Les aventures d’Albinik le Gaulois
Publié le 23 octobre 2015. Par La rédaction de Books.

Il n’a pas de casque ailé et son compagnon n’est ni corpulent ni livreur de menhir, mais Albinik le Gaulois va faire face à César. Il est le héros des premiers chapitres de l’épopée à travers les âges d’Eugène Sue. Le début des Mystères du peuple se déroule pendant la guerre des Gaules. « Nos ancêtres » et l’envahisseur romain y sont tout aussi romanesques que dans les albums d’Uderzo et Goscinny.
— Voici enfin le camp de César !, dit Albinik en s’arrêtant. Le repaire du lion…
— Le repaire du fléau de la Gaule. Viens, viens… La soirée s’avance.
— Méroë ! Voici donc le moment venu !
— Hésiterais-tu, maintenant ?
— Il est trop tard… Mais j’aimerais mieux un loyal combat à ciel ouvert. Vaisseau contre vaisseau, soldats contre soldats, épée contre épée. Ah ! Méroë… Pour nous, Gaulois, qui, méprisant les embuscades comme des lâchetés, attachons des clochettes d’airain aux fers de nos lances, afin d’avertir l’ennemi de notre approche, venir ici… traîtreusement…
— Traîtreusement !, s’écria la jeune femme. Et opprimer un peuple libre, est-ce loyal ? Réduire ses habitants en esclavage, les expatrier par troupeaux, le collier de fer au cou… Est-ce loyal ? Massacrer les vieillards, les enfants, livrer les femmes et les vierges aux violences des soldats, est-ce loyal ? Et maintenant, tu hésiterais… Après avoir marché tout un jour, toute une nuit, aux clartés de l’incendie, au milieu de ces ruines fumantes qu’ont faites l’horreur de l’oppression romaine ! Non… non… Pour exterminer les bêtes féroces, tout est bon : l’épieu comme le piège. Hésiter, hésiter ! ! ! Réponds, Albinik ! Sans parler de ta mutilation volontaire, sans parler des dangers que nous bravons en entrant dans ce camp… Ne serons-nous pas, si Hésus aide ton projet, les premières victimes de cet immense sacrifice que nous voulons faire aux dieux ? Va, crois-moi, qui donne sa vie n’a jamais à rougir. Et par l’amour que je te porte, par le sang virginal de notre sœur Hêna, j’ai à cette heure, je te le jure, la conscience d’accomplir un devoir sacré. Viens, viens… La soirée s’avance.
— Ce que Méroë, la juste et la vaillante, trouve juste et vaillant doit être ainsi, dit Albinik en pressant sa compagne contre sa poitrine.
— Oui… oui… Pour exterminer les bêtes féroces tout est bon : l’épieu comme le piège. Qui donne sa vie n’a pas à rougir. Viens…
Les deux époux hâtèrent leur marche vers les lueurs du camp de César. Au bout de quelques instants, ils entendirent, à peu de distance, résonner sur le sol le pas réglé de plusieurs soldats et le cliquetis des sabres sur les armures de fer ; puis à la clarté de la lune, ils virent briller des casques d’acier à aigrettes rouges.
— Ce sont des soldats de ronde qui veillent autour du camp, dit Albinik. Allons à eux…
Et ils eurent bientôt rejoint les soldats romains, dont ils furent aussitôt entourés. Albinik avait appris dans la langue des Romains ces seuls mots : « Nous sommes Gaulois bretons ; nous voulons parler à César. » Telles furent les premières paroles du marin aux soldats. Ceux-ci, apprenant ainsi que les deux voyageurs appartenaient à l’une des provinces soulevées en armes, traitèrent rudement ceux qu’ils regardèrent comme leurs prisonniers, les garrottèrent et les conduisirent au camp.
Ce camp, ainsi que tous ceux des Romains, était défendu par un fossé large et profond, au delà duquel s’élevaient des palissades et un retranchement de terre très élevé, où veillaient des soldats de guet.
Albinik et Méroë furent d’abord conduits à l’une des portes du retranchement. À côté de cette porte, ils ont vu, souvenir cruel, cinq grandes croix de bois : à chacune d’elles était crucifié un marin gaulois, aux vêtements tachés de sang. La lumière de la lune éclairait ces cadavres…
— On ne nous avait pas trompés, dit tout bas Albinik à sa compagne ; les pilotes ont été crucifiés après avoir subi d’affreuses tortures, plutôt que de vouloir piloter la flotte de César sur les côtes de Bretagne.
— Leur faire endurer la torture… La mort sur la croix, répondit Méroë, est-ce loyal ? Hésiterais-tu encore ? Parleras-tu de traîtrise ?
Albinik n’a rien répondu ; mais il a serré dans l’ombre la main de sa compagne. Amenés devant l’officier qui commandait le poste, le marin répéta les seuls mots qu’il sût dans la langue des Romains : « Nous sommes Gaulois bretons ; nous voulons parler à César. » En ces temps de guerre, les Romains enlevaient ou retenaient souvent les voyageurs, afin de savoir par eux ce qui se passait dans les provinces révoltées. César avait donné l’ordre de toujours lui amener les prisonniers ou les transfuges qui pouvaient l’éclairer sur les mouvements des Gaulois.
Les deux époux ne furent donc pas surpris de se voir, selon leur secret espoir, conduits à travers le camp jusqu’à la tente de César, gardée par l’élite de ses vieux soldats espagnols, chargés de veiller sur sa personne.
Albinik et Méroë, amenés dans la tente de César, le fléau de la Gaule, ont été délivrés de leurs liens ; ils ont tâché de contenir l’expression de leur haine, et ont regardé autour d’eux avec une sombre curiosité.
Voilà ce qu’ils ont vu :
La tente du général romain, recouverte au dehors de peaux épaisses, comme toutes les tentes du camp, était ornée au dedans d’une étoffe de couleur pourpre, brodée d’or et de soie blanche ; le sol battu disparaissait sous un tapis de peaux de tigre. César achevait de souper, à demi couché sur un lit de campagne que cachait une grande peau de lion, dont les ongles étaient d’or et la tête ornée d’yeux d’escarboucles. À portée du lit, sur une table basse, les deux époux virent de grands vases d’or et d’argent précieusement ciselés, des coupes enrichies de pierreries. Assise humblement au pied du lit de César (triste spectacle pour une femme libre), Méroë vit une jeune et belle esclave, africaine sans doute, car ses vêtements blancs faisaient ressortir davantage encore son teint couleur de cuivre, où brillaient ses grands yeux noirs ; elle les leva lentement sur les deux étrangers, tout en caressant un grand lévrier fauve, étendu à ses côtés ; elle semblait aussi craintive que le chien.
Les généraux, les officiers, les secrétaires, les jeunes et beaux affranchis de César, se tenaient debout autour de son lit, tandis que des esclaves noirs d’Abyssinie, portant au cou, aux poignets et aux chevilles, des ornements de corail, restaient immobiles comme des statues, tenant à la main des flambeaux de cire parfumée, dont la clarté faisait étinceler les splendides armures des Romains.
César, devant qui Albinik et Méroë ont baissé le regard, de crainte de trahir leur haine, César avait quitté ses armes pour une longue robe de soie richement brodée ; sa tête était nue, rien ne cachait son grand front chauve, de chaque côté duquel ses cheveux bruns étaient aplatis. La chaleur du vin des Gaules, dont il buvait, dit-on, presque chaque soir outre mesure, rendait ses yeux brillants, et colorait ses joues pâles ; sa figure était impérieuse, son sourire moqueur et cruel. Il s’accoudait sur son lit, tenant de sa main, amaigrie par la débauche, une large coupe d’or enrichie de perles ; il la vida lentement et à plusieurs reprises, tout en attachant son regard pénétrant sur les deux prisonniers, placés de telle sorte qu’Albinik cachait presque entièrement Méroë.
César dit en langue romaine quelques paroles à ses officiers. Ils se mirent à rire, l’un d’eux s’approcha des deux époux, repoussa brusquement Albinik en arrière, prit Méroë par la main, et la força ainsi de s’avancer de quelques pas, afin, sans doute, que le général pût la contempler plus à son aise, ce qu’il fit en tendant de nouveau, et sans se retourner, sa coupe vide à l’un de ses jeunes échansons.
Albinik sait se vaincre ; il reste calme en voyant sa chaste femme rougir sous les regards effrontés de César. Celui-ci a bientôt appelé à lui un homme richement vêtu, l’un de ses interprètes, qui, après quelques mots échangés avec le général romain, s’est approché de Méroë, et lui a dit en langue gauloise :
— César demande si tu es fille ou garçon ?
— Moi et mon compagnon, nous fuyons le camp gaulois, répondit ingénument Méroë. Que je sois fille ou garçon, peu importe à César…
À ces paroles, que l’interprète lui traduisit, César se prit à rire d’un rire cynique. Il parut confirmer d’un signe de tête la réponse de Méroë, tandis que les officiers romains partageaient la gaieté de leur général. César continuait de vider coupe sur coupe, en attachant sur l’épouse d’Albinik des yeux de plus en plus ardents ; il dit quelques mots à l’interprète, et celui-ci commença l’interrogatoire des deux prisonniers, transmettant à mesure leurs réponses au général qui lui indiquait ensuite de nouvelles questions.
— Qui êtes-vous ?, a dit l’interprète ; d’où venez-vous ?
— Nous sommes Bretons, répondit Albinik. Nous venons du camp gaulois, établi sous les murs de Vannes, à deux journées de marche d’ici.
— Pourquoi as-tu abandonné l’armée gauloise ?
Albinik ne répondit rien, développa le linge ensanglanté dont son bras était entouré. Les Romains virent alors qu’il n’avait plus sa main gauche. L’interprète reprit :
— Qui t’as mutilé ainsi ?
— Les Gaulois.
— Mais tu es Gaulois toi-même ?
— Peu importe au chef des cent vallées.
Au nom du chef des cent vallées, César a froncé les sourcils, son visage a exprimé la haine et l’envie.
L’interprète a dit à Albinik : Explique toi.
— Je suis marin, je commande un vaisseau marchand ; moi et plusieurs autres capitaines, nous avons reçu l’ordre de transporter par mer des gens armés et de les débarquer dans le port de Vannes, par la baie du Morbihan. J’ai obéi ; un coup de vent a rompu un de mes mâts ; mon vaisseau est arrivé le dernier de tous. Alors, le chef des cent vallées m’a fait appliquer la peine des retardataires. Mais il a été généreux, il m’a fait grâce de la mort ; il m’a donné à choisir entre la perte du nez, des oreilles ou d’un membre. J’ai été mutilé, non pour avoir manqué de courage ou d’ardeur… Cela eût été juste. Je me serais soumis sans me plaindre aux lois de mon pays…
— Mais ce supplice inique, reprit Méroë, Albinik l’a subi parce que le vent de mer s’est levé contre lui… Autant punir de mort celui qui ne peut voir clair dans la nuit noire, celui qui ne peut obscurcir la lumière du soleil !
— Et cette mutilation me couvre à jamais d’opprobre, s’est écrié Albinik. À tous elle dit : Celui-là est un lâche… Je n’avais jamais connu la haine : maintenant mon âme en est remplie ! Périsse cette patrie maudite, où je ne peux plus vivre que déshonoré ! Périsse sa liberté ! Périssent ceux de mon peuple, pourvu que je sois vengé du chef des cent vallées ! Pour cela, je donnerais avec joie les membres qu’il m’a laissés. Voilà pourquoi je suis ici avec ma compagne. Partageant ma honte, elle partage ma haine. Cette haine nous l’offrons à César ; qu’il en use à son gré, qu’il nous éprouve ; notre vie répond de notre sincérité… Quant aux récompenses, nous n’en voulons pas.
— La vengeance, voilà ce qu’il nous faut, ajouta Méroë.
— En quoi pourrais-tu servir César contre le chef des cent vallées ?, a dit l’interprète à Albinik.
— J’offre à César de le servir comme marin, comme soldat, comme guide, comme espion même, s’il le veut.
— Pourquoi n’as-tu pas cherché à tuer le chef des cent vallées, pouvant approcher de lui dans le camp gaulois ?, dit l’interprète au marin. Tu te serais ainsi vengé.
— Aussitôt après la mutilation de mon époux, reprit Méroë, nous avons été chassés du camp : nous ne pouvions y rentrer.
L’interprète s’entretint de nouveau avec le général romain, qui, tout en écoutant, ne cessait de vider sa coupe et de poursuivre Méroë de ses regards audacieux.
— Tu es marin, dis-tu ?, reprit l’interprète ; tu commandais un vaisseau de commerce ?
— Oui.
— Et… Es-tu bon marin ?
— J’ai vingt-huit ans ; depuis l’âge de douze ans je voyage sur mer ; depuis quatre ans je commande un vaisseau.
— Connais-tu bien la côte depuis Vannes jusqu’au canal qui sépare la Grande-Bretagne de la Gaule ?
— Je suis du port de Vannes, près de la forêt de Karnak. Depuis plus de seize ans je navigue continuellement sur ces côtes.
— Serais-tu bon pilote ?
— Que je perde les membres que m’a laissés le chef des cent vallées s’il est une baie, un cap, un îlot, un écueil, un banc de sable, un brisant, que je ne connaisse, depuis le golfe d’Aquitaine jusqu’à Dunkerque.
— Tu vantes ta science de pilote ; comment la prouveras-tu ?
— Nous sommes près de la côte : pour qui n’est pas bon et hardi marin, rien de plus dangereux que la navigation de l’embouchure de la Loire en remontant vers le nord.
— C’est vrai, répondit l’étranger. Hier encore une galère romaine a échoué et s’est perdue sur un banc de sable.
— Qui pilote bien un bateau, dit Albinik, pilote bien une galère, je pense ?
— Oui.
— Faites-nous conduire demain matin sur la côte ; je connais les bateaux de pêcheurs du pays : ma compagne et moi nous suffirons à la manœuvre. Et du haut du rivage, César nous verra raser les écueils, les brisants, et nous en jouer comme le corbeau de mer se joue des vagues qu’il effleure. Alors César me croira capable de piloter sûrement une galère sur les côtes de Bretagne.
L’offre d’Albinik ayant été traduite à César par l’interprète, celui-ci reprit :
— L’épreuve que tu proposes, nous l’acceptons… Demain matin elle aura lieu. Si elle prouve ta science de pilote, peut-être, en prenant toute garantie contre ta trahison, si tu voulais nous tromper, peut-être seras-tu chargé d’une mission qui servira ta haine… plus que tu ne l’espères ; mais il te faudrait pour cela gagner toute la confiance de César.
— Que faire ?
— Tu dois connaître les forces, les plans de l’armée gauloise. Prends garde de mentir, nous avons eu déjà des rapports à ce sujet ; nous verrons si tu es sincère, sinon le chevalet de torture n’est pas loin d’ici.
— Arrivé à Vannes le matin, arrêté, jugé, supplicié presque aussitôt, et ensuite chassé du camp gaulois, je n’ai pu savoir les délibérations du conseil tenu la veille, répondit Albinik ; mais la situation était grave, car à ce conseil les femmes ont été appelées ; il a duré depuis le soleil couché jusqu’à l’aube. Le bruit répandu était que de grands renforts arrivaient à l’armée gauloise.
— Quels étaient ces renforts ?
— Les tribus du Finistère et des Côtes du Nord, celles de Lisieux, d’Amiens, du Perche. On disait même que des guerriers du Brabant arrivaient par mer.
Après avoir traduit la réponse d’Albinik à César, l’interprète reprit :
— Tu dis vrai, tes paroles s’accordent avec les rapports qui nous ont été faits. Mais quelques éclaireurs de l’armée, revenus ce soir, ont apporté la nouvelle que de deux ou trois lieues d’ici, on apercevait du côté du nord les lueurs d’un incendie… Tu viens du nord ? As-tu connaissance de cela ?
— Depuis les environs de Vannes jusqu’à trois lieues d’ici, a répondu Albinik, il ne reste ni une ville, ni un bourg, ni un village, ni une maison… Ni un sac de blé, ni une outre de vin, ni un bœuf, ni un mouton, ni une meule de fourrage, ni un homme, ni une femme, ni un enfant… Approvisionnements, bétail, richesses, tout ce qui n’a pu être emmené a été livré aux flammes par les habitants… À l’heure où je te parle, toutes les tribus des contrées incendiées se sont ralliées à l’armée gauloise, ne laissant derrière elles qu’un désert couvert de ruines fumantes.
À mesure qu’Albinik avait parlé, la surprise de l’interprète était devenue croissante et profonde ; dans son effroi il semblait n’oser croire à ce qu’il entendait, et hésiter à apprendre à César cette redoutable nouvelle. Enfin il s’y résigna…
Albinik ne quitta pas César des yeux, afin de lire sur son visage quelle impression lui causeraient les paroles de l’interprète.
Bien dissimulé était, dit-on, le général romain ; mais à mesure que parlait l’interprète, la stupeur, la crainte, la fureur, et aussi le doute, se trahissaient sur la figure de l’oppresseur de la Gaule… Ses officiers, ses conseillers, se regardaient avec consternation, et échangeaient à voix basse des paroles qui semblaient pleines d’angoisse.
Alors César, se redressant brusquement sur son lit, adressa quelques brèves et violentes paroles à l’interprète, qui dit aussitôt au marin :
— César t’accuse de mensonge. Un tel désastre est impossible… Aucun peuple n’est capable d’un pareil sacrifice. Si tu as menti, tu expieras ton crime dans les tortures !
Albinik et Méroë éprouvèrent une joie profonde en voyant la consternation, la fureur du Romain, qui ne pouvait se résoudre à croire à cette héroïque résolution si fatale pour son armée. Mais les deux époux cachèrent cette joie, et Albinik répondit :
— César a dans son camp des cavaliers numides, aux chevaux infatigables : qu’à l’instant il les envoie en éclaireurs ; qu’ils parcourent non seulement toutes les contrées que nous venons de traverser en une nuit et un jour de marche, mais qu’ils étendent leur course vers l’orient, du côté de la Touraine, qu’ils aillent plus loin encore, jusqu’au Berri, et aussi loin que leurs chevaux pourront les porter, ils traverseront des contrées désertes, ravagées par l’incendie.
À peine Albinik eut-il prononcé ces paroles, que le général romain donna des ordres à plusieurs de ses officiers ; ils sortirent en hâte de sa tente, tandis que lui, revenant à sa dissimulation habituelle, et, sans doute, regrettant d’avoir trahi ses craintes en présence de transfuges gaulois, affecta de sourire, se coucha de nouveau sur sa peau de lion, tendit encore sa coupe à l’un de ses échansons, et la vida, après avoir dit à l’interprète ces paroles, qu’il traduisit ainsi :
— César vide sa coupe en l’honneur des Gaulois… et par Jupiter ! il leur rend grâce d’avoir accompli ce que lui-même voulait accomplir. Car la vieille Gaule s’humiliera, soumise et repentante, devant Rome, comme la plus humble esclave… Ou pas une de ses villes ne restera debout, pas un de ses guerriers vivants, pas un de ses habitants libres !
— Que les dieux entendent César !, a répondu Albinik. Que la Gaule soit esclave ou dévastée, je serai vengé du chef des cent vallées. Car il souffrira mille morts en voyant asservie ou anéantie cette patrie que je maudis maintenant !
Pendant que l’interprète traduisait ces paroles, le général, soit pour mieux dissimuler ses craintes, soit pour les noyer dans le vin, vida plusieurs fois sa coupe, et recommença de jeter sur Méroë des regards de plus en plus ardents ; puis, paraissant réfléchir, il sourit d’un air singulier, fit signe à l’un de ses affranchis, lui parla tout bas, ainsi qu’à l’esclave maure, jusqu’alors assise à ses pieds, et tous deux sortirent de la tente.
L’interprète dit alors à Albinik :
— Jusqu’ici tes réponses ont prouvé ta sincérité. Si la nouvelle que tu viens de donner se confirme, si demain tu te montres habile et hardi pilote, tu pourras servir ta vengeance. Si tu le satisfais, il sera généreux. Si tu le trompes !… Ta punition sera terrible… As-tu vu en entrant dans le camp cinq crucifiés ?
— Je les ai vus.
— Ce sont des pilotes qui ont refusé de nous servir. On les a portés sur la croix, car leurs membres, brisés par la torture, ne pouvaient plus les soutenir. Tel serait ton sort et celui de ta compagne au moindre soupçon…
— Je ne redoute pas plus ces menaces que je n’attends quelque chose de la magnificence de César, reprit fièrement Albinik. Qu’il m’éprouve d’abord, ensuite il me jugera.
— Toi et ta compagne, vous allez être conduits dans une tente voisine ; vous y serez gardés comme prisonniers.