Les cent jours qui ont fait la légende
par David Bell

Les cent jours qui ont fait la légende

Waterloo n’a pas anéanti Napoléon, qui restera une idole tout au long du XIXe siècle et fait aujourd’hui encore l’objet d’une authentique fascination, en France comme ailleurs. En témoignent d’énormes succès de librairie et l’abondance des gadgets à l’effigie de l’Empereur. L’admiration suscitée par ce monarque absolu et sanguinaire tient en partie à l’héritage révolutionnaire qu’il a paradoxalement transmis.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2012. Par David Bell
La France, on l’a dit souvent, est une démocratie aux manières de monarchie absolue. Songez à la splendeur cérémonielle dont s’entourent ses présidents, au style hautain, distant, qu’ils ont tendance à adopter ou à la façon dont leur entourage politique reproduit, avec une délicieuse affectation, l’atmosphère d’intrigue et de favoritisme qui régnait à la cour de Versailles. Aucun chef d’État n’a, au cours des dernières décennies (monarques britanniques y compris), affiché un style plus royal que François Mitterrand, prétendument socialiste. Et rien n’est plus étranger à la démocratie française que le « populisme » à l’américaine pratiqué par des hommes comme Andrew Jackson, le septième président des États-Unis, ou George W. Bush. Le mot populiste est une insulte meurtrière, récemment utilisée par les chiraquiens comme par les socialistes contre quiconque osait interpréter le « non » à la Constitution européenne comme un vote de défiance à l’égard de l’élite du pays. Jean-Marie Le Pen est le seul véritable populiste dans la France contemporaine (1). Ce trait singulier de la culture politique locale aide à comprendre pourquoi le pays reste à ce point divisé sur la mémoire de Napoléon Ier, ce monarque absolu aux manières de démocrate. Même si, bien sûr, il tenta de nier. Bonaparte fonda un empire et une cour impériale, se couvrit de mètres d’hermine, recruta une pléiade de poètes et de peintres chargés de l’acclamer comme le nouveau Charlemagne. Il fit ducs d’anciens tambours et instituteurs, roi de Naples un ci-devant commis d’épicerie, et épousa la nièce de Marie-Antoinette. Mais toute cette pompe ne parvint pas à produire l’effet désiré. Si Napoléon inspira loyauté et affection, même dans la défaite, ce ne fut pas en raison de ce prétendu éclat, mais parce que le peuple français continua de voir en lui, comme il l’avait toujours fait, le « petit caporal » qui partageait les risques et les inconforts de ses soldats, le provincial ambitieux à l’accent rustre et plus futé que les têtes couronnées d’Europe, l’amant de Joséphine. Parce qu’il resta en somme, malgré lui, un homme du peuple. Sudhir Hazareesingh ne laisse entendre qu’une seule fausse note dans sa splendide étude de la « légende » de Napoléon dans la France du XIXe siècle : quand il compare Bonaparte et de Gaulle. Il existe bien sûr de nombreux parallèles entre les deux généraux devenus « sauveurs de la nation », qui ont chacun essayé de s’élever au-dessus des compromis et des corruptions de la politique ordinaire. Mais ils diffèrent à la fois dans leur rapport à la République – que de Gaulle sauva, et que Napoléon détruisit – et par leur place dans la mémoire collective. De Gaulle, fondateur de la présidence monarchique de la Ve République, continue d’inspirer le respect, voire une certaine tendresse, mais rien de comparable aux passions que suscite encore Napoléon. À l’évidence, l’Empereur répond aux profonds regrets qui traversent la culture populaire française – non seulement la nostalgie d’une époque de grandeur révolue, mais aussi celle d’un dirigeant avec lequel on puisse se sentir un lien intime et personnel. Voilà le type de relation qu’il est difficile d’imaginer entretenir avec un de Gaulle distant et impérieux. En d’autres temps, un personnage comme celui-là aurait pu inspirer des poèmes épiques, mais Napoléon relève, lui, de l’intimité psychologique du roman. De fait, c’est probablement le personnage de l’histoire occidentale le plus évoqué dans la littérature, sans compter des films par centaines. À Sainte-Hélène, il eut d’ailleurs cette remarque célèbre : « Quel roman que ma vie ! »   Du cognac aux préservatifs Combien de fictions a-t-on écrit sur de Gaulle ? Et combien de fois sa personnalité a-t-elle été employée à des fins commerciales ? L’image de l’Empereur, elle, a été utilisée par toutes sortes de produits, du cognac au chocolat, en passant par les préservatifs. Cherchez « Napoléon » sur eBay et vous trouverez près de 4 000 objets à vendre : films, livres, jeux, poupées, assiettes, verres, carreaux de céramique, bandes dessinées, flacons à xérès, bouteilles de cognac, cafetières, jeux d’échecs, et même des vieilles réclames vantant de la nourriture pour chien (nombre de ces dernières, il est vrai, ne viennent pas de France). Tapez « De Gaulle » et vous ne trouverez qu’une centaine d’articles, pour la plupart des timbres (2). Cette différence explique, au moins autant que le bilan des deux hommes, pourquoi l’élite française vénère de Gaulle, mais considère Napoléon avec une sorte de dédain embarrassé. Aucune grande place parisienne ne porte son nom, et la rue Bonaparte est relativement secondaire. Dans ce grand monument à la mémoire collective que sont Les Lieux de mémoire de Pierre Nora, il ne fait l’objet que d’un seul chapitre, évoquant l’émouvant retour de ses cendres en France en 1840. Autrement dit, l’ouvrage lui accorde à peu près la même place qu’à l’abbaye de Port-Royal ou au dictionnaire Larousse. Pourtant, dans la culture au sens large, il fait encore l’objet d’une curiosité immense, pour ne pas dire obsessionnelle – quoique mâtinée de culpabilité –, et d’une bonne dose d’idolâtrie. Deux séries de romans français en témoignent. La brillante trilogie de Patrick Rambaud (La Bataille, Il neigeait et L’Absent) traite l’Empereur avec un mépris mêlé de fascination. L’action se déroule entre la terrible bataille d’Essling (1809), qui a vu périr 40 000 hommes en l’espace de trente heures, et les derniers jours de l’Empire à Paris en 1814, en passant par la désastreuse retraite de Moscou à l’automne 1812. Napoléon lui-même n’apparaît qu’occasionnellement, à travers le regard cynique d’autres protagonistes. Il apparaît en monstre vulgaire, fatigué, avachi et flatulent, presque totalement indifférent aux immenses souffrances qu’il a provoquées. Rambaud fait revivre les horreurs et la folie de l’époque, tirant les détails d’une masse impressionnante de recherches historiques. Le titre de son deuxième volume, Il neigeait, est tiré du grand poème de Victor Hugo sur Napoléon, L’Expiation. Mais Rambaud, à la différence de Hugo, nous donne à voir une guerre – et un empereur – d’où toute grandeur s’est désormais enfuie. Autrement dit, il nous livre une version puissante de la vulgate chère à la classe politique du pays, qu’avait résumée de Gaulle en personne : « Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes (3). » La Bataille a remporté le prix Goncourt lors de sa sortie en 1997. Vendue à un million d’exemplaires, la tétralogie de Max Gallo embrasse au contraire avec jubilation le mythe du « grand homme » sous sa forme la plus boursouflée. Si Rambaud se focalise moins sur Napoléon que sur les quidams qu’il engloutit dans son sillage, Gallo place l’homme au cœur du récit. La plupart de ses romans prennent la forme d’un monologue intérieur sans fin : l’Empereur se raconte à lui-même l’histoire de sa vie, à mesure qu’elle se déroule. Gallo a un penchant pour l’emphase napoléonienne, sans être véritablement capable de rendre la puissante personnalité qu’elle cache. Les maximes grandiloquentes se succèdent inlassablement. Dans les annales de la mauvaise fiction napoléonienne, la tétralogie de Gallo parvient même à surpasser des classiques tels que la pièce de théâtre coécrite en 1931 par Giovacchino Forzano et Mussolini sur les Cent-Jours, Campo di Maggio.   Son visage sur la Lune Sans surprise, les historiens sérieux penchent aujourd’hui beaucoup plus massivement en faveur de la vision de Rambaud qu’en faveur de la vision de Gallo. Mais la répulsion les conduit malheureusement à sous-estimer l’influence de Napoléon sur la vie politique française après 1815. Dans la majorité des récits, Bonaparte et le bonapartisme disparaissent peu ou prou après Waterloo, ne revenant que pour combler le vide laissé par l’implosion de la révolution de 1848 – et cette fois comme farce plutôt que comme tragédie, pour rependre la formule de Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Le premier et le second Empire sont en général rejetés comme de simples dictatures, le soutien populaire dont Napoléon et son neveu auraient bénéficié s’expliquant une fois pour toutes par l’aspiration de la population à une stabilité postrévolutionnaire, ou par un sentiment de fierté chauvine à l’égard des conquêtes militaires. Pendant cinquante ans, l’inter­prétation la plus répandue de la Restauration fut celle de l’historien français Guillaume de Bertier de Sauvigny, qui faisait le portrait d’une France épuisée et dégoûtée par l’Empereur, prête à se rallier à la dynastie exilée des Bourbons. Et c’était une théorie plausible, s’agissant d’un homme qui avait sacrifié des millions de vies, ruiné le pays, qu’il avait laissé plus petit qu’il ne l’avait trouvé (à son arrivée au pouvoir en 1799, la Rhénanie, le Luxembourg et la Belgique actuelle faisaient partie de la France). En somme, sa popularité n’aurait pas survécu à sa défaite – pas plus que celle de Hitler, cent trente et un ans plus tard, ne survivrait à la chute du IIIe Reich. Grâce à Hazareesingh, cette thèse n’est plus tenable. Dans La Légende de Napoléon, il démontre brillamment la persistance du bonapartisme populaire bien après Waterloo. S’appuyant sur une abondance de sources de première main, notamment des archives policières de la France entière, il montre que Napoléon est resté une idole politique pendant l’essentiel du XIXe siècle. Après la Restauration, le courant bonapartiste fut déclaré hors la loi et les signes ostensibles de fidélité à l’Empereur devinrent passibles d’emprisonnement. Mais son image n’en était pas moins omniprésente. Hazareesingh a ainsi découvert un florissant commerce d’objets napoléoniens de toute sorte : pièces de monnaie, dessins, caricatures, jeux de cartes, tabatières, mini-statuettes. La tentative de dissimulation d’une de ces figurines dans un verre de vin conduisit même un jour à l’ingestion accidentelle de la…
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