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Voici la véritable histoire de Bonnie and Clyde

Dans l’imaginaire populaire, Bonnie et Clyde incarnent des sortes de voyous célestes, en guerre contre la société bornée et injuste des années 1930. Dans la réalité, comme le révèle une nouvelle biographie, le gang Barrow était une bande de paumés pathétiques, qui rêvaient de belles fringues, de belles bagnoles et de gloire. En fait de glamour, ces enfants des bidonvilles de Dallas ont accumulé les petits braquages minables. En fait de rébellion, ils ne possédaient rien tant que le sens de la famille et des conventions.


Bonnie Parker and Clyde Barrow, Library of Congress

En 1934, le dimanche de Pâques tombait le 1er avril. Une jeune femme du nom de Bonnie Parker était assise dans un champ, près d’un petit chemin, dans les environs de Grapevine, au Texas. Elle jouait avec un lapin blanc qu’elle avait baptisé Sonny Boy et attendait sa mère, pour le lui offrir. Mais le rendez-vous fut reporté. Quand Sonny Boy rencontra finalement sa nouvelle maîtresse, vers le 18 avril, il avait assisté à plusieurs meurtres et frôlé plus d’une fois la mort.

« Ils sont jeunes. Ils s’aiment. Ils braquent des banques. » Tel était le slogan du film d’Arthur Penn, sorti en 1967, avec Faye Dunaway et Warren Beatty dans les rôles principaux. Influencé par la Nouvelle Vague (Truffaut devait à l’origine en être le réalisateur, mais il a préféré tourner Fahrenheit 451), le scénario présentait les deux criminels maudits comme des esprits libres contrariés et finalement abattus par les forces de l’ordre. Si, vous aussi, vous vous étiez retrouvé coincé à cette époque affreusement conventionnelle dans le Texas profond au beau milieu de la Grande Dépression, semblait demander Beatty de son petit air narquois, n’auriez-vous pas également braqué des banques ? C’était le crime érigé en contre-culture. Beatty – qui était aussi le producteur – voulait à l’origine Bob Dylan pour jouer le rôle de Clyde. Dans la même veine, Dunaway campait une Bonnie rebelle, ne portant pas de soutien-gorge et coiffée d’un béret écossais.

N’étaient leurs crimes, les vrais Bonnie et Clyde n’avaient rien de si rebelle, comme le montre la biographie admirablement fouillée de Jeff Guinn. Jusqu’à leur fin sanglante, malgré leur réputation de meurtriers les plus terrifiants du Sud-Ouest américain, ils ont gardé un désir pathétique de plaire à leurs mères, deux matriarches férocement croyantes. L’anecdote de Sonny Boy en témoigne. Malgré sa situation – elle était recherchée dans tout le Texas –, Bonnie tenait absolument à faire un cadeau de Pâques à sa mère. « C’était le genre de geste idiot et sentimental qu’elle aimait encore faire », remarque Guinn. Clyde organisa donc dûment une petite réunion de famille le 1er avril. Il envoya un intermédiaire chercher leurs mères et plusieurs de leurs frères et sœurs, pour permettre à tout le monde de se retrouver au bord de cette route, au nord-ouest de Dallas. C’était un après-midi ensoleillé. Bonnie, qui souffrait en permanence depuis un accident de voiture, siffla une bouteille de whisky en attendant. Entre chaque lampée, elle avait comme d’habitude pris soin de mâchonner des morceaux d’écorce de citron, pour éviter que sa mère ne sente son haleine. La police du Texas recherchait des écorces de citron sur toutes les scènes de crime…

 

Bonnie Parker, collectionneuse de revolvers et fumeuse de cigares

Le magazine Time la diabolisa en « Bonnie Parker, la collectionneuse de revolvers et fumeuse de cigares ». Une série de photographies humoristiques qu’ils avaient prises eux-mêmes était tombée aux mains de la police et avait forgé leur réputation : appuyés sur les pare-chocs de voitures volées, ils s’amusaient à pointer une arme l’un sur l’autre. Sur la plus célèbre (une scène rejouée par Faye Dunaway dans le film), Bonnie porte un pull moulant et une longue jupe noire, a un cigare aux lèvres, le pied sur le pare-chocs et un revolver à la hanche. Comme le rappelle Guinn, c’est après la publication de ce cliché, en avril 1933, dans toute la presse américaine, que Bonnie, Clyde et le gang Barrow devinrent des célébrités nationales, à l’égal d’Al Capone. « Bonnie, écrit Guinn, procurait le sex-appeal, le chien qui permettait à tous deux de transcender les vols à la petite semaine et les meurtres inutiles auxquels se réduisait en réalité leur carrière criminelle. » Plus que la voiture volée et le revolver, c’est le cigare de Bonnie qui scandalisait l’opinion, « à une époque où les femmes respectables fumaient des cigarettes en privé, discrètement ». Il ne se trouva dès lors presque aucun article pour ignorer le fait. Une femme qui osait fumer le cigare était sûrement capable de tout.

À ceci près que Bonnie ne fumait pas le cigare. Celui de la photo n’était qu’un accessoire, emprunté à l’un des hommes du gang. Elle ne possédait guère la froide nonchalance de l’amateur de havanes. Contrairement à la Bonnie campée par Dunaway, dont l’assurance semble castrer Clyde (le film le dépeint impuissant), la véritable Bonnie était plutôt collante. Elle cherchait désespérément à plaire – aux hommes comme aux femmes, aux enfants (elle emmenait souvent des gamins de la campagne faire un tour sur le pare-chocs d’une voiture volée) ou aux lapins. Un jour de ce même mois d’avril 1934, après une fusillade, Bonnie et Clyde enlevèrent un policier, Percy Boyd. Ils se prirent d’affection pour lui – Bonnie pansa sa blessure à la tête sur la banquette arrière et lui donna une chemise propre pour remplacer la sienne, tachée de sang. Bonnie lui demanda un service : s’ils se faisaient prendre pendant qu’il était avec eux, pourrait-il s’assurer que Sonny Boy parvienne à sa mère sain et sauf ? Ils finirent par relâcher le flic. En descendant de voiture, Boyd demanda à Bonnie ce qu’elle voulait qu’il dise aux journalistes. Elle lui aurait répondu : « Dites-leur que je ne fume pas le cigare. »

Le public était scandalisé à l’idée qu’une femme puisse être la partenaire à part entière d’un criminel. Mais elle ne l’était pas. C’étaient Clyde et ses copains qui maniaient les fusils et conduisaient ; Bonnie les accompagnait juste pour le plaisir de la balade, tapant sur une petite machine des poèmes à la gloire de leurs exploits. « Ils sont à l’état brut / Ils détestent la loi / Les indics, les guetteurs et les mouchards », écrit-elle dans un texte intitulé The End of the Line (« Le bout de la route »).

Mais elle parlait plus qu’elle n’agissait. En ce dimanche de Pâques 1934, deux policiers furent abattus en approchant de la voiture de Bonnie et Clyde, près de Grapevine. Les journaux accusèrent aussitôt la jeune femme. William Schieffer, un voisin, prétendit l’avoir vu s’avancer vers un officier blessé et lui tirer dessus sans relâche, tandis que sa tête rebondissait sur la route « comme une balle de caoutchouc ». La réputation de meurtrière de Bonnie était faite. Dès lors, explique Guinn, elle fut considérée comme une « poule à la gâchette facile, qui riait en achevant un jeune agent innocent ». Mais la sœur de Clyde, Marie, fit remarquer plus tard dans ses Mémoires que le porche de Schieffer était trop éloigné pour lui permettre d’observer distinctement la scène. En outre, ce que les médias ignoraient, c’est que Bonnie était désormais infirme : en 1933, de l’acide de batterie avait coulé sur sa jambe droite lors d’un accident dû à la conduite imprudente de Clyde ; elle marchait difficilement sans aide, elle pouvait encore moins s’approcher tranquillement d’un homme pour l’abattre. Les deux flics ont été tués par Henry Methvin, un escroc complètement ivre, et achevés par Clyde, pendant que Bonnie caressait Sonny Boy, assise dans la Ford.

En soi, les photos qui choquaient tant l’opinion n’avaient pourtant rien de bien exceptionnel.

Dans les quartiers misérables de Dallas où ils avaient grandi, l’une des rares distractions à la portée des jeunes couples était d’aller à Fair Park, au sud de la ville, et de se faire photographier dans des poses ridicules. Les photos de Bonnie et Clyde brandissant des pistolets n’étaient guère qu’une réminiscence de ces photomatons de Fair Park. Les filles portaient d’immenses chapeaux et des ombrelles à dentelle. Les garçons s’accoutraient comme des cow-boys déjantés. Ils se braquaient avec de faux revolvers, brandissaient de longs fume-cigarettes et prenaient des poses outrancières derrière des barreaux de prison en caoutchouc. Les photos coûtaient 5 cents les trois.

 

Les purs produits du West Dallas des années 1920

Plus que tout précédent biographe, Guinn dépeint Bonnie Parker et Clyde Barrow comme de purs produits du West Dallas des années 1920. Ce quartier, « épouvantable ramassis de cabanes déglinguées et de campements de tentes », était généralement considéré comme le pire bidonville de l’État. Les édiles de Dallas, désireux de rivaliser avec la culture de San Francisco ou de New York et inquiets de voir affluer une masse d’indésirables, ne faisaient rien pour assimiler les hordes qui arrivaient chaque année de la campagne. Des lois sévères contre le vagabondage maintenaient les nouveaux venus à l’écart de la ville proprement dite. Les migrants finissaient par squatter une zone inondable à l’ouest du fleuve Trinity, où leur présence ne ternissait pas le centre-ville rutilant. Certains s’installaient dans les fumées nauséabondes de Cement City, au milieu des usines toxiques qui fournissaient aux habitants des emplois mal payés. Les plus malchanceux se retrouvaient dans le bidonville voisin, à West Dallas, « le marais ». Là, il n’y avait rien, aucune industrie d’aucune sorte, rien que de « l’air fétide et des nuées d’insectes, des égouts à ciel ouvert et des immeubles jonchés d’ordures ».

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C’est là que Clyde Barrow, cinquième de sept enfants, était arrivé en 1922, à 12 ans. Après des décennies d’un labeur éprouvant, ses parents, Henry et Cumie Barrow, avaient été contraints d’abandonner la ferme qu’ils louaient dans le comté d’Ellis, après que les charançons eurent ravagé la récolte de coton. À West Dallas, ils essayèrent de repartir à zéro. Henry gagnait une misère comme ferrailleur. Au début, la famille vivait sous une tente plantée dans le sol boueux ; plus tard, on bricola une cabane à l’aide de bois, de bardeaux et de clous. On se nourrissait surtout des sandwichs de l’Armée du Salut – « de fines rondelles de saucisson entre des tranches de pain rassis ».

 

L’élégance vestimentaire pour principe

Malgré la misère noire, ou peut-être à cause d’elle, les habitants du bidonville attachaient beaucoup d’importance à l’élégance vestimentaire. Aussi difficile que fût votre situation, il vous fallait posséder des « habits du dimanche ». Le fait de vivre dans un taudis n’empêchait pas les filles de vouloir porter des chapeaux-cloches et des permanentes, du fard à joues et de longues jupes élégantes. Devenir criminels était une manière pour Bonnie et Clyde d’avoir l’assurance de porter tous les jours des habits du dimanche. En cavale, Bonnie changeait constamment de couleur de cheveux, « allant du blond platine au rouquin en passant par des mèches auburn ».

Leur célèbre élégance était tout à fait typique de West Dallas. Aucun d’eux ne possédait un physique exceptionnel, mais leur garde-robe les rendait séduisants. Même quand ils dormaient à la dure, ils se faisaient un devoir de mettre des vêtements propres, à la mode et bien repassés. C’était tout à fait leur style d’arriver en ville, de déposer quelques effets à la blanchisserie, de camper un temps dans la campagne environnante, puis de revenir chercher leur linge tout propre avant, peut-être, d’aller braquer quelques épiceries. Il leur arrivait de voler des fringues mais, la plupart du temps, ils les achetaient. On pouvait d’ailleurs suivre le gang à la trace avec les reçus de leurs achats : sous-vêtements, chaussures, gants, robes et fusils de chasse automatiques.

Au départ, la famille de Bonnie n’était pas aussi misérable que celle de Clyde. Son père était maçon, ce qui constituait tout de même un métier. Mais il est mort en 1914, laissant Emma, sa mère, seule avec trois enfants. Ils allèrent alors s’installer à Cement City, où Emma confectionnait des bleus de travail dans une usine textile. La jeune Bonnie remportait des concours de poésie et aimait claironner qu’un jour elle serait célèbre. Elle se tartinait de maquillage et comprit vite comment se faire offrir des bonbons par les garçons de l’école. En 1926, à 16 ans, elle épousait un gangster bien habillé du nom de Roy Thornton.

Après trois années de mariage décevantes et violentes, il l’abandonna. Elle travaillait désormais dans un café, où elle paraissait trop bien mise pour une serveuse payée 3 dollars la semaine. Guinn se demande si sa garde-robe « n’était pas financée par l’exercice de la prostitution occasionnelle ». En janvier 1930, lors d’une fête chez son frère, elle rencontra Clyde Chestnut Barrow. Il n’était pas aussi beau que Roy, mais bien mieux vêtu, et il avait une belle voiture. L’attirance fut immédiate. Quand il fut arrêté moins d’un mois plus tard pour tentative de cambriolage, elle jura de l’attendre.

Clyde avait déjà été déclaré coupable d’une série de délits mineurs, à commencer par le vol de poules. Puis il sera régulièrement arrêté pour vol de voiture. Grâce au nouveau système de démarrage électrique lancé par Ford en 1912, il devenait facile de sauter dans une automobile et de démarrer en trombe. Or une voiture volée se vendait facilement dans les 100 dollars, trois mois de son ancien salaire. Très attentif aux marques, Clyde avait une préférence pour la Ford V8, qu’il vola plus que toute autre. À la fin, Bonnie et lui sont morts, abattus par la police, dans une V8 criblée d’impacts de balles.

C’est la prison qui transforma le petit voleur en assassin. Si West Dallas était le bidonville le plus immonde du Texas, Eastham était la prison la plus immonde. Dans cette ferme située en plein marécage, les prisonniers étaient tenus à dix heures de corvées journalières, avec pour seule pitance du pain de maïs dur, quelques fanes de navet ou du « bacon presque cru et rance ». Incarcéré pour vol à Eastham en 1930, Clyde fut violé à plusieurs reprises par un malabar du nom de Ed Crowder, probablement « devant d’autres prisonniers ». Quand Scalley, un autre détenu, condamné à perpétuité, proposa d’endosser la responsabilité du meurtre si Clyde tuait Crowder, il sauta sur l’occasion et brisa le crâne du violeur à coups de tuyau de plomb. Scalley avoua le crime et Clyde ne fut pas inquiété. Selon Guinn, c’est l’un des deux seuls meurtres prémédités qu’il commit ; le second eut lieu quatre ans plus tard, quand il prêta main-forte à un complice, Joe Palmer, qui voulait tuer un gardien qui l’avait maltraité en prison. Tous les autres meurtres furent commis sur un coup de tête. Clyde n’était pas un cerveau du crime.

Même après la mort de Crowder, la vie à Eastham était quasiment insoutenable. Bonnie avait cessé d’écrire, s’étant dégotté un nouveau petit ami et un nouveau boulot ; et le travail à la ferme était de plus en plus difficile à supporter. Par désespoir, Clyde se coupa le gros orteil et une phalange d’un autre doigt du pied gauche pour être déclaré inapte au travail. Il avait, comme souvent, mal choisi son moment. Deux semaines plus tard, la campagne de lettres orchestrée par sa mère auprès du gouverneur du Texas finit par porter ses fruits, et Clyde bénéficia d’une libération conditionnelle. Il s’était amputé pour rien, et ne marcherait plus jamais normalement. Quand il rentra chez lui, en février 1932, ses sœurs l’accueillirent avec des chemises en soie. Et Bonnie abandonna aussitôt son nouveau galant pour se lancer avec enthousiasme dans la vie de crime qui allait les rendre tous deux célèbres.

 

« Je prépare des haricots rouge » = « Bonnie and Clyde sont en ville »

Malgré tout, le gang Barrow avait le sens de la famille chevillé au corps. Quand ils voulaient réunir la tribu, Clyde et Bonnie passaient en voiture devant la vieille maison des Barrow à West Dallas et jetaient des bouteilles de Coca-Cola contenant des messages avec l’heure et le lieu du rendez-vous. Cumie, la mère de Clyde, téléphonait alors à celle de Bonnie pour lui dire : « Je prépare des haricots rouges », code qui signifiait « Bonnie et Clyde sont en ville ». C’est lors d’un de ces rendez-vous que Bonnie finit par donner Sonny Boy à sa mère. « Ne le laisse pas s’approcher des flics, lui conseilla-t-elle. Il a participé à deux fusillades et il finira au pénitencier de Huntsville si la police le sait. »

Chrétienne intégriste, Cumie Barrow enseigna à ses enfants que leurs âmes iraient en enfer s’ils ne faisaient pas tout ce que disait la Bible. « Si [Henry et moi] avions passé plus de temps avec nos enfants, si nous avions davantage joué avec eux et veillé sur la manière dont ils grandissaient, les choses se seraient peut-être passées autrement », confia-t-elle plus tard. Les Barrow n’avaient rien d’une dynastie mafieuse, mais deux des sept enfants seulement échappèrent à la prison. Buck, un membre clé du gang, faisait constamment des allers et retours derrière les barreaux ; il est mort à la suite d’une fusillade, près d’un an avant Bonnie et son frère. L. C. Barrow fut incarcéré plusieurs fois pour vol et contrefaçon. Marie Barrow fut mêlée à des bagarres de bar et passa aussi quelque temps en prison. « Déterminé à élever ses quatre filles loin de la moindre corruption criminelle », Jack Barrow, le fils aîné, réussit à éviter les ennuis jusqu’en octobre 1939, lorsqu’il tua un homme dans une rixe. Seuls Artie et Nell Barrow parvinrent à rester du bon côté de la loi.

Parmi les nouvelles sources utilisées par Guinn, certains écrits inédits de Marie et Cumie Barrow rendent sa biographie plus instructive que les – nombreuses – études précédentes. Dans la pauvre exploitation cotonnière où ils avaient vécu avant West Dallas, Cumie avait élevé tous ses enfants dans le double respect de Dieu et de l’instruction. Mais la plupart ont grandi en ne respectant ni l’un ni l’autre. « Si vous n’allez pas à l’école, les harcelait-elle, vous deviendrez idiots. » Ils choisirent de devenir idiots ; en prison, Buck et Clyde devaient demander l’aide d’autres détenus pour écrire à leur famille.

Pourtant, malgré leur incapacité à vivre selon les commandements de Cumie, ses fils ne semblent pas en avoir été fâchés. S’il était une chose que Bonnie et Clyde ne fuyaient pas, c’était la vie de famille. Clyde avait toujours un panier de fruits et de bonbons à offrir à sa mère, et celle-ci était prête à tout laisser tomber pour le retrouver au bord d’une route quelconque. Elle inscrivait les dates de ses visites sur un mur de la bicoque familiale et les recopiera dans ses Mémoires : « Décembre : 8, 10, 14, 20 et 29 ; janvier : 4, deux fois ce jour-là, 7, 10, 13, 15 et 18 ; février : 13, 18, 22 ; mars : 3, 19 (12 ?), 24, 27. »

 

Une équipée criminelle faite d’erreurs plus que de terreur

En cavale, Bonnie et Clyde reproduisaient une sorte de vie de famille. Dans les motels ultramodernes où ils aimaient tant séjourner, ils prenaient une seule chambre, qu’ils partageaient avec leur complice de 16 ans, W. D. Jones. W. D. participait aux cambriolages mais sa part était moindre. Clyde se contentait de lui filer un dollar de temps en temps, comme de l’argent de poche. Bonnie appelait W. D. « mon garçon ». Il l’appelait « frangine » et Clyde « Bud » (le surnom qu’on lui donnait enfant). Tous trois se partageaient des sandwichs au fromage et à la saucisse arrosés de lait fermenté (puis, plus tard, de grandes quantités de whisky pour Bonnie). C’est W. D. qui prit bon nombre des photos cocasses sur les capots de voitures, jusqu’à ce qu’il se fasse arrêter en 1933 et tente de sauver sa peau en prétendant avoir agi sous la contrainte d’une arme – ce qui n’était certainement pas vrai.

Bonnie et Clyde se considéraient comme des hors-la-loi, à l’instar de Jesse James, ainsi que l’écrivit Bonnie dans The End of the Line : « Vous avez lu l’histoire de Jesse James / Comment il vécut, comment il est mort ; / Si vous avez encore besoin / De quelque chose à lire / Voici l’histoire de Bonnie et Clyde. »

Mais Clyde n’était pas Jesse James : « Leur équipée criminelle de deux ans fut autant un régime d’erreur qu’un régime de terreur », écrit Guinn. Il y eut bien un ou deux gros braquages (33 000 dollars volés dans une banque du Kansas), mais le gang s’était plutôt spécialisé dans les hold-up de petites épiceries et le vol de voiture ; leurs plans plus ambitieux se terminaient souvent en farce tragique. « Clyde et Bonnie, écrit Guinn, ont fini par incarner les rêves intrépides des laissés-pour-compte de l’époque. Refusant leur propre impuissance et leur propre pauvreté, les admirateurs du gang Barrow aimaient l’idée que de jeunes rebelles hauts en couleur puissent narguer les flics et les banquiers. » Guinn a interrogé des contemporains ; ils se souviennent comme il était palpitant de voir Bonnie et Clyde aux actualités et d’imaginer la vie exotique qu’ils menaient, à se balader tranquillement dans les hôtels les plus chics. Quand la réalité était faite de conserves de haricots blancs mangés froids dans un champ ou d’une chambre exiguë de motel, les bons jours.

Au cours des trente et quelques années écoulées depuis la sortie du film, jouer à « Bonnie and Clyde » est devenu une sorte de synonyme de : couper les liens avec la civilisation. Mais l’étrange, concernant les véritables Bonnie et Clyde, c’est la quantité de liens qu’ils ont voulu conserver : les petits engagements qu’ils respectaient, les règles qu’ils observaient, les conventions qu’ils suivaient. Quand ils étaient en fonds ou voulaient se faire plaisir, ils achetaient parfois un vrai repas chaud dans un restaurant pour remplacer les sandwichs habituels. En juillet 1933, Buck fut mortellement blessé par des policiers au cours d’une embuscade. Ils réussirent à prendre la fuite, mais une balle avait traversé le crâne de Buck – « on pouvait voir carrément l’intérieur de sa tête ». Alors qu’ils se cachaient dans un champ, Buck exprima une furieuse envie de poulet rôti. Clyde alla jusque chez Blohm, un restaurant de Dexter, acheta cinq portions de poulet et promis de rapporter les assiettes le lendemain. Ce qu’il fit.

 

Ce texte est paru dans la London Review of Books le 10 septembre 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Pour aller plus loin

En anglais

Marie Barrow et Phillip Steele, The Family Story of Bonnie and Clyde (« L’histoire familiale de Bonnie et Clyde »), Pelican Publishing Co, 2000. Le témoignage de la sœur de Clyde Barrow.

Blanche Caldwell Barrow, My Life With Bonnie and Clyde (« Ma vie avec Bonnie et Clyde »), University of Oklahoma Press, 2004. La seule édition universitaire commentée et annotée des Mémoires d’un membre du gang Barrow.

En français

Emma Parker et Nell Barrow, La Véritable Histoire de Bonnie et Clyde, racontée par la mère de Bonnie et la sœur de Clyde, Buchet-Chastel, 1969 (épuisé). La correspondance des deux hors-la-loi avec leur mère et sœur respectives.

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Tomber ensemble. La véritable histoire inédite de Bonnie et Clyde de Voici la véritable histoire de Bonnie and Clyde, Simon & Schuster

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