Le scientifique et le hérisson
par Antoine Danchin

Le scientifique et le hérisson

Écrit par Antoine Danchin publié le 8 novembre 2010

Les jeunes Français se désintéressent de la science, comme en témoigne la lente décroissance du nombre des étudiants en Faculté des Sciences. C’est un paradoxe, car l’envahissement de notre environnement par la technologie n’est pas à démontrer et science et technologie vont de pair. La coupure que nous constatons n’a pas toujours existé. Longtemps le savant ou le philosophe pouvait se trouver naturellement au centre de la fiction esthétique. C’était même un moyen de populariser le contenu du savoir scientifique. Et pas seulement par la science-fiction. Buffon est aussi un remarquable écrivain. Mais aurons-nous bientôt un équivalent de L’Elégance du hérisson, où la concierge ne serait pas philosophe, mais scientifique ?

Aux Etats-Unis, au contraire, le chercheur scientifique (« savant » est devenu un archaïsme) est un personnage si ordinaire qu’il se trouve communément héros de roman, à l’instar du pompiste, du médecin ou de l’avocat. Le discours de la science est ainsi banalisé – au point qu’il entre dans le discours général, religieux en particulier – créant une façon intéressante de transmettre le savoir. Pour le public américain, The Echo Maker, de Richard Powers, utilise la fiction pour donner sans le dire une leçon sur l’empathie et ses bases cérébrales. Ou bien encore, utilise la neurobiologie pour créer la fiction du romanesque. Et il n’est donc pas impossible que pour les lecteurs de ce roman, narration complexe où se mêlent science, réflexion aussi bien sur la nature de la conscience que sur l’avenir des espèces animales, politique et sentiments amoureux, il reste quelque chose de profond sur la construction de la conscience et ses bases neuronales. 

On peut lire ce livre de nombreuses façons. Une lecture classique, où l’intrigue et les personnages sont suivis, qu’on s’y identifie ou non (l’empathie est au centre du texte). Mais aussi une lecture sociologique où l’on découvre l’univers quotidien du chercheur : la façon dont il enseigne, utilise le micro, prépare ses conférences, et même l’atmosphère des salles de conférences qu’on retrouve partout à l’identique, ou presque, dans le monde entier. Echo de cette bizarrerie qui fait déplacer des centaines de personnes à Rhodes, Sant Feliu de Guixols, Bruxelles, Hinxton, Shanghai, Beijing, Rio ou San Diego, pour les enfermer dans le noir des salles où l’on projette des diapositives en présentation Powerpoint. 

Le héros neurobiologiste du roman, Gerald Weber, spécialiste de la cognition, s’interroge sur les questions à la mode: vieillissement de la population, maladie d’Alzheimer, mais aussi reconstruction de soi-même après un traumatisme crânien. Tout cela s’insère dans le discours général, sans solution de continuité, de façon lisse. Le geste que tu fais je le refais: neurones miroirs à la base de la communication animale la plus élaborée. Mais aussi plagiat et mensonge, manipulation, faux et usage de faux. La science est plongée dans la société, elle fait partie de son quotidien, avec ses lumières et ses tares. C’est ainsi que science et littérature devraient à nouveau s’allier, l’une et l’autre en tireraient bénéfice.

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