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Coupables, forcément coupables

Vous êtes délinquant, alcoolique, anorexique, asocial ? Ne cherchez plus ! Votre mère en est la cause. Tel est du moins le discours qui domine aux États-Unis depuis le début du XXe siècle, créant un climat délétère autour de la maternité. Une solution : renoncer à l’idéal de la « bonne mère ».


Fantine, Margaret Bernardine Hall
Qu’est-ce qu’une bonne mère ? Combien en connaissez-vous ? Peut-être pensez-vous en être une. Ou bien que votre mère l’était. Mais, dans ce cas, il est peu probable que vous ayez la même vision des choses. Car la mode change, observent Molly Ladd-Taylor et Lauri Umansky dans “Bad” Mothers, l’ouvrage collectif qu’elles ont dirigé. Même au sein d’une époque donnée, les experts divergent sur les vertus du lait maternel [lire « L’intox de l’allaitement » et l’entretien avec Sarah Hrdy], de l’alimentation solide ou des habitudes de sommeil. La mère doit-elle rester à la maison ? Peut-elle donner la fessée ? Quel est l’âge idéal pour devenir mère ? Autant de questions qui divisent les Américains, qui ne savent pas davantage si un bébé autorisé à dormir dans le lit de ses parents est plus serein ou excessivement dépendant. Et continuent de se demander s’il est mauvais d’allaiter encore un petit qui commence à marcher ou de donner le biberon à un nouveau-né. Molly Ladd-Taylor et Lauri Umansky, elles, savent pertinemment ce qui fait une mauvaise mère : « La “mauvaise” mère est comme l’obscénité : on la reconnaît quand on la voit » ; et un enfant qui « tourne mal » en est l’un des meilleurs signes. Si vous avez pris une mauvaise pente, êtes devenu alcoolique ou anorexique, si souffrez de troubles de la personnalité, avez sombré dans la délinquance juvénile, le meurtre ou la schizophrénie, et même si vous avez été victime de la mort subite du nourrisson, il est probable que vous – ou quelqu’un d’autre en votre nom – en attribuiez la faute à votre mère. Elle-même se le reprochera sans doute. Ladd-Taylor et Umansky en veulent pour preuve l’avalanche de réponses qu’elles ont reçues après avoir lancé sur Internet un appel à contributions pour leur livre. « La mise en accusation de la mère ressemble à la pollution atmosphérique », explique la psychologue clinicienne Paula Caplan. « J’habite une grande ville avec un taux de pollution raisonnable que je remarque à peine – jusqu’au moment où je respire le bon air de la campagne en me rappelant soudain à quel point il est agréable de respirer vraiment. » En d’autres termes, l’atmosphère qui nous entoure est nauséabonde et nous étouffons dans un brouillard d’idées fausses, qui nous empêche de voir qu’« à tous les niveaux, dans tous les domaines imaginables, la mère est ignorée, rabaissée et traitée en bouc émissaire : dans des plaisanteries (rarement drôles), sur des autocollants, à la télévision ou au cinéma, dans les œuvres d’auteurs populaires, dans nos propres familles, dans la littérature scientifique, les tribunaux et les cabinets de psychothérapeutes ». C’est du moins ce qu’affirme Caplan. Mais est-ce vrai ? « Dans cette frénésie de dénonciation, on évoque à peine, voire pas du tout, le père, l’école, la télévision et la sphère extra-familiale », ajoutent Umansky et Ladd-Taylor. Nombreux sont pourtant les exemples qui les contredisent. « Ne laissons pas la question des “mauvaises” mères nous détourner des vrais problèmes et penchons-nous plutôt sur la pauvreté, le racisme, la pénurie d’emplois intéressants et bien rémunérés, le manque de places en crèche, l’antiféminisme et une foule d’autres questions épineuses », insistent-elles. Mais qui se laisse vraiment berner ? Voici, après tout, un livre de quatre cents pages, qui réunit vingt-six essais sur le sujet, écrits par des enseignants ou des médecins pour nous aider à y voir plus clair.   « Messieurs, maman est une peste » Cela étant, il y a dans ce constat une part de vrai. Nous avons tendance à imputer au principal tuteur de l’enfant la responsabilité des problèmes qu’il rencontre ; or, aujourd’hui encore, la mère est généralement beaucoup plus impliquée dans l’éducation que le père. Et puis, par une sorte d’effet domino, les mauvais comportements du mauvais père peuvent être considérés comme un héritage du mauvais comportement de leur mauvaise mère. « L’autoritarisme et l’apathie – deux traits de caractère paternels reconnus comme sources de troubles émotionnels chez l’enfant – ont été assez souvent mis sur le compte d’une mère indigne », écrit Kathleen Jones dans un chapitre sur l’éducation des enfants dans la
première moitié du XXe siècle. Quant aux « épouses dominatrices », elles engendraient « des maris apathiques se tenant à l’écart de leur progéniture pour éviter les conflits ». Assurément, il y a ici les éléments d’une histoire (la discipline de Ladd-Taylor et Umanksy), tant les moments de crise des États-Unis semblent correspondre à des moments d’angoisse sur la mère américaine. Au début du XXe siècle, par exemple, les inquiétudes suscitées par le relâchement des mœurs et les maladies héréditaires ont conduit à l’adoption de lois sur la stérilisation forcée des « simples d’esprit » et des aliénés, jugés incapables d’éduquer un enfant. En 1939, 30 000 personnes – principalement des femmes – avaient été légalement stérilisées aux États-Unis (1). Pourtant, comme le souligne Steven Noll dans son essai sur le cas de Willie Mallory, « le recours à la stérilisation dans la lutte contre l’imbécillité a surtout concerné les femmes des classes populaires à la moralité douteuse » et reposait (du moins pour Mallory) sur un raisonnement que résume cette formule lourde de sens : « Incapable de mener une vie propre et décente ». C’était, en somme, une mère indigne. Depuis 1996, une loi sur la responsabilité individuelle (Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act) a supprimé aux États-Unis l’aide aux familles avec enfants à charge (Aid to Families with Dependent Children) (2), instauré des obligations de travail pour les mères célibataires et – selon Ladd-Taylor et Umansky – traduit en termes légaux nombre des recommandations formulées par Charles Murray et Richard Herrnstein dans The Bell Curve (3). Ils y affirment en effet que le célibat des mères crée une corrélation entre pauvreté et criminalité infantiles, et demandent instamment la suppression des avantages sociaux qui leur sont accordés afin de limiter les grossesses. « Si les femmes plus aisées sont de “mauvaises” mères quand elles travaillent, les pauvres, elles, sont de “mauvaises” mères quand elles restent à la maison », écrivent Ladd-Taylor et Umansky. C’est le type de situation insoluble que décrit Rickie Solinger : « On trouve au cœur de la “réforme” de l’aide sociale […] l’idée que, sans la contrainte de la loi, les femmes prennent au mieux des décisions irresponsables et, plus souvent, arnaquent délibérément le système. » Tous les contributeurs du livre n’ont cependant pas besoin de travailler si dur pour débusquer les formes subtiles de culpabilisation maternelle nichées dans la fabrique du quotidien. Jennifer Terry a ainsi la partie facile avec le chroniqueur populaire Philip Wylie, qui a inventé le terme momism [de mom, « maman »] pour décrire l’influence dominante de la mère américaine sur ses enfants, en particulier ses fils. Wylie, qui se présente comme un homme « sans mère », est l’auteur du bestseller Generation of Vipers (« Génération vipères (4) »), paru en 1942, où il impute la plupart des problèmes de la société américaine au « culte mégalomaniaque de la mère ». « Aucun grand homme, écrit-il, aucun brave, depuis la toute première réunion du Congrès jusqu’à nos jours, n’a osé énoncer dans nos assemblées la vérité dont notre pays a certainement le plus besoin : “Messieurs, maman est une peste.” » Et il n’était pas le seul de cet avis. Le psychiatre Edward Strecker, par exemple, dressait en 1946 la liste des ravages du momism dans Their Mothers’ Sons (« Les fils de leur mère ») puis, dix ans plus tard, dans Their Mothers’ Daughters (« Les filles de leur mère ») (5). Tout comme Wylie, il était d’abord horrifié par la capacité des « mamans » à miner l’individualisme des hommes. Le nazisme était à ses yeux une « Momarchy », « une maman de substitution avec un svastika à la place du cœur ». Et l’on retrouvait chez Hitler « toutes les qualités et ingrédients entrant dans la composition d’une super maman (6) ». Les livres de Strecker, psychiatre militaire pendant la guerre, sont le fruit de la révélation qu’il eut alors : « 20 % des recrues potentielles sont exemptées pour raisons neuropsychiatriques. » Dans ses deux ouvrages, il soutient que les faiblesses du pays sont dues aux manquements des mères – un thème manifestement cher à l’Amérique. Theodore Roosevelt avait exprimé de semblables inquiétudes en 1917, quand il s’en était pris aux mouvements pour la paix animés par des femmes, en « fustigeant l’image de la mère pacifiste, dont l’attachement pathologique à son fils transformait celui-ci en un lâche émasculé, hâtant ainsi la désintégration morale et la ruine de la nation », écrit Terry. Publiée à l’apogée du maccarthysme, la seconde édition de Generation of Vipers présentait la maternité et le communisme comme deux forces également dangereuses. Faisant des homosexuels des traîtres en puissance, Wylie incriminait aussi les mères : leur comportement névrotique était à l’origine de la faiblesse de caractère associée à l’homosexualité masculine – du moins si l’on en croit les ouvrages de vulgarisation psychiatrique de l’époque.   Un examen de conscience sans fin La psychiatrie portait ainsi déjà une lourde responsabilité. Dès le milieu des années 1930, selon Kathleen Jones, les spécialistes en psychopédagogie utilisaient toute une panoplie de termes comme « surprotection maternelle », « autoritarisme », « rejet maternel », « domination » et « besoin d’affection », qui imputaient aux « mères américaines l’incapacité de leur progéniture à atteindre le niveau d’indépendance, de civilité et de maturité affective attendu de la jeunesse ». En 1928, le béhavioriste J. B. Watson dédiait son influent traité Psychological Care of Infants and Children (« Psychologie du bébé et de l’enfant (7) ») à la « première mère qui élèvera[it] un enfant heureux », avant de mettre en doute la possibilité même d’un tel événement. J.C. Flügel, l’auteur souvent cité de The Psychoanalytic Study of the Family (« Étude psychanalytique de la famille (8) »), observait en 1921 que les « mères angoissées ou omniprésentes » engendraient souvent « des fils ou filles rebelles […] peinant parfois à trouver leur place, à adhérer à un projet de vie sociale harmonieuse ». Avons-nous progressé depuis ? Ce n’est pas l’avis de Caplan, qui décrit l’une de ses expériences : elle a classé 125 articles parus dans neuf « grandes revues de psychiatrie en 1970, 1976 et 1982 ». Les conclusions, publiées en 1985, révélaient qu’on imputait aux mères 72 pathologies différentes, « allant de l’incontinence nocturne à la schizophrénie, en passant par l’inaptitude à gérer le daltonisme, l’agressivité, les difficultés d’apprentissage ou même le “transsexualisme compliqué de pulsions meurtrières” ». Ce n’est pas non plus l’avis de Diane Sampson. Dans son essai sur la juriste Zoë Baird et l’échec de sa candidature au poste de procureur général des États-Unis, elle souligne l’ironie de l’histoire : « Après avoir affirmé ses compétences et ambitions en jouant sur le registre de la maternité », cette femme « a raté le test décisif de la bonne mère ». À la fois parce qu’elle avait embauché quelqu’un d’autre pour s’occuper de son enfant et parce qu’elle l’avait fait à vil prix, malgré son aisance (9). Ce n’est pas davantage l’avis d’Annette Appell, auteur d’un essai sur la protection de l’enfance. À ses yeux, tant que le système « s’attachera en priorité à “corriger” les femmes, il sera incapable de sauver les enfants ». Dans la même veine, Katha Pollitt affirme que l’intérêt aujourd’hui porté à la question des droits du fœtus ouvre la voie, pour les femmes des classes moyennes, à « une conception de la maternité faite d’abnégation et d’examen de conscience sans fin. Une vision parfaitement en phase avec l’actuel climat de suspicion qui entoure les mères actives, les crèches et […] le divorce. Et, pour les pauvres, cela revient à dire que les femmes ne sont même pas capables d’être mères. Elles ne peuvent être que des couveuses (10) ». Existe-t-il des solutions ? Peut-être l’éveil des consciences en est-il une, en soi. Peut-être faudrait-il aussi renoncer à l’idée même de « bonne mère ». Et peut-être Annalee Newitz a-t-elle raison d’écrire que l’enjeu a changé, à présent que « l’ancien idéal de “l’homme au travail et la femme au foyer” n’est pas seulement répugnant pour de nombreuses femmes, mais aussi économiquement intenable », à présent que « le souvenir s’estompe d’un temps où l’avortement était illégal », à présent que « de nouvelles images de femmes fortes et dynamiques commencent à peupler les médias ». La question que l’on peut raisonnablement se poser, désormais, c’est : « Comment être mère tout court ? »   Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 mai 1998. Il a été traduit par Hélène Hiessler.
LE LIVRE
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“Mauvaises” mères. Politique d’incrimination dans l’Amérique du XXe siècle, New York University Press

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