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Les Desperate housewives du polar

Les romans noirs destinés aux femmes d’âge mûr, déprimées par leur vie de famille et contrariées dans leurs aspirations, rencontrent aujourd’hui un immense succès. D’où vient l’engouement pour ce nouveau genre de polar, où le foyer apparaît comme un théâtre aussi terrifiant que sanguinaire ?

 

 


©Stephanie Lacombe/Picturetank

Comme leurs lectrices, les romancières du « chick noir » se sont souvent mariées tard, après avoir assis leur carrière, et baignent dans la routine.

Quelques histoires vraies d’universitaires hétérosexuelles : une spécialiste de philosophie politique européenne fait une balade dans l’ouest des États-Unis avec un Italien au volant de son Alfa Romeo, puis divorce de son mari ; une romancière hésite entre réduction mammaire et adoption puis opte pour la seconde solution ; une poétesse s’installe en Europe pour suivre un avocat marié, puis s’en retourne dans son foyer retrouver sa famille.

Malgré leur côté cliché, ces scénarios ne sortent pas de l’actuelle vague de thrillers qui place la terreur au cœur de la sphère familiale. Ils sont issus de la vraie vie. Mais ils fournissent un arrière-plan sociologique à un genre naissant : le roman à l’eau de rose qui part en vrille. Des récits de démence à vous faire dresser les cheveux sur la tête, voilà le saut dans l’inconnu qu’offre aux femmes la vie dans un foyer hétérosexuel à notre époque. Comment avoir un cerveau – non, comment être cérébrale – tout en étant épouse et mère alors que l’ennui de la vie de famille, même si les tâches sont partagées, peut vous rendre folle.

Car le patriarcat et la misogynie ont survécu au mouvement d’émancipation, et, malgré les nombreuses femmes qui réussissent, les contraintes du travail – productif et reproductif – continuent de les maintenir à la place qui leur est assignée. Étouffement des talents féminins sur le lieu de travail, refoulement des désirs féminins dans la famille : ce cocktail détonant alimente aujourd’hui les tendances de la fiction destinée au marché de masse.

Pendant tout l’été, j’ai lu avec zèle les best-sellers du New York Times destinés aux femmes. Des livres de poche vendus aux voyageurs dans les librairies des aéroports ; des ouvrages formatés pour les clubs de lecture, avec questions à la fin pour alimenter la discussion. Situées à Londres, Chicago, Sydney ou New York, ces histoires de secrets et de trahisons révèlent ce cœur des ténèbres qu’est le mariage. Avec des titres qui mettent la tromperie en avant (La Femme d’un homme, Le Secret du mari, « Avant notre rencontre », ou encore Avant d’aller dormir (1), ce dernier dû à S. J. Watson, l’homme qui fonda le genre en 2011), ces livres se délectent de la vanité qu’il y a à vouloir gagner sur tous les tableaux.

Les femmes de ces romans habitent des cuisines immaculées, portent des tenues élégantes et des ongles parfaits, sont parfois très bien payées, possèdent souvent un doctorat (mais pas le poste qui va avec leur qualification). Elles peuvent s’être mariées récemment, sentant tourner les aiguilles de leur horloge biologique ; ou bien elles se réveillent un beau matin en comprenant que, malgré des décennies de vie commune, elles ignorent tout de leur mari, pour une raison ou pour une autre (dont l’amnésie). Certaines ont un chien, d’autres des enfants, mais toutes sont des cuisinières accomplies et font leur jogging quotidien pour rester en forme. Elles vivent dans ce monde raffiné où l’on a plaisir à prendre un verre de vin blanc avec son mari et ses amis ; ce sont des femmes indépendantes, voire créatives (en tout cas, elles pensaient l’être autrefois) et se retrouvent à présent seules, prisonnières d’une inextricable toile d’araignée. Le mariage n’est pas une partie de plaisir.

Ces romans ne sont pas très agréables à lire, ils ne vous donnent même pas cette envie de les dévorer jusqu’à la dernière page dont parlent les quatrièmes de couverture. Avec leur intrigue qui se traîne et leur prose terne, ils se ressemblent tous, comme se confondent tous ces couples insipides. On a l’impression de parcourir un seul livre énorme, un même voisinage où les intrigues, les personnages et même les décors se mêlent. En résumé : les maris sont indignes de confiance, et tout en eux est brumeux, leur passé, leurs désirs, leur emploi, leur comportement.

En un sens, ces ouvrages abordent indirectement le problème de la violence domestique, mais pour l’inverser, puisque, dans la vraie vie, les hommes commettent près de 90 % des meurtres, dont la victime est souvent leur compagne. Ici, les hommes gagnent de l’argent et entretiennent leur épouse, mais tout cela n’est qu’un château de cartes prêt à s’effondrer d’un moment à l’autre : ces femmes autrefois indépendantes, qui ont renoncé à un bon poste pour suivre leur mari dans un autre pays ou gagnent davantage que lui mais grâce à un travail précaire – comme vendre des Tupperware – , ne se mettent pas en avant. Elles se tiennent plutôt à l’écart, sachant que leur homme est un assassin, un violeur ou un maître-chanteur. Au mieux, le sale type couche avec la fille de son meilleur ami. Jadis puissantes, devenues des coquilles vides, elles doivent apprendre les règles fondamentales du quotidien. Aujourd’hui, laver les vitres ; demain, découvrir que son conjoint a étranglé une femme. Mais le jour d’après… eh bien : « Lecteur, je l’ai tué. » (2)

Depuis début 2014, les journalistes suivent l’explosion du « chick noir », c’est-à-dire du polar écrit par et pour des femmes (3). Comme le souligne Rebecca Whitney, auteure du Pacte des menteurs (4), les lectrices et les romancières sont souvent des épouses et des mères de famille ; elles se sont mariées tard, après avoir assis leur carrière, et nagent dans la routine – une vie quotidienne souvent racontée de manière obsessionnelle sur les réseaux sociaux et qui fait l’objet d’une psychanalyse de comptoir entre copines. Les livres affirment clairement que connaître quelqu’un est impossible, même à l’ère de la traque sur Internet ; et c’est ça qui est terrifiant. Le passé est suspect au plus haut point ; nous devons vivre dans l’instant. Lucie Whitehouse (auteure de « Avant notre rencontre ») définit le « chick noir » comme « des thrillers psychologiques qui explorent les angoisses de nombreuses femmes. Ils évoquent le côté sombre des relations humaines, les dangers liés à l’intimité, l’idée que vous ne pouvez jamais vraiment savoir quel homme est votre compagnon […]. Dans ces livres, le danger dort à vos côtés ».

Malgré le succès phénoménal du roman de Gillian Flynn Les Apparences (5) (septième livre le plus vendu sur Amazon en vingt ans), qui pourrait faire croire qu’il s’agit d’un phénomène américain, le genre du chick noir a décollé en Grande-Bretagne, où l’horreur « gothique » et la vidéosurveillance sont depuis longtemps omniprésentes dans les rues et les esprits. Les critiques britanniques se sont empressés de signaler des antécédents évidents : Patricia Highsmith, Daphne du Maurier, et même Charlotte Brontë. Mais qu’en est-il d’autres influences modernes ? Qu’est-ce qui, dans la société contemporaine, engendre ces romans et leurs lecteurs avides, précisément aujourd’hui ?

J’ai quelques théories. Ces livres remettent au goût du jour l’intrigue des romans noirs domestiques d’Elisabeth Sanxay Holding (Au pied du mur, 1947, adapté au cinéma par Max Ophuls sous le titre Les Désemparés) et de Margaret Millar (Rendons le mal pour le mal, 1950) ou du livre de William Irish paru en 1948, J’ai épousé une ombre (adapté au cinéma avec Barbara Stanwyck sous le titre Chaînes du destin, puis avec Nathalie Baye sous le titre du livre), parmi beaucoup d’autres.

Autre clé du succès : l’angoisse omniprésente suscitée par les médias sociaux avec la diffusion de publi-informations sur la santé, la perte de poids et la réussite professionnelle ; à quoi s’ajoutent les sites Internet dédiés aux « super-nourrices », avec des conseils sur l’allaitement et les sièges-auto, l’achat de la Rolls des poussettes et la diffusion des images en 3D de son fœtus in utero. Un autre élément pourrait être le « syndrome de la fille parfaite » (magistralement montré dans le film Black Swan), que j’observe chez mes étudiantes, qui s’inquiètent inlassablement pour leurs notes, leurs vêtements, leur corps, leur carrière, leur « tronche de petite peste ». Nous vivons dans un monde contradictoire, implacablement centré sur l’ego mais profondément non psychanalytique, alors même qu’il existe un autodiagnostic et un traitement médicamenteux pour n’importe quelle marotte, de l’angoisse sociale (« Avant notre rencontre ») au trouble obsessionnel-compulsif (La Femme d’un homme).

Mais ce ne sont là que des intuitions. J’ai cherché des réponses auprès de celles qui semblent être la cible visée : les ex-fans du Journal de Bridget Jones et de Sex and the City, à présent parvenues à l’âge mûr, parfois mariées, et qui tentent de comprendre ce que cela signifie d’entrer dans une relation juridiquement contraignante avec un être du sexe opposé. Certaines font une carrière, d’autres ont une existence précaire, travaillant de façon intermittente comme artistes, syndicalistes, professeurs d’anglais à l’étranger. Ce qu’on appelle « chick lit » est trop optimiste pour ces lectrices d’après la crise de 2008. Mon échantillon arbitraire d’entretiens avec des femmes de 20 à 40 ans m’a inspiré toute une série de conclusions sur le mariage comme institution.

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D’abord, pourquoi se marier ? Alors que la moitié des unions se terminent en divorce, alors qu’il y a désormais beaucoup plus de foyers monoparentaux dans toutes les catégories sociales, et que de plus en plus de femmes gagnent davantage que leur compagnon, pourquoi se donner cette peine ? De plus, la question de la violence sexuelle, qui a toujours été importante dans le débat féministe et au cœur de la culture populaire, a fait son retour dans la sphère publique, à l’heure où les universités découvrent que les agressions sexuelles sont monnaie courante sur les campus.

Et voilà que se multiplient ces récits édifiants de peur, de péché, de rédemption et de pardon – essentiellement des homélies chrétiennes sur les conséquences de la sexualité et l’attrait de la violence – qui traitent des dangers du quotidien. Mais cela ne s’arrête pas là, car les épouses abusées ont leur revanche, et sans culpabilité à la clé. Faute de pouvoir embaucher un tueur à gages pour éliminer l’amant avec lequel vous vivez depuis longtemps (La Femme d’un homme), vous devez assassiner vous-même votre mari (ou celui qui se fait passer pour tel) dans un acte de légitime défense, quand sa rage meurtrière se déchaîne contre vous, l’amour de sa vie auquel il ne cesse de déclarer sa passion (« Avant notre rencontre » et Avant d’aller dormir). Si vous voyez quelque chose, dites quelque chose. Sinon, mordez-vous la langue, et le secret de votre époux meurtrier mutilera (littéralement) votre famille, alors même qu’il en garantit l’unité (Le Secret du mari).

Les romans noirs de la fin des années 1940 associaient les femmes fatales de la fiction des années 1930 (celles de Raymond Chandler et Dashiell Hammett), qui peuplaient alors les films de série B, au confinement dans la sphère familiale des angoisses de la classe moyenne de l’après-guerre. Les femmes étaient peut-être rentrées au foyer, désormais grouillant de rutilants appareils ménagers et d’enfants en polo, mais la menace tacite de l’anéantissement nucléaire ou de la subversion communiste obscurcissait l’idylle, tout comme l’approche de la cinquantaine. Dans Au pied du mur (1947), une ménagère du Connecticut, qui veillait seule sur ses enfants et sur son père pendant que son mari se battait quelque part dans le Pacifique, devait lutter pour la survie de sa famille, « monter la garde devant la maison […], en protéger les habitants », et défendre sa fille, poursuivie en justice pour avoir tué un homme peu ragoûtant rencontré dans un bar.

Dans Une ombre sur le foyer (1950), de Judith Merril, après attaque atomique contre New York, une mère du comté de Westchester résistait aux avances d’un garde de la défense civile, tout en protégeant ses filles des radiations.

Dans Rendons le mal pour le mal (1950), de Margaret Millar, une femme-médecin pleine de dévouement, qui avait une liaison avec un avocat marié, se sentait coupable d’avoir refusé l’avortement illégal à une jeune femme désespérée et se retrouvait ensuite impliquée dans une série de meurtres.

Dans chacun de ces romans, le foyer se transformait en théâtre de l’épouvante : un meurtrier maître-chanteur porte les courses, un professeur de physique trotskiste se cache dans un grenier et aide à éviter les retombées radioactives, un éminent avocat sirote un scotch avec sa maîtresse pour masquer les crimes de son épouse hypocondriaque. Maternité, amour et carrière plongent les femmes dans des désastres qui rôdent dans le garage pour deux voitures.

Bien sûr, le roman gothique, qui mêlait dès le XIXe siècle sentimental et macabre, n’a rien de nouveau. Jane Eyre luttait contre les noirs secrets de Rochester. L’héroïne de La Séquestrée sentait que sa chambre sous les combles était plus un asile psychiatrique qu’une infirmerie. Et, pour remonter à des temps bien plus anciens encore, la maison des Atrides de la mythologie grecque, avec ses meurtriers à chaque génération, n’était pas non plus un refuge. La vie domestique est chose fort sanglante. Comment exprimer la rage et contenir la violence en même temps ? C’est la tâche de la société et de la famille, qui doivent s’appuyer sur tous les moyens nécessaires pour juguler la terreur domestique. Ces thrillers récents, qui se passent dans le monde parfaitement banal de la classe moyenne blanche des self-made-men – des types qui savent retaper de vieux bâtiments ou créer des start-up Internet –, avec leurs femmes jadis pugnaces, intelligentes mais sans ambition, font remonter les terreurs latentes de la vie conjugale. De toute façon, que savez-vous vraiment sur ce type avec qui vous vivez, ce type que vous aimez ?

Si Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent dissimulaient au sein de leurs étranges demeures à la fois les ciels lourds de suie d’une Angleterre en voie d’industrialisation et la peau sombre des sujets coloniaux de l’empire, les femmes traîtresses et les hommes condamnés qu’on rencontre dans les romans noirs des années 1930 et 1940 ont surgi de la dévastation d’un monde bouleversé par la crise de 1929 et le nazisme. Contrairement aux femmes fatales qui les ont devancées, les héroïnes du « chick noir » actuel sont de bonnes filles : elles se brossent les dents trois fois par jour et confectionnent des gâteaux pour leurs enfants. Malgré les voyages internationaux et la mondialisation des entreprises, leur univers s’est réduit aux étroites limites d’une maison parfaitement équipée mais soumise à une menace constante : non pas celle d’un ennemi étranger, mais celle de la cellule terroriste dormante et de la caméra-espion, non pas seulement la vidéosurveillance mais aussi le selfie perpétuel. Ce sont les romans de notre époque, avec la drague sur Internet et la guerre contre le terrorisme, une ère de violence aveugle et de violation organisée de la vie privée, quand chacun peut se révéler être un autre, bien moins charmant qu’on ne l’escomptait.

 

Cet article est paru dans The Chronicle of Higher Education, le 3 janvier 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Notes

1. Seul l’ouvrage Before We Met, de Lucie Whitehouse, n’a pas encore été traduit en français. Le livre de Watson est disponible chez Sonatine Éditions, La Femme d’un homme au Livre de poche.

2. Référence à la phrase prononcée par l’héroïne de Jane Eyre, de Charlotte Brontë : « Lecteur, je l’ai épousé. »

3. Tiré de « chick lit » (chick signifiant poulette), expression qui désigne la littérature pour le marché féminin, souvent à teneur humoristique, écrite dans le registre de l’autodérision, à l’instar du Journal de Bridget Jones.

4. Traduit chez Denoël en 2015.

5. Traduit chez Sonatine en 2012, et adapté au cinéma en 2014 sous le titre Gone Girl.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Secret du mari de Liane Moriarty, Albin Michel, 2015

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