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Adela Cortina : « Les animaux ont une valeur morale, mais pas de droits »

Un animal, une forêt ou une œuvre d’art reçoivent de l’homme une valeur morale. Il faut la respecter, dans le cadre de la hiérarchie de valeurs que nous nous fixons. Contrairement aux humains, les animaux n’ont pas de droits inaliénables. Entretien avec la philosophe espagnole, Adela Cortina, auteur notamment de Por una ética del consumo, (« Pour une éthique de la consommation »), Taurus, 2002.

Le livre de Jonathan Safran Foer Faut-il manger les animaux ? triomphe dans les librairies américaines et européennes (lire « Raisons et déraisons du végétarisme »). Qu’en pensez-vous ?
Les gens sont de plus en plus préoccupés par ce qu’il y a dans leur assiette. En bon romancier, Safran Foer sait jouer sur nos émotions et mettre en avant ce qui nous rapproche des animaux : la peur de la douleur, la recherche du plaisir, le désir de compagnie. Reste qu’à la fin son message est tout ce qu’il y a de plus rationnel : l’industrie agroalimentaire inflige une souffrance massive aux animaux et fait peser de graves risques sanitaires et environnementaux. Safran Foer soutient qu’il est aujourd’hui impossible d’éviter la souffrance des bêtes sans renoncer à manger de la viande car, dans des fermes industrielles mues par la recherche du profit, la maltraitance des animaux est une nécessité économique. Selon lui, il est impossible, dans les conditions actuelles, d’être un carnivore « éthique ». Ce faisant, il relance le débat sur la cause animale de façon originale et intéressante.
Les défenseurs des animaux n’ont jamais eu une telle audience. Mais cette préoccupation est-il si récente ?
Nos contemporains se sentent de plus en plus concernés par la communauté des vivants, c’est vrai. Cela dit, la préoccupation pour les animaux est chose aussi ancienne que l’humanité elle-même. Certaines religions comme le jaïnisme et le bouddhisme, ou encore les philosophies qui admettent la transmigration des âmes, comme l’orphisme ou l’école pythagoricienne, se sont posé la question de savoir comment les hommes doivent traiter les bêtes. Pythagore est considéré comme l’un des premiers adeptes du végétarisme en Occident. Diogène Laërce rapporte qu’un jour, passant près de quelqu’un qui maltraitait son chien, Pythagore lança : « Arrête et ne frappe plus, car c’est l’âme d’un homme qui était mon ami, et je l’ai reconnu en entendant le son de sa voix. »
Quant à ce regain de polémiques, que l’on peut observer depuis quelques décennies autour du traitement réservé aux animaux d’élevage et de laboratoire, mais aussi au sujet de la corrida, de la fourrure ou encore de la chasse à courre, il est, à mon avis, le produit de la rencontre relativement récente entre les activistes de la cause animale, qui militent sur le terrain, des célébrités comme Brigitte Bardot, qui ont donné de la visibilité à ces positions, des philosophes comme Peter Singer, qui ont fourni une assise théorique à ces revendications, et des partis politiques, qui ont fait entrer certaines de ces idées dans la législation.
De quand date le mouvement de libération animale tel que nous le connaissons ?
Il est apparu dans les années 1960 au Royaume-Uni, quand certains membres de la League Against Cruel Sports (« Ligue contre les sports cruels ») ont entrepris de saboter des parties de chasse à courre. En 1964, la Britannique Ruth Harrison publiait Animal machines (« Les machines animales »), premier réquisitoire contre l’élevage intensif des poulets en batterie. En 1967, Peter Roberts, producteur de lait dans le comté de Hampshire, fonda l’organisation Compassion in World Farming (connue en France sous le nom « Protection mondiale des animaux de ferme »).
Sur le plan théorique, les philosophes spécialistes d’éthique et de morale furent les premiers à s’intéresser à ce mouvement et à prendre au sérieux les questions qu’il posait. En 1971, John Harris, Stanley et Roslind Godlovitch, philosophes à Oxford, publiaient « Animaux, hommes et morale : une enquête sur la maltraitance des non-humains ». Puis, en 1975, Peter Singer fit paraître aux États-Unis La Libération animale, qui devait devenir la bible du mouvement (lire « L’écrivain, le philosophe et les bêtes »).
Que pensez-vous de l’utilitarisme de Peter Singer ?
Pour lui, le principe de base de la morale se résume dans cette maxime de Jeremy Bentham : « Le plus grand bien-être pour le plus grand nombre. » Or le plus grand nombre inclut tout être capable de souffrir et d’éprouver du plaisir, c’est-à-dire tous les êtres sensibles. Les animaux étant placés à cet égard sur un pied d’égalité avec les êtres humains, ces derniers ont pour devoir moral de ne pas leur nuire et de les aider à atteindre le plus grand bien-être possible. Singer veut étendre l’éthique au-delà des limites de l’espèce humaine. Il n’hésite pas à comparer le refus de prendre en compte les intérêts des animaux avec les discriminations subies par les femmes ou par les Noirs. À l’instar du philosophe Richard Ryder, autre membre du « groupe d’Oxford », Singer appelle « spécisme » le fait de discriminer des êtres en raison de leur différence d’espèce.
Selon lui, les actions et les lois ne seront justes que le jour où elles prendront en compte de façon égale les intérêts de tous les êtres sensibles, et où elles calculeront, pour chaque situation, quelles mesures et quels choix aboutiront au plus grand bien pour le plus grand nombre tout en évitant la plus grande souffrance possible.
Les animaux sont-ils des êtres de droit, au même titre que les humains ?
C’est la question clé. À vrai dire, si l’on demande simplement si les animaux ont des droits, la réponse semble évidente : ils ont les droits que leur concèdent les législations de bon nombre de pays, qui régulent chaque jour davantage la façon dont nous devons les traiter. La question est autrement débattue dès lors que l’on demande si les animaux ont un type de droits semblable à ce que nous appelons les « droits de l’homme », c’est-à-dire non pas ces droits que les États concèdent, mais ceux, inaliénables, qu’ils sont tenus de reconnaître. Les droits de l’homme précèdent la volonté du législateur. Ils conduisent celui-ci à les reconnaître comme des devoirs de justice et à les incarner dans des législations concrètes. Or, si les êtres humains ont ce genre de droits, c’est parce qu’eux seuls ont la capacité de comprendre ce que signifie pour leur vie le fait d’avoir des droits et de voir ces droits respectés ou violés.
Quels sont les arguments de ceux qui reconnaissent aux animaux ce type de droits ?
Pour les utilitaristes, comme Singer, c’est la capacité à souffrir qui constitue le critère déterminant pour accéder au statut de sujet de droit. Mais en réalité, comme le montre une analyse minutieuse des textes de Singer, la capacité à souffrir n’est source que de droits qui se concèdent et jamais de droits inaliénables. Tout simplement parce que, dans la perspective utilitariste, il n’existe aucun droit qui ne puisse être aboli pour le plus grand bien du plus grand nombre. Si les animaux n’ont pas de droits inaliénables, les êtres humains non plus. Singer et la majorité des utilitaristes ont explicitement recours à la rhétorique des droits de l’animal, mais ils n’y croient pas au sens où il s’agirait de droits inaliénables, pas plus qu’ils ne croient aux droits de l’homme. Ils n’usent de ce discours que comme arme politique.
Y a-t-il des philosophes pour qui les animaux ont des droits inaliénables ?
Pour la philosophe américaine Martha Nussbaum, par exemple, les animaux non humains sont des « personnes au sens large » et ont, pour cette raison, des droits inaliénables (1). Et puis, il y a les partisans de la « théorie de la valeur inhérente », dont la figure de proue est le philosophe américain Tom Regan (lire « L’écrivain, le philosophe et les bêtes »). Ils postulent que tous les êtres faisant l’expérience de la vie ont une valeur en soi qu’il importe de respecter et, donc, des droits inaliénables. Le critère de base pour être un sujet de droit est le fait d’avoir une valeur en soi, et pas seulement instrumentale. Contrairement à la perspective utilitariste, cette position assume l’idée qu’il existe des droits absolus, qui ne peuvent se soumettre à aucun calcul d’utilité, mais exigent d’être respectés. Les animaux et tous les êtres vivants jouissent de ces droits absolus, au même titre que les hommes.
Quelle est votre position dans ce débat ?
La position de Martha Nussbaum me semble très difficile à tenir, puisqu’il est impossible de détecter chez les bêtes une trace d’autoréflexion, de conscience de soi ou de responsabilité morale, malgré toutes les similitudes qui existent avec les humains. À l’instar de Tom Regan, je considère que les animaux ont une valeur et que, pour cette raison, on doit non seulement ne pas leur nuire mais aussi en prendre soin. Il est capital, en l’occurrence, de s’attaquer au problème de la souffrance des animaux de ferme, comme le souligne Jonathan Safran Foer : améliorer les conditions de leur élevage, de leur transport, de leur mort.
En revanche, je ne crois pas qu’ils aient de droits autres que ceux que leur concèdent les législations concrètes. Car cette valeur intrinsèque des animaux n’est en rien absolue. Les seuls êtres ayant non seulement une valeur en soi, mais aussi une valeur absolue, sont les êtres humains. Ce sont les seuls à avoir une valeur morale pleine et entière, à avoir des droits et des devoirs ; les seuls à avoir une responsabilité morale.
Dans quelle mesure, selon vous, les animaux entrent-ils dans le champ de la morale ?
Il n’est pas nécessaire de faire appel à des droits inaliénables pour fonder notre obligation morale envers un être quel qu’il soit : il suffit pour cela que nous lui accordions une valeur morale. Une œuvre d’art, par exemple, n’a aucun droit, mais c’est une barbarie de la détruire, parce qu’elle a une valeur en soi, et pas seulement une valeur instrumentale. Une forêt n’a pas non plus de droits, mais la raser est chose condamnable, sauf si sa préservation entre en conflit avec une valeur supérieure. Car tous les êtres sur cette terre n’ont pas la même valeur morale. Les animaux ont une valeur relative à d’autres valeurs avec lesquelles elle peut entrer en conflit. Si c’est le cas, c’est à l’homme de mesurer les différentes valeurs en jeu et d’opter pour la valeur supérieure. Traiter chacun selon le statut qui lui correspond, c’est cela, avoir le sens de la justice. L’exception humaine est précisément ce qui fonde notre responsabilité à l’égard des animaux et de tous les êtres, vivants ou non, qui ont une valeur morale. C’est pourquoi il est important et urgent d’éduquer les humains dès l’enfance au respect de ce qui a une valeur. Il faut leur inculquer le principe selon lequel il ne faut pas nuire, dans la mesure du possible, aux choses ayant une valeur, surtout s’il s’agit d’êtres capables de souffrir.
Quelles conclusions pratiques tirez-vous de la reconnaissance d’une hiérarchie entre les valeurs morales ?
Qu’il faut aussi aider les humains à apprendre où se trouvent les priorités en matière de morale et d’éthique ! Au moment où nous parlons, la moitié de l’humanité vit au-dessous du seuil de pauvreté et un cinquième au-dessous du seuil de pauvreté extrême. Les guerres et autres conflits, les tremblements de terre, tsunamis et autres catastrophes, naturelles ou pas, détruisent des vies, obligent des populations entières à migrer, posent de considérables problèmes de santé. En bref, les exigences de justice posées par les êtres humains sont loin d’être satisfaites. D’un point de vue moral, notre priorité doit absolument aller aux droits des hommes, qui sont encore très peu respectés.
Propos recueillis par Suzi Vieira.

Notes

1| Martha Nussbaum et Cass Sunstein, Animal Rights. Current Debates and New Directions (« Les droits des animaux. Débats actuels et nouvelles directions »), Oxford University Press, 2004.

Pour aller plus loin

Philippe Devienne, Penser l’animal autrement, L’Harmattan, 2010. Par un vétérinaire philosophe.

Jean-Paul Engélibert, Lucie Campos, Catherine Coquio, Georges Chapouthier (dir.), La Question animale. Entre science, littérature et philosophie, Presses universitaires de Rennes, 2011. Un livre collectif qui rassemble des spécialistes d’horizons divers.

Marcela Iacub, Confession d’une mangeuse de viande, Fayard, 2011. Par une juriste philosophe végétarienne et iconoclaste.

Dominique Lestel, Apologie du carnivore, Fayard, 2011. Par un éthologue philosophe, qui s’en prend à la « perversité » du « végétarien éthique ».

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Ethique animale, PUF, 2008. Avec une préface de Peter Singer.

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