Israéliennes au bord de la crise de nerfs
par Tsafi Saar

Israéliennes au bord de la crise de nerfs

Le culte américain de la réussite et de la mère parfaite bouleverse aussi la donne en Israël. Censées être totalement dévouées à leur progéniture, tout en travaillant et en affichant leur épanouissement, les femmes craquent. Épuisées, culpabilisées, frustrées par le décalage entre le rêve et la réalité.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2011. Par Tsafi Saar
En arrivant à l’école maternelle essoufflée, juste avant la fermeture, Michal Taitel était convaincue d’être la pire mère au monde. Sa réunion de travail s’était éternisée, les embouteillages avaient été épouvantables et elle s’était imaginé que sa fille pleurait à chaudes larmes. Mais l’enfant bavardait gaiement avec la maîtresse et demanda même à sa mère de venir désormais la chercher à cette heure tardive. Conseillère d’éducation de Givatayim [dans la banlieue de Tel-Aviv], Michal Taitel est mère d’une petite fille de 6 ans et d’un fils d’environ 6 mois. Elle confie que le cumul de son travail rémunéré et de son travail de mère lui en a donné un troisième, qu’elle appelle « conscience ». La mauvaise conscience semble en effet être le lot commun des mères israéliennes. Esther Sivan – avocate, maman de deux fillettes de 4 ans et 1 an, et directrice d’association – témoigne du double message que la société adresse aux mères à travers ce commentaire qu’elle entend souvent, sur le mode : « Vous avez fait quelque chose d’important, mais qui s’est occupé de vos enfants pendant ce temps-là ? » Elle avoue être parfois tenaillée par le remords, pour ne pas se consacrer entièrement à ses filles. Tout comme il y a cinquante ans – et malgré les avancées du féminisme –, les mères se sacrifient toujours exagérément pour les enfants, au détriment de leur épanouissement personnel. C’est ce qu’affirme Judith Warner dans Mères au bord de la crise de nerfs (traduction de Perfect Madness — « Folie pure »), un livre très remarqué dans la presse américaine. Les mères de la classe moyenne souffrent aujourd’hui du « problème qui n’a pas de nom », écrit l’auteur, qui fait ici délibérément le lien avec La Femme mystifiée publié en 1963 par Betty Friedan, l’une des premières pierres de la révolution féministe [lire « Le féminisme malade de ses filles »]. Pour Friedan, la « mystique féminine » était l’illusion entretenue par les médias dans les années 1950, selon laquelle les Américaines étaient satisfaites et heureuses de s’occuper de la maison et d’élever les enfants, et n’avaient pas d’autres besoins ni d’autres souhaits. Pour Judith Warner, la mystique de la maman est l’illusion entretenue par les médias au tournant du XXIe siècle selon laquelle les femmes d’aujourd’hui sont heureuses et satisfaites de leur choix d’être mères.   De la « folie pure » Comme Betty Friedan, Judith Warner brise cette illusion en s’appuyant sur les entretiens qu’elle a menés avec cent cinquante mères instruites, issues de la classe moyenne, certaines actives, certaines au foyer. Toutes ont commencé par se réjouir de l’époque où elles vivent : « Notre situation n’a jamais été meilleure. » Mais toutes révèlent aussi qu’elles sont en réalité assaillies par la culpabilité et la frustration, et par ce sentiment de « gâchis », dit Warner, qui naît du gigantesque fossé entre les attentes et la réalité. « Si l’on en croit la mystique de la maman, nous sommes les femmes les plus vernies au monde, les plus libres, celles qui disposent du plus grand nombre d’options, ont les horizons les plus larges, la plus grande richesse, et cela nous a amenées à croire que chacune d’entre nous dispose d’un large choix. » En apparence, dit-elle, les femmes peuvent à la fois travailler, être mères, paraître sexy et créatives. Mais les possibilités sont en fait limitées. Nous sommes engagées dans une course éprouvante dont le but est incertain. « Nous nous consumons à tout faire pour les enfants – sur les plans intellectuel, psychique et physique – et cela laisse peu d’énergie pour s’occuper de soi. » Les mères ploient toujours sous le poids des responsabilités (que, de fait, leur compagnon n’assume pas à part égale). Celles qui appartiennent à la classe moyenne mènent aujourd’hui des vies étriquées, épuisantes et frustrantes. La « folie pure » du titre désigne cette vie rendue frénétique par les enfants. Mais l’expression décrit aussi la folie inhérente au désir des femmes d’être les « mères parfaites » d’enfants « parfaits » (ou au moins « à la hauteur »). Elles renoncent ainsi à tout ce qui faisait auparavant leur personnalité – une multitude d’aspirations et de centres d’intérêt. On n’affiche jamais le prix de l’aura liée au statut de mère, dit Esther Sivan. Des femmes constamment évaluées, au contraire des hommes, sur plusieurs plans à la fois – maternité, travail, vie amoureuse, beauté –, ne peuvent s’investir à 100 % sur tous les fronts. Et cela génère rapidement des comportements où se mêlent culpabilité et frustration – en ce qui concerne l’investissement dans l’éducation, les activités parascolaires, les stimulants, jouets et autres spécialistes censés faire progresser les enfants. Une avocate et artiste de la région de Jérusalem, qui passe de nombreuses heures à peindre avec sa petite fille, confie qu’elle culpabilise parfois de ne pas chanter et danser avec elle. Une autre mère, qui occupe un poste à responsabilités et a trois charmants enfants, est mortifiée de ne pas se sentir¬ heureuse alors qu’elle a manifestement tout pour l’être. Anat Palgi-Hacker, psychologue clinicienne, raconte un atelier qu’elle a récemment animé avec des collègues qui sont aussi des mamans. Elles ont évoqué, dit-elle, l’impossibilité d’être une bonne mère et le caractère insupportable du fossé qui sépare le fantasme de la mère « comme il faut » et la réalité. Le problème tient en…
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