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Les Japonaises sous l’empire du bento

Au Japon, être mère, c’est souvent n’être que cela. Dans une société qui assigne aux seules femmes la charge de l’éducation, la maternité exige un dévouement absolu. Témoin le bento, cette boîte-repas préparée chaque jour avec des trésors d’inventivité et une grande anxiété pour les bambins de maternelle.


Crédit : Ignat Gozrad

Les petits Japonais qui se rendent à l’école pour la première fois emportent avec eux leur déjeuner, dans une boîte préparée par leur mère à la maison. Ces bentos sont généralement très élaborés : une multitude de mini-portions modelées avec art et disposées avec précision dans une jolie barquette. La maman y consacre énormément de temps et d’attention, pour faire plaisir à son enfant et montrer qu’elle est une bonne mère. Agencer des aliments dans un bento fait partie du quotidien au Japon : on en vend dans les gares et dans les établissements de restauration rapide, on les emporte au bureau. Son adoption dès la maternelle peut donc paraître parfaitement naturelle aux habitants de l’Archipel et anodine aux étrangers. Mais, dans ce pays, rien de ce qui concerne la nourriture n’est ordinaire ni fantaisiste. Le petit élève devant avaler rapidement et entièrement son bento, celui-ci doit être conçu par la mère de manière à lui faciliter la tâche. Anthropologue et mère d’un enfant qui a fréquenté une école maternelle de Tokyo pendant quinze mois, je fonde mon analyse sur mes propres observations, mes conversations avec d’autres mères ou la maîtresse de mon fils, la lecture de magazines et de livres de cuisine consacrés au bento, la participation aux sorties et autres rituels scolaires, les réunions de l’association des mères, ainsi que sur les multiples expériences vécues par mon fils et moi-même à l’épreuve de cette boîte-repas quotidienne.

 

Stressant à la fois pour le parent et pour l’enfant

« La préparation du bento est l’une des responsabilités les plus angoissantes incombant à la mère d’un enfant qui va à l’école pour la première fois », explique un magazine spécialisé. Ces publications de format moyen, sur papier glacé, bourrées d’idées, de recettes et de photographies, sont disponibles dans toutes les librairies du pays. « Les premiers bentos sont stressants à la fois pour le parent et pour l’enfant », renchérit une autre revue.

Car aucune nourriture n’est purement alimentaire au Japon, comme le révèle au premier coup d’œil un bento d’enfant, cette petite boîte contenant un repas miniature de cinq ou six plats dont les différentes portions sont parfaitement découpées et disposées avec art. Pourquoi un tout-petit, doté d’un appétit limité et, sans doute, d’un intérêt tout aussi restreint pour la gastronomie, est-il gratifié d’un repas aussi sophistiqué et minutieusement préparé ? À l’évidence, le bento est investi d’une signification qui va bien au-delà du simple fait de nourrir un enfant. Cette remarque valant pour tous les mets au Japon, il n’est pas inutile, avant se pencher plus précisément sur le sens du bento des enfants, d’examiner les codes généralement associés à la cuisine nipponne. L’apparence est ici l’élément essentiel : les aliments doivent être rangés, disposés et stylisés encore et encore pour former un motif visuellement agréable. La présentation est au moins aussi importante que le goût, la valeur et les qualités nutritives du repas. Et son style obéit à un certain nombre de conventions. Il y a d’abord la finesse, la séparation et la fragmentation ; chaque portion est de la taille d’une bouchée et servie dans un plat minuscule. La présentation doit aussi obéir à la règle du contraste. Les ingrédients sont découpés ou hachés de façon à créer des dissonances de couleur, de texture et de forme. Ils sont censés s’opposer et se heurter : du rose contre du vert, des aliments ronds contre des aliments anguleux, des substances molles contre des substances solides. Ce code s’applique au sein de chaque plat et entre les différents plats, mais aussi entre les mets et les récipients : une boule dans une assiette carrée, une préparation terne dans une coupelle de couleur vive, un dessert translucide dans un bol de texture grossière.

L’accent est mis sur la maîtrise, la façon dont la nourriture a été reconstituée et disposée de façon à paraître parfaitement naturelle quant à l’esthétique et à la fraîcheur. Mais l’injonction n’est pas seulement de conserver, autant que possible, le naturel d’origine des ingrédients – en faisant ses courses tous les jours pour disposer d’aliments frais, souvent servis crus ou à peine cuits –, mais aussi de recréer la promesse et l’apparence du « naturel ».

Une première méthode consiste à suggérer et à se réapproprier constamment la nature au moyen de décorations qui rappellent la saison – une feuille d’érable à l’automne ou une fleur au printemps –, au moyen des aliments eux-mêmes – fruits et légumes de saison – et au moyen d’une vaisselle assortie au moment – du verre l’été ou du grès l’hiver. Une autre méthode, dans une certaine mesure inverse de la première, consiste à magnifier et à perfectionner la préparation au point de rendre les aliments plus parfaits que nature. La cuisine japonaise ne se contente pas d’intégrer la nature ; elle s’en empare.

C’est cette capacité de s’approprier la nature « réelle » (la feuille d’érable sur le plateau), tout en jugeant « naturelle » sa reconstitution humaine, qui permet à l’art culinaire japonais de revêtir des significations que l’on peut qualifier de mythologiques. Au premier rang desquelles l’identité nationale : être Japonais, c’est manger japonais. Et les principes qui président à la préparation des aliments sont au cœur de cette identification à la culture collective : la perfection, le travail, de petites portions distinctes, des morceaux contrastés, la beauté et l’empreinte de la nature. Autant de codes précis que dominent deux principes régissant très directement la préparation et l’appropriation idéologique du bento en maternelle. Premièrement, les aliments obéissent à un ordre – il y a une bonne façon de faire les choses, où tout a sa place et où chaque place est fonction de toutes les autres. Deuxièmement, la personne qui prépare le repas prend la responsabilité de respecter les normes de perfection et d’exactitude de la cuisine nipponne. Ces deux règles transmettent un message, tant sur l’ordre social que sur le rôle de l’identité sexuelle dans la perpétuation de cet ordre.

Si l’école apprend aux enfants comment et quoi penser, elle les prépare aussi aux fonctions qu’ils occuperont à l’âge adulte. Autrement dit, l’organisation de la société selon le sexe, le pouvoir, le travail et la classe compte autant que l’apprentissage des rudiments de la lecture et de l’écriture. Mieux : elle est transmise par ces leçons et scellée dans celles-ci.

L’école maternelle (yochien) n’est pas obligatoire au Japon, mais la plupart des enfants de 3 à 6 ans la fréquentent. Et, à la différence du hoikuen, plus proche de la crèche, le yochien est communément perçu comme une institution éducative, qui conditionne aux habitudes et aux structures du système scolaire. Les enfants apprennent moins à lire et à écrire qu’à devenir des élèves japonais, et un même accent est mis sur ces deux termes. Les règles et modalités de la vie de groupe – le shudan seikatsu, idéal social martelé par les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise et les éducateurs de tout le pays – sont ainsi présentées pour la première fois à l’enfant au yochien.

Le début de l’école maternelle est un passage – l’éloignement de la maison et l’entrée dans le « monde réel » – jugé difficile, voire traumatisant, pour le petit. Les Japonais parlent à cet égard de soto et d’uchi : soto évoque l’extérieur, froid et hostile ; uchi définit comme chaud et confortable ce qui est intérieur et familier. En confectionnant ce bento qui vient du foyer, la mère prépare et incite son enfant à affronter le monde extérieur ; elle rend le soto de l’école plus supportable.

Le bento représente la mère et la maison notamment par le travail qui y est investi. En moyenne, les Japonaises passent de vingt-cinq à quarante-cinq minutes tous les matins à cuire, préparer et agencer le repas d’un seul enfant. Elles auront, en outre, prévu et accommodé la veille un dîner en pensant aux restes pour le bento du lendemain. Les femmes échangent des idées, parcourent des livres de cuisine ou des magazines spécialisés à l’affût de recettes, achètent ou fabriquent des objets pour décorer ou contenir des éléments du repas, et congèlent de petites portions pour les futures boîtes.

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Une épreuve pour les petits

La désinvolture n’a pas sa place. Ce travail témoigne que la femme s’investit dans son rôle et incite le petit à faire de même en tant qu’élève. Le bento est ainsi une représentation de la mère et du devenir de l’enfant. Ce cadeau qui rappelle la maison fait office de modèle en matière de rapport à l’école. L’une des règles de la maternelle met en évidence cette relation : il faut finir son bento. Cet impératif, à première vue insignifiant et terre à terre, est pris très au sérieux par les enseignants, et les tout-petits ont du mal à le respecter. En filigrane, l’idée qu’il est temps pour l’enfant de répondre à certaines attentes. Après tout, l’un des principaux objectifs du yochien est d’initier aux structures et aux rigueurs d’un système éducatif où l’amusement n’est pas de mise.

Apprendre est difficile et laisse peu de place au choix et au plaisir. Même les bentos faits maison prennent fin quand l’enfant entre en primaire. Là, les repas sont institutionnels : généralement ternes, peu attrayants, ils ont un but purement nutritionnel. Pour faciliter l’adaptation de l’enfant à ces futures routines (éducatives, sociales, disciplinaires, culinaires), les bentos du yochien sont conçus pour être agréables et personnalisés. Mais ils sont aussi pensés comme une épreuve (au sens d’examen) pour l’enfant – et le double sens n’est pas fortuit.

La maîtresse inspecte les boîtes des enfants, veille à ce qu’il ne reste rien, encourage les uns, gronde parfois les plus lents. Ceux qui traînent ont du mal avec ce rituel car ils retardent les autres qui, en tant que pairs, surveillent aussi la façon de manger. Mon fils se plaignait souvent d’un camarade dont la lenteur contraignait tout le monde à rester à l’intérieur (plutôt que de jouer dans la cour) pendant une grande partie de l’heure du déjeuner. Mais c’est l’enseignant qui est officiellement chargé de veiller au bon déroulement du repas. Une vigilance qui porte à la fois sur l’élève et sur la mère. La maîtresse de mon fils me parlait chaque jour des progrès qu’il faisait dans la consommation de son bento. Si David était le sujet explicite de la discussion, l’essentiel du propos s’adressait à moi et portait sur ce que je pouvais faire pour l’aider à avaler son déjeuner.

À l’époque, le sérieux de ces conversations me paraissait étrange. Nous venions de nous installer au Japon et mon fils, un enfant qui s’exprimait beaucoup, fréquentait une école étrangère, où l’on parlait une langue qu’il ne maîtrisait pas encore. C’était le seul étranger de l’établissement. Son comportement était alors souvent perturbateur : par exemple, pendant la gymnastique matinale, il remontait la rangée d’élèves en frappant chaque enfant sur la tête. Mais Hamada-sensei préférait parler des bentos. Je pensais, pour ma part, que l’adaptation de David à cet environnement dépendait davantage de l’apprentissage du japonais. C’était pourtant le bento qui était l’objet de discussions si précises – « David a mangé tous ses petits pois aujourd’hui, mais il a fallu que je lui demande trois fois de finir ses carottes » – et si sérieuses que je trouvais cette attention mal placée. Explicitement, il s’agissait de boîtes-repas mais, implicitement, ne s’agissait-il pas d’autre chose ?

Il y avait, bien entendu, un message sous-jacent pour moi et mon enfant : l’injonction de suivre les instructions, d’obéir aux règles et d’accepter les structures de pouvoir du système éducatif. Autant de prescriptions ancrées dans certains rituels et inculquées à travers eux : à l’école maternelle, comme dans la quasi-totalité des pratiques sociales et institutionnelles au Japon, l’activité est si fortement ritualisée que la forme même du cérémonial prend un sens et une valeur en soi. En maternelle, la journée, hormis deux temps libres, est ainsi organisée en routines précises – gymnastique matinale, travaux manuels, éducation physique, chant. L’énergie est galvanisée par ces activités qui exigent un degré d’ordre, de discipline et de maîtrise de soi susceptible d’étonner bien des non-Japonais.

Ce n’est pas un hasard si la maîtresse de David a jugé de la réussite de son intégration par sa maîtrise non de la langue ou d’autres aptitudes culturelles, mais des habitudes quotidiennes : avancer en rang, se brosser les dents après le déjeuner, arriver tôt à l’école, participer avec enthousiasme aux cérémonies de bienvenue et de départ, et terminer son bento dans les temps. Non seulement il s’était adapté, mais il s’était aussi fait accepter comme membre du groupe. En d’autres termes, ce qui lui avait été imposé de l’extérieur lui était devenu désirable ; les pratiques routinières n’étaient plus étrangères mais familières, il les avait faites siennes. Mon enfant américain devait, en un sens, devenir japonais, et sa maîtresse reconnaissait cette japonité dans les rituels quotidiens comme le fait de finir son bento.

Il incombe à la mère d’obtenir que l’enfant mange ce qu’elle a préparé. Une grande partie des textes, conseils et discussions ayant trait au bento ont pour but avoué d’aider les Japonaises à préparer des mets que les enfants avaleront. Remplis de recettes, d’illustrations et d’idées, les magazines mettent en tête de chaque page des conseils « utiles », comme : « Préparez-le de façon à faciliter le maniement des baguettes par l’enfant » ; « Décorez-le et remplissez-le de beaux rêves (kawairashi yume) » ; « Quand votre enfant sera habitué, mêlez aux aliments qu’il aime des aliments qu’il n’aime pas », etc.

Un certain nombre de principes sont distillés à travers les livres de cuisine et magazines spécialisés, dans les directives de l’école concernant le bento envoyées tous les quinze jours à la maison avec le bulletin, et via les discussions entre les mères et les enseignants : 1. les aliments doivent être coupés pour pouvoir être manipulés facilement avec les doigts ou des baguettes, des cuillères et des fourchettes (de taille enfant), des brochettes ou des piques ; 2. les portions doivent être petites ; 3. il faut ajouter progressivement les produits qu’un enfant n’aime pas encore pour qu’il ne devienne pas tatillon (sukikirai) dans ses habitudes alimentaires ; 4. le bento doit être joli, mignon et d’aspect varié ; 5. il doit contenir des accessoires fabriqués autant que possible par la mère. Les contraintes énoncées par les publications semblent infinies. Mais ce sont les mères elles-mêmes qui accordent la plus grande importance à l’attrait visuel. En revanche, l’utilisation du bento comme méthode d’apprentissage – ajouter de nouveaux aliments, apprendre à manier les baguettes – est une directive de l’école.

L’esthétisation du bento est de loin son aspect le plus fascinant pour une anthropologue. Les catégories et codes stylistiques généralement à l’œuvre dans la cuisine japonaise sont appliqués, après adaptation, dès l’école maternelle. Les substances sont manipulées intensivement, souvent pour transformer et déguiser les aliments. Comme l’a souligné une mère, un ours confectionné avec des hamburgers miniatures et du riz, ou une fleur avec une pêche aident l’enfant à s’intéresser à ce qu’il mange. Mais même les mères des moins difficiles poursuivaient tout au long de l’année leurs efforts pour créer des plats artistiques.

À l’évidence, le travail consacré au bento poursuit un autre projet que simplement celui de faire manger son enfant. Deux autres enjeux sont en effet très présents. D’abord, le bento n’est qu’un aspect de l’investissement beaucoup plus vaste et permanent que la mère est censée faire pour son enfant. Kyoiku mama (« mère éducatrice ») : tel est le nom que l’on donne à une femme qui supervise et gère l’éducation de sa progéniture avec une vigueur excessive. Pourtant, cet excès est exigé par l’État dès l’école maternelle, et il est classiquement déployé par les mères, dont le rôle est jugé décisif pour l’avenir de l’enfant dans ce système scolaire très sélectif.

La mère est généralement considérée comme le soutien, l’aiguillon et la protectrice de l’élève. Elle exécutera une multitude de tâches pour l’aider dans ses études : tailler ses crayons et préparer une collation de minuit pendant qu’il fait ses devoirs, étudier elle-même pour s’améliorer dans les disciplines où il possède des lacunes, se renseigner pour savoir quelle est l’école la plus appropriée et s’entre¬tenir avec ses professeurs. Si l’enfant réussit, la mère est félicitée ; s’il échoue, elle se sent coupable.

Ainsi, dès l’école maternelle, les mamans se préparent à leur futur rôle. Mais les tâches et l’énergie exigées d’elles sont incroyablement dévorantes. Elles doivent assister aux réunions de l’association des mères, accompagner les sorties scolaires et être, en règle générale, disponibles. À l’école de mon fils, très peu de femmes pouvaient se permettre de travailler, ne serait-ce qu’à temps partiel ou de façon temporaire. Celles qui le faisaient le cachaient en général, faute de quoi elles essuyaient les reproches de la maîtresse, convaincue qu’elles négligeaient leur enfant. Autrement dit, la maternité est institutionnalisée – à travers l’école et des activités routinières telles que la préparation du bento – comme un travail à domicile à plein temps.

Mais les femmes préparent aussi le déjeuner de leur enfant avec soin pour une autre raison : le bento est pour elles un moyen d’affirmer leur identité. Les femmes travaillent pour elles-mêmes, indépendamment des préoccupations de l’école concernant la boîte-repas. En d’autres termes, le rôle de ménagère, mère et épouse que les Japonaises sont fortement incitées à assumer, comporte aussi, outre des responsabilités lourdes et incessantes, l’opportunité de se divertir et de créer.

 

Le plaisir de la créativité

Cette remarque ne doit pas conduire à nier les contraintes et la surveillance à laquelle les Japonaises sont soumises dans la préparation du bento. Elles sont observées non seulement par la maîtresse, mais aussi par les autres mères ; et elles perfectionnent ce qu’elles créent, au moins en partie, pour être reconnues par leurs semblables comme des mamans consciencieuses. L’ardeur avec laquelle elles se dévouent à cette tâche est, de ce point de vue, comparable à l’intériorisation par mon fils des routines de l’école : la tâche n’est plus imposée de l’extérieur mais acceptée comme étant la leur. La confection du bento est donc une arme à double tranchant pour les femmes. En prenant plaisir à cette création (malgré le travail intensif que cela exige, je n’ai entendu qu’une ou deux fois une mère s’en plaindre), les Japonaises s’abandonnent à la ritualisation et à la sujétion du statut de mère.

Minami-san, l’une de mes interlocutrices, m’a révélé à quel point les rituels quotidiens de la maternité sont à la fois contraignants et agréables. Mère de deux enfants, l’un de 3 ans et l’autre en maternelle, Minami-san était chanteuse d’opéra avant de se marier, relativement tard, à 32 ans. Son emploi du temps quotidien est désormais régi par les activités liées au yochien : préparer le bento, emmener sa fille à l’école et aller la chercher, assister aux réunions de l’association des mères, inviter d’autres enfants à venir jouer et veiller à la propreté de l’uniforme. Minami-san souhaiterait reprendre le chant, même à temps partiel, mais les exigences liées à la maternité, en particulier celles imposées par l’école maternelle, contrecarrent selon elle ce désir. Minami-san regrette de ne pouvoir consacrer que quelques minutes par jour à la pratique du chant. Être mère au Japon, confie-t-elle, signifie être mère à l’exclusion de presque tout le reste.

Toutefois, Minami-san n’a rien d’une femme frustrée. Elle consacre à sa fonction de mère une énergie, une créativité et une intelligence impressionnantes. Elle prévoit des sorties spéciales pour ses enfants au moins deux ou trois fois par semaine, organise des jeux dont elle sait qu’ils leur plairont et développeront leur intelligence ; elle invente des histoires et crée des costumes ; et elle fait chaque jour les courses pour les repas qu’elle prépare en ayant à l’esprit les aliments préférés des petits. Malgré son désir de chanter davantage, Minami-san ne se plaint jamais de ses enfants, ni des tâches liées à l’éducation, ni du fait d’être mère. Et ce sont ses bentos qui incarnent le mieux sa motivation. Il n’y en a jamais deux pareils, chacun contenant au moins quatre ou cinq portions, et elle teste en permanence de nouvelles idées. Cette créativité n’a cependant rien d’exceptionnel.

En témoigne cet exemple, tiré d’un magazine spécialisé, de bento-poupée : dans une boîte à deux compartiments, on dispose quatre boules de riz d’un côté, dont chacune contient en son centre un élément différent ; de l’autre côté, deux poupées faites d’œufs de caille pour la tête, auxquels on a ajouté les yeux et la bouche, et de concombre pour le corps ; elles sont disposées comme si elles étaient allongées, avec deux carottes crues pour l’oreiller, une fleur pour les couvertures, une carotte cuite découpée, deux morceaux de jambon, des morceaux d’épinard cuit, et les différentes parties des poupées sont maintenues ensemble par des brochettes de plastique coloré.

Toutes les mères que j’ai rencontrées possédaient leur propre répertoire de techniques pour transformer, façonner et déguiser les aliments ; techniques auxquelles tous les magazines consacrent une rubrique spéciale. La liste suivante est tirée du même journal : des tranches de citron disposées en forme de papillons, une saucisse découpée en forme de fleur, un œuf dur décoré pour ressembler à un bébé, un morceau de pomme en forme de feuille, un bateau avec une voile en concombre, un œuf de caille en forme de cerise, une saucisse découpée en forme de crabe, une fleur en feuille de chou, une carotte représentant une chaussure rouge, une pomme imitant un ananas, etc.

 

Une structure sociale plus esthétique

Mais on ne se contente pas de transformer la nature ; on y ajoute des objets achetés en magasin ou faits maison et disposés avec précision dans la boîte-repas. Les premiers proviennent de toute une industrie consacrée à la préparation du bento : des rayons entiers vendent des boîtes de bento, des petits récipients complémentaires, des sacs, des tasses, des rangements pour les baguettes et les ustensiles (tous décorés de divers personnages ou motifs mignons), des serviettes, des boîtes en aluminium, du ruban ou de la ficelle colorés, des brochettes en plastique, des piques à cocktail ornées de drapeaux en papier. On encourage les mères à fabriquer elles-mêmes certains de ces accessoires – et on les félicite si elles le font : des sacs à bento, des serviettes et des mouchoirs avec des motifs personnalisés ou avec le nom de l’enfant brodé dessus. Ces accessoires, la disposition des mets et les séparateurs de compartiments (amovibles et adaptables) pourvoient à l’ordre du bento. Tout semble frais et bien rangé.

Agencer les aliments de façon à former un décor reconnaissable par l’enfant est cité comme un idéal par un grand nombre de mères et de livres de cuisine. Les animaux, les êtres humains et d’autres mets (un ananas fait avec une pomme, par exemple) prédominent, peut-être tout simplement parce que les enfants les connaissent bien et que les mères peuvent les reproduire facilement. Mais le double principe de la manipulation de la nourriture et de l’ordre est constant dans la cuisine japonaise en général, et il est également au cœur de la préparation du bento de maternelle. L’imagerie réaliste est avant tout le moyen d’apprendre les codes de la manipulation et de l’ordre à l’enfant et de les lui rendre agréables. En reconstituant un ananas à partir d’une pomme, il s’agit donc moins de voir un ananas dans une pomme (une forme particulière) que de construire autre chose avec la pomme (le processus de transformation).

L’intensité du travail et de l’attention que demande un bento lui confère des significations multiples. L’esthétisation de l’ordre social japonais domine tout le reste. Une mère ne rend pas seulement les aliments plus savoureux pour son enfant, elle crée des mets qui reflètent une structure sociale plus esthétique et agréable. Le message du bento est le suivant : le monde est construit avec une grande précision et tout Japonais doit y jouer son rôle avec la même précision. La production est exigeante, et le producteur doit à la fois respecter les limites de son rôle et travailler dur.

Le message indique aussi que ce sont les femmes, et non les hommes, qui soutiennent l’enfant en le nourrissant. Elles constituent le socle idéologique de la culture inhérente à cette nourriture. L’homme se voit assigner une position dans le monde extérieur, où il occupe un emploi pour gagner sa vie ; il est identifié principalement par son lieu de travail et dévoué à ce dernier. Participer aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants n’est pas une préoccupation des Japonais. Les femmes restent au centre du foyer, et ce message est lui aussi transmis explicitement, tant dans la création que dans la consommation du bento. Une certaine division sexuelle du travail est ainsi fermement établie.

Reste une question : les femmes ne pourraient-elles pas subvertir l’ordre idéologique en repensant le bento ? J’ai posé cette question à une amie japonaise. Bien que sa mère ait été conformiste dans la plupart des autres domaines, elle préparait pour ses enfants des bentos qui ne respectaient pas les conventions courantes. Selon Sawa, les caractéristiques de base de ces bentos, simples et rarement artistiques, ressemblaient aux principes qui avaient régi son éducation en général. Elle était traitée comme une personne, et non pas « simplement comme une petite fille », et on lui laissait une marge pour penser par elle-même. C’est aujourd’hui une femme exceptionnellement indépendante qui vit aux États-Unis, loin de sa patrie et de ses parents. Elle adore la cuisine japonaise, mais apprécie depuis peu le bento simple que sa mère lui préparait lorsqu’elle était enfant. Il la nourrissait mais ne la liait pas culturellement ou idéologiquement. Sawa dit aujourd’hui en être contente.

 

Ce texte est une version abrégée du chapitre « Japanese Mothers and Obentos » paru dans Permitted and Prohibited Desires, d’Anne Allison (University of California Press). Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Pour aller plus loin

• Raphaëlle Choël et Julie Rovéro-Carrez, Tokyo Sisters. Dans l’intimité des femmes japonaises, Autrement, 2010. Chroniques de la vie des Japonaises, au gré de centaines de rencontres avec une journaliste et une spécialiste d’art contemporain. Mariées ou célibataires, femmes au foyer ou non, elles se livrent comme jamais.

• Anne Garrigue, Japonaises, la révolution douce, Philippe Picquier, 2000. Un portrait du Japon à travers ses femmes et leurs mutations. Par une journaliste.

• Jean-François Sabouret et Daisuke Sonoyama (dir.), Liberté, inégalité, individualité. La France et le Japon au miroir de l’éducation, CNRS Éditions, 2008. Une comparaison riche d’enseignements.

• Claude Lévi Alvarès et Manabu Safo (dir.), Enseignants et écoles au Japon. Acteurs, système et contexte, Maisonneuve & Larose, 2007. Le livre de référence sur le système scolaire japonais.

LE LIVRE
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Désirs permis et interdits. Mères, BD et censure au Japon de Anne Allison, University of California Press, 2000

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