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Israéliennes au bord de la crise de nerfs

Le culte américain de la réussite et de la mère parfaite bouleverse aussi la donne en Israël. Censées être totalement dévouées à leur progéniture, tout en travaillant et en affichant leur épanouissement, les femmes craquent. Épuisées, culpabilisées, frustrées par le décalage entre le rêve et la réalité.

En arrivant à l’école maternelle essoufflée, juste avant la fermeture, Michal Taitel était convaincue d’être la pire mère au monde. Sa réunion de travail s’était éternisée, les embouteillages avaient été épouvantables et elle s’était imaginé que sa fille pleurait à chaudes larmes. Mais l’enfant bavardait gaiement avec la maîtresse et demanda même à sa mère de venir désormais la chercher à cette heure tardive. Conseillère d’éducation de Givatayim [dans la banlieue de Tel-Aviv], Michal Taitel est mère d’une petite fille de 6 ans et d’un fils d’environ 6 mois. Elle confie que le cumul de son travail rémunéré et de son travail de mère lui en a donné un troisième, qu’elle appelle « conscience ».

La mauvaise conscience semble en effet être le lot commun des mères israéliennes. Esther Sivan – avocate, maman de deux fillettes de 4 ans et 1 an, et directrice d’association – témoigne du double message que la société adresse aux mères à travers ce commentaire qu’elle entend souvent, sur le mode : « Vous avez fait quelque chose d’important, mais qui s’est occupé de vos enfants pendant ce temps-là ? » Elle avoue être parfois tenaillée par le remords, pour ne pas se consacrer entièrement à ses filles.

Tout comme il y a cinquante ans – et malgré les avancées du féminisme –, les mères se sacrifient toujours exagérément pour les enfants, au détriment de leur épanouissement personnel. C’est ce qu’affirme Judith Warner dans Mères au bord de la crise de nerfs (traduction de Perfect Madness — « Folie pure »), un livre très remarqué dans la presse américaine. Les mères de la classe moyenne souffrent aujourd’hui du « problème qui n’a pas de nom », écrit l’auteur, qui fait ici délibérément le lien avec La Femme mystifiée publié en 1963 par Betty Friedan, l’une des premières pierres de la révolution féministe [lire « Le féminisme malade de ses filles »]. Pour Friedan, la « mystique féminine » était l’illusion entretenue par les médias dans les années 1950, selon laquelle les Américaines étaient satisfaites et heureuses de s’occuper de la maison et d’élever les enfants, et n’avaient pas d’autres besoins ni d’autres souhaits. Pour Judith Warner, la mystique de la maman est l’illusion entretenue par les médias au tournant du XXIe siècle selon laquelle les femmes d’aujourd’hui sont heureuses et satisfaites de leur choix d’être mères.

 

De la « folie pure »

Comme Betty Friedan, Judith Warner brise cette illusion en s’appuyant sur les entretiens qu’elle a menés avec cent cinquante mères instruites, issues de la classe moyenne, certaines actives, certaines au foyer. Toutes ont commencé par se réjouir de l’époque où elles vivent : « Notre situation n’a jamais été meilleure. » Mais toutes révèlent aussi qu’elles sont en réalité assaillies par la culpabilité et la frustration, et par ce sentiment de « gâchis », dit Warner, qui naît du gigantesque fossé entre les attentes et la réalité. « Si l’on en croit la mystique de la maman, nous sommes les femmes les plus vernies au monde, les plus libres, celles qui disposent du plus grand nombre d’options, ont les horizons les plus larges, la plus grande richesse, et cela nous a amenées à croire que chacune d’entre nous dispose d’un large choix. » En apparence, dit-elle, les femmes peuvent à la fois travailler, être mères, paraître sexy et créatives. Mais les possibilités sont en fait limitées. Nous sommes engagées dans une course éprouvante dont le but est incertain. « Nous nous consumons à tout faire pour les enfants – sur les plans intellectuel, psychique et physique – et cela laisse peu d’énergie pour s’occuper de soi. » Les mères ploient toujours sous le poids des responsabilités (que, de fait, leur compagnon n’assume pas à part égale). Celles qui appartiennent à la classe moyenne mènent aujourd’hui des vies étriquées, épuisantes et frustrantes.

La « folie pure » du titre désigne cette vie rendue frénétique par les enfants. Mais l’expression décrit aussi la folie inhérente au désir des femmes d’être les « mères parfaites » d’enfants « parfaits » (ou au moins « à la hauteur »). Elles renoncent ainsi à tout ce qui faisait auparavant leur personnalité – une multitude d’aspirations et de centres d’intérêt. On n’affiche jamais le prix de l’aura liée au statut de mère, dit Esther Sivan. Des femmes constamment évaluées, au contraire des hommes, sur plusieurs plans à la fois – maternité, travail, vie amoureuse, beauté –, ne peuvent s’investir à 100 % sur tous les fronts. Et cela génère rapidement des comportements où se mêlent culpabilité et frustration – en ce qui concerne l’investissement dans l’éducation, les activités parascolaires, les stimulants, jouets et autres spécialistes censés faire progresser les enfants. Une avocate et artiste de la région de Jérusalem, qui passe de nombreuses heures à peindre avec sa petite fille, confie qu’elle culpabilise parfois de ne pas chanter et danser avec elle. Une autre mère, qui occupe un poste à responsabilités et a trois charmants enfants, est mortifiée de ne pas se sentir¬ heureuse alors qu’elle a manifestement tout pour l’être. Anat Palgi-Hacker, psychologue clinicienne, raconte un atelier qu’elle a récemment animé avec des collègues qui sont aussi des mamans. Elles ont évoqué, dit-elle, l’impossibilité d’être une bonne mère et le caractère insupportable du fossé qui sépare le fantasme de la mère « comme il faut » et la réalité.

Le problème tient en grande partie à l’adoption en Israël du culte américain de la réussite. Ici comme aux États-Unis, les mères vivent dans l’obsession de l’excellence et le désir forcené d’être à la hauteur – il y a apparemment une seule bonne manière d’être parent et une seule bonne manière de grandir pour un enfant. Les élèves de l’école maternelle du quartier cossu de Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, suivent ainsi des cours « de rattrapage ». Une mère d’un quartier voisin, demandant à une amie ce que devaient « rattraper » des enfants qui ne sont même pas censés commencer d’apprendre, s’est entendu répondre : « Je ne pense pas non plus que ce soit nécessaire, mais tout le monde le fait, et je ne peux pas être à la traîne. »

 

L’épreuve des raisins secs

La pression se fait sentir dès la clinique pour bébés Tipat Halav, une institution jouissant d’une bonne réputation en matière de médecine préventive, dont n’importe quel pays serait fier. La quasi-totalité des mères israéliennes ont une anecdote à raconter sur une infirmière leur annonçant, par exemple, que la tête du bébé est trop petite. Ou trop grande. Ou qu’il ne la tient pas assez droite. Il y a aussi le cas de cette femme venue pour une visite de routine avec sa fille âgée de moins de 1 an, notamment pour vérifier si la coordination motrice du bébé était normale. La petite devait saisir un raisin sec entre le pouce et l’index. Elle n’y est pas parvenue, l’infirmière ne fut pas satisfaite et la mère paniquée s’est précipitée le jour même pour acheter 100 grammes de raisins secs afin de l’entraîner.

Quelle est la cause de cette pression ? La maternité est l’expérience la plus exposée à l’influence de la société et de la culture, fait remarquer le docteur Palgi-Hacker. Plus encore que la féminité. L’identité de la mère se construit en réaction à de multiples critiques, qui viennent d’abord d’elle-même : elle espère être aussi bonne que sa propre mère – ou, au contraire, ne pas faire les mêmes erreurs qu’elle. Elle subit aussi, bien entendu, de multiples contraintes sociales et culturelles. Les femmes se trouvent aux deux extrémités du problème – en tant que filles et en tant que mères. Leur conflit intérieur, conjugué aux pressions de la société, les enferme ; de même qu’il clôt l’espace psychologique interne nécessaire à la construction de l’identité maternelle. « J’en vois une bonne illustration, dit le docteur Palgi-Hacker, dans le succès actuel du concept du continuum, hostile à la séparation précoce du nourrisson et de la maman : en apparence, cela offre à la femme des possibilités de se réaliser individuellement et en tant que mère mais, en réalité, cela influe sur elle d’une façon encore plus tyrannique, persécutrice et contraignante (1). » Selon Judith Warner, cette pression incessante provient de la perception dominante selon laquelle le bien-être et l’avenir des enfants dépendent entièrement et exclusivement de la façon dont la mère s’investit en eux. Les nombreuses publications qui rendent la maman responsable des traits de caractère et des problèmes de leur progéniture attisent le sentiment de culpabilité. Il s’avère que les enfants de femmes obèses risquent davantage de devenir eux-mêmes obèses. Ceux des déprimées sont susceptibles d’avoir moins confiance en eux. Enfin, cerise sur le gâteau : les mères de prématurés qui continuent de se faire du souci pour eux nuisent à leur développement.

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Il ne s’agit là que de quelques exemples. S’y ajoutent, écrit Judith Warner, les franches réserves qu’expriment les médias sur les femmes qui « abandonnent » leurs enfants à la crèche. Ou celles qui confient leurs petits à une nourrice, et mettraient ainsi leur vie en danger. La bonne mère, si l’on en croit les messages martelés dans les médias populaires, renonce à tout pour se consacrer à son enfant. Aux yeux de la société, les résultats du bambin sont le reflet direct du fonctionnement de la maman. Elle est censée l’emmener au Gymboree, cet espace d’activités doté d’équipements qui contribuent au développement du bébé et qui sert de lieu de rencontre pour les mères, avec des effets ambivalents : d’un côté, cela permet aux femmes de sortir de leur tête-à-tête avec le petit ; de l’autre, c’est l’occasion de se livrer à des comparaisons entretenant l’anxiété. La plupart des femmes qui participent à des activités comme les bébés nageurs (cela favorise la motricité) ou apprennent à les masser (pour resserrer le lien affectif) mettent aussi un point d’honneur à leur lire des livres (cela développe l’imagination) et, bien entendu, à leur faire écouter de la musique classique (c’est bon pour la sensibilité). Il va de soi qu’il faut également investir sans retenue dans les fêtes d’anniversaire.

Des parents relativement modestes sont ainsi susceptibles de dépenser quelque 400 shekels [un peu plus de 80 euros] pour inviter un clown à animer l’après-midi, mais certains anniversaires avec buffet et attractions coûtent 2 000 shekels [un peu plus de 400 euros]. Plus la fête est soigneusement préparée, plus on considère que la mère s’investit dans ses enfants. Selon Michal Taitel, le fait même qu’une femme travaille et ne consacre pas tout son temps à sa famille suscite en elle le besoin de compenser. Le double message de la société apparaît aussi dans le discours entre mères : de nos jours, il est permis – dans certains milieux – de se plaindre de ses enfants, de reconnaître qu’un après-midi sans eux est infiniment précieux – mais seulement s’il est entendu qu’ils sont en réalité les astres de votre vie et les êtres les plus merveilleux du monde.

 

En Israël, comme aux États-Unis, il n’y a pas d’aide de l’État

Ce rejet de toute la faute sur les mères entraîne chez elles un désir de contrôle excessif et conduit inévitablement à un sentiment d’impuissance – ce qui exonère la société et l’État de toute responsabilité. « Dans un pays comme le nôtre, explique la sociologue féministe Sylvia Foegel-Bizhawi, où 48 % de la population active est composée de femmes et où les deux parents travaillent dans la plupart des familles, il s’agit d’une question sociale, que l’individu ne devrait pas avoir à résoudre seul. »

La mère israélienne, ajoute Foegel-Bizhawi, « doit jongler entre son foyer, son emploi et, très souvent, des études. De fait, elle lutte à la fois dans la sphère privée et dans la sphère publique – seule. A fortiori quand son compagnon est mobilisé comme réserviste, par exemple. Cette question n’est l’objet d’aucun débat, et les organisations de femmes elles-mêmes ne l’évoquent pas. À vrai dire, personne ne se fait aujourd’hui le relais de ces questions qui concernent toutes les Israéliennes. La maternité, considérée ici comme une mission nationale, est placée sur un piédestal, mais les mères elles-mêmes n’ont aucune importance en tant qu’individus ».

Judith Warner fait valoir, elle aussi, que le débat public actuel est trompeur. En principe, les femmes n’ont qu’à choisir entre carrière et maternité. Mais cela s’applique seulement aux 10 % les mieux loties. La grande majorité n’a pas les moyens de choisir et doit conjuguer les deux. Dans des pays comme les États-Unis et Israël, contrairement à la France, par exemple, on ne peut pas compter sur une aide de l’État pour remplir cette mission impossible.

Judith Warner invite les mères américaines – et les organisations féministes qui les représentent – à changer leur manière de penser pour proposer une « politique de qualité de vie ». À ses yeux, le combat féministe s’est réduit ces dernières années, aux États-Unis, aux questions de maîtrise de son propre corps et de représentation paritaire, en occultant l’essentiel. La femme a besoin de pouvoir jouir d’une véritable qualité de vie, c’est-à-dire avoir une famille, subvenir à ses besoins tout en vivant une vie riche en émotions, intéressante et sexuellement épanouissante. Et cela sans être perpétuellement sous tension. Judith Warner, qui a vécu un certain nombre d’années à Paris, a découvert que ce n’est pas une utopie [lire « Badinter contre la mère écologique »]. En France, explique-t-elle, la qualité de vie pour les mères est un rêve devenu réalité parce que l’État les aide à élever leurs enfants. La loi française considère l’éducation comme une question nationale et propose des crèches, des écoles et un système de santé de grande qualité, à des tarifs raisonnables. En France aussi, dit-elle, on a du respect pour les mères, mais on n’attend pas des femmes qui ont donné la vie de n’être que cela. Ce n’est pas le cas aux États-Unis. Encore moins en Israël.

 

Cet article est paru dans Haaretz le 3 août 2005. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Notes

1| Référence à l’ouvrage de Jean Liedloff, Le Concept du continuum. À la recherche du bonheur perdu, paru en 1975 aux États-Unis (disponible en français chez Ambre). Liedloff y dénonce la séparation précoce du nourrisson d’avec sa mère dans les sociétés occidentales. Elle préconise de faire durer le contact physique entre la femme et son enfant jusqu’à ce que ce dernier s’en détache tout seul.

LE LIVRE
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Mères au bord de la crise de nerfs. La maternité à l’ère de la performance de Israéliennes au bord de la crise de nerfs

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