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Sarah Blaffer Hrdy : « La position d’Élisabeth Badinter est irresponsable »

À force de nier notre nature de primate et l’héritage que nous avons reçu de nos lointains ancêtres, la philosophe française, loin de défendre la cause des femmes, soutient un modèle archaïque de domination patriarcale.

 
Professeur émérite à l’université de Californie, Sarah Blaffer Hrdy a commencé sa carrière comme primatologue. Elle s’est peu à peu spécialisée dans l’analyse du rôle de la mère dans l’espèce humaine. Elle a publié Les Instincts maternels (Payot, 2004), ouvrage devenu un classique. Books a consacré en septembre 2009 un article à son dernier ouvrage, Mothers and Others (« La mère et les autres »), Harvard University Press, 2009 et l’a interviewée à propos de ce même ouvrage dans son numéro de mai-juin 2010. elle est membre de l’académie des sciences américaine.
  « On peut le regretter ou s’en féliciter, mais la mère humaine n’a plus qu’un lien fort lointain avec sa cousine primate », écrit Élisabeth Badinter dans Le Conflit. Qu’en pensez-vous ? Nous partageons 98 % de notre ADN avec les chimpanzés et les bonobos. C’est dû au fait que nous avions des ancêtres communs il y a quelque six ou huit millions d’années. Notre physiologie est très semblable. Les ovaires d’une femme sont pratiquement identiques à ceux d’une femelle chimpanzé. Le bébé naît avec le même besoin intense de s’attacher et de maintenir le contact avec la personne qui s’occupe de lui. Cela dit, je suis d’accord avec Badinter pour dire que nous sommes aussi très différents. Voici deux millions d’années, les hominidés, ces singes bipèdes dont est issu le genre Homo, ont adopté une manière d’élever les enfants qui n’a rien à voir avec la relation exclusive entre la mère et ses petits, qui caractérise les autres grands singes. Nous sommes devenus des éleveurs coopératifs : le père et d’autres membres du groupe s’impliquent dans les soins et l’approvisionnement jusqu’à ce que l’enfant soit capable de se nourrir lui-même (1). Si nos ancêtres n’avaient pas emprunté cette voie, le grand singe que nous étions n’aurait pas été capable d’acquérir les caractéristiques du genre Homo : des jeunes très coûteux qui restent dépendants longtemps, un cerveau développé et une propension extravagante à aider les autres et à partager la nourriture. Ce sont les traits qui ont rendu possible l’apparition du langage et de la pensée symbolique, voici deux cent mille ans.   Que pensez-vous des critiques formulées par Élisabeth Badinter à l’encontre de l’allaitement et de la « mère écologique » ? Il est incontestable que les besoins du bébé entrent souvent en conflit avec les exigences du travail moderne et que l’allaitement pose un problème particulier. Je suis d’accord, aussi, sur le fait que l’introduction du lait pasteurisé et du biberon à tétine, à la fin du XIXe siècle, a permis aux nourrissons de survivre dans de bonnes conditions. Il ne fait aucun doute que l’avènement de méthodes sûres de contrôle des naissances a donné aux femmes une autonomie sans précédent et réduit l’incidence de la maltraitance des enfants, de l’abandon et de l’infanticide postnatal. Mais l’usage du biberon a eu aussi de sérieux inconvénients : le service rendu à la mère se fait au prix d’une fragilisation de la sa
nté et du développement émotionnel du bébé [pour un autre point de vue, lire : « L’intox de l’allaitement »]. Badinter évoque les bénéfices médicaux attestés de l’allaitement, mais se moque de ceux qui en encouragent la pratique. Pour elle, la mère qui choisit d’allaiter a été poussée à le faire par des idéologues. Mais la plupart des femmes que je connais l’ont fait après s’être dûment informées et parce qu’elles voulaient offrir ce qu’il y a de mieux à leur enfant ! La philosophe fait bon marché des implications émotionnelles de l’allaitement pour la maman et le bébé. Elle ne mentionne pas les études comme celle qui a été conduite auprès de 6 621 mères australiennes, montrant que le risque de négligence maternelle ou de mauvais traitements est près de cinq fois supérieur chez celles qui n’allaitent pas (2). Sur les dizaines de milliers de Parisiennes qui, au XVIIIe siècle, ont expédié leur bébé chez une lointaine nourrice, aucune ou presque ne l’avait nourri au sein avant la séparation. Une fois amorcés, les liens émotionnels produits chez la mère et l’enfant par l’expérience neurophysiologique de l’allaitement auraient rendu la séparation bien moins supportable (3). Cela dit, je suis intriguée par l’hypothèse émise par Badinter : selon elle, ce précédent historique pourrait contribuer à expliquer pourquoi les Françaises sont aujourd’hui, en Europe, celles qui allaitent le moins. Chez les primates, l’expérience a un impact significatif sur la façon dont la mère traite ses petits ; l’apprentissage jouant un rôle exceptionnel chez le primate humain, il semble plausible que la Française dont la mère n’a pas allaité sera tentée de faire de même. Badinter estime que la coutume de la distanciation émotionnelle de la mère vaut d’être sauvegardée, car elle sert la cause de l’indépendance de la femme. Je pense au contraire que celles qui choisissent d’allaiter ou de dormir avec leur bébé fournissent une excellente occasion de rompre avec une tradition qui dessert la sécurité émotionnelle de l’enfant.   « Le naturalisme, voilà l’ennemi ! », écrit Badinter. Que vous inspire cette formule ? Considérer les acquis scientifiques comme « l’ennemi », c’est se priver d’importants moyens de se comprendre soi-même et de comprendre le développement cognitif et émotionnel ainsi que les besoins du bébé humain. Cela me paraît irresponsable. Une partie du problème tient à la confusion que fait Badinter entre le « naturalisme » et ce que des évolutionnistes comme moi savent être des hypothèses dépassées. Ainsi a-t-on abandonné l’idée qu’il existerait une « période critique » juste après la naissance, pendant laquelle la mère se devrait d’établir un lien fort avec le bébé, faute de quoi elle ne pourrait le faire par la suite (4). De même, si Darwin (comme Rousseau) considérait que, dans l’état de nature, la mère devait se dévouer totalement au soin de ses enfants, et si ce préjugé patriarcal a continué d’informer la pensée évolutionniste jusque dans le dernier quart du XXe siècle, cette conception est aujourd’hui enterrée. Badinter ignore les changements de paradigme de l’anthropologie évolutionniste. Les scientifiques se sont débarrassés du vieux modèle du père chasseur apportant la nourriture et de la mère nourricière. Les travaux récents enlèvent tout fondement à l’idée que la mère active ne serait pas « naturelle » et devrait se sentir coupable en ne restant pas en contact permanent avec ses enfants. Dans les premières sociétés humaines, la mère travaillait, jouissait d’une autonomie et d’une liberté de mouvement considérables et apportait au foyer jusqu’à 60 % des calories consommées. La grande différence entre les femmes d’aujourd’hui et leurs ancêtres du Pléistocène, c’est que le bébé n’est plus le bienvenu sur le lieu de travail et que la mère moderne bénéficie d’un bien moindre soutien de la part de l’entourage, familial ou non. Évoquer les « lois naturelles » de notre passé lointain implique de reconnaître la pratique du soin partagé aux enfants, de l’approvisionnement par les alloparents et de schémas de résidence permettant aux femmes de passer d’un groupe à un autre pour profiter de la possibilité d’offrir et de recevoir de l’aide pour les petits. Un système de prise en charge des enfants gratuit et de bonne qualité fait ainsi écho à la façon dont nos ancêtres lointains vivaient « à l’état de nature ». J’entends par là un système doté d’un nombre élevé d’assistants par enfant, d’assistants réactifs, chaleureux, se comportant comme des parents. Je suis par ailleurs d’accord avec Badinter, bien sûr, sur le fait que nous devrions favoriser la flexibilité du travail et que les deux parents devraient bénéficier de congés parentaux étendus. Mais, en lisant les pages de statistiques qu’elle présente, je suis frappée non seulement par sa quasi-indifférence aux besoins affectifs du bébé et au besoin de soutien social de la mère, mais aussi par le blanc-seing qu’elle accorde à l’homme. Badinter considère les exigences du soin aux enfants comme le principal obstacle entre la femme et l’activité professionnelle, mais elle ne souligne pas à quel point les lieux de travail ont été conçus pour un homme dont l’épouse est au foyer. Selon elle, le bébé est « le meilleur allié de la domination masculine ». Dans une perspective évolutionniste, cependant, il n’y a pas de raison que l’homme ne s’implique pas presque autant que la mère dans l’élevage des enfants. Depuis une dizaine d’années, les biologistes savent que le mâle humain, comme dans les autres espèces pratiquant l’élevage coopératif, lorsqu’il cohabite avec la mère et est en contact intime avec le bébé, subit une transformation hormonale. Le niveau de testostérone décroît, le niveau de prolactine augmente (pas autant que chez la mère allaitante, mais le phénomène est sensible) (5). De même, le visage attractif du bébé stimule les centres de récompense du cerveau chez l’homme. La réaction est plus prononcée quand celui-ci a déjà l’expérience de la garde d’enfants. Badinter se réfère volontiers à l’« épanouissement » de la femme, mais il y a place pour un « épanouissement » considérable de l’homme s’il développe son potentiel d’empathie à l’égard des petits. Et je ne vois rien de libérateur à me conformer aux schémas verrouillés de la compétition masculine pour l’accès aux postes hiérarchiques dans des entreprises ou institutions androcentrées où mes aspirations de mère sont considérées comme un handicap.   Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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Le Conflit. La femme et la mère, Flammarion

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