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« L’homme a été un animal moral avant d’inventer le langage »

L’homme est certes très proche du chimpanzé, mais le comportement social de nos ancêtres évoque plutôt des espèces comme les ouistitis et les tamarins, qui pratiquent l’élevage coopératif des enfants. C’est cet héritage très particulier, inscrit dans nos gènes, qui explique la grammaire morale innée caractérisant la nature humaine.


Sarah Blaffer Hrdy a commencé sa carrière comme primatologue. Elle s’est peu à peu spécialisée dans l’analyse du rôle de la mère dans l’espèce humaine.

 

Books : « L’homme est un loup pour l’homme », écrivait Hobbes au XVIIe siècle. À en juger par votre livre, il ne croyait pas si bien dire. Comme les loups, les hommes sont des « éleveurs coopératifs ». Cela veut dire quoi, au juste ?

Sarah Blaffer Hrdy : L’élevage coopératif caractérise les espèces où des membres du groupe autres que les parents (les « alloparents ») contribuent à nourrir les enfants et à en prendre soin. Les loups sont des éleveurs coopératifs, comme bon nombre d’autres carnivores sociaux. Par exemple, après avoir tué et mangé leur proie, des membres de la meute reviennent à la tanière et régurgitent de la viande prédigérée dans la bouche des bébés et même donnent à manger à la louve allaitante. Plus tard, il est remarquable de voir ces adultes, par ailleurs féroces prédateurs, faire gentiment de la place aux louveteaux encore sans défense pour leur donner accès à la proie que la meute vient de tuer.

Pour autant, être un « éleveur coopératif » ne signifie pas que les individus sont toujours gentils. Les louves adultes, comme d’ailleurs les chiens de Rhodésie que mon mari et moi élevons dans notre ferme, peuvent entrer dans une compétition à mort. Chez les lycaons, ces chiens sauvages d’Afrique, mais aussi chez les ouistitis, qui sont des éleveurs coopératifs, la femelle alpha peut tuer les petits d’une autre femelle pour ne pas avoir à partager l’aide reçue des « baby-sitters » de la troupe.

Hobbes ne pouvait le savoir : nos ancêtres du Pléistocène ont évolué en éleveurs coopératifs (1). Pères, oncles, aînés, grands-mères et parfois même des individus non apparentés protégeaient, portaient et nourrissaient l’enfant d’un d’autre. Comme les loups, les humains sont capables de violence, mais sont aussi extraordinairement coopératifs.

Le primatologue Frans de Waal, qui a étudié l’empathie chez les chimpanzés et les bonobos, dit que si les humains sont moraux par nature, c’est largement parce que nous sommes génétiquement très proches de ces grands singes. Vous ne semblez pas de cet avis. Pourquoi ?

La lignée des grands singes qui conduit au genre Homo s’est séparée de celle conduisant aux chimpanzés et aux bonobos voici quelque 6 millions d’années, raison pour laquelle 98 % notre ADN est commun. Comme Frans, je suis frappée par les similitudes anatomiques, physiologiques et cognitives. Nombre de nos émotions, gestes et expressions faciales ont manifestement les mêmes racines que ceux des chimpanzés, mais le tempérament et les modes de cognition sociale diffèrent fortement. Dès le plus jeune âge, le petit d’homme est plus intéressé à aider et partager. En grandissant, il témoigne d’une beaucoup plus grande tolérance aux autres. Les humains ne sont pas seulement meilleurs pour analyser un état mental et lire les intentions de l’autre, ils sont plus sensibles à ce que l’autre pense ou ressent. Avant même de pouvoir parler, l’enfant recherche l’engagement intersubjectif. Si les autres grands singes s’entraident à l’occasion et peuvent même partager de la nourriture, ils ne le font qu’avec réticence ou après avoir été harcelés ou suppliés. Au contraire, les humains sont désireux de partager, le font spontanément et très tôt dans la vie.

Comme l’anthropologue français Marcel Mauss l’a décrit dans son Essai sur le don en 1934, le partage et le don sont des universaux humains. Nous avons transformé le don en une forme d’art unique. Je pense que les grands singes qui ont donné la lignée humaine étaient déjà des créatures très différentes des chimpanzés étudiés par Frans au plan émotionnel. Même avant l’émergence du langage et de cultures humaines pleinement constituées, nos ancêtres éleveurs coopératifs étaient déjà adaptés au souci de l’autre et au partage, d’une façon que les autres grands singes ignorent.

Vous êtes d’accord avec le neurologue Antonio Damasio, pour qui « notre cerveau est câblé pour la coopération ». Que nous dit la neurobiologie à cet égard ?

Quand nous aidons autrui ou coopérons avec d’autres, on observe l’activation des mêmes aires du cerveau que lorsque nous éprouvons diverses formes de plaisir. Les circuits cérébraux du plaisir sont aussi stimulés quand nous avons l’opportunité de punir une personne qui a fait preuve d’égoïsme ou a manqué d’esprit coopératif.

Comment interprétez-vous la découverte que certains primates ont des neurones spécialisés leur permettant de ressentir ce qu’un autre ressent ?

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Voici une dizaine d’années, des neurobiologistes italiens ont découvert que, quand un singe voit quelqu’un d’autre prendre un grain de raisin et le manger, les mêmes aires du cerveau s’activent que lorsque c’est le singe lui-même qui prend le grain de raisin (2). Cette découverte a suscité une grande effervescence. Certains psychologues ont même suggéré que ces « neurones miroirs », comme on les a appelés, seraient à l’origine de l’empathie humaine. C’est possible. Mais, même si nous savons que d’autres primates possèdent des neurones miroirs, et s’il est raisonnable de penser que les humains en ont aussi, les scientifiques ne comprennent toujours pas comment ils fonctionnent chez l’homme ni quels autres processus sont mobilisés pour permettre à un humain de s’imaginer dans la peau d’un autre et de tant se préoccuper de ce qu’il ressent.

Vous défendez l’idée que l’homme a été moderne au plan émotionnel avant même d’avoir développé le langage. Que voulez-vous dire ?

Tout être humain naît avec un cerveau équipé pour le langage et l’enfant commence à parler vers 2 ans. Il ne fait aucun doute que le langage représente une faculté exclusivement humaine, avec des implications extraordinaires pour le partage des idées, la communication d’intentions, l’apprentissage et l’enseignement. Le langage est indispensable à la pensée symbolique et à la faculté de transmettre un savoir culturel. D’autres animaux ont aussi des moyens de signalisation élaborés. Les singes vervets ont un cri pour signaler un prédateur aérien, un autre pour un prédateur terrestre. Mais les facultés langagières humaines vont bien au-delà. Comment cela a-t-il été rendu possible ? Je suis sur ce point l’opinion d’un psychiatre comme Peter Hobson (3). Tous les grands singes sont très intelligents et expressifs. Mais, pour Hobson, avant que le langage humain ait pu se développer, il fallait des créatures effectivement intéressées à ce que pense et ressent l’autre. Il fallait cette quête de l’engagement intersubjectif qui, dès le plus jeune âge, avant l’apparition du langage chez l’enfant, est tellement plus développée chez les humains qu’elle ne l’est chez nos cousins. Cette faculté devait être là avant que nos ancêtres se mettent à faire autre chose que de s’adresser des signaux. En ce sens, les humains ont été « modernes au plan émotionnel » des centaines de milliers d’années avant de commencer à utiliser des symboles et un langage sophistiqué et de devenir « modernes au plan comportemental ».

Êtes-vous d’accord avec Marc Hauser pour dire que les humains partagent une « grammaire morale universelle » (lire « L’instinct moral est inné ») qui serait « ancrée dans notre biologie » ?

Oui, je suis d’accord avec Marc. Les humains prennent plaisir à aider les autres, ressentent souvent de la culpabilité quand ils ne le font pas, sont malheureux quand ils subissent un traitement injuste et éprouvent une forme de plaisir quand une personne est punie pour avoir commis une injustice. Miss Manners, célèbre experte américaine en bonnes manières, a déclaré récemment que le bébé humain naît adorable mais très égoïste (4). Il revient aux parents, dit-elle, d’enseigner aux enfants « qu’il y a d’autres personnes et que ces personnes ont des sentiments ». Mais en réalité, les enfants sont éminemment conscients de cela. Avant même d’atteindre l’âge de un an, avant de pouvoir parler, le petit d’homme éprouve des émotions telles que la honte, la fierté et l’embarras. Nous sommes par nature enclins à nous préoccuper de ce que les autres pensent, à convenir et à nous faire accepter. Nous sommes programmés pour apprendre les normes sociales de ceux qui nous entourent. Ces réactions sont enracinées en profondeur, elles font partie de notre nature d’hommes. La religion et les préceptes moraux formels sont des superstructures qui viennent se greffer sur des motivations « prosociales » beaucoup plus anciennes et plus fondamentales.

Pensez-vous que l’espèce humaine soit aussi programmée pour enseigner les valeurs morales ?

Pas particulièrement. Je suis mère de trois enfants. Cela peut paraître étrange, mais je n’ai pas beaucoup pensé leur enseigner des valeurs morales. Il me semble que les enfants s’imprègnent naturellement des normes sociales, des bonnes manières et des valeurs morales, en observant et en interagissant avec leur entourage. Bien sûr, les enfants peuvent se conduire de manière égoïste à l’occasion et manifester de la méchanceté, mais ce qui m’impressionne, c’est leur faculté innée de respect de l’autre et d’équité, c’est de voir à quel point ils cherchent à se conduire comme il faut. Pour le meilleur et pour le pire, les humains cherchent à se conformer.

Vous semblez renouer avec une idée du XVIIIe siècle, celle que l’homme, dans l’état de nature – avant l’avènement de l’agriculture –, était un « bon sauvage ». Recensant les données de l’archéologie et de l’ethnographie, vous concluez que les sociétés préagraires ne connaissaient pas la guerre. Quels sont les arguments en ce sens ?

Nous ne sommes ni meilleurs ni pires qu’il y a un million d’années. Nous sommes les mêmes sauvages, simplement nous vivons dans un contexte très différent de celui du Pléistocène. Si les fossiles humains du début du Pléistocène sont rares, je pense que c’est pace que les premiers humains étaient rares (5). Les généticiens nous disent aussi que les bientôt sept milliards d’humains actuels descendent d’un millier ou de quelques milliers d’adultes, peut-être moins. Ces premiers ancêtres vivaient en petites bandes très mobiles, dispersées sur de vastes territoires. Même si de violentes disputes pouvaient se produire pour cause de rivalité sexuelle ou de statut (nous restons des primates), le bénéfice de rester en bons termes avec les membres des bandes voisines devait certainement l’emporter sur le désir de les tuer.

Une fois que les humains ont commencé à se fixer, avec des biens, des ressources et un territoire à défendre, et que la population a atteint un certain seuil, les raisons de se battre sont devenues sérieuses et, malheureusement, comme tous les primates soumis à des contraintes de ce genre, nous avons le potentiel inné de réagir par la violence. Mais là, nous parlons de la fin du Pléistocène, longtemps après que se furent installés les penchants altruistes qui conduisirent à l’homme moderne, accompagnés de cette quête de l’engagement intersubjectif qui nous différencie de toutes les espèces de grands singes intelligents et manipulateurs.

Vous regrettez que la littérature scientifique tentant d’expliquer les relations entre les hommes ait trop insisté sur l’agressivité et ce que vous appelez les « instincts violents » hérités des grands singes. Est-ce justifié ?

Dans toutes les espèces de primates qui ont été étudiées de près, nous observons des rapports agressifs. Le potentiel de compétition et de violence fait clairement partie intégrante de notre nature. Mais je ne pense pas que la guerre entre groupes puisse expliquer l’émergence de notre nature « prosociale (6) ». Longtemps avant la première apparition de « l’homme anatomiquement moderne », il y a 200 000 ans, avec notre gros cerveau, longtemps avant l’émergence de « l’homme moderne au plan comportemental », avec son langage sophistiqué, nos ancêtres étaient, comme je l’ai dit tout à l’heure, déjà « modernes au plan émotionnel » et à cet égard très différents des autres grands singes.

Est-ce que les instincts d’agression que nous constatons dans notre espèce font partie de notre héritage génétique, ou bien sont-ils davantage le produit de notre culture ? Qu’en est-il de la guerre ?

La lutte pour le statut social et le potentiel de compétition et de violence qui l’accompagne, jusqu’aux conflits mortels entre individus, se rencontrent chez toutes les espèces de primates bien étudiées (7). Mais il faut des conditions écologiques ou démographiques particulières, comme un habitat saturé ou l’existence de ressources rares et pouvant être défendues, pour voir ces potentiels se muer en actes d’agression entre des groupes entiers. Rappelons-le : les hominiens du premier Pléistocène vivaient dans un contexte de très faible densité démographique, en petites bandes qui se déplaçaient sur de vastes étendues. Vouloir défendre un territoire n’avait guère de sens. Se battre contre un autre groupe aurait été coûteux en énergie et très risqué, chaque groupe ayant si peu à perdre. Et pour faire quoi ? Les ressources n’étaient pas stockées et ne pouvaient guère être défendues. La compétition pour l’accès aux partenaires sexuels impliquait les individus, pas des groupes.

On trouve de nombreux vestiges de guerre à l’époque préhistorique, mais aucun ne remonte loin avant la fin du Pléistocène, au moment où les hommes ont commencé à se fixer et où la densité démographique s’est accrue. Pour des chasseurs-cueilleurs en contexte de faible densité démographique, un groupe voisin avait plus de valeur pour l’échange de partenaires que pour la conquête. La chasse était une occupation si précaire que les hommes qui revenaient les mains vides avaient besoin de la nourriture végétale assemblée par les femmes et en cas de malchance prolongée devaient faire appel à d’autres hommes, voire à d’autres groupes pour partager leurs prises. Voilà certainement la raison pour laquelle les ethnologues du XXe siècle qui ont vécu dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs ont souligné à quel point ces sociétés visaient l’égalitarisme, s’employant à éviter les situations pouvant générer l’envie ou le conflit, avec des normes élaborées destinées à décourager l’emploi de la force. Les violents étaient ostracisés ou exécutés, ou simplement les gens refusaient de vivre avec eux, votaient avec leurs pieds et partaient. Où l’on voit que les normes sociales et la culture ont joué un rôle essentiel dans la formation des comportements.

Les évolutions récentes de la culture sont-elles aussi à prendre en compte ?

Certainement. Ainsi les conceptions mêmes de la nature humaine, culturellement transmises, exercent un effet indéniable. Ce qui me préoccupe beaucoup dans mon propre pays en ce moment. On a assisté à des transformations rapides de l’opinion publique américaine au cours des dernières décennies : nous sommes passés d’une époque où la plupart des Américains pensaient qu’un monde sans guerre était au moins possible, à la conception actuelle d’après laquelle les humains sont belliqueux par nature. La plupart des gens tiennent cette idée pour acquise. Soyons prêts pour la prochaine guerre ! Mais comment pourraient-ils penser autrement ? De la petite enfance à l’âge adulte, en regardant les BD, les nouvelles du soir ou le dernier film à succès de Hollywood, la culture américaine est saturée par la violence, même si au quotidien ce n’est certainement pas ce que vivent les gens. L’idée que l’homme est belliqueux par nature est aujourd’hui enseignée dans les cours magistraux de nos plus grandes universités, et une telle vue de la nature humaine a le potentiel de se transformer en prophétie autoréalisatrice.

L’empathie donne le pouvoir de comprendre les sentiments d’autrui. Elle autorise la compassion et d’autres formes de conduite altruiste. Mais ne donne-t-elle pas aussi la possibilité de faire le mal consciemment ?

Bien sûr que si. Même si je pense que les origines de l’empathie sont ailleurs, des créatures à même de se mettre dans la peau de l’autre, de comprendre ses désirs et ses craintes, sont aussi bien capables de le tromper, de le faire souffrir ou de lui faire du mal que de lui venir en aide.

Vous relevez que les aires du cerveau activées par une action altruiste sont les mêmes que celles activées par diverses sources de plaisir. Ces régions ne sont-elles pas les mêmes qui peuvent être activées par le plaisir du viol ou de la torture ?

Je ne sais pas si ce sont exactement les mêmes aires qui sont activées, mais il ne fait aucun doute que certains humains tirent plaisir du viol ou de la torture. Cependant il y a aussi des gens, je pense plus nombreux, qui tirent plus qu’une once de satisfaction à punir un individu qui a été déloyal ou s’est conduit de manière égoïste ou violente.

La majeure partie des actes graves de violence commis par les humains sont le fait des mâles. Est-ce à dire que les hommes sont moins des « éleveurs coopératifs » que les femmes ?

Pas du tout. Comme je l’ai dit en commençant, l’élevage coopératif se réfère à toute espèce dans laquelle les alloparents contribuent à élever et à nourrir les jeunes. L’élevage coopératif n’exclut pas la compétition ou même la violence de la part des deux sexes. Les femmes ont d’autres priorités que les hommes et ont tendance à manifester une plus grande réticence à s’engager dans des activités potentiellement dangereuses mais, dans les contextes qui leur importent, toutes les femelles primates peuvent entrer en compétition féroce. Et, de même que les femmes ne sont pas seulement des nourricières, les hommes sont beaucoup plus multidimensionnels que ne le suggèrent les stéréotypes sur les « chasseurs guerriers ».

Chez nos ancêtres du Pléistocène, les pères, les frères et les autres membres du groupe susceptibles d’être pères ont beaucoup contribué à l’apport protéique dont les enfants avaient besoin pour survivre et développer le gros cerveau qui est la marque de notre espèce. Plus nous étudions la question, plus nous découvrons que les hommes ont autant que les femmes une grande capacité à s’occuper des autres. Les centres de récompense du cerveau du mâle humain ne sont pas seulement stimulés par une action généreuse, mais par le simple fait de regarder le visage d’un joli bébé en bonne santé. Comme dans les espèces de primates où le mâle s’occupe des enfants, le niveau de prolactine augmente chez les hommes intimement impliqués dans le soin aux enfants et leur niveau de testostérone baisse (8). Nous avons toutes les caractéristiques d’une espèce dans laquelle les mâles ont joué un rôle vital dans l’élevage des enfants. Les pères ne sont pas aussi réactifs que les mères aux sollicitations d’un enfant, mais le potentiel est considérable – et largement inexploité dans le monde moderne.

Dans votre dernier chapitre, vous émettez l’hypothèse que le sens moral de l’humanité pourrait s’éroder avec le temps. Cela signifie-t-il que nos instincts moraux ne sont pas si fermement inscrits dans nos gènes ?

La plupart des gens tiennent pour acquis l’idée que, du fait de notre gros cerveau et du contrôle que nous exerçons sur l’environnement, l’évolution a cessé d’opérer sur l’espèce humaine. Je suis au contraire frappée par le nombre de signes indiquant que nous continuons d’évoluer. Du coup, si la thèse que je développe dans mon livre est exacte, s’il est vrai que les traits d’hypersocialité qui distinguent les humains des autres grands singes sont des sous-produits évolués de l’élevage coopératif qui faisait la spécificité de nos ancêtres, mais si ce système n’est plus nécessaire à la survie des enfants et est peu à peu abandonné, pourquoi penser que l’hypersocialité qui en découlait subsistera longtemps ?

Si les humains sont toujours là dans quelques dizaines de milliers d’années, il y a de bonnes chances qu’ils soient toujours bipèdes et pourvus d’un gros cerveau, peut-être même seront-ils encore plus intelligents, manipulateurs et technophiles qu’aujourd’hui, mais seront-ils toujours empathiques et soucieux d’autrui ? Rappelons-nous qu’un trait comme l’empathie a à la fois une composante génétique et une composante environnementale. Même si un enfant a une prédisposition génétique pour l’empathie, le trait ne se développera et ne s’exprimera pleinement que s’il bénéficie d’un environnement favorable. Après tout, la sélection naturelle ne peut s’exercer que sur les phénotypes, sur les traits effectivement exprimés par l’organisme au cours de son développement. Les traits non exprimés restent invisibles pour la sélection naturelle. Quels que soient les bénéfices pour un organisme et ses relations avec autrui de manifester de l’empathie et un esprit coopératif, ces traits ne peuvent être favorisés par la sélection naturelle que s’ils sont d’abord exprimés dans l’organisme en développement. Au bout d’un temps suffisamment long, les traits non sélectionnés sont perdus.

Propos recueillis par Books

Notes

1| On appelle Pléistocène la période qui s’étend de –?1,8 million d’années à –?12000 avant J.-C.

2| L’équipe de Giacomo Rizzolatti, à Parme.

3| Peter Hobson, The Cradle of Thought. Exploring the Origins of Thinking, Oxford University Press, 2004 (« Le berceau de la pensée. Exploration des origines de la pensée ».)

4| Miss Manners (Judith Martin) publie une chronique sur le thème des bonnes manières depuis 1978.

5| Le premier Pléistocène correspond à l’apparition en Afrique orientale de notre ancêtre direct (Homo erectus ou Homo ergaster). Il est grand, se tient droit sur ses deux jambes et commence à tailler la pierre de manière relativement sophistiquée.

6| L’idée que l’altruisme s’est développé à la faveur de conflits, par la nécessité de s’entraider au sein d’un groupe en guerre avec un autre groupe, a par exemple été développée par Jung-Kyoo Choi et Samuel Bowles dans un article paru dans Science en 2007.

7| Y compris chez les bonobos, dont la réputation de pacifisme est venue de leur étude en captivité. Dans la nature, les agressions sont fréquentes?; mais elles sont le fait des femelles plus que des mâles.

8| La prolactine est une hormone qui coordonne les réponses physiologiques de la femelle mammifère sollicitée par un bébé qui cherche à téter.

Pour aller plus loin

Herbert Gintis, Samuel Bowles, Robert T. Boyd et Ernest Fehr, Moral Sentiments and Material Interests. The Foundations of Cooperation in Economic Life (« Sentiments moraux et intérêts matériels. Les fondements de la coopération dans la vie économique »), MIT Press, 2005. Ce que le raisonnement évolutionniste nous apprend sur les comportements moraux (et amoraux) des acteurs économiques.

Joan Roughgarden, The Genial Gene, Deconstructing Darwinian Selfishess (« Le gentil gène, déconstruction de l’égoïsme darwinien »).Une biologiste explique pourquoi nos gènes favorisent l’altruisme.

Michael Tomasello, Why We Cooperate (« Pourquoi nous coopérons »), MIT Press, 2009. Par un anthropologue du Max Planck Institut. Le propre de l’homme est « l’intentionnalité partagée », qui apparaît dès l’âge de 3 ans.

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