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L’écrivain, le philosophe et les bêtes

Notre attitude à l’égard des animaux doit-elle être dictée par les tripes ou par l’intelligence rationnelle ? L’écrivain sud-africain J. M. Coetzee a retourné la question en tous sens dans plusieurs de ses livres, offrant une vision complexe, hésitante, subtile. Tout autre est le point de vue du philosophe australien Peter Singer, pour qui les arguments fondés en raison doivent l’emporter. Deux conceptions, aussi stimulantes l’une que l’autre, s’entrechoquent.

La vie dans un élevage industriel est presque insupportable pour le bétail et la volaille, et le travail de transformation de la viande, répugnant pour les femmes et les hommes qui le font, en particulier dans les usines qui produisent du poulet en morceaux. Mais ne faites pas de sentiment ! N’allez pas vous imaginer que la vie de basse-cour est une partie de plaisir. Lisez donc le deuxième paragraphe de Scènes de la vie d’un jeune garçon, du romancier sud-africain J. M. Coetzee, qui classe son livre dans la catégorie « Essais » : « Au bout du terrain, ils ont installé un enclos où ils ont mis trois poules qui sont censées leur fournir des œufs. Mais les poules ne prospèrent pas. L’eau de pluie ne peut s’infiltrer dans l’argile et forme des flaques. L’enclos se transforme en un bourbier nauséabond. Les poules se mettent à avoir de vilaines boursouflures sur les pattes, comme de la peau d’éléphant. Mal en point, hargneuses, elles cessent de pondre. Sa mère consulte sa sœur de Stellenbosch, qui lui dit qu’elles ne recommenceront à pondre que lorsqu’on leur aura coupé les excroissances cornues qu’elles ont sous la langue. Alors, l’une après l’autre, sa mère immobilise les poules entre ses genoux, elle leur appuie sur les bajoues pour leur faire ouvrir le bec, et de la pointe d’un petit couteau de cuisine elle leur nettoie la langue. Les poules poussent des cris aigus et se débattent, on dirait que les yeux vont leur sortir de la tête. Ça lui donne des frissons et il se détourne. Il revoit sa mère à la cuisine en train de donner de grands coups sur une tranche de bœuf avant de la couper en morceaux ; il revoit ses doigts pleins de sang (1). »

Ce n’est pas même une basse-cour, mais une simple cour derrière la maison, dans un morne lotissement du Karoo, ces hauteurs desséchées de la province du Cap. Plus tard, le garçon se rend dans une vraie ferme appartenant à des parents de Coetzee. Elle s’est spécialisée dans le mouton, car le prix de la laine est élevé. Le garçon assiste à l’abattage hebdomadaire d’un animal pour le dîner, depuis le moment où l’ouvrier le choisit jusqu’à l’emploi d’un « petit couteau de poche qui n’a l’air de rien » pour extraire « l’estomac bleuté gonflé d’herbe, les intestins (il fait tomber d’une pression des doigts les dernières crottes que le mouton n’a pas eu le temps de lâcher), le cœur, le foie, les reins, tout ce qu’il a dans le corps ». Il assiste aussi à la castration des agneaux.

Les poules ensanglantées criaient, victimes d’une cruauté indifférente mise au service d’un objectif supposé louable : obtenir des œufs. Mais abattre le mouton pour le dîner, c’est autre chose. À l’intérieur, l’animal est exactement comme moi. À l’extérieur aussi, dans la scène de castration. Au regard de la littérature sur les droits des animaux, cette approche non intellectuelle est rafraîchissante. Pas de discours sur le non-respect des intérêts des agneaux ou des droits des moutons. Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, on peut dire que ces scènes retournent les tripes ; elles vont droit à l’estomac sans passer par l’intelligence. C’est le corps du garçon, et son sentiment d’identification avec d’autres corps, qui sont concernés.

 

Déshonneur canin

Dans Scènes de la vie d’un jeune garçon, les animaux sont un aparté. Mais dans Disgrâce, le roman suivant de Coetzee, les chiens occupent le devant de la scène (2). Une commission universitaire propose à David Lurie, professeur d’université disgracié, d’avouer avoir séduit l’une de ses étudiantes et de s’en repentir. Il reconnaît les faits, mais refuse d’exprimer du regret.

Contraint de démissionner et privé de sa retraite, Lurie se retire, déshonoré, dans la ferme de sa fille Lucy, située dans la région déjà décrite dans Scènes de la vie d’un jeune garçon. Là, ils vivent le moment le plus insupportable du roman : le viol de Lucy. Après cela, l’ancien professeur est de plus en plus attiré par un travail au « Bien-être animal », un centre dont la fonction essentielle est de tuer des chats et des chiens. « Les vieux, les aveugles, les handicapés, les infirmes, les mutilés, mais aussi des chiens jeunes, pleins de santé – tous ceux dont le sursis a expiré. » Pourquoi les jeunes et ceux qui sont pleins de santé ? « Parce qu’on ne veut pas d’eux : nous sommes de trop, voyez-vous. » C’est le dimanche qu’on les pique.

Le lundi, Lurie emporte les cadavres dans des sacs-poubelle jusqu’à l’incinérateur d’un hôpital voisin. Il ne supporte pas de les laisser à côté des déchets de l’hôpital, des carcasses d’animaux tués sur la route et des rebuts répugnants de la tannerie. « Il se refuse à leur infliger un déshonneur pareil. » Pendant que les dépouilles attendent d’être brûlées, la rigidité cadavérique les gagne, et Lurie ne tolère pas que les ouvriers brisent les membres raidis pour faire tenir les corps sur le chariot qui les emporte vers les flammes. Il se charge donc lui-même de l’élimination : « Pour les chiens ? Mais les chiens sont morts ; et qu’est-ce que les chiens savent de l’honneur et du déshonneur, de toute façon ? […]

» Pour lui-même alors. Pour l’idée qu’il a du monde, un monde dans lequel les hommes ne s’arment pas de pelles afin de donner aux cadavres une forme plus maniable pour pouvoir les éliminer. »

Ce n’est qu’une réponse provisoire. Lurie sait qu’il peut faire bien d’autres choses – et de meilleures – pour se racheter. Mais celles-là, d’autres que lui les feront aussi bien, avec autant (ou aussi peu) d’effet. « Il sauve l’honneur des cadavres parce qu’il n’y a personne d’autre qui soit assez sot pour le faire. » À l’avant-dernière page : « Il a appris à porter toute son attention à l’animal qu’ils tuent et à lui donner ce qu’il n’éprouve plus de difficulté désormais à nommer : de l’amour. » Ce Coetzee n’est pas du genre à nous mettre à l’aise.

Incinérer lui-même les corps pour sauver l’honneur des chiens ? Ce n’est pas si saugrenu. Nous avons besoin de nous occuper des corps de ceux que nous aimons et de leur épargner ainsi l’humiliation après la mort. En lisant mon quotidien local, j’ai pu constater à quel point il était important de récupérer la dépouille d’un être cher tué de façon cruelle, surtout quand il a été profané. Une Canadienne d’origine vietnamienne a été exécutée au Vietnam parce qu’un trafiquant de drogue l’a utilisée à son insu (du moins le pensons-nous) pour transporter des stupéfiants alors qu’elle s’apprêtait à rentrer à Toronto. La famille canadienne veut absolument récupérer le corps déshonoré.

Autre polémique transpacifique, encore pire si c’est possible : où enterrer la dépouille d’un enfant ? Le corps d’une fillette a été découpé en morceaux lors d’un abominable meurtre familial, puis jeté dans un jardin public. Les différentes parties du cadavre seront-elles inhumées lors d’une cérémonie expiatoire au Canada, où vivent certains membres de la famille élargie, ou bien au Pakistan, où réside une autre partie ? Ce sentiment, cette profonde attention à la dignité du corps aimé après la mort, semble relativement universel, transcendant la plupart des frontières culturelles. Lurie ressent la même chose, mais traverse une nouvelle frontière, la barrière des espèces.

Ce sentiment semble complètement irrationnel, même à l’égard des cadavres humains, pour ne pas parler des chiens, à moins de croire à la résurrection littérale des corps. Coetzee est devenu le porte-parole artistique de ceux qui, presque au mépris de leur raison, commencent à sentir ce qui nous lie aux autres animaux. Il se fait l’interprète du sentiment de sympathie entre certaines personnes et au moins certains animaux. (En écrivant sur Coetzee, je n’ai pas besoin de singer le cliché politiquement correct : « La sympathie entre animaux humains et non humains ».) La sympathie entre (et non envers), voilà peut-être le principal message de son livre suivant, The Lives of Animals.

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L’écrivain aime s’essayer à des genres différents. Et le dialogue philosophique est peut-être le plus difficile de tous. Les meilleurs dialogues ont l’air terriblement guindés, de conversations qui ne pourraient avoir lieu. Celui qu’imagine Coetzee dans « La vie des animaux » se déroule à l’université d’Appleton, dans le Wisconsin. Elizabeth Costello, célèbre romancière australienne qui vient d’avoir 70 ans, donne une conférence de haut niveau. Elle est surtout connue pour son roman sur une journée dans la vie de Molly Bloom [l’héroïne de James Joyce]. Les professeurs et le président de l’université forment l’auditoire et les interlocuteurs. Le fils de Mme Costello, qui enseigne la physique et l’astronomie à Appleton, tient le rôle du narrateur et celui du chœur, tandis que son épouse, Norma, docteur en philosophie au chômage, exprime le bon sens agacé, « normal ».

Le dialogue est divisé en deux parties, établies par Platon en personne : d’abord les philosophes, puis les poètes. Il s’articule autour d’une conférence donnée par Mme Costello, d’un séminaire animé par elle, d’un dîner en son honneur et d’un débat public sur la libération des animaux. Cependant, il est lui-même issu de trois « Conférences Tanner sur les valeurs humaines » données par Coetzee à Princeton en 1997-1998 (3). Chez Platon ou Galilée, on connaît le message clé : un personnage, parfois assisté d’un ou deux acolytes, énonce la vérité, pendant que les autres figures importantes lui opposent de fortes objections et sont implacablement anéanties. Seuls les dialogues de Hume sur la religion laissent place à l’ambiguïté. Les lecteurs de « La vie des animaux » formulent sans relâche la même question : Coetzee croit-il réellement à ce que dit Mme Costello ? Après tout, ce livre est présenté comme un ensemble de trois conférences philosophiques, et devrait donc exposer les thèses et les arguments du conférencier que nous sommes venus écouter. Ou bien avons-nous été trompés ? Elizabeth Costello n’est-elle qu’un personnage de nouvelle ?

 

La raison esclave des passions

Je n’ai pas eu ce problème. J’imagine que Coetzee ressent la force de presque toutes les idées et sentiments exprimés par ses personnages. Il travaille et il vit à la lisière de nos sensibilités morales à l’égard des animaux. La matière est fluide, mouvante, en gestation. On se doit absolument d’entretenir des opinions contradictoires dans son travail et dans sa vie jusqu’à ce qu’on ait fait son choix. Coetzee se conforme à la maxime de David Hume selon laquelle « la raison est l’esclave des passions ». À ceci près que les passions ne sont pas encore figées ; elles évoluent, croissent dans notre cœur quand nous parlons, agissons et nous sentons troublés. Elles ne sont pas encore mûres pour le cerveau. Coetzee et Elizabeth Costello sont végétariens. Mais elle rappelle d’un ton acerbe et sans repentir à ses interlocuteurs légèrement interloqués qu’elle porte une ceinture en cuir. Je subodore qu’elle et moi ne sommes pas les seuls à tendre vers un végétarisme profond tout en portant des chaussures ou une ceinture en peau (4).

Je ne retiendrai que deux scènes tirées de la première partie, intitulée « Les philosophes et les animaux ». L’une des cibles choisies est un merveilleux essai du philosophe Thomas Nagel, « Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ? (5) ». Nagel convainc la plupart d’entre nous, esprits forts, non seulement qu’il est impossible de se mettre à la place d’une chauve-souris, mais que la question est dépourvue d’intérêt. Il nous oblige à nous demander comment nous savons ce que c’est que d’être quelqu’un d’autre. Mme Costello, qui ne saisit peut-être pas bien cette dernière idée, pense que Nagel a tort parce qu’il ne sait pas ce que c’est que de se projeter dans l’être d’un autre. Cela vient plus facilement aux romanciers et aux poètes. « Être une chauve-souris vivante, c’est être plein d’être […]. L’un des mots pour décrire l’expérience d’être pleinement, c’est la joie. »

Elizabeth Costello commence par les chauves-souris, mais son raisonnement aboutit au point de contact classique entre l’homme et l’animal : le grand singe. Elle évoque Rotpeter (Pierre le Rouge), le narrateur de Rapport pour une Académie, une nouvelle publiée par Kafka en 1917 dans la revue de Martin Buber, Die Jude (« Le Juif ») (6). Lorsqu’il fut capturé dans l’actuel Ghana, Rotpeter était un singe. En cinq ans, il a franchi les étapes de l’évolution « au galop » et se produit désormais dans un spectacle de variétés sur la scène allemande. La plupart des lecteurs, influencés par le titre de la revue où elle a été publiée, pensent que l’histoire porte sur les Juifs assimilés dans l’Empire austro-hongrois. (Un choix s’offre à Rotpeter : le spectacle de variétés, c’est-à-dire le milieu professionnel ou intellectuel, ou le zoo, c‘est-à-dire le shtetl.) Mais pas Mme Costello : « Comme la plupart des écrivains, j’ai une tournure d’esprit littérale. […] Quand Kafka écrit sur un grand singe, je pense qu’il parle avant tout d’un grand singe… » Elle est d’accord avec Kafka (et avec Coetzee lorsqu’il parle des chiens dans Disgrâce). Buber voulait publier cette histoire avec une autre, sous le titre « Deux paraboles ». Kafka ne voulait pas : « S’il faut un titre général, le meilleur serait peut-être “Deux histoires d’animaux”. »

En littérature, dans les beaux livres et à la télévision, un genre particulier met en scène d’intrépides femmes scientifiques qui vivent avec des animaux dans la nature, ou avec des animaux captifs qui acquièrent des savoir-faire humains comme la langue des signes. Cela n’existait pas quand Costello et Coetzee étaient enfants. L’étude classique était celle qu’avait inaugurée l’Académie prussienne des sciences en 1912 et dont le point d’orgue fut L’Intelligence des singes supérieurs du psychologue Wolfgang Köhler (7). Le livre alimentait les débats de deuxième année de faculté sur la nature de l’esprit, de l’homme, etc. De cette époque, nous avons vaguement retenu la façon dont les chimpanzés qui, comme Rotpeter, avaient été enlevés au Ghana par des Allemands, ont progressivement résolu des problèmes de plus en plus complexes pour attraper des bananes. Les expérimentateurs apportaient des caisses qu’ils pouvaient empiler, puis les remplissaient de pierres et les rendaient impossibles à déplacer. Costello imagine ce que cela faisait d’être Sultan, le grand singe, et ce que Sultan pensait de l’homme : « Sultan le sait : maintenant, je suis censé penser. C’est pour cela qu’on a placé ces bananes là-haut. Les bananes sont là pour me faire penser, pour stimuler ma réflexion. Mais que dois-je penser ? Je pense : pourquoi m’affame-t-il ? Je pense : qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi a-t-il cessé de m’aimer ? Je pense : pourquoi ne veut-il plus de ces caisses ? »

Ces pages merveilleuses ne réfutent pas Nagel, mais elles renversent bel et bien la situation. En outre, Elizabeth Costello pense que Kafka avait dû lire quelque chose sur Sultan. Le Rotpeter de Rapport pour une Académie est authentique, c’est un Sultan transformé, faisant un exposé devant l’Académie de Berlin, qui finançait Köhler.

 

La somnolence des chiens de Pavlov

Costello elle-même devait certainement être au courant d’une autre grande série d’expériences psychologiques sur les animaux : Pavlov, les chiens et le réflexe conditionné. En 1922, Kafka écrivit Les Recherches d’un chien (8) – le mot allemand est Forschung, « recherche scientifique ». Contrairement à Rotpeter, le narrateur-chien vieillissant n’est pas devenu un monstre, un ancien chien. C’est un chercheur chien, qui ne cesse de dire qu’il adhère aux valeurs de la bonne science.

Mais intéressons-nous d’abord à Pavlov, qui pratiquait, c’est bien connu, des opérations saugrenues sur les systèmes glandulaires de ses chiens pour pouvoir mesurer les secrétions produites par l’odeur de la nourriture ou par des stimuli « conditionnants », tel un tintement de cloche. On sait moins que les chiens réagissaient par la résistance passive. Dès qu’ils étaient placés dans leur cage, ils commençaient à somnoler et finissaient souvent par s’endormir. Cela pouvait être désastreux pour Pavlov, qui dirigeait une véritable usine à connaissances, avec toute une armée d’internes en médecine qui devaient publier un mémoire de recherche pour obtenir leur diplôme. Or, des chiens endormis, cela signifiait : pas de thèse de doctorat.

Pavlov et Köhler forment un beau contraste. Quand Sultan était paisiblement assis, à contempler une nouvelle installation de bananes, Köhler le disait en train de résoudre des problèmes. Pavlov se moquait de ce genre d’anthropomorphisme : Sultan se reposait, tout simplement. Mais le laboratoire de Pavlov utilisait tant de chiens que différents types de personnalité furent distingués. Des chiens différents avaient un caractère différent ! Des chiens émotifs s’excitent vite à la vue de nourriture, ils se laissent facilement tourmenter par les expérimentateurs qui jouent avec les aliments. D’autres chiens gardent leur sang-froid. D’autres ne sont pas dupes, « comme s’ils comprenaient qu’on essaie de les tromper et tournent le dos à leur nourriture préférée, comme s’ils se sentaient insultés ». Il y a des chiens « méfiants » ou « déprimés ». « Plus le chien est vieux, plus il est calme et paisible. » La personnalité du chien était le « principal ennemi » de l’expérimentateur – mais on pouvait en tirer parti en mettant de mauvais résultats sur le compte des particularités psychiques de certains.

Passons maintenant à Kafka. Les Recherches d’un chien se lit étrangement comme les pensées nocturnes de quelqu’un qui connaît bien Pavlov (ce qui aurait bien pu être le cas de Kafka car, en 1922, Pavlov était presque une célébrité). Le chercheur chien conçoit des expériences complexes pour découvrir d’où viennent les aliments. « Où la terre produit-elle cette nourriture ? » Certaines expériences s’accompagnent de ruses, comme dans le laboratoire de Pavlov. « Parfois, la nourriture n’apparaissait pas […] puis elle apparaissait […]. Souvent, de fait, la nourriture apparaissait en plus grande abondance qu’avant, mais ensuite elle disparaissait complètement. » Quid du comportement insultant ? Le chercheur chien dit : « J’ai décidé de laisser la nourriture tomber à terre, et de ne faire aucun effort pour m’en emparer. » Pavlov croyait que ses chiens dormaient, mais dormaient-ils vraiment ? « La prochaine fois qu’il vient, je m’échapperai, ou ferai semblant de dormir et continuerai à faire semblant jusqu’à ce qu’il cesse de me rendre visite. » Mais cela aussi : « Je pourrais me replier sur moi-même, rester allongé jour et nuit les yeux fermés […]. Mais, à cette époque, je n’osais pas dormir beaucoup, c’était même mieux si je ne dormais pas du tout. »

J’avais donc tort. Les chiens de Pavlov ne faisaient pas de la résistance passive. Ils faisaient semblant de dormir dans le cadre de l’expérience qu’ils menaient, eux, pour découvrir d’où venait leur alimentation. Pour découvrir pourquoi ces hommes, qui fournissaient toute la nourriture, jouaient avec. Cet homme qui a fait subir à nos glandes les pires indignités, qui perturbe nos fluides vitaux en nous soumettant à d’étranges sons et chocs, nous tourmente sans cesse en jouant avec la nourriture et en nous trompant… Ce n’est pas ici le lieu de développer une interprétation aussi invraisemblable, mais c’est mon offrande à Mme Costello.

Il y a une autre scène dans « La vie des animaux » que beaucoup ont trouvée répulsive. Elizabeth Costello compare les abattoirs aux camps d’extermination nazis. Nous sommes comme ceux qui savaient mais se taisaient : « Je le dirai sans fard : nous sommes cernés par une entreprise de dégradation, de cruauté et de mise à mort qui rivalise avec tout ce que le IIIe Reich a pu faire ; elle l’éclipse même, car notre entreprise n’a pas de fin, elle se régénère elle-même, puisqu’elle met sans cesse au monde des lapins, des rats, de la volaille et du bétail dans le but de les tuer. »

 

Innommable

À côté de la saine hostilité que l’analogie de Costello a déclenchée chez certains lecteurs de Coetzee, j’ai aussi rencontré chez d’autres la tendance à dédramatiser : il ne pense pas vraiment que ce soit comparable ; c’est un avertissement, un rappel. Mais non. Dans la mesure où un romancier ou un auteur de dialogues veut vraiment dire quelque chose avec des mots, Coetzee est très sérieux. Revenons à Disgrâce. Vingt-trois chiens souffrants ont été tués ce dimanche. Il n’en reste plus qu’un. Lurie « est convaincu que les chiens savent que leur heure est venue. Malgré le silence, malgré l’opération indolore, […] malgré les sacs étanches dans lesquels ils enferment les cadavres qu’ils viennent de produire, les chiens dans la cour sentent ce qui se passe à l’intérieur. Ils rabattent les oreilles, ont la queue basse, comme si eux aussi ressentaient la disgrâce de mourir ».

Dans les dernières pages du livre, Lurie pense : « Ce que le chien ne parviendra pas à comprendre (pas même la semaine des quatre jeudis ! se dit-il), ce que son flair ne lui dira pas, c’est comment on peut entrer dans ce qui semble une pièce ordinaire et ne jamais en ressortir. Il se passe quelque chose dans cette pièce, quelque chose d’innommable : c’est ici que l’âme est arrachée au corps ; elle flotte quelques brefs instants dans l’air, se tord, se contorsionne ; puis elle est aspirée et soudain n’est plus là. Cela le dépasse, le chien, cette pièce qui n’est pas une pièce mais un trou, une fuite par laquelle l’existence s’échappe. »

Au cas où quelqu’un ne saisirait pas l’allusion, le passage commence par nous dire que Lurie et la vétérinaire « tiennent une de leurs sessions de Lösung », mot allemand qui signifie « solution ». Cela me gêne beaucoup. Je suis d’accord avec le poète Abraham Stern [autre personnage], qui fait remarquer : « Si les Juifs étaient traités comme du bétail, il ne s’ensuit pas que le bétail est traité comme les Juifs. L’inversion est une insulte à la mémoire des morts. C’est aussi une exploitation facile des horreurs des camps (9). » Pourtant, je ne parviens pas à exprimer de façon satisfaisante ce qui est erroné dans la rhétorique de Costello. Coetzee ne donne pas dans la facilité.

Les Conférences Tanner sont publiées assorties de commentaires d’autres spécialistes. Il y en a quatre ici, mais je n’en évoquerai que deux : Barbara Smuts et Peter Singer. Barbara Smuts enseigne la psychologie et l’anthropologie à l’université du Michigan. Elle étudie la vie sociale des primates et des dauphins en créant des liens avec leurs groupes. Le dialogue de Coetzee, dit-elle, ne tient pas compte (contrairement à Disgrâce) des liens d’amitié existant entre certaines personnes et certains animaux. Barbara Smuts parle de babouins et de dauphins qu’elle connaît (10). Les barrières entre les espèces s’estompent. Les émotions des animaux sauvages ne sont pas si différentes des nôtres. Et l’on ne peut pas faire comme s’ils ne pensaient pas. Les raisons qui nous poussent traditionnellement à les traiter comme des étrangers, voire comme des machines, sont qu’ils ne pensent pas (Descartes), ne parlent pas (Chomsky et Descartes), ne tissent pas de liens avec nous (Aristote). Une lecture, même brève, de Barbara Smuts, rend la plupart de ces affirmations invraisemblables [lire ci-dessous « Descartes et les autres »].

De nombreux hommes travaillent en étroite relation avec des chiens et des chevaux, mais c’est encore à une femme, Vicki Hearne, que l’on doit les réflexions les plus poussées sur cette collaboration. Elle est connue pour ses récits de dressage de chevaux. Récemment, elle a livré des observations sur des animaux ni captifs ni laissés à divaguer (11). Elle dit qu’ils sont « en régime de liberté ». Ils collaborent avec leurs dresseurs. Ils travaillent, selon l’expression technique, « hors laisse ». Les chiens de berger, par exemple. Hearne parle de chiens de recherche et de sauvetage qui évoluent à des kilomètres de leur maître pour explorer des terrains accidentés. En travaillant avec l’animal, on établit un rapport avec lui en tant qu’élément d’un couple « Je-Tu ». Au passage, Hearne se révèle une malicieuse iconoclaste à l’égard de ceux qui étudient les animaux à l’état sauvage. Elle pense qu’« un éléphant employé dans une exploitation forestière ou dans un cirque peut être en régime de liberté, mais que […] les animaux étudiés dans la nature et qui ont tendance à rester près d’une zone parce qu’il s’y trouve une aire d’approvisionnement, comme les chimpanzés de Jane Goodall, ne sont pas en régime de liberté, parce que c’est la nourriture, et non une entente sociale particulière, qui les attire auprès des hommes ».

Vicki Hearne n’admire pas le courage ou la détermination des chiens, qui suscite si souvent l’enthousiasme, mais le travail tout simple que nous faisons ensemble. J’aimerais donc glisser un mot en faveur du chien de salon – ce n’est pas mon préféré, mais il apporte toutes sortes de satisfactions aux personnes solitaires. La mission du toutou est d’apporter du réconfort et de la force aux faibles qui, à leur tour, apportent un certain confort à l’animal. Les chiens d’appartement ne sont pas en régime de liberté, mais ils ne sont pas non plus en captivité. Ils cohabitent avec les humains.

Vicki Hearne est une philosophe consciencieuse qui répond aux objections avec une grande habileté analytique. « L’idée selon laquelle l’entraînement, de personnes, de guépards ou d’éléphants, est a priori cruel […] provient d’une erreur concernant la liberté et, en particulier dans la pensée occidentale, d’une erreur concernant le lien entre liberté et connaissance. » Ses arguments sont pertinents et peuvent répondre, dans une certaine mesure, à une objection radicale, analogue au commentaire de Costello sur les camps de la mort : c’est rien moins que d’esclavage que vous parlez ! – peut-on entendre. Vous dites que c’est formidable d’avoir des animaux avec qui travailler, que vous respectez, que vous entraînez à répondre à vos besoins, sur le terrain, à la chasse, dans le poulailler bien géré, au cirque, mais ils ne sont même pas vos serviteurs, capables en principe de partir et trouver du travail ailleurs. Ce sont vos esclaves. Ils vous appartiennent. Tout ce que vous dites sur ces relations dignes pourrait être dit du bon maître d’esclaves qui participe à une institution immorale !

 

Le plus influent des philosophes

L’analogie avec l’esclavage me tracasse, mais pas autant que les comparaisons avec le génocide. Il ne faut pas oublier que nos animaux de compagnie, nos chiens « hors laisse », nos toutous et nos animaux domestiques ont tous été créés par nous, pour nous et en même temps que nous. Des données archéologiques et génétiques prouvent que les chiens ont commencé à vivre avec les hommes dès qu’il y a eu des hommes. Un traditionaliste accordera un grand poids à ce fait. Ces animaux font partie de la communauté humaine, envers qui nous avons des responsabilités et pour qui nous devons avoir du respect. Nous sommes maintenant leurs gardiens, mais ils ne sont ni nos serfs ni nos esclaves. Leur vie est auprès de nous ; sans nous, la plupart mourraient, sinon en un an, en tout cas d’ici une à deux générations. Les meutes de chiens domestiques devenus sauvages font beaucoup de bruit mais ne s’en sortent pas bien. Les espèces revêches font mieux, surtout les chèvres, qui peuvent aisément retourner dans la nature, ainsi que les chameaux.

À mes yeux, « La vie des animaux » est un livre vraiment dérangeant. Les quatre commentateurs semblent moins mal à l’aise. L’un d’eux est Peter Singer, le philosophe vivant le plus influent. Je veux dire simplement cela : ni qu’il est le plus important, ni même qu’il a une grande influence sur les philosophes. Depuis 1973, il est le leader intellectuel des mouvements pour la libération et les droits des animaux. Cette année-là, la New York Review of Books publia son article intitulé « La libération des animaux ». C’est devenu un livre, qui s’est vendu à près d’un demi-million d’exemplaires (12). On peut ne pas être d’accord avec lui, et beaucoup le haïssent parce qu’il approuve l’euthanasie, surtout dans le cas d’enfants atteints de déficiences mentales et physiques extrêmement graves et incurables. Mais on sait toujours quelle est sa position. Les passions nous meuvent, dit-il, mais nous devons également pouvoir justifier nos choix et actions devant le juge de la raison.

Singer n’est pas proche de Coetzee. L’apparent « égalitarisme radical » de Costello le déconcerte. Il relève certes quelques erreurs, mais ses commentaires sur « La vie des animaux » ne donnent pas de la raison une image très reluisante. Singer est bien trop calculateur, conformément à la tradition utilitariste dont il se réclame, consistant à calculer le plaisir et la douleur. Supposons que nous ayons un système dans lequel des animaux heureux seraient tués sans souffrance et remplacés par une nouvelle cohorte de jeunes qui vivraient à leur tour heureux jusqu’à leur exécution. Il n’y aurait pas de problème, assure-t-il, car la quantité de bonheur dans l’univers resterait constante. Comparez aux scènes de Disgrâce décrivant des meurtres indolores ! C’est de l’animal individuel que Coetzee se soucie, de sa dignité, de son déshonneur, même après la mort. Ces concepts n’ont guère de place dans la philosophie utilitariste de Singer.

 

D’atroces expérimentations

Beaucoup ne seront toutefois pas fâchés de passer des complexités de Coetzee au bon sens carré de Singer. Bien qu’il soit le porte-parole d’une seule école de pensée sur les droits des animaux, il parvient à donner une vue d’ensemble, montrer la forêt plutôt que les broussailles enchevêtrées des petites querelles. C’est un homme pragmatique. Mais même sa praxis est peu de chose à côté de celle de son ami Henry Spira, lui aussi militant. Je n’avais jamais entendu parler de cet homme avant d’ouvrir le livre que Singer lui a consacré, « De l’éthique à l’action (13) ». C’est un héros.

Spira avait une longue expérience du militantisme radical. Marin et syndicaliste fervent, il finit par être dégoûté par la corruption qui régnait dans son organisation et contribua grandement à y mettre fin. On peut dire sans fausse sentimentalité qu’il se consacrait entièrement à la justice et à l’assistance de ses semblables. Il fut quelque peu désemparé en tombant sur un texte dénigrant l’article de Singer paru en 1973 dans la New York Review. Spira, qui avait du flair, sentit que ces remarques grossières étaient un tissu de sottises. Remarquant que Singer donnait à la City University de New York un cours du soir intitulé « La libération animale », il s’y inscrivit. Une alliance solide était née. Il se consacra dès lors à la lutte contre la souffrance animale.

Ronchonner n’était pas dans la nature de Spira. Il préférait se fixer un objectif précis et l’atteindre. Il découvrit que l’on menait d’atroces expérimentations sur des animaux au Muséum d’histoire naturelle de New York. Il prit des contacts, menaça gentiment, fit passer de pleines pages de publicité dans le New York Times. Le Muséum céda. Il continua. Nous savons tous que, pour tester ses produits, l’industrie cosmétique a fait subir des atrocités aux lapins. Nous croyons que la plupart ont cessé et que d’autres tests, n’impliquant pas des animaux vivants, sont moins coûteux et plus fiables. Spira a mené la campagne contre Revlon, entre autres, et obtenu satisfaction. Mais il n’a pas toujours réussi. Il n’est pas aussi facile de faire changer l’élevage industriel des poulets.

Spira est un modèle pour nous tous. Contrairement à tant de militants, il essayait toujours de minimiser les conflits. Quand il avait choisi une cible, il pouvait toujours manier le bâton de l’opprobre public, et il le faisait comprendre clairement. Mais il discutait avec les responsables de Revlon ou d’autres marques et leur demandait comment ils pourraient, en travaillant ensemble, se débarrasser d’un fléau, et même améliorer l’image de l’entreprise.

Le portrait que Singer brosse de son ami est passionnant et sera une source d’inspiration pour les militants modérés du monde entier. La partie didactique intitulée « Dix façons de faire bouger les choses », à la fin du livre, ressemble à ce que l’on trouve au rayon « développement personnel » d’une librairie de quartier, mais elle pourrait s’avérer très efficace. Spira était passé maître dans l’art de mobiliser l’opinion. Comprendre les idées du public et dans quelle direction il fallait l’encourager à s’engager. Choisir des cibles sensibles à leur image. Fixer des objectifs réalisables. Des changements significatifs, étape par étape (il ne suffit pas de sensibiliser l’opinion). Tout cela semblerait banal, s’il n’y avait le reste du livre, qui raconte l’histoire vraie de l’utilisation de ces maximes, les véritables combats, les réussites réelles et les quelques échecs. Il aborde aussi les problèmes posés par l’excès de fanatisme : la violence exercée par les protestataires eux-mêmes – envers les personnes qui portent de la fourrure, par exemple –, qui va à l’encontre de l’amélioration progressive revendiquée par Spira. C’est un merveilleux roman d’aventure.

Singer et Spira formaient une équipe de choc. Spira est mort en 1998. Singer est encore dans la fleur de l’âge. Il a des ennemis. Je n’avais pas bien compris, avant de lire un passage sur Spira au début du livre, que Singer avait pris position pour la libération animale en même temps, et pour les mêmes raisons utilitaristes, qu’il s’était prononcé en faveur de l’euthanasie : cette dernière prise de position, moins populaire, lui a valu d’importantes critiques et même une agression.

Nous avons terriblement besoin d’autres personnes de la trempe de Spira, d’autres écrits de Singer, pour aborder maintes questions de morale pratique. J’apprécie la clarté des opinions de Singer et le fait qu’il puisse vendre un demi-million d’exemplaires d’un livre bien argumenté sur l’éthique. Mais, curieusement, je n’adhère pas vraiment à ses thèses. Il veut nous convaincre d’adopter certains codes de conduite. Il commence par affirmer que les animaux ont des intérêts parce qu’ils sont sensibles, sont capables de ressentir la douleur et le plaisir. Quand je réfléchis à mes propres actions et réactions, je constate qu’il m’arrive parfois de faire quelque chose de bien pour des gens qui sont en dehors de mon cercle d’amis, de parents, voire de compatriotes, et même au-delà de tout appel du devoir. Mais je ne le fais pas parce qu’ils ont des intérêts ou parce que je respecte ces intérêts. Ni parce qu’ils ont des droits. Souvent, je ne comprends pas pourquoi je le fais. C’est en partie ce que l’on m’a appris à faire, et ce que l’on apprend dans l’enfance ne s’efface pas facilement. Mais il y a aussi autre chose, une certaine forme de partage, de sympathie entre moi et un autre, le fondement de toute action morale, selon Hume.

Singer protesterait, mais on ne peut pas en rester là. Premièrement, on a ces élans de sympathie parce que ces personnes que l’on ne connaît pas sont des êtres sensibles comme nous. Ce n’est pas la ressemblance des appareils digestifs qui nous émeut, mais le fait de sentir qu’ils ressentent la même chose que nous. Deuxièmement, nous sommes des êtres qui raisonnons. Nous devons trouver des raisons à nos actions. Nous avons peut-être besoin d’affinités, mais il nous faut aussi des raisons.

Quelles raisons ? Il existe entre les défenseurs des animaux un désaccord qui épouse le clivage essentiel apparu dans l’histoire récente de la philosophie morale anglophone. Singer, je l’ai déjà dit, est un utilitariste, un descendant de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill, qui commencèrent par l’idée que les meilleures actions sont les actions menant au plus grand bonheur du plus grand nombre d’êtres sensibles. Une autre conception de l’éthique met l’accent sur les droits et les devoirs. Le texte classique à placer en regard de ceux de Singer est « Défense des droits des animaux », du philosophe Tom Regan (14) [lire l’entretien avec la philosophe Adela Cortina]. La rhétorique des droits est à ce jour l’outil argumentatif le plus puissant de l’activisme politique américain, mais il est loin d’être évident que les animaux puissent avoir des droits. Comment les exercent-ils ? Si les droits vont de pair avec les devoirs et les obligations, de quelle façon les animaux ont-ils des devoirs ? [lire l’article de Fernando Savater]. Quand on place un panneau « attention au chien » en Allemagne, cela veut dire, traduit littéralement : « chien qui fait son devoir », mais on ne peut raisonnablement soutenir que seuls quelques animaux dressés ou travaillant avec des hommes ont des obligations. Les Allemands se soucient beaucoup plus des animaux que nous, mais les droits n’ont rien à y voir. Au Moyen Âge, on jugeait les animaux qui avaient commis des méfaits, mais nous avons aujourd’hui perdu ce type d’attitude envers eux.

De nombreux moralistes pensent qu’il doit y avoir une réponse correcte et intemporelle à la question « Qu’est-ce qui importe pour l’éthique, le juste ou l’utile ? ». Je ne partage pas leur avis. Je pense que les raisons que nous donnons relèvent davantage de l’analyse scientifique que de la morale. Nous avons besoin de codes et de précédents pour former des arguments et des raisons afin de réguler la société civile. Singer et ses semblables sont en train de forger les lois de demain ou du siècle prochain. Étape par étape. La recherche sur les animaux est de plus en plus réglementée par des statuts, des ordonnances et les comités éthiques des laboratoires. La législation concernant l’abattage des bœufs est plus « humaine » en Europe qu’aux États-Unis, mais nous y viendrons [lire « Qu’en est-il en Europe ? »]. Le Parlement de Nouvelle-Zélande définira peut-être quelques droits fondamentaux des grands singes (15). Ces évolutions sont moins dues à la raison qu’à des changements relatifs à nos passions et sympathies ; elles sont encouragées par des actions comme les campagnes publicitaires d’Henry Spira contre les tests cosmétiques effectués sur les lapins, ou la diffusion de photographies d’un lapin accroché à un appareil grotesque et manifestement douloureux.

Je pense donc qu’il nous faut, avec Hume, nous soucier d’abord d’élargir le spectre de nos sympathies. Les droits suivront beaucoup plus tard. Cela concorde avec le titre d’un des meilleurs livres de Singer, « Le cercle qui s’élargit (16) ». Il traite essentiellement de la possibilité de l’altruisme. Singer s’insurge ici contre la sociobiologie, mais son message global est peut-être aujourd’hui (longtemps après son écriture) plus important. Nous devons agrandir le cercle de ceux dont nous nous préoccupons. Le cercle n’est pas le même selon la civilisation. Les cultures hindoues et le jaïnisme 17, en particulier, accordent beaucoup plus de valeur aux êtres vivants qu’on ne le fait généralement en Occident, mais c’est le fruit de doctrines qui ne sont guère susceptibles de me toucher. Ma tradition ne remonte guère au-delà du mot d’ordre d’Albert Schweitzer, « le respect de la vie ». De fait, cependant, le cercle de ceux dont nous nous préoccupons s’est élargi. Grâce aux militants de l’époque victorienne, notre attitude envers la cruauté à l’égard des animaux est très différente de ce qu’elle était il y a cent cinquante ans. Cela dit, en Occident, le grand moment d’expansion du cercle s’est produit au deuxième siècle avant notre ère. Nous tendons à oublier que le végétarisme et les philosophies favorables aux animaux étaient bien plus en vogue dans la Grèce antique que dans l’Occident actuel. Les stoïques enseignaient que les femmes, les esclaves et les barbares faisaient tous partie de la communauté humaine, que tous étaient dotés d’une valeur morale comparable. Soulevant une opposition considérable, ils refusèrent d’inclure les animaux dans la communauté. Ils baptisèrent leur philosophie « cosmopolitique ». Nous entrons peut-être dans une nouvelle ère de cosmopolitique.

Mais si tel est bien le cas, il nous faudra élargir le cercle de nos sympathies en renonçant à bien comprendre ce que nous faisons. Il nous faudra confesser le désordre de nos passions. Disgrâce se termine par une action que je suis incapable de saisir et que je ressens comme à peine possible. C’est là que nous avons besoin de Coetzee, non pour nous obliger à raisonner, du moins pas encore, mais pour nous aider à vivre l’expérience de la confusion. Lurie a fini par s’attacher à un jeune chien infirme, qui frétille encore de joie comme un chiot, qui veut encore tout faire, absorbe encore toutes les expériences. Le chien aime la musique, rêve de se traîner derrière ses camarades. Quelques minutes avant de le faire piquer, Lurie voit comment « l’arrière-train à demi infirme frétille, le chien lui flaire le visage, lui lèche les joues, les lèvres, les oreilles. Il le laisse faire ». « Viens », dit-il en conduisant le chien vers la table en zinc. La vétérinaire pensait que Lurie sauverait le chien une semaine de plus. « Tu l’abandonnes ? » « Oui, je l’abandonne. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 29 juin 2000. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Notes

1| Publié en 1997, ce livre est disponible chez Points Seuil (2002).
2| Publié en 1999, Disgrâce est disponible aux éditions du Seuil (coll. « Points », 2002).
3| Depuis 1978, les Conférences Tanner sur les valeurs humaines se tiennent chaque année dans les meilleures universités du monde entier. Raymond Aron, Saul Bellow, Umberto Eco, Francis Fukuyama ou Octavio Paz ont figuré parmi les conférenciers.
4| Hacking fait référence ici au livre de Michael Fox, Deep Vegetarianism (« Végétarisme profond »), Temple University Press, 1999.
5| Le livre du philosophe américain où figure cet essai a été traduit en français : Questions mortelles, PUF, 1983.
6| On peut en lire le texte en français sur le site http://www.deligne.eu/textes/kafka-academia.html.
7| Publié en allemand en 1917, L’Intelligence des singes supérieurs est paru en français chez Alcan en 1927.
8| On trouve ce texte dans le deuxième volume des Œuvres complètes de Kafka dans la Bibliothèque de la Pléiade.
9| Le premier auteur à avoir fait cette comparaison semble être Isaac Bashevis Singer, autre prix Nobel de littérature, dans une nouvelle parue dans le New Yorker en 1968 : The Letter Writer (lire à ce sujet l’article de Michael Pawlik, (« La dignité animale est une fiction »).
10| Voir Barbara Smuts, Sex and Friendship in Baboons (« Sexe et amitié chez les babouins »), Adline Transactions, 1985.
11| Le texte de Vicky Hearne figure dans Arien Mack et al., Humans and Other Animals (« Les humains et les autres animaux »), Ohio State University Press, 1999.
12| La Libération animale, Grasset, 1993.
13| Ethics into Action. Henry Spira and the Animal Rights Movement, Rowman and Littlefield, 2000.
14| The Case for Animal Rights, University of California Press, 1983, nouvelle édition 2004. Voir son site « Empty cages » (« Vider les cages »), www.animalsvoice.com/TomRegan/
15| Une campagne menée en 1999 en Nouvelle-Zélande pour faire voter par le Parlement une loi reconnaissant des droits fondamentaux aux grands singes a tourné court.
16| The Expanding Circle. Ethics and Sociobiology, Farrar, Straus and Giroux, 1981.
17| Le jaïnisme est une religion indienne qui prescrit notamment la non-violence à l’égard de tous les êtres vivants.

Pour aller plus loin

Philippe Devienne, Penser l’animal autrement, L’Harmattan, 2010. Par un vétérinaire philosophe.

Jean-Paul Engélibert, Lucie Campos, Catherine Coquio, Georges Chapouthier (dir.), La Question animale. Entre science, littérature et philosophie, Presses universitaires de Rennes, 2011. Un livre collectif qui rassemble des spécialistes d’horizons divers.

Marcela Iacub, Confession d’une mangeuse de viande, Fayard, 2011. Par une juriste philosophe végétarienne et iconoclaste.

Dominique Lestel, Apologie du carnivore, Fayard, 2011. Par un éthologue philosophe, qui s’en prend à la « perversité » du « végétarien éthique ».

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Ethique animale, PUF, 2008. Avec une préface de Peter Singer.

LE LIVRE
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La vie des animaux de J. M. Coetzee, Princeton University Press, 1999

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