Coupables, forcément coupables
par Anna Vaux

Coupables, forcément coupables

Vous êtes délinquant, alcoolique, anorexique, asocial ? Ne cherchez plus ! Votre mère en est la cause. Tel est du moins le discours qui domine aux États-Unis depuis le début du XXe siècle, créant un climat délétère autour de la maternité. Une solution : renoncer à l’idéal de la « bonne mère ».

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2011. Par Anna Vaux

Fantine, Margaret Bernardine Hall
Qu’est-ce qu’une bonne mère ? Combien en connaissez-vous ? Peut-être pensez-vous en être une. Ou bien que votre mère l’était. Mais, dans ce cas, il est peu probable que vous ayez la même vision des choses. Car la mode change, observent Molly Ladd-Taylor et Lauri Umansky dans “Bad” Mothers, l’ouvrage collectif qu’elles ont dirigé. Même au sein d’une époque donnée, les experts divergent sur les vertus du lait maternel [lire « L’intox de l’allaitement » et l’entretien avec Sarah Hrdy], de l’alimentation solide ou des habitudes de sommeil. La mère doit-elle rester à la maison ? Peut-elle donner la fessée ? Quel est l’âge idéal pour devenir mère ? Autant de questions qui divisent les Américains, qui ne savent pas davantage si un bébé autorisé à dormir dans le lit de ses parents est plus serein ou excessivement dépendant. Et continuent de se demander s’il est mauvais d’allaiter encore un petit qui commence à marcher ou de donner le biberon à un nouveau-né. Molly Ladd-Taylor et Lauri Umansky, elles, savent pertinemment ce qui fait une mauvaise mère : « La “mauvaise” mère est comme l’obscénité : on la reconnaît quand on la voit » ; et un enfant qui « tourne mal » en est l’un des meilleurs signes. Si vous avez pris une mauvaise pente, êtes devenu alcoolique ou anorexique, si souffrez de troubles de la personnalité, avez sombré dans la délinquance juvénile, le meurtre ou la schizophrénie, et même si vous avez été victime de la mort subite du nourrisson, il est probable que vous – ou quelqu’un d’autre en votre nom – en attribuiez la faute à votre mère. Elle-même se le reprochera sans doute. Ladd-Taylor et Umansky en veulent pour preuve l’avalanche de réponses qu’elles ont reçues après avoir lancé sur Internet un appel à contributions pour leur livre. « La mise en accusation de la mère ressemble à la pollution atmosphérique », explique la psychologue clinicienne Paula Caplan. « J’habite une grande ville avec un taux de pollution raisonnable que je remarque à peine – jusqu’au moment où je respire le bon air de la campagne en me rappelant soudain à quel point il est agréable de respirer vraiment. » En d’autres termes, l’atmosphère qui nous entoure est nauséabonde et nous étouffons dans un brouillard d’idées fausses, qui nous empêche de voir qu’« à tous les niveaux, dans tous les domaines imaginables, la mère est ignorée, rabaissée et traitée en bouc émissaire : dans des plaisanteries (rarement drôles), sur des autocollants, à la télévision ou au cinéma, dans les œuvres d’auteurs populaires, dans nos propres familles, dans la littérature scientifique, les tribunaux et les cabinets de psychothérapeutes ». C’est du moins ce qu’affirme Caplan. Mais est-ce vrai ? « Dans cette frénésie de dénonciation, on évoque à peine, voire pas du tout, le père, l’école, la télévision et la sphère extra-familiale », ajoutent Umansky et Ladd-Taylor. Nombreux sont pourtant les exemples qui les contredisent. « Ne laissons pas la question des “mauvaises” mères nous détourner des vrais problèmes et penchons-nous plutôt sur la pauvreté, le racisme, la pénurie d’emplois intéressants et bien rémunérés, le manque de places en crèche, l’antiféminisme et une foule d’autres questions épineuses », insistent-elles. Mais qui se laisse vraiment berner ? Voici, après tout, un livre de quatre cents pages, qui réunit vingt-six essais sur le sujet, écrits par des enseignants ou des médecins pour nous aider à y voir plus clair.   « Messieurs, maman est une peste » Cela étant, il y a dans ce constat une part de vrai. Nous avons tendance à imputer au principal tuteur de l’enfant la responsabilité des problèmes qu’il rencontre ; or, aujourd’hui encore, la mère est généralement beaucoup plus impliquée dans l’éducation que le père. Et puis, par une sorte d’effet domino, les mauvais comportements du mauvais père peuvent être considérés comme un héritage du mauvais comportement de leur mauvaise mère. « L’autoritarisme et l’apathie – deux traits de caractère paternels reconnus comme sources de troubles émotionnels chez l’enfant – ont été assez souvent mis sur le compte d’une mère indigne », écrit Kathleen Jones dans un chapitre sur l’éducation des enfants dans la première moitié du XXe siècle. Quant aux « épouses dominatrices », elles engendraient « des maris apathiques se tenant à l’écart de leur progéniture pour éviter les conflits ». Assurément, il y a ici les éléments d’une histoire (la discipline de Ladd-Taylor et Umanksy), tant les moments de crise des États-Unis semblent correspondre à des moments d’angoisse sur la mère américaine. Au début du XXe siècle, par exemple, les inquiétudes suscitées par le relâchement des mœurs et les maladies héréditaires ont conduit à l’adoption de lois sur la stérilisation forcée des « simples d’esprit » et…
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