Les Japonaises sous l’empire du bento
par Anne Allison

Les Japonaises sous l’empire du bento

Au Japon, être mère, c’est souvent n’être que cela. Dans une société qui assigne aux seules femmes la charge de l’éducation, la maternité exige un dévouement absolu. Témoin le bento, cette boîte-repas préparée chaque jour avec des trésors d’inventivité et une grande anxiété pour les bambins de maternelle.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2011. Par Anne Allison

Crédit : Ignat Gozrad
Les petits Japonais qui se rendent à l’école pour la première fois emportent avec eux leur déjeuner, dans une boîte préparée par leur mère à la maison. Ces bentos sont généralement très élaborés : une multitude de mini-portions modelées avec art et disposées avec précision dans une jolie barquette. La maman y consacre énormément de temps et d’attention, pour faire plaisir à son enfant et montrer qu’elle est une bonne mère. Agencer des aliments dans un bento fait partie du quotidien au Japon : on en vend dans les gares et dans les établissements de restauration rapide, on les emporte au bureau. Son adoption dès la maternelle peut donc paraître parfaitement naturelle aux habitants de l’Archipel et anodine aux étrangers. Mais, dans ce pays, rien de ce qui concerne la nourriture n’est ordinaire ni fantaisiste. Le petit élève devant avaler rapidement et entièrement son bento, celui-ci doit être conçu par la mère de manière à lui faciliter la tâche. Anthropologue et mère d’un enfant qui a fréquenté une école maternelle de Tokyo pendant quinze mois, je fonde mon analyse sur mes propres observations, mes conversations avec d’autres mères ou la maîtresse de mon fils, la lecture de magazines et de livres de cuisine consacrés au bento, la participation aux sorties et autres rituels scolaires, les réunions de l’association des mères, ainsi que sur les multiples expériences vécues par mon fils et moi-même à l’épreuve de cette boîte-repas quotidienne.   Stressant à la fois pour le parent et pour l’enfant « La préparation du bento est l’une des responsabilités les plus angoissantes incombant à la mère d’un enfant qui va à l’école pour la première fois », explique un magazine spécialisé. Ces publications de format moyen, sur papier glacé, bourrées d’idées, de recettes et de photographies, sont disponibles dans toutes les librairies du pays. « Les premiers bentos sont stressants à la fois pour le parent et pour l’enfant », renchérit une autre revue. Car aucune nourriture n’est purement alimentaire au Japon, comme le révèle au premier coup d’œil un bento d’enfant, cette petite boîte contenant un repas miniature de cinq ou six plats dont les différentes portions sont parfaitement découpées et disposées avec art. Pourquoi un tout-petit, doté d’un appétit limité et, sans doute, d’un intérêt tout aussi restreint pour la gastronomie, est-il gratifié d’un repas aussi sophistiqué et minutieusement préparé ? À l’évidence, le bento est investi d’une signification qui va bien au-delà du simple fait de nourrir un enfant. Cette remarque valant pour tous les mets au Japon, il n’est pas inutile, avant se pencher plus précisément sur le sens du bento des enfants, d’examiner les codes généralement associés à la cuisine nipponne. L’apparence est ici l’élément essentiel : les aliments doivent être rangés, disposés et stylisés encore et encore pour former un motif visuellement agréable. La présentation est au moins aussi importante que le goût, la valeur et les qualités nutritives du repas. Et son style obéit à un certain nombre de conventions. Il y a d’abord la finesse, la séparation et la fragmentation ; chaque portion est de la taille d’une bouchée et servie dans un plat minuscule. La présentation doit aussi obéir à la règle du contraste. Les ingrédients sont découpés ou hachés de façon à créer des dissonances de couleur, de texture et de forme. Ils sont censés s’opposer et se heurter : du rose contre du vert, des aliments ronds contre des aliments anguleux, des substances molles contre des substances solides. Ce code s’applique au sein de chaque plat et entre les différents plats, mais aussi entre les mets et les récipients : une boule dans une assiette carrée, une préparation terne dans une coupelle de couleur vive, un dessert translucide dans un bol de texture grossière. L’accent est mis sur la maîtrise, la façon dont la nourriture a été reconstituée et disposée de façon à paraître parfaitement naturelle quant à l’esthétique et à la fraîcheur. Mais l’injonction n’est pas seulement de conserver, autant que possible, le naturel d’origine des ingrédients – en faisant ses courses tous les jours pour disposer d’aliments frais, souvent servis crus ou à peine cuits –, mais aussi de recréer la promesse et l’apparence du « naturel ». Une première méthode consiste à suggérer et à se réapproprier constamment la nature au moyen de décorations qui rappellent la saison – une feuille d’érable à l’automne ou une fleur au printemps –, au moyen des aliments eux-mêmes – fruits et légumes de saison – et au moyen d’une vaisselle assortie au moment – du verre l’été ou du grès l’hiver. Une autre méthode, dans une certaine mesure inverse de la première, consiste à magnifier et à perfectionner la préparation au point de rendre les aliments plus parfaits que nature. La cuisine japonaise ne se contente pas d’intégrer la nature ; elle s’en empare. C’est cette capacité de s’approprier la nature « réelle » (la feuille d’érable sur le plateau), tout en jugeant « naturelle » sa reconstitution humaine, qui permet à l’art culinaire japonais de revêtir des significations que l’on peut qualifier de mythologiques. Au premier rang desquelles l’identité nationale : être Japonais, c’est manger japonais. Et les principes qui président à la préparation des aliments sont au cœur de cette identification à la culture collective : la perfection, le travail, de petites portions distinctes, des morceaux contrastés, la beauté et l’empreinte de la nature. Autant de codes précis que dominent deux principes régissant très directement la préparation et l’appropriation idéologique du bento en maternelle. Premièrement, les aliments obéissent à un ordre – il y a une bonne façon de faire les choses, où tout a sa place et où chaque place est fonction de toutes les autres. Deuxièmement, la personne qui prépare le repas prend la responsabilité de respecter les normes de perfection et d’exactitude de la cuisine nipponne. Ces deux règles transmettent un message, tant sur l’ordre social que sur le rôle de l’identité sexuelle dans la perpétuation de cet ordre. Si l’école apprend aux enfants comment et quoi penser, elle les prépare aussi aux fonctions qu’ils occuperont à l’âge adulte. Autrement dit, l’organisation de la société selon le sexe, le pouvoir, le travail et la classe compte autant que l’apprentissage des rudiments de la lecture et de l’écriture. Mieux : elle est transmise par ces leçons et scellée dans celles-ci. L’école maternelle (yochien) n’est pas obligatoire au Japon, mais la plupart des enfants de 3 à 6 ans la fréquentent. Et, à la différence du hoikuen, plus proche de la crèche, le yochien est communément perçu comme une institution éducative, qui conditionne aux habitudes et aux structures du système scolaire. Les enfants apprennent moins à lire et à écrire qu’à devenir des élèves japonais, et un même accent est mis sur ces deux termes. Les règles et modalités de la vie de groupe – le shudan seikatsu, idéal social martelé par les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise et les éducateurs de tout le pays – sont ainsi présentées pour la première fois à l’enfant au yochien. Le début de l’école maternelle est un passage – l’éloignement de la maison et l’entrée dans le « monde réel » – jugé difficile, voire traumatisant, pour le petit. Les Japonais parlent à cet égard de soto et d’uchi : soto évoque l’extérieur, froid et hostile ; uchi définit comme chaud et confortable ce qui est intérieur et familier. En confectionnant ce bento qui vient du foyer, la mère prépare et incite son enfant à affronter le monde extérieur ; elle rend le soto de l’école plus supportable. Le bento représente la mère et la maison notamment par le travail qui y est investi. En moyenne, les Japonaises passent de vingt-cinq à quarante-cinq minutes tous les matins à cuire, préparer et agencer le repas d’un seul enfant. Elles auront, en outre, prévu et accommodé la veille un dîner en pensant aux restes pour le bento du lendemain. Les femmes échangent des idées, parcourent des livres de cuisine ou des magazines spécialisés à l’affût de recettes, achètent ou fabriquent des objets pour décorer ou contenir des éléments du repas, et congèlent de petites portions pour les futures boîtes.   Une épreuve pour les petits La désinvolture n’a pas sa place. Ce travail témoigne que la femme s’investit dans son rôle et incite le petit à faire de même en tant qu’élève. Le bento est ainsi une représentation de la mère et du devenir de l’enfant. Ce cadeau qui rappelle la maison fait office de modèle en matière de rapport à l’école. L’une des règles de la maternelle met en évidence cette relation : il faut finir son bento. Cet impératif, à première vue insignifiant et terre à terre, est pris très au sérieux par les enseignants, et les tout-petits ont du mal à le respecter. En filigrane, l’idée qu’il est temps pour l’enfant de répondre à certaines attentes. Après tout, l’un des principaux objectifs du yochien est d’initier aux structures et aux rigueurs d’un système éducatif où l’amusement n’est pas de mise. Apprendre est difficile et laisse peu de place au choix et au plaisir. Même les bentos faits maison prennent fin quand l’enfant entre en primaire. Là, les repas sont institutionnels : généralement ternes, peu attrayants, ils ont un but purement nutritionnel. Pour faciliter l’adaptation de l’enfant à ces futures routines (éducatives, sociales, disciplinaires, culinaires), les bentos du yochien sont conçus pour être agréables et personnalisés. Mais ils sont aussi pensés comme une épreuve (au sens d’examen) pour l’enfant – et le double sens n’est pas fortuit. La maîtresse inspecte les boîtes des enfants, veille à ce qu’il ne reste rien, encourage les uns, gronde parfois les plus lents. Ceux qui traînent ont du mal avec ce rituel car ils retardent les autres qui, en tant que pairs, surveillent aussi la façon de manger. Mon fils se plaignait souvent d’un camarade dont la lenteur contraignait tout le…
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