L’Egypte terre inépuisable de trésors
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L’Egypte terre inépuisable de trésors

Écrit par La rédaction de Books publié le 14 mars 2017

Une équipe d’archéologues a trouvé la semaine dernière les restes de deux statues pharaoniques dans une banlieue populaire du nord du Caire. Voir émerger ces sculptures de la boue a quelque chose de magique. Une magie qui opère depuis le temps des pharaons, rappelle l’égyptologue Emile Amelineau dans Les fouilles récentes en Egypte, publié en 1895. Le sable et la terre du pays regorgent de tels trésors qu’on croirait qu’il n’y a qu’à creuser pour les ramasser. De quoi alimenter espoirs et tragédies.

 

La terre d’Égypte tient toujours des merveilles en réserve pour les hommes actifs qui ne craignent pas de s’exposer aux fatigues de toute nature que les fouilles exigent. Depuis plus de dix-neuf siècles que les chercheurs de trésors l’ont, pour ainsi dire, mise en coupe réglée, on eût pu croire qu’ils avaient épuisé la source des objets de prix ; que les monuments de l’Égypte avaient presque complètement disparu ; qu’il n’en restait plus que ces masses indestructibles qui ont fatigué le temps, — comme dit le poète ; — et que désormais il n’y avait plus d’espoir à conserver qu’un heureux coup de pioche mît au jour de nouvelles richesses cachées dans les entrailles du sol. Et cependant l’Empire égyptien, durant une existence de près de six mille ans, avait accumulé tant de trésors dans l’étroite vallée du Nil ; le respect des antiques traditions léguées par les pères à leurs enfants, comme ils les avaient eux-mêmes reçues de leurs ancêtres, avait été si grand ; la religion des tombeaux si respectée que, malgré les révolutions du temps et des hommes, malgré les vols particuliers, les pillages provoqués par la soif de posséder des antiquités, les dévastations produites par les nuées de touristes qui s’abattent chaque année sur l’Égypte, malgré tant de causes en un mot qui eussent dû épuiser cette mère féconde, les splendeurs enfouies dans le secret du sol égyptien semblent inépuisables ; et au milieu de ses terrains déserts, de ses tolls incultivables, de ses plaines de sable, les chercheurs et les fouilleurs ont rencontré de véritables trésors.

La presse européenne a retenti ces dernières années du bruit des succès des archéologues qui passent leur vie à rechercher en Égypte des monuments ou des textes. Trois hommes se partagent en ce moment l’honneur de ces succès. Sans y avoir la même part, ils ont toutefois, chacun dans sa sphère, vu récompenser leur ardeur et leurs efforts. Les dernières années ont surtout, grâce à eux, enrichi l’humanité de documents ou de données nouvelles qui ont conquis de plein droit leur entrée parmi les connaissances de nature à éclairer l’espèce sur l’histoire de sa pensée et les progrès de sa civilisation. L’Égypte, à ce point de vue, a une position privilégiée, parce qu’elle est arrivée de très bonne heure à une civilisation consciente d’elle-même et qu’elle pouvait conserver ses souvenirs par l’écriture à une époque où toutes les autres nations on étaient encore à chercher la voie initiale vers ce progrès. Il n’y a nulle exagération à dire que le premier roi ayant présidé à la première des dynasties égyptiennes régnait six mille ans environ avant notre ère. Soixante siècles donc avant l’ère chrétienne, l’Égypte était sortie de l’enfance préhistorique ; elle connaissait l’écriture, les arts du dessin, l’architecture, la sculpture, la peinture ; elle s’essayait à les pratiquer et réussissait si bien que les plus anciens de ses monuments étonnent encore le monde ; elle avait une industrie primitive sans doute, mais elle avait déjà fait les découvertes les plus nécessaires, les plus utiles à l’homme, et les objets qu’elle savait déjà fabriquer supposent une ingéniosité merveilleuse de la part de ses artistes inconnus.

Les fouilles ont été pratiquées presque de tout temps en Égypte. Le lecteur sera sans doute étonné d’apprendre que dès les plus anciennes dynasties, la IVe ou la Ve, on avait pillé certaines tombes de la nécropole de Saqqarah pour s’approprier une place déjà occupée. La constitution politique de l’Égypte pouvait en effet amener quelques cas comme le suivant : un fonctionnaire de haut parage ayant mérité, par ses loyaux services envers la famille régnante, la concession d’une tombe à une époque indéterminée de sa vie, ayant achevé son tombeau et ses enfants l’ayant meublé en partie, tel événement pouvait se produire à la suite duquel le Pharaon retirait la concession à ce fonctionnaire, vivant ou non, et donnait le tombeau non encore occupé à quelque autre de ses officiers. C’est ce qu’on a appelé, assez à tort pour cette époque : usurpation de tombeaux. De semblables usurpations ont eu lieu non seulement pour les tombeaux en général, mais encore pour certaines parties de l’ameublement funéraire en particulier, comme par exemple les sarcophages en pierre, et cela à toutes les époques de l’Empire égyptien.

Sous la XXe dynastie, — c’est-à-dire vers le XIVe siècle avant notre ère, — lorsque la richesse de l’Égypte n’est plus alimentée par les razzias annuelles que les conquérants de la XVIIIe et de la XIXe dynastie faisaient sur les peuples voisins ; lorsque d’audacieux aventuriers sont venus reconnaître et envahir la vallée du Nil, attirés par la renommée de sa fertilité, de ses ressources et n’ont été repoussés qu’à grand’peine, après une sanglante bataille qui mit leurs dépouilles entre les mains du premier roi de la XXe dynastie, Ramsès III ; lorsque l’Égypte enfin est épuisée d’hommes et de ressources, que le trésor de ses princes est à sec, que les greniers d’approvisionnement n’ont pas été suffisamment remplis en de mauvaises années, que les ouvriers sont sans travail, partant sans pain, qu’ils se révoltent contre leurs employeurs, organisent les premières grèves dont l’histoire fasse mention, envahissent les greniers publics et s’arrêtent au milieu de leur succès, tout étonnés de n’avoir rencontré aucun obstacle ; alors il se forme dans la ville capitale de l’empire, — et aussi sans doute en d’autres villes où il y avait de riches nécropoles, — des associations de voleurs qui dépouillent les tombeaux des richesses qu’on y avait accumulées et que l’on pouvait prendre rien qu’en abaissant la main. Quel effet pouvaient exercer sur des hommes à bout de ressources, n’ayant plus de pain, de vin, de viande, d’huile dès la moitié du mois, entendant leurs femmes et leurs enfants pleurer, demander à manger, alors qu’ils n’avaient plus rien à leur donner et que leurs provisions ne devaient être renouvelées, si elles l’étaient, qu’après deux semaines d’attente au milieu des tortures de la faim, quel effet pouvaient exercer sur ces êtres bornés, rudes, vigoureux, la majesté suprême de la mort, le respect superstitieux des excommunications religieuses, du dévouement à la colère des dieux et aux supplices de l’autre vie ? Les malheureux savaient qu’en des lieux à eux connus était tout ce qu’il fallait pour leur redonner ce qu’ils n’avaient plus et qu’il, leur suffisait pour s’en emparer de briser le cachet d’argile qui scellait la porte d’entrée. Ils devaient savoir par une expérience sommaire que les morts ne se lèveraient point pour témoigner contre eux, qu’ils avaient seulement à craindre la justice royale qui les guettait. Ils se dirent qu’ils trouveraient bien moyen de lui échapper et ils violèrent les sanctuaires de la mort, s’y gorgèrent de richesses, et finirent par être pris. On les jugea : nous avons encore les pièces du procès. Pour quelques-uns qui furent capturés, combien échappèrent à la justice pharaonique ! Le pillage des tombes princières, — car les profanateurs s’attaquaient surtout aux tombes royales qu’ils savaient devoir leur offrir un butin plus rémunérateur, — le pillage alla si loin que les Pharaons de la XXIIe dynastie firent construire pour s’en défendre, les fameuses cachettes de Deir el Bahary qui n’ont été découvertes que dans ces dernières années : l’une, qui contenait les membres des familles royales, sous la direction de M. Maspero en 1881 ; et l’autre, qui avait gardé les restes des prêtres d’Amon, sous celle de M. Grébaut en 1891.

La punition des coupables n’arrêta point le pillage des tombes ; les bouleversements politiques dont l’Égypte devint bientôt après le théâtre facilitèrent au contraire les profanations clandestines. On ne s’occupait plus de rechercher les profanateurs parce qu’on avait autre chose de plus pressé à faire ; et les associations de ces malfaiteurs pullulèrent. Puis, quand l’Égypte eut été conquise par les Grecs, et après eux par les Romains ; quand les voyageurs commencèrent d’affluer dans la vallée du Nil, ravis, tout comme nous le sommes, de pouvoir remporter de leur voyage quelque bibelot qu’ils montreraient à leurs amis ou qui serait pour eux-mêmes un souvenir des choses vues, le commerce des antiquités se fonda peu à peu, et comme pour s’en procurer il n’y avait guère qu’un moyen possible, piller les tombeaux, le pillage devint dès lors une opération parfaitement régulière dont on ne se cacha plus jusqu’au moment où, dix-neuf siècles plus tard, Mariette fit interdire les fouilles particulières en Égypte. Il redevint alors clandestin comme jadis.

Pendant la période chrétienne, à ce pillage organisé vint s’ajouter la recherche des trésors entreprise sur une grande échelle. Cette recherche des trésors est une maladie endémique en Égypte : il n’y a peut-être pas un fellah sur cent qui ne s’y soit livré. Les exemples fameux de ceux qui ont réussi dans leurs recherches sont colportés avec passion : pour deux ou trois qui réussissent, il y en a des milliers qui échouent, mais les insuccès ne comptent pas et l’on continue d’espérer une heureuse chance. Cette maladie existe toujours. Au Ve siècle, les moines accusaient les prêtres païens de s’emparer des petits enfants, de les offrir en holocauste à leurs faux dieux, et de se servir des cendres provenant de la combustion des entrailles pour découvrir les trésors. Au VIIe siècle on lisait avec avidité l’histoire d’un pauvre carrier qui, d’un coup de marteau, avait fendu une pierre de laquelle s’échappa un trésor. Cet heureux homme, devenu riche, s’embarquait pour Constantinople, achetait à beaux deniers comptants la charge de premier ministre et menait joyeuse vie jusqu’au moment où il était puni de ses fautes et redevenait pauvre. Les lecteurs de ce conte se promettaient bien de ne pas commettre les fautes du carrier si jamais ils avaient sa chance. Les auteurs qui ont écrit l’histoire de la domination arabe et turque en Égypte parlent à chaque instant des découvertes merveilleuses faites par d’heureuses gens, de vases remplis de pièces d’or, d’émeraudes, de rubis, d’agates, de statues en or de grandeur naturelle, etc., toutes choses qui n’ont sans doute existé que dans l’imagination grossissante de ces auteurs.

Cependant quelques-uns d’entre eux, comme Ad el Latif et Makrizy, donnent sur certains sujets des renseignements tellement exacts que force est bien d’en conclure à l’exploitation des monuments, même à leur destruction. C’est le cas pour les petites pyramides qui existaient à côté des trois grandes sur le plateau de Gizeh et qui furent détruites par le vizir de Saladin, Qaraqousch. Il suffit d’ailleurs de passer dans les rues du Caire arabe ou d’un simple village égyptien pour apercevoir des pierres qui proviennent des tombeaux et que l’on a employées aux usages les plus divers, quand on ne les a pas mises en pièces. Dans le plus grand couvent copte actuel, ayant eu l’occasion d’interroger quelques anciens moines sur des événements s’étant passés pendant leur vie, je pus constater que pour eux le règne, si célèbre et si fertile en événements de toute sorte, de Mehemet Ali se résumait en la manière dont il s’était conduit envers un pauvre fellah qui avait trouvé un trésor dans une tombe antique. Comme le mourdir de la province, voulant garder pour lui la bonne aubaine, avait emprisonné le fellah, Mehemet Ali, dès qu’il connut cette injustice, évoqua l’affaire par-devant lui, punit le gouverneur, mit le fellah en liberté, mais garda la moitié du trésor pour se payer des frais de sa justice. Des événements qui avaient failli mettre l’Europe en feu, des campagnes de Grèce, de Syrie, de la conquête du Soudan, de la réorganisation de l’Égypte. C’était tout ce que savaient ces bons moines. Heureux hommes ! Encore aujourd’hui les charlatans assis dans les rues du Caire vendent à qui le veut un petit livre dans un arabe mélangé de mots mystérieux et qui donne la liste des lieux où l’on est sûr de rencontrer un trésor pour peu que l’on y fouille.

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