à son Gauleiter de Berlin, Joseph Goebbels. Après leur mariage, on trouva un arrangement : Hitler pouvait en quelque sorte se considérer comme le troisième membre de l’association et, en tant qu’ami du ménage, faire le plein de chaleur humaine. Avant 1933, il passa de nombreuses soirées dans la demeure berlinoise des Goebbels et continua de s’y rendre souvent ensuite. Il ne manqua pas, le 19 décembre 1936, cinquième anniversaire de mariage du couple, de leur apporter en personne, à une heure avancée, des fleurs et tous ses vœux de bonheur. « Nous sommes très heureux et très touchés. Il se sent si bien chez nous », nota le ministre de la Propagande. Lorsqu’à l’automne 1938, à cause de sa liaison avec la jeune star du cinéma tchèque Lída Baarová, Goebbels envisagea de divorcer, Hitler lui opposa son veto – dans l’intention il est vrai peu altruiste de conserver ses habitudes au sein du foyer de son ami. Mais l’espace privé le plus important restait le Berghof, sa résidence alpine de Berchtesgaden. C’est là, sur l’Obersalzberg, que le retrouvaient les fidèles d’entre les fidèles, comme le couple Speer ou son médecin personnel Karl Brandt, avec sa femme, la nageuse Anni Rehborn. Pour être admis dans ce cercle, le principal critère n’était pas le rang que l’on occupait dans la hiérarchie nazie, mais la sympathie que vous vouait Hitler. Laquelle dépendait fort des bonnes relations que l’on entretenait avec sa maîtresse Eva Braun, et du respect que l’on avait pour son rôle au « nid d’aigle ». La jeune Munichoise occupait en effet dans la vie d’Hitler une place plus grande qu’on ne l’a longtemps admis. En septembre 1934, Hitler chassa du jour au lendemain sa demi-sœur Angela Raubal, qui tenait sa résidence de l’Obersalzberg depuis 1928 : elle avait eu pour Braun des propos méprisants. Et c’est bien « Mademoiselle Eva Braun, à Munich » qu’il coucha à la première place de son testament manuscrit daté de mai 1938. Cela ne l’empêcha pas de prendre toute une série de mesures pour cacher l’existence de sa maîtresse. Le personnel de service et tous les membres de l’entourage étaient contraints au silence le plus strict. Lors des réceptions et des visites de dignitaires étrangers, Eva Braun devait se retirer dans ses appartements, et même pour les congrès du Parti nazi et la visite d’État qu’accomplit le Führer en Italie au début du mois de mai 1938, elle voyageait séparément et ne descendait pas dans le même hôtel que lui [lire ci-dessous « Je suis Mlle Pas de Vie Privée »]. 6. Un tigre en cage Dans le choix de ses collaborateurs, en revanche, le dictateur ne se laissait pas guider par les sentiments, mais uniquement par le froid calcul de son intérêt. Si quelqu’un avait un « défaut de tissage », un point noir donc, dans sa biographie, il ne s’en formalisait pas outre mesure. Au contraire : comme tout parrain mafieux qui se respecte, il savait qu’il pourrait d’autant plus facilement s’attacher la personne, et ensuite la laisser tomber. Il était capable de repérer les forces et les faiblesses d’autrui. Une brève rencontre lui suffisait souvent pour percer un individu à jour. Il possédait un flair infaillible pour sentir si quelqu’un lui était entièrement dévoué ou gardait des préventions secrètes contre lui. Son instinct l’avertissait. « Je n’aime pas ce type », avait-il coutume de dire. Sa méfiance viscérale s’éveillait dès que l’on essayait de s’immiscer dans sa vie privée, si soigneusement occultée – ce qui se manifestait parfois par des accès de paranoïa : dès l’annexion de l’Autriche en 1938, il fit proclamer zone militaire interdite une partie de la région d’où il était originaire et déplacer ses habitants, pour empêcher qu’on puisse fouiner dans son histoire familiale. Quiconque l’avait connu faible un jour ou mis dans l’embarras devait compter sur sa rancune mortelle. Ainsi profita-t-il de la sanglante Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934 pour régler de vieux comptes. Entre autres, son compagnon de route de la première heure Gregor Strasser fut victime d’un commando de la mort SS : en se retirant de toutes les instances du NSDAP début décembre 1932, un mois après une élection présidentielle désastreuse, il avait encore aggravé la situation du Parti. L’amour-propre ultrasensible d’Hitler ne tolérait aucune objection. Avant 1933, il était encore disposé à entendre calmement les remarques qu’on lui faisait en tête à tête et à se corriger le cas échéant, mais, dans un cercle plus large, il ne souffrait dès cette époque aucune remise en cause. « Il fulminait alors comme un tigre en cage qui cherche à en briser les barreaux », rapporte Otto Wagener, qui dirigeait au début des années 1930 le département de politique économique du Parti. Les colères du Führer n’étaient « pas très belles » à voir : « La salive gouttait littéralement du coin de ses lèvres sur son menton fuyant », observe le Gauleiter de Hambourg Albert Krebs à la fin des années 1920. Lequel se demande néanmoins si la plupart de ces manifestations de rage n’étaient pas simulées. Car Hitler, à l’en croire, perdait rarement le contrôle de lui-même, pour rester « dans les bornes du rôle qu’il avait choisi de jouer ». Le leader nazi édifia et organisa avec machiavélisme son système de pouvoir. Avant même 1933, il était rompu à la technique consistant à diluer les compétences et à dédoubler certains postes afin de susciter des rivalités et renforcer sa propre autorité. Une stratégie du « diviser pour mieux régner » que le dictateur allait transposer, en la perfectionnant, à l’État allemand lui-même. Albert Speer parle, dans les notes préparatoires à ses Mémoires, d’un « système soigneusement conçu d’inimitiés contradictoires ». Aucun lieutenant, quelle que fût l’importance de ses fonctions, ne devait être à même de s’imaginer que « son pouvoir allait de soi ». Hitler utilisait, pour s’assurer de la loyauté de ses partisans, des procédés parfois singuliers : début 1931, il fit rassembler les SA berlinois et des groupuscules associés dans le Palais des sports. « Nous restâmes debout pendant des heures. Puis il apparut enfin avec une petite escorte, se souvient Speer. Mais au lieu de monter à la tribune, comme nous nous y attendions, Hitler parcourut les rangs des hommes en uniforme. Chacun retenait son souffle. Il se mit à passer en revue les colonnes. Dans la salle gigantesque, on n’entendait que ses pas. Cela dura des heures. Il arriva enfin à ma rangée. Ses yeux fixaient chaque homme, il semblait vouloir se l’attacher par la force de son regard. Lorsqu’il s’approcha de moi, j’eus l’impression qu’une paire d’yeux grands ouverts prenait possession de ma personne pour un temps indéterminé. » Ce rituel du regard fixe, Hitler le pratiquait aussi de temps en temps en petit comité, lorsqu’il souhaitait tester l’un de ses proches. Le Führer exigeait de ses collaborateurs une fiabilité absolue et un dévouement au travail presque sans limite. Mais lui-même ne donnait guère l’exemple en la matière. Dans son cabinet de travail de la Maison brune, le siège du Parti inauguré en mars 1931, sur la Brienner Strasse à Munich, on trouvait un portrait de Frédéric II accroché au mur, mais l’éthique sévère du monarque prussien restait passablement étrangère à son admirateur. Hitler était allergique aux horaires rigides et peu regardant sur la ponctualité. Son bureau est « toujours resté vide », se souvient Otto Wagener. Il lui arrivait de dessiner pendant que d’autres parlaient, mais Wagener ne l’a jamais vu écrire. « Il réfléchissait en parlant. » Pendant ses premières semaines à la chancellerie, un changement sembla s’amorcer. « Le chef est d’une ponctualité inouïe !!! Toujours quelques minutes en avance !!! […] C’est le début d’une nouvelle ère, d’un nouveau rapport au temps », se réjouit Rudolf Hess le 31 janvier 1933. Mais notre homme ne devait pas tarder à retomber dans ses vieux travers et à se dérober aux devoirs routiniers de sa fonction. Cependant, rien n’est moins fondé que l’idée, répétée ad nauseam, selon laquelle ses penchants bohèmes l’empêchaient de se concentrer pour travailler. Il pouvait se montrer très discipliné quand quelque chose lui tenait à cœur, la préparation de ses grands discours par exemple. Il se retirait alors des jours entiers. « Sa puissance de travail était très impressionnante dans ces moments-là. Il y passait la moitié de ses nuits », raconte son aide de camp personnel Fritz Wiedemann. Même quand il fut devenu chancelier, Hitler continua à écrire ses discours tout seul : il dictait lui-même son texte à l’une de ses secrétaires. 7. L’ascète multimillionnaire S’il n’était donc pas un dilettante, le Führer n’était pas davantage l’ascète qu’on a souvent voulu voir en lui. Il ne mangeait pas de viande, ne fumait pas et buvait peu, ce qui semble conforter ce cliché. Mais, une nouvelle fois, cette prétendue simplicité était pour l’essentiel mise en scène, partie intégrante de l’image qu’il s’agissait de construire d’un « homme ordinaire issu du peuple ». Une image que bien des éléments viennent contredire : sa prédilection pour les Mercedes dernier cri (les plus chères) – que, dans les dernières années, les dirigeants de l’entreprise s’empressaient de mettre à sa disposition –, son appartement de neuf pièces dans le quartier résidentiel de Bogenhausen, à Munich, où il emménagea en 1929, ou encore ses séjours dispendieux à l’hôtel Kaiserhof de Berlin dans les années qui précédèrent son arrivée au pouvoir. Il appréciait le luxe. Même sa garde-robe n’était sobre qu’en apparence. En vérité, tout cela était, une fois encore, calculé : « Ce qui m’entoure doit être grandiose. Cela mettra en valeur ma simplicité. » Le frugal monsieur Hitler : il aimait se présenter ainsi. Devant des ouvriers, il se vantait volontiers d’être le seul chef d’État au monde à ne pas posséder de compte en banque. En fait, sa fortune n’a cessé de s’accroître à partir de la fin des années 1920 grâce aux ventes mirobolantes de Mein Kampf. Elle était gérée par Max Amann, le fidèle directeur des éditions Eher. Dès le début du mois de février 1933, Hitler renonça avec ostentation à son traitement de chancelier ; mais il revint sur cette décision un an plus tard, en catimini. Après la mort de Paul von Hindenburg début août 1934, il s’attribua le traitement de président du Reich, assorti d’une indemnité annuelle de représentation. À partir de 1937 jaillit une nouvelle source de revenu : il touchait un pourcentage sur la vente des timbres à son effigie ; les sommes ainsi perçues s’élevaient chaque année à plusieurs dizaines de millions. Le ministre de la Poste apportait le chèque en personne tous les 20 avril, pour l’anniversaire du Führer. Mais il y avait plus lucratif encore : le « don de l’économie allemande à Adolf Hitler », créé en juin 1933 à l’instigation de l’industriel Gustav Krupp von Bohlen und Halbach. Les employeurs acquittaient chaque trimestre un montant équivalent à 0,5 % des coûts salariaux de l’année précédente – une somme qu’ils pouvaient déduire des impôts. L’argent était placé sur un fonds privé dont Hitler disposait à sa guise. Le dictateur, non soumis à la fiscalité, était multimillionnaire. La plupart de ses lieutenants s’étaient également exemptés d’impôts, et offert de somptueuses propriétés. « Le niveau de corruption de la classe dirigeante est sans exemple », constatait Sebastian Haffner dans son ouvrage « Allemagne : Jekyll & Hyde », publié pendant son exil en Angleterre (9). Durant la guerre, cette prévarication s’étendit aux généraux de la Wehrmacht, qu’on amadoua et encouragea à croire en la « victoire finale » par d’énormes donations. Le pouvoir de persuasion d’Hitler, les nombreux rôles dans lesquels il pouvait se glisser selon ses besoins, son charme calculé, sa dissimulation roublarde, ses techniques machiavéliques pour dresser ses partisans les uns contre les autres et les corrompre avec des cadeaux – tout cela n’avait en fin de compte qu’un seul but : accroître et consolider son pouvoir pour s’attaquer à ses deux principaux objectifs : l’« éloignement » des Juifs – qui, dans les premières années, signifiait leur expulsion, pas encore leur anéantissement physique – et la conquête d’un nouvel « espace vital ». Son impatience et sa radicalité augmentèrent à partir du milieu des années 1930. Cela ne tenait pas à sa folie, mais à une peur qui le hantait. Il craignait, à l’instar de ses parents, de ne pas vivre très vieux et de ne pas avoir le temps de réaliser ses « projets politiques ». « “Quand je ne serai plus là !” – C’est une formule qui revient sans cesse dans sa bouche. Quelle horreur, rien que d’y penser », notait Goebbels en février 1927. Même après son arrivée au pouvoir, Hitler continua de répéter qu’il « ne vivrait plus très longtemps ». Tout en redoutant ainsi la mort, il l’a toujours également envisagée comme une option. Très tôt, cette tête brûlée fut prête à employer les moyens les plus extrêmes pour parvenir à ses fins, même si cela devait lui coûter la vie. Dès l’époque de sa fulgurante ascension, il avait plusieurs fois parlé de se suicider, et cette résolution latente ne devait plus le quitter. En juillet 1933, le philosophe Hermann von Keyserling confia au mécène et diplomate Harry Kessler [lire « Le rêve grec d’un esthète allemand », Books, n° 45, été 2013, p. 50] qu’il avait « étudié Hitler de près ». Celui-ci, « d’après sa graphie et sa physionomie, était un suicidaire type ». Une personne qui recherchait la mort. Hitler incarnait ainsi, à l’en croire, « un trait fondamental du peuple allemand, éternel amoureux de la mort, dont l’expérience fondatrice récurrente [était] la détresse des Nibelungen (10) ». « Je crois, commente, de son côté, Kessler dans son journal, que Keyserling a fait là une remarque très profonde et pertinente. » Peu de personnes, hélas, se montrèrent aussi clairvoyantes en Allemagne. Au contraire : sitôt nommé à la chancellerie, le 30 janvier 1933, Hitler put se féliciter de jouir d’une popularité comme aucun homme politique allemand n’en avait jamais connu. « C’est l’un des miracles de notre temps, déclara-t-il aux masses ferventes rassemblées à Nuremberg en 1936, que vous m’ayez trouvé parmi des millions. Et que je vous aie trouvés, moi, ça, c’est la chance de l’Allemagne ! » Cet article est paru dans le Zeit le 26 septembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Adolf Hitler. Biographie de Volker Ullrich, S. Fischer, 2013

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