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Les cent jours qui ont fait la légende

Waterloo n’a pas anéanti Napoléon, qui restera une idole tout au long du XIXe siècle et fait aujourd’hui encore l’objet d’une authentique fascination, en France comme ailleurs. En témoignent d’énormes succès de librairie et l’abondance des gadgets à l’effigie de l’Empereur. L’admiration suscitée par ce monarque absolu et sanguinaire tient en partie à l’héritage révolutionnaire qu’il a paradoxalement transmis.

La France, on l’a dit souvent, est une démocratie aux manières de monarchie absolue. Songez à la splendeur cérémonielle dont s’entourent ses présidents, au style hautain, distant, qu’ils ont tendance à adopter ou à la façon dont leur entourage politique reproduit, avec une délicieuse affectation, l’atmosphère d’intrigue et de favoritisme qui régnait à la cour de Versailles. Aucun chef d’État n’a, au cours des dernières décennies (monarques britanniques y compris), affiché un style plus royal que François Mitterrand, prétendument socialiste. Et rien n’est plus étranger à la démocratie française que le « populisme » à l’américaine pratiqué par des hommes comme Andrew Jackson, le septième président des États-Unis, ou George W. Bush. Le mot populiste est une insulte meurtrière, récemment utilisée par les chiraquiens comme par les socialistes contre quiconque osait interpréter le « non » à la Constitution européenne comme un vote de défiance à l’égard de l’élite du pays. Jean-Marie Le Pen est le seul véritable populiste dans la France contemporaine (1). Ce trait singulier de la culture politique locale aide à comprendre pourquoi le pays reste à ce point divisé sur la mémoire de Napoléon Ier, ce monarque absolu aux manières de démocrate. Même si, bien sûr, il tenta de nier. Bonaparte fonda un empire et une cour impériale, se couvrit de mètres d’hermine, recruta une pléiade de poètes et de peintres chargés de l’acclamer comme le nouveau Charlemagne. Il fit ducs d’anciens tambours et instituteurs, roi de Naples un ci-devant commis d’épicerie, et épousa la nièce de Marie-Antoinette. Mais toute cette pompe ne parvint pas à produire l’effet désiré. Si Napoléon inspira loyauté et affection, même dans la défaite, ce ne fut pas en raison de ce prétendu éclat, mais parce que le peuple français continua de voir en lui, comme il l’avait toujours fait, le « petit caporal » qui partageait les risques et les inconforts de ses soldats, le provincial ambitieux à l’accent rustre et plus futé que les têtes couronnées d’Europe, l’amant de Joséphine. Parce qu’il resta en somme, malgré lui, un homme du peuple. Sudhir Hazareesingh ne laisse entendre qu’une seule fausse note dans sa splendide étude de la « légende » de Napoléon dans la France du XIXe siècle : quand il compare Bonaparte et de Gaulle. Il existe bien sûr de nombreux parallèles entre les deux généraux devenus « sauveurs de la nation », qui ont chacun essayé de s’élever au-dessus des compromis et des corruptions de la politique ordinaire. Mais ils diffèrent à la fois dans leur rapport à la République – que de Gaulle sauva, et que Napoléon détruisit – et par leur place dans la mémoire collective. De Gaulle, fondateur de la présidence monarchique de la Ve République, continue d’inspirer le respect, voire une certaine tendresse, mais rien de comparable aux passions que suscite encore Napoléon. À l’évidence, l’Empereur répond aux profonds regrets qui traversent la culture populaire française – non seulement la nostalgie d’une époque de grandeur révolue, mais aussi celle d’un dirigeant avec lequel on puisse se sentir un lien intime et personnel. Voilà le type de relation qu’il est difficile d’imaginer entretenir avec un de Gaulle distant et impérieux. En d’autres temps, un personnage comme celui-là aurait pu inspirer des poèmes épiques, mais Napoléon relève, lui, de l’intimité psychologique du roman. De fait, c’est probablement le personnage de l’histoire occidentale le plus évoqué dans la littérature, sans compter des films par centaines. À Sainte-Hélène, il eut d’ailleurs cette remarque célèbre : « Quel roman que ma vie ! »   Du cognac aux préservatifs Combien de fictions a-t-on écrit sur de Gaulle ? Et combien de fois sa personnalité a-t-elle été employée à des fins commerciales ? L’image de l’Empereur, elle, a été utilisée par toutes sortes de produits, du cognac au chocolat, en passant par les préservatifs. Cherchez « Napoléon » sur eBay et vous trouverez près de 4 000 objets à vendre : films, livres, jeux, poupées, assiettes, verres, carreaux de céramique, bandes dessinées, flacons à xérès, bouteilles de cognac, cafetières, jeux d’échecs, et même des vieilles réclames vantant de la nourriture pour chien (nombre de ces dernières, il est vrai, ne viennent pas de France). Tapez « De Gaulle » et vous ne trouverez qu’une centaine d’articles, pour la plupart des timbres (2). Cette différence explique, au moins autant que le bilan des deux hommes, pourquoi l’élite française vénère de Gaulle, mais considère Napoléon avec une sorte de dédain embarrassé. Aucune grande place parisienne ne porte son nom, et la rue Bonaparte est relativement secondaire. Dans ce grand monument à la mémoire collective que sont Les Lieux de mémoire de Pierre Nora, il ne fait l’objet que d’un seul chapitre, évoquant l’émouvant retour de ses cendres en France en 1840. Autrement dit, l’ouvrage lui accorde à peu près la même place qu’à l’abbaye de Port-Royal ou au dictionnaire Larousse. Pourtant, dans la culture au sens large, il fait encore l’objet d’une curiosité immense, pour ne pas dire obsessionnelle – quoique mâtinée de culpabilité –, et d’une bonne dose d’idolâtrie. Deux séries de romans français en témoignent. La brillante trilogie de Patrick Rambaud (La Bataille, Il neigeait et L’Absent) traite l’Empereur avec un mépris mêlé de fascination. L’action se déroule entre la terrible bataille d’Essling (1809), qui a vu périr 40 000 hommes en l’espace de trente heures, et les derniers jours de l’Empire à Paris en 1814, en passant par la désastreuse retraite de Moscou à l’automne 1812. Napoléon lui-même n’apparaît qu’occasionnellement, à travers le regard cynique d’autres protagonistes. Il apparaît en monstre vulgaire, fatigué, avachi et flatulent, presque totalement indifférent aux immenses souffrances qu’il a provoquées. Rambaud fait revivre les horreurs et la folie de l’époque, tirant les détails d’une masse impressionnante de recherches historiques. Le titre de son deuxième volume, Il neigeait, est tiré du grand poème de Victor Hugo sur Napoléon, L’Expiation. Mais Rambaud, à la différence de Hugo, nous donne à voir une guerre – et un empereur – d’où toute grandeur s’est désormais enfuie. Autrement dit, il nous livre une version puissante de la vulgate chère à la classe politique du pays, qu’avait résumée de Gaulle en personne : « Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes (3). » La Bataille a remporté le prix Goncourt lors de sa sortie en 1997. Vendue à un million d’exemplaires, la tétralogie de Max Gallo embrasse au contraire avec jubilation le mythe du « grand homme » sous sa forme la plus boursouflée. Si Rambaud se focalise moins sur Napoléon que sur les quidams qu’il engloutit dans son sillage, Gallo place l’homme au cœur du récit. La plupart de ses romans prennent la forme d’un monologue intérieur sans fin : l’Empereur se raconte à lui-même l’histoire de sa vie, à mesure qu’elle se déroule. Gallo a un penchant pour l’emphase napoléonienne, sans être véritablement capable de rendre la puissante personnalité qu’elle cache. Les maximes grandiloquentes se succèdent inlassablement. Dans les annales de la mauvaise fiction napoléonienne, la tétralogie de Gallo parvient même à surpasser des classiques tels que la pièce de théâtre coécrite en 1931 par Giovacchino Forzano et Mussolini sur les Cent-Jours, Campo di Maggio.   Son visage sur la Lune Sans surprise, les historiens sérieux penchent aujourd’hui beaucoup plus massivement en faveur de la vision de Rambaud qu’en faveur de la vision de Gallo. Mais la répulsion les conduit malheureusement à sous-estimer l’influence de Napoléon sur la vie politique française après 1815. Dans la majorité des récits, Bonaparte et le bonapartisme disparaissent peu ou prou après Waterloo, ne revenant que pour combler le vide laissé par l’implosion de la révolution de 1848 – et cette fois comme farce plutôt que comme tragédie, pour rependre la formule de Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Le premier et le second Empire sont en général rejetés comme de simples dictatures, le soutien populaire dont Napoléon et son neveu auraient bénéficié s’expliquant une fois pour toutes par l’aspiration de la population à une stabilité postrévolutionnaire, ou par un sentiment de fierté chauvine à l’égard des conquêtes militaires. Pendant cinquante ans, l’inter­prétation la plus répandue de la Restauration fut celle de l’historien français Guillaume de Bertier de Sauvigny, qui faisait le portrait d’une France épuisée et dégoûtée par l’Empereur, prête à se rallier à la dynastie exilée des Bourbons. Et c’était une théorie plausible, s’agissant d’un homme qui avait sacrifié des millions de vies, ruiné le pays, qu’il avait laissé plus petit qu’il ne l’avait trouvé (à son arrivée au pouvoir en 1799, la Rhénanie, le Luxembourg
et la Belgique actuelle faisaient partie de la France). En somme, sa popularité n’aurait pas survécu à sa défaite – pas plus que celle de Hitler, cent trente et un ans plus tard, ne survivrait à la chute du IIIe Reich. Grâce à Hazareesingh, cette thèse n’est plus tenable. Dans La Légende de Napoléon, il démontre brillamment la persistance du bonapartisme populaire bien après Waterloo. S’appuyant sur une abondance de sources de première main, notamment des archives policières de la France entière, il montre que Napoléon est resté une idole politique pendant l’essentiel du XIXe siècle. Après la Restauration, le courant bonapartiste fut déclaré hors la loi et les signes ostensibles de fidélité à l’Empereur devinrent passibles d’emprisonnement. Mais son image n’en était pas moins omniprésente. Hazareesingh a ainsi découvert un florissant commerce d’objets napoléoniens de toute sorte : pièces de monnaie, dessins, caricatures, jeux de cartes, tabatières, mini-statuettes. La tentative de dissimulation d’une de ces figurines dans un verre de vin conduisit même un jour à l’ingestion accidentelle de la chose : après avoir failli s’étouffer avec l’Empereur miniature, le bonapartiste malchanceux termina en prison. Hazareesingh révèle aussi qu’un paysan prétendit voir le visage de Napoléon sur la Lune. Des rumeurs quant à son deuxième retour en France circulaient sans cesse, confortées par l’apparition régulière d’imposteurs prétendant à la pourpre impériale – dans les années 1840, plus de fous français se prenaient pour Napoléon que pour n’importe quel autre personnage, à l’exception de Jésus-Christ. D’autres exprimaient leur espoir en arborant des violettes au revers de leur redingote : Napoléon était revenu de l’île d’Elbe en mars 1815, le mois où elles fleurissent (4). Son nom et son image restèrent importants pour les mouvements antimonarchistes clandestins, et dans la période qui suivit immédiatement les Cent-Jours et la seconde abdication de l’Empereur, les tentatives du nouveau pouvoir de punir les responsables bonapartistes provoquèrent des troubles. L’anniversaire de Napoléon, le 15 août, qui avait été la fête nationale de la France sous l’Empire, continua d’être célébré sous la forme de ce qu’Hazareesingh nomme joliment une « anti-fête » : un jour d’exubérance populaire débridée et de défiance à l’égard d’un Louis XVIII goutteux et fort peu charismatique, replacé sur le trône par les alliés victorieux. Hormis Bertier de Sauvigny, Hazareesingh a une cible plus éminente à l’esprit : le regretté François Furet. Dans son œuvre, l’historien ignore en effet passablement la rémanence du bonapartisme, tout en postulant la survivance d’une tradition révolutionnaire indomptée qui coule, telle un puissant fleuve souterrain, à la fois sous l’Empire et sous la monarchie restaurée, pour rejaillir à l’air libre en 1848 (et à nouveau en 1871, après la chute du second Empire). Hazareesingh fait valoir sans ménagement qu’il était absurde de la part de Furet, dont les travaux majeurs portent essentiellement sur la période 1789-1794, d’affirmer que le courant révolutionnaire avait pris sa forme définitive dès cette époque, et qu’il aurait très peu changé tout au long des deux décennies suivantes. Hazareesingh soutient au contraire que ce courant était dans une large mesure enclos dans le bonapartisme ; et, après 1815, les deux traditions s’enchevêtrèrent inextricablement. Napoléon a peut-être mis fin à la République, mais non sans préserver le legs révolutionnaire de l’égalité civile, de la souveraineté populaire, de la tolérance religieuse, de la confiscation des terres de l’Église et du drapeau tricolore. Quand il déclara, après le coup d’État du 18 brumaire, « Je suis la Révolution », il n’avait pas tout à fait tort. Certes, à l’époque de sa première reddition et de son abdication en 1814, les lettres de créances révolutionnaires de Napoléon étaient devenues quasiment illisibles, en raison de ses prétentions impériales toujours plus grandioses, et parce qu’il avait créé une nouvelle noblesse, rétabli l’esclavage aux Antilles et épousé une Habsbourg. S’il était resté en exil sur l’île d’Elbe, il ne serait probablement jamais devenu un symbole aussi puissant de lendemains révolutionnaires toujours possibles. Comme le fait remarquer avec perspicacité Hazareesingh, les Cent-Jours changèrent tout. Lors de ce fameux épisode pendant lequel il revint de l’île d’Elbe, et rallia la France derrière lui une nouvelle fois – avant de perdre la bataille de Waterloo face à Wellington et de s’embarquer à bord d’un vaisseau de guerre anglais, le Bellerophon, pour un exil définitif à Sainte-Hélène –, Napoléon adopta une nouvelle Constitution libérale et renonça ouvertement à ses vieux projets de conquête. Il séduisit Benjamin Constant, son détracteur le plus fervent du camp libéral, au point d’en faire un collaborateur (5). Et à Sainte-Hélène, à force de subir les humiliations mesquines infligées par son geôlier anglais, sir Hudson Lowe, le personnage vaguement comique prit un visage tragique : cet homme jugé pitoyable jusqu’alors apparaissait désormais profondément émouvant. Cette transformation fut définitivement scellée par la publication de ses souvenirs, recueillis par Emmanuel de Las Cases sous le titre Mémorial de Sainte-Hélène et publiés en 1822, dont le succès populaire assura la gloire posthume de Napoléon bien davantage qu’aucune de ses victoires. À vrai dire, le virage libéral des Cent-Jours ne fut guère plus qu’un stratagème politique de dernière minute. Mais il permit à l’opinion française d’associer étroitement le nom de Bonaparte à la Révolution – au moins jusqu’au coup d’État de Louis Napoléon en 1851, qui l’assimila de nouveau, et pour de bon, à la tyrannie. Aventures étrangères L’une des réussites du livre, et non des moindres, est de rendre plus intelligible l’ascension de Louis Napoléon. Comment ce pâle épigone de son oncle dominateur, auteur de deux coups d’État ridiculement calamiteux en 1836 et 1840, a-t-il pu s’emparer du pouvoir et fonder un second Empire plus durable encore que le premier ? Si le bonapartisme pesait après 1815 aussi peu que l’ont prétendu Bertier de Sauvigny et Furet, l’ascension de Louis Napoléon ne pouvait s’expliquer que comme un signe de désespoir, de crédulité ou de faiblesse du peuple. Hazareesingh montre au contraire que Louis Napoléon disposait d’un soutien solide, et put exploiter l’association du nom de Bonaparte avec les principes de la Révolution. En fait, cette exploitation astucieuse de l’héritage l’a non seulement propulsé à la tête de l’État, mais l’a aidé à s’y maintenir jusqu’à la catastrophe de la guerre franco-prussienne en 1871, malgré le coup d’État amplement condamné de 1851 et une série d’aventures étrangères allant du douteux au désastreux (une absurde tentative, en 1860, de transformer le Mexique en un État vassal). Hazareesingh explore ces thèmes plus avant dans son autre ouvrage, d’une portée moins générale mais tout aussi instructif, La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait un 15 août (6). Les lecteurs commenceront peut-être par se demander si l’existence d’un Napoléon dans le panthéon des saints catholiques leur avait échappé, et il est vrai que personne n’avait entendu parler d’un tel personnage avant 1805, quand l’Empereur demanda au pape de canoniser un nouveau saint à l’occasion de son anniversaire. Rome étant sous le contrôle des armées françaises, le pape « découvrit » comme par hasard un martyr romain du nom de Neopolis (il est quasiment certain qu’il n’a jamais existé). Qualifié de saint patron des guerriers, Neopolis-Napoléon devint le prétexte à la plus éhontée des propagandes jamais produites par un régime qui s’était déjà surpassé dans ce domaine (songeons à la colonne Vendôme (7)), multipliant les images d’un saint Napoléon auréolé et présentant une ressemblance d’une douteuse exactitude avec son homonyme. De 1806 à 1813, l’anniversaire de l’Empereur et le jour du saint remplacèrent le 14 juillet en tant que fête nationale – et ce fut de nouveau le cas après l’instauration du second Empire en 1852. Hazareesingh s’en prend ici à un personnage encore plus éminent que Furet : Alexis de Tocqueville, qui fustigeait le second Empire, dans lequel il voyait un despotisme grossier dénué de tout esprit civique. Or, si elle a fini par reconnaître que le régime avait pris un tournant libéral dans ses dernières années, la communauté des historiens a largement fait sienne la vision tocquevillienne, tout comme le jugement cinglant de Victor Hugo sur l’empereur qu’il surnommait « Napoléon le Petit ». Seule la IIIe République, lit-on généralement, aurait réussi à installer une véritable culture civique en France et à fondre en une seule nation ses diverses provinces et populations (dont la moitié parlait encore le patois). Si l’on en croit cette perspective, les célébrations de la Saint-Napoléon sous le second Empire auraient dû être fort tristes. Hazareesingh montre qu’il n’en était rien en s’appuyant sur des archives méconnues. Dans la plupart des cas, les Français fêtaient le 15 août avec un véritable enthousiasme, et en masse. Cette manifestation devint le principal moment d’expression patriotique et offrit à l’État français un moyen supplémentaire d’affirmer son autorité spirituelle face à celle de l’Église. L’anniversaire de Napoléon tombait en effet le jour de l’Assomption, et la coïncidence permit d’enserrer les célébrations religieuses dans la fête nationale. Si les livres d’Hazareesingh ont un défaut, c’est parfois leur absence d’esprit critique par rapport aux archives officielles. Les officiers de police de la Restauration, qui savaient tous à quoi s’en tenir sur la légitimité douteuse du régime, étaient hypersensibles au moindre soupçon de résurgence bonapartiste, surtout après les Cent-Jours. Leurs signalements méticuleux d’incidents mineurs témoignent peut-être davantage d’un excès de prudence que d’autre chose. En l’absence de données fiables sur l’état général de l’opinion publique française, il reste difficile de dire avec certitude dans quelle mesure les bonapartistes d’Hazareesingh étaient d’authentiques nostalgiques. De même, il sous-estime sans doute l’intérêt qu’avaient les fonctionnaires locaux, les journalistes et la police à forcer le trait, chaque 15 août, en exagérant­ dans leurs comptes rendus l’ampleur de la participation et de l’enthousiasme populaires. D’une manière plus générale, on ignore dans quelle mesure ces preuves supposées d’un engouement populaire pour les deux Napoléon allaient nécessairement de pair avec une sympathie politique à leur égard. Le marché des objets de collection bonapartistes relevait certainement, dans les années 1820, d’un phénomène de curiosité comparable à celui qui anime aujourd’hui les ventes sur eBay. En ce qui concerne le second Empire, un souci très apolitique du sort des forces françaises engagées à l’étranger (dans les guerres de Crimée, puis d’Italie) a probablement poussé les républicains à prendre part aux manifestations patriotiques, de la même manière que des Américains haïssant Bush placardaient il y a quelques années sur leurs pare-brise des autocollants « Soutenons nos soldats ! ». Mais si Hazareesingh trouve des preuves inattendues d’admiration pour Napoléon dans la France du XIXe siècle, l’historien américain Stuart Semmel a fait, de façon plus surprenante, la même découverte pour l’Angleterre. Dans l’ouvrage Napoleon and the British (8), il démontre en effet que, même au plus fort des guerres napoléoniennes, quand la plupart des Anglais traitaient l’Empereur d’« Ogre corse », une partie non négligeable de l’opinion lui gardait sa sympathie. Et ce n’est pas le seul point sur lequel les deux historiens se rejoignent. Semmel voit lui aussi dans les Cent-Jours le moment crucial qui a décidé de la réputation de Napoléon : en Angleterre presque autant qu’en France, l’épisode a fait de lui un personnage capable d’émouvoir les foules, et une idole des libéraux. Les autorités britanniques en avaient à tel point conscience qu’elles ordonnèrent au Bellerophon, en route pour Sainte-Hélène en 1815, de quitter les eaux territoriales, probablement par crainte qu’un magistrat compatissant excipe de la loi d’Habeas corpus pour garder Napoléon sur le sol anglais.   L’« empereur de Garrat » À première vue, ce fond d’admiration britannique semble constituer la principale nouveauté du livre. Semmel fait preuve de moins d’originalité quand il décrit comment le pays est passé d’un enthousiasme initial à cette phase finale de sympathie, après avoir traversé une période de haine intense entre 1808 et 1815, quand les soldats anglais combattaient les Français dans la péninsule Ibérique. Mais ce qui distingue son ouvrage, c’est là aussi l’extraordinaire richesse de son analyse et la masse des matériaux exhumés. Prenez l’« empereur de Garrat ». Au XVIIIe siècle, la commune de Garrat, au sud de Londres, « élisait » régulièrement un ouvrier ou un artisan à la charge de maire ou de membre du Parlement. Ce rituel constituait ce qu’Hazareesingh appellerait une « anti-fête » : un défi tapageur et symbolique à l’autorité constituée. Jusque-là, on pensait qu’il avait disparu dans les années 1790, mais Semmel a découvert que les électeurs s’étaient de nouveau réunis en 1804, cette fois pour nommer empereur un vendeur de muffins du nom de Harry Dimsdale, avec un bol à punch en guise de couronne. La principale cible de la cérémonie était Napoléon, lequel allait être en décembre 1804 à Notre-Dame de Paris le protagoniste d’une version plus fastueuse de cette même célébration. Semmel a également retrouvé la trace d’un millénariste dingo qui tenta désespérément d’assimiler Napoléon à la Bête de l’Apocalypse en couchant sur le papier les abréviations latines des titres de général, consul et empereur napoléoniens (DVX, CL, I), et en expliquant que la somme était égale à 666. Sans oublier l’histoire du journaliste Lewis Goldsmith, qui travaillait pour Napoléon à Paris et publiait une revue de propagande en anglais. Une fois de retour en Angleterre, Goldsmith publia un livre de révélations sensationnelles contre Napoléon et devint son plus virulent détracteur. D’autres accomplirent le parcours idéologique inverse, tel le journaliste et homme politique William Cobbett, qui passa d’un conservatisme nourri de haine envers l’Empereur à un radicalisme « napoléonophile » obsessionnel. En septembre 1815, Cobbett publia une ode à l’Empereur exilé : « Et pourtant, comme votre crépuscule est resplendissant / Transportée dans une tombe vivante […] / Votre gloire vit encore dans le cœur de chaque homme libre. » Les spécialistes d’histoire cultu­­relle ont tendance, aujourd’hui, à traiter les textes étudiés comme des jeux de mots sophistiqués, négligeant les émotions qu’ils exprimaient et inspiraient. Semmel se laisse parfois aller à ce travers, mais il effectue pour l’essentiel un excellent travail en faisant revivre les peurs et les espoirs de cette période de guerre totale. Certes, il est difficile de prendre au sérieux certaines des angoisses de l’époque, comme celle de savoir comment l’Angleterre aurait supporté l’occupation française si, par exemple, la bière brune et le fromage anglais avaient été interdits et remplacés par la « soupe maigre » et la « liqueur de boyaux de rat ». Et si Londres avait été rebaptisé « Bonapartopolis » ? Comparé à ce que Hitler aurait pu faire, cela semble assez bénin. Mais Semmel insiste à juste titre sur le fait qu’ayant vu Napoléon étendre son empire à l’ensemble de l’Europe continentale et menacer le commerce anglais et les Îles elles-mêmes, de nombreux Britanniques pensaient leur mode de vie en sursis. Du fait de l’intensité de ces angoisses et de ces doutes, la persistance d’un courant favorable à Napoléon tout au long des diverses guerres menées contre ses troupes paraît des plus étonnante. Semmel colle si étroitement aux textes qu’il ne prête pas vraiment attention à cette anomalie et ne se donne même pas la peine d’enquêter sur les menaces et le harcèlement que des auteurs comme Cobbett et le poète Leigh Hunt eurent à subir pour avoir soutenu le chef d’une puissance ennemie. Mais les éléments qu’il présente ont le mérite de nous rappeler que l’Angleterre de l’époque était plus ouverte à un vrai débat politique qu’elle ne l’est aujourd’hui (et on en dira autant de n’importe quel autre pays occidental). Quand un auteur américain éprouvant des sympathies pour les ennemis de la nation a-t-il pour la dernière fois possédé ne serait-ce qu’une part de l’influence qui fut celle de Cobbett pendant les guerres napoléoniennes ? Pris ensemble, les travaux de Semmel et Hazareesingh soulèvent une autre question troublante. Même si les Anglais étaient à l’évidence beaucoup plus hostiles à Napoléon que les Français, l’éventail des opinions était étonnamment semblable dans les deux pays, surtout après les Cent-Jours. Presque chaque écrivain anglais avait un équivalent français, et ces similitudes témoignent éloquemment de l’esprit cosmopolite des élites européennes au lendemain des Lumières. À cette époque, les milieux les mieux éduqués d’Angleterre et de France (mais aussi d’Italie, d’Allemagne ou des États-Unis) avaient une meilleure connaissance de leurs cultures respectives que leurs homologues d’aujour­d’hui, à l’ère supposée de la mondialisation. Ils lisaient davantage les mêmes ouvrages et participaient à plus de débats communs. Ni la guerre, ni même l’internement par Napoléon de milliers d’Anglais surpris sur le sol français après la rupture de la paix d’Amiens en 1803 n’ont interrompu ces contacts. Napoléon était peut-être l’empereur des Français, mais il était la propriété culturelle du monde occidental tout entier.   Cet article est paru dans la London Review of Books en juin 2005. Il a été traduit par Philippe Babo.
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