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Les années freak

Dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle, il est de bon ton d’aller observer la famille d’albinos, l’« homme-squelette » ou la « femme à barbe suisse », toutes ces « curiosités humaines » que la science ne s’explique pas, et de s’instruire ainsi en s’amusant, puisque le théâtre est réprouvé. Le freak show posera les bases de la civilisation du spectacle.


Les origines du freak show remontent aux grandes foires marchandes qui avaient lieu en Angleterre au début de la Renaissance et dont la plus célèbre était la Bartholomew Fair. Presque toutes les bizarreries humaines qui se retrouveront sur les estrades de sideshows [ménagerie humaine] y étaient déjà visibles, moyennant un droit d’entrée. Ces foires contenaient aussi en germe les conventions scéniques qui seront institutionnalisées au XIXe siècle par le freak show américain. Les phénomènes circulaient de foire en foire, isolément les uns des autres, et non au sein d’une troupe. Pendant la morte-saison, ils se donnaient en spectacle dans des tavernes et autres établissements populaires. En 1738, dans la colonie britannique de Caroline, une gazette annonce l’exhibition d’une créature « capturée dans une forêt de Guinée ; il s’agit d’une femelle d’environ 1,20 mètre, en tous points semblable à une femme, à l’exception de sa tête qui est celle d’une guenon ». Bien avant la guerre d’Indépendance, les Américains peuvent donc admirer des spécimens humains, plus tard qualifiés de freaks.

Les « curiosités humaines » du XVIIIe siècle, qui se multiplient sur le sol américain, imitent leurs précurseurs anglais. Le phénomène de foire, généralement seul, est accompagné dans ses tournées par un imprésario, un régisseur ou un bonisseur chargé d’assurer la publicité, de négocier les contrats et de percevoir les droits d’entrée. Certains de ces partenariats profitent autant à l’imprésario qu’à son phénomène ; d’autres, plus inégaux, relèvent de l’exploitation pure et simple. Certains imprésarios font carrière et recrutent toujours de nouvelles curiosités. D’autres sont exclusivement attachés à un freak, parfois leur enfant ou un membre de leur famille. Ensemble, le freak et son imprésario voyagent de ville en ville, en quête de spectateurs. Il leur arrive de côtoyer d’autres forains itinérants mais, dans l’ensemble, ils restent plutôt isolés. Les fédérations qui les accueilleront au XIXe siècle n’existent pas encore.

Tandis que certains forains parcourent les routes pour exhiber leurs freaks, d’autres présentent des « curiosités animales ». Ce sont des échantillons d’espèces inconnues, originaires de contrées lointaines et des régions les plus sauvages de l’Amérique. Un lion est exhibé pour la première fois en 1716 ; un éléphant en 1796. Les Américains devront attendre 1837 pour voir une girafe ou, comme ils l’appellent alors, un « chameau-léopard ». En 1850, le gorille est encore inconnu au bataillon. Au XVIIIe siècle et jusque dans la première moitié du XIXe siècle, phénomènes humains et animaux sont qualifiés indistinctement de « curiosités vivantes ». Éléphants, girafes, orangs-outans et phénomènes humains sont perçus comme des prodiges.

Comment les badauds ne seraient-ils pas restés bouche bée devant ces êtres bizarres, dont les hommes de science, pour la plupart dilettantes, sont eux-mêmes bien en peine de rendre compte ? La plupart de ces créatures, en effet, n’ont pas encore été identifiées par les taxinomistes. L’endocrinologie, la génétique et l’anthropologie n’en sont qu’à leurs balbutiements. Dans un registre qui mêle boniment forain et sciences naturelles, certaines créatures sont qualifiées de kezako (Qu’est-ce que c’est que ça ?) ou de nondescript [indéfinissables]. Les savants polémiquent pour déterminer si tel ou tel phénomène représente une espèce nouvelle ou un lusus naturae, une simple erreur de la nature. Les spectateurs gobent n’importe quelle fadaise à propos de l’origine des bizarreries qu’ils viennent admirer. N’ayant jamais vu une girafe ni un nain, ils sont tout disposés à croire que ces créatures viennent de la Lune ou d’un continent encore vierge.

Au XIXe siècle, et en particulier à l’époque victorienne, les Américains sont fascinés par les « curiosités humaines ». Dès la fin du XVIIIe siècle, le lusus naturae n’est plus considéré comme un être maléfique, produit de la sorcellerie ou fruit du péché : il est jugé digne de faire l’objet d’études scientifiques et taxinomiques, au même titre que n’importe quelle autre créature. La tératologie [l’étude des malformations congénitales] introduit une classification « scientifique » des monstres. Au XIXe siècle, l’étiologie reste toutefois assez sommaire : le discours savant, essentiellement taxinomique, ne s’intéresse pas encore à l’analyse des causes. L’intérêt que manifestent les hommes de science légitime la curiosité du public. Les médecins et les naturalistes, nombreux à visiter les freak shows, alimentent les débats sur la nature et l’origine de ces créatures. En contrepartie, leur statut d’experts dans les polémiques que suscitent les curiosités renforce leur visibilité et leur crédibilité.

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, les exhibitions humaines se multiplient et se diversifient. Les journaux et les mémoires en proposent des descriptions assez précises. Nous savons ainsi que Henry Moss, Afro-Américain à la peau tachetée de blanc, se donne en spectacle à Philadelphie en 1796, où il fait sensation dans la taverne à l’enseigne du Cheval Noir. Des spectateurs de toutes classes sociales s’y pressent pour le voir, parmi lesquels Benjamin Rush, les médecins Charles Caldwell et Samuel Stanhope Smith et d’autres membres de la Société américaine de philosophie établie à Philadelphie, l’un des plus anciens et prestigieux instituts scientifiques américains. Ces derniers voient en Moss un spécimen susceptible d’élucider certaines des questions scientifiques les plus controversées de l’époque.

Les partisans de la thèse selon laquelle tous les hommes sont issus d’Adam et Ève s’opposent en effet à ceux qui prétendent que chaque race est le produit d’un couple distinct. Le monogénisme postule que tous les peuples ont la même origine mais qu’en s’éparpillant sur la surface du globe, ils ont changé d’apparence en fonction des conditions climatiques et de leur mode de vie. Les habitants des pays tropicaux doivent ainsi la couleur de leur peau au soleil. Le cas de Moss semble étayer cette théorie : si les Noirs ont acquis leur pigmentation à force d’être exposés au soleil, ils redeviendront blancs s’ils sont transplantés dans un climat tempéré. Lors d’une réunion de la Société américaine de philosophie, le docteur Benjamin Rush, partisan du polygénisme, réfute cette hypothèse : selon lui, Moss témoigne plutôt d’une guérison spontanée de la lèpre, maladie qui a noirci la peau des « nègres ».

De Moss, nous connaissons seulement le lieu et la date de l’une de ses exhibitions ponctuelles. L’itinéraire de Martha Ann Honeywell, en revanche, peut être reconstitué sur une plus longue période. En 1798, à l’âge de 7 ans, celle-ci est exhibée dans un muséum new-yorkais : « Dépourvue de membres […], cette enfant peut se nourrir, attraper un verre et le porter à ses lèvres ou réaliser des travaux d’aiguille, pour le plus grand étonnement des spectateurs. » En 1809, accompagnée de sa mère, elle se donne en spectacle à Salem, dans le Massachusetts. De 1828 à 1830, elle se produit au Peale Museum à New York, avant de partir en tournée dans « toutes les grandes villes de l’Union ». Le parcours de Martha Ann Honeywell témoigne d’un changement survenu dans les premières décennies du XIXe siècle. Sa carrière, comme celle de bien d’autres freaks contemporains, est ponctuée par des apparitions dans des établissements qualifiés de musées, qui vont s’imposer comme le principal lieu d’exposition des curiosités humaines au milieu du XIXe siècle. […]

Ces établissements à vocation éducative et scientifique exposent un bric-à-brac de tableaux, animaux naturalisés ou en cage, figures de cire, mécanismes curieux, illusions d’optique et objets de pacotille ramenés par les marins et les explorateurs. Leurs gérants se soucient au moins autant de contribuer à l’avancement de la science que d’encaisser des bénéfices. L’administration de ces musées, voire la subsistance du gérant et de sa famille, est néanmoins tributaire des droits d’entrée et l’intérêt du public pour ces cabinets de curiosités ne suffit pas toujours à remplir la trésorerie.

Dès leurs origines, les musées exhibent également des freaks, au motif que ces spécimens humains présentent un intérêt scientifique. Des phénomènes comme Henry Moss, les Amérindiens ou les indigènes non occidentaux contribuent à la classification des races et à la reconstitution de la grande chaîne des êtres. Les jumeaux siamois, les hommes-troncs et les individus présentant des anomalies congénitales, eux, intéressent la tératologie.

Si les premiers musées donnent à voir des bizarreries humaines (albinos, nains, individus pourvus de membres surnuméraires, manchots et culs-de-jatte, siamois, femmes à barbe, hommes tatoués, Amérindiens et autres indigènes), celles-ci ne sont pas l’attraction principale. Dans l’établissement qu’il fonde à Philadelphie en 1786, Charles William Peale montre des « curiosités humaines » dont il estime cependant qu’elles suscitent un intérêt bien trop futile. À ses yeux, les véritables objets de la science sont les spécimens récurrents, et non les exceptions. Il semblerait que le public ne partage pas l’avis de Peale et d’autres hommes de science : les freaks, les saltimbanques et les flonflons attirent davantage de spectateurs que les vitrines d’oiseaux empaillés et de camelote exotique.

Dans la première moitié du XIXe siècle, la morale chrétienne réprouve le théâtre et d’autres formes de divertissement. Il est recommandé d’assister plutôt à des conférences scientifiques et de s’adonner à des activités édifiantes. Dans certaines villes, les théâtres sont même interdits. Or, pour un public avide de sensations fortes, le musée est prétexte au « divertissement rationnel » : on s’y instruit en s’amusant. Spectacle de variétés, opérette, freaks et autres attractions vont progressivement se hisser en haut de l’affiche. Les premiers musées sont équipés d’amphithéâtres où l’on peut venir écouter des savants et admirer des freaks, mais l’estrade du conférencier se transforme bientôt en scène musicale et théâtrale. Vers le milieu du XIXe siècle, comédiens et saltimbanques investissent ces grands hémicycles, tandis que les cabinets de curiosités sont relégués dans l’antichambre du musée.

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Les freaks qui se produisaient encore indépendamment, au gré des salles de location, vont finir par rallier ces musées. Cette intégration marque un tournant décisif. Les phénomènes de foire menaient jusqu’alors une existence vagabonde et précaire. Tant qu’ils étaient isolés les uns des autres, il ne pouvait se développer une communauté ou une culture du freak show. En s’attachant à des musées, puis à des cirques, les freaks rejoignent une industrie du divertissement en plein essor. Ils forment une communauté en marge de la société. Au sein du musée, le freak show prend son autonomie et acquiert le statut d’institution à une époque où les États-Unis s’urbanisent. […]

Les années 1850 voient se multiplier les muséums et les entresorts, baraques foraines où l’on entre et d’où l’on sort rapidement après avoir vu les phénomènes qui y sont exhibés. Ces établissements se livrent une concurrence redoutable. À l’ère des progrès scientifiques et du populisme, les bonimenteurs n’hésitent pas à recourir aux demi-vérités, voire aux mensonges éhontés. […] En l’occurrence, le roi du bluff n’est autre que Phineas T. Barnum.

[…] Il est le premier à faire du musée un lieu de divertissement à part entière. À son instigation, les cabinets de curiosités se reconvertiront en dime museums, musées à dix cents respectables. Ses méthodes novatrices lui vaudront d’être salué comme le « père de la publicité moderne ».

En 1841, Barnum rachète l’American Museum, alors en faillite, à l’angle de Broadway et d’Ann Street, en plein cœur de Manhattan. […] Il va en faire un haut lieu de divertissement, où les familles viennent pique-niquer et passer la journée. Pour attirer la clientèle, il présente des bizarreries humaines et des spectacles toujours plus originaux. Il recrute des gitans, des albinos, des obèses, des géants, des nains et des Amérindiens, lance des campagnes tapageuses et invente des histoires abracadabrantes. Il fait recouvrir la façade de grands calicots publicitaires et installe une fanfare sur le trottoir. Autant de stratégies qui deviendront pratique courante dans l’industrie du freak show.

L’American Museum est un succès. En 1850, c’est la plus prisée des attractions new-yorkaises. Au prétexte de s’instruire en s’amusant, les clients se pressent dans son amphithéâtre de trois mille places pour assister à des expériences parascientifiques, des spectacles de magie, des conférences, des ballets et des pièces de théâtre. Au programme de 1860 figurent treize phénomènes humains, dont les Lucasie, famille d’albinos ; « les derniers Aztèques » Maximo et Bartola ; trois lilliputiens ; une « négresse et ses deux enfants albinos » ; « la femme à barbe suisse » ; « les obèses des Highlands » […].

Tout au long du XIXe siècle, le freak show est considéré comme un spectacle tout à fait fréquentable, même dans les classes supérieures. Les seuls à s’en indigner sont les bigots mais, à leurs yeux, tout divertissement est par définition immoral. Les mentalités vont pourtant évoluer. Dès le début du XXe siècle, l’exploitation du handicap physique ou mental est remise en cause.

Dans les années 1900, les lois de la génétique formulées par Mendel sont appliquées à la physiologie humaine. Ce que le botaniste autrichien avait constaté sur des plants de petits pois vaut aussi pour l’homme : la couleur et la texture des cheveux, ainsi que certaines anomalies comme des orteils ou des doigts surnuméraires, sont des caractères héréditaires. Cette découverte est contemporaine de l’eugénisme, forme perverse de darwinisme social : dans une société moderne qui protège les plus faibles, le principe de survie du plus fort est compromis. Laissés en liberté, les avortons, les infirmes et les fous risquent de supplanter les races supérieures. Pour éviter que les handicapés ne transmettent leurs tares aux générations suivantes, on préconise un « eugénisme négatif » : prophylaxie, stérilisation et enfermement sont censés empêcher les porteurs de gènes défaillants de se reproduire. Le mouvement eugéniste diffuse la thèse selon laquelle les handicapés mentaux et physiques, loin d’être inoffensifs, représentent véritablement une menace. Ils seront ainsi mis à l’écart dans des asiles financés par l’État et gérés par des médecins.

Certaines anomalies sont imputées aux gènes mais les progrès de la médecine font bientôt apparaître d’autres facteurs, comme les glandes endocrines, responsables de la sécrétion des hormones de croissance et des hormones sexuelles. L’invention des rayons X permet d’étudier plus précisément la physiologie de la difformité. Dans le même temps, l’exploration des continents lointains amène les Américains à se familiariser avec les différents peuples du monde et à renoncer aux légendaires ethnies de colosses, de pygmées et d’hommes-singes. Les progrès de la médecine invalident les notions de « curiosité humaine » et de lusus naturae. […] Les différences deviennent des pathologies. L’eugénisme et la médicalisation de la différence ne sont pas sans conséquence pour le freak show. Au début du XXe siècle, ces mutations sociales, politiques et médicales vont en effet précipiter son déclin.

Les premiers signes se manifestent en 1908. […] Un article paru dans la prestigieuse revue Scientific American Supplement met le feu aux poudres. À la différence des médecins qui portaient jusqu’alors sur les freaks un regard neutre, l’auteur émet un jugement de valeur : « La plupart de ces malheureux, qui n’ont d’autre moyen de subsistance que de donner leur infirmité en spectacle à une foule de curieux, sont des raretés pathologiques […]. Les Américains ont désormais le bon goût de critiquer ce genre d’exhibition. »

Si l’opinion exprimée ici n’est pas encore majoritaire, elle constitue la première attaque du corps médical contre le freak show. Loin des « curiosités » et des lusus naturae que l’on voyait jadis en eux, les freaks sont qualifiés de « malheureux » et de « raretés pathologiques ». Ce sont des infirmes et, à ce titre, ils méritent notre compassion. Il ne faut pas les traiter comme des phénomènes de foire, mais comme des malades que seuls les cliniciens sont habilités à ausculter. Le verdict du Scientific American Supplement est péremptoire : les freaks ne doivent plus être exposés aux regards des curieux. Ils relèvent de l’autorité médicale, comme en témoigne le jargon scientifique : Bass, l’homme-squelette, est atteint de polyarthrite rhumatoïde ; l’homme à la peau élastique souffre de dermopathie ; l’homme à tête de chien, d’hypertrichose ; Chang, le géant chinois, d’acromégalie ; les « sauvages de Bornéo » sont diagnostiqués comme des cas d’idiotie microcéphalique. […]

En avril 1914, les montreurs de freaks tentent de reconquérir l’ordre des médecins. Alors que le Barnum & Bailey Circus s’apprête à ouvrir la saison à New York, la direction invite plusieurs membres de l’Institut de médecine et de chirurgie à visiter le freak show en avant-première. Mais, quand ces éminents médecins et leurs internes se présentent au rendez-vous, ils ont la mauvaise surprise de découvrir que les journalistes eux aussi ont été convoqués, pour rendre compte de la visite médicale et promouvoir le spectacle. Offusqués, ils refusent de se laisser instrumentaliser et s’en vont. Certains journalistes raillent leur défection. Le New York Herald du 17 avril 1914 rapporte ainsi les propos du « squelette vivant » : « De toute façon, ils n’auraient pas pu m’apprendre grand-chose sur ma maladie. Moi, je la trouve très lucrative, je me sens parfaitement à mon aise et je ne dépense pas grand-chose en nourriture. Il m’arrive de dîner d’une seule olive. » L’incident n’est pourtant pas anodin : […] la communauté scientifique respectable se désolidarise désormais du freak show.

En 1922, la presse explique les pathologies dont sont affligés les phénomènes de cirque en les imputant à des dysfonctionnements hypophysaires et thyroïdiens. Dix ans plus tard, la médicalisation du handicap est tellement ancrée dans la culture populaire que le film de Tod Browning, dont les acteurs sont des freaks célèbres, commence par signaler que ces déviations anatomiques sont progressivement éradiquées par la médecine moderne. Un chroniqueur du New York Times se demande même « si ce film ne mérite pas d’être projeté dans une clinique plutôt qu’un cinéma ». À la fin des années 1930, les handicapés physiques et mentaux ne sont plus perçus comme des curiosités, mais bien comme des infirmes. […]

Le déclin du freak show peut également s’expliquer par l’apparition de formes concurrentes de divertissement ou, tout simplement, par une pénurie de freaks : la médecine est désormais tellement efficace qu’il n’en reste plus assez pour alimenter la chaîne de production. Mais, si l’on manque de freaks, ce n’est sans doute pas tant en raison de leur guérison que de leur enfermement dans des asiles ou de leur propre désintérêt pour une carrière dans le show business. […]

En 1940, le freak show est moribond. La mise en scène d’individus présentant des anomalies physiques, mentales et comportementales n’est plus aussi lucrative ni même amusante. Les musées à dix cents, qui avaient inauguré et perpétué l’exhibition des freaks, ont disparu. Le cirque, le parc d’attractions et la fête foraine existent encore, mais ils ont été affaiblis par la Grande Dépression, discrédités par leurs propres pratiques et concurrencés par d’autres formes de divertissement. Les sideshows en sont progressivement supprimés. À son apogée, le freak show était le clou du spectacle ; à partir de 1940, il n’attire plus grand monde et les gens respectables s’en détournent. Jadis présenté comme un divertissement éducatif, il est en faillite morale.

 

Ce texte est tiré de La Fabrique des monstres, à paraître le 17 octobre aux éditions Alma. Il a été traduit par Myriam Dennehy.

LE LIVRE
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La Fabrique des monstres de Robert Bogdan, Alma, 2013

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