Les dix livres qui ont compté en Chine en 2008

Les dix livres qui ont compté en Chine en 2008

« La nation chinoise est emplie de mémoires qui, ayant fondu sans qu’on y prenne garde, sont devenues une page blanche. Les intellectuels d’origine chinoise dans le monde entier sont les aventuriers de ces “ruines mémorielles” qui, au milieu de ces tuiles brisées et de ces résidus, assemblent de nouveau et reconstituent l’histoire et les sentiments de la nation chinoise. » Ainsi s’ouvre la présentation par L’Hebdomadaire asiatique, publié à Hong Kong en chinois, des « dix meilleurs » essais parus en chinois en 2008. Cette moisson comprend la première histoire « non officielle » de la République populaire de Chine, un livre majeur (interdit sur le continent) sur la tragédie du « Grand Bond en avant », un essai original sur le Japon, deux autobiographies de Taïwanaises, un recueil sur la dépolitisation de la société chinoise… Selon le journaliste qui les présente, ces livres « illustrent la libération de la pensée de Chinois du monde entier : des grandes affaires d’état aux espaces secrets où basculent les destins individuels, tous sont en quête de vérité, brisent les zones interdites du pouvoir extérieur et du monde intérieur ».

Publié dans le magazine Books, juin 2009.
60 ans de Chine populaire C’est la première histoire « non officielle » de la République populaire de Chine. Cet ouvrage collectif en dix volumes, comptant plus de cinq millions de caractères, publié à Hong Kong, exploite de nouvelles sources historiques et livre des éléments jamais révélés auparavant. Il a été salué par l’historien américain Yu Ying-shih, professeur à Princeton, qui y voit une œuvre « du meilleur niveau mondial ». Le directeur de l’ouvrage, Jin Guantao, a demandé aux rédacteurs, tous de Chine continentale, de « reconstituer l’état d’esprit et les conceptions culturelles de l’époque considérée, ce que les sinologues d’outre-mer ne peuvent éprouver ni connaître ». Auteur du tome sur « Le mouvement antidroitier » [répression déclenchée après les « Cent Fleurs »], Shen Zhihua révèle que, dès 1956, le Parti communiste avait pris la décision de renoncer à la théorie de la lutte des classes et au « culte de la personnalité » et souhaitait placer la Chine sur la voie d’un développement pacifique, mais que ce consensus unanime au sein du parti fut suspendu, renversé et subverti [par Mao]. Jin Guantao, Shen Zhihua et al., « Histoire de la République populaire de Chine ». 36 millions de morts de faim L’usage récent par le Premier secrétaire du Parti communiste chinois, Hu Jintao, de la formule « ne pas se tourmenter » (bu zheteng) a rappelé au peuple les souvenirs du plus grand « tourment » qu’ait connu la Chine populaire. Ancien journaliste de l’agence Chine nouvelle à la retraite, Yang Jisheng a consacré dix années de sa vie à cet ouvrage de 800 000 caractères. Il décrit la tragédie qui a conduit, entre 1959 et 1961, 36 millions de personnes à mourir de faim. Que représente ce chiffre ? Comme le dit Yang Jisheng, il correspond au lancement de 450 bombes atomiques ou à 150 tremblements de terre de l’ampleur de celui de Tangshan en 1976. Le lauréat du prix Nobel d’économie Amartya Sen y voit « la plus grande famine répertoriée dans l’histoire du monde ». Comme le dit ce livre, il n’y eut pas de grands cris de lamentation, de vêtements de lin en signe de piété filiale, de pétards ni de papier-monnaie brûlé pour les mânes des morts. Il n’y eut ni compassion, ni affliction, ni larmes. Il n’y eut pas non plus de frayeur et de crainte. Quelques dizaines de millions de personnes disparurent ainsi dans le silence et l’indifférence… Le père de l’auteur fait partie de ces victimes innocentes. Ces yeux s’enfoncèrent profondément, sur ses bras ne restait qu’une couche de peau déshydratée et desséchée, toute son ossature était apparente. « Mon cœur fut soudain secoué et pris de tristesse : l’expression courante “n’avoir que la peau sur les os” décrivait donc cet état effrayant et inhumain ! » Cette histoire est celle d’une souffrance individuelle, mais c’est aussi celle de l’histoire nationale. C’est la force motrice qui a poussé l’auteur : « Il m’était nécessaire de l’écrire […] certainement pas pour éveiller la haine », mais pour éviter à jamais qu’une telle tragédie se reproduise (lire l’article de Verna Yu). Yang Jisheng, « Stèle funéraire ». Le pays du renseignement De nombreux Chinois ne peuvent se détacher de l’ombre laissée par la guerre d’invasion du Japon. Même les caractères chinois qui forment le mot « renseignement » (qingbao) utilisé au Japon revêtent une signification négative. Ils évoquent les mots « espion », « service spécial », « code secret », alors qu’en réalité le sens originel du terme est seulement celui d’« information ». L’écrivain et reporter Hu Ping, de Chine continentale, a visité le Japon à de nombreuses reprises et a profondément ressenti comment cette nation « se fonde sur le renseignement », comment le « tempérament d’enquêteur » imprègne la société. C’est de ces voyages et de ces impressions qu’est né progressivement ce livre. La haute importance accordée au renseignement par le Japon est liée aux caractéristiques de ce pays, pauvre en richesses naturelles, où tremblements de terre et raz de marée sont monnaie courante. La conscience de cette adversité a pénétré en profondeur la culture de ce peuple. L’anxiété japonaise peut être résumée par ces deux phrases : « Nous n’avons presque rien ; ce que les autres possèdent, nous devons l’avoir. » L’auteur nous dit également que le Japon est le premier état à avoir traduit L’Art de la guerre de Sun Tzu et que, durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée japonaise s’est servie de cet ouvrage comme manuel pour former des centaines d’experts en renseignement militaire. Pourquoi l’expression « utiliser le Japon comme maître » ne commencerait-elle pas par la conscience de l’adversité et par l’usage du « renseignement » ? Hu Ping, « Japon : le pays du renseignement ». Migrants à Taiwan L’avènement de la mondialisation, par laquelle « le capital fait fondre les frontières nationales », a contribué à propager ce cri : « L’absence d’égalité fait souffrir davantage que l’absence de liberté. » Née d’un père exilé de Chine continentale et d’une mère taiwanaise, Gu Yuling, qui préside l’Association internationale des travailleurs de Taiwan, décrit avec émotion le sort des migrants. La description que fait l’auteur de la souffrance de ses propres parents suscite une tristesse profonde. C’est dans les interstices que ces marginaux recherchent survie et dignité. Leurs histoires se croisent et se réfléchissent mutuellement. La Philippine Mili’an et le Taïwanais Ayi tombent amoureux et se marient, emplis de bonheur. Mais, en enregistrant leur union auprès de l’administration, ils subissent les moqueries du fonctionnaire qui examine leur dossier. Hier soir, lorsque vous êtes entrés dans la chambre nuptiale, quel était le numéro de la chambre d’hôtel ? Qui a pris son bain en premier ? Quels vêtements portiez-vous en vous mettant au lit ? Telles sont les questions auxquelles durent répondre les amoureux. L’auteur rappelle aux fonctionnaires qui mettent en difficulté les…
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